En guise de conclusion
p. 311-312
Texte intégral
1« Après avoir parcouru l’histoire de l’esclavage, depuis son origine jusqu’à nos jours, nous allons prouver qu’il blesse la liberté de l’homme, qu’il est contraire au droit naturel et civil, qu’il choque les meilleures formes des meilleurs gouvernements, et qu’enfin il est inutile par lui-même. » Ces « principes » étant « invincibles », « il ne sera pas difficile de démontrer que l’esclavage ne peut jamais être coloré par aucun motif raisonnable, ni par le droit de la guerre […] ni par le droit d’acquisition, ni par celui de la naissance […] en un mot, rien au monde ne peut rendre l’esclavage légitime ».
2Cet extrait de l’entrée « Esclavage » de l’Encyclopédie qui doit beaucoup à Montesquieu suffit à montrer, au-delà des ambiguïtés de Lumières évidemment plurielles, combien le projet visant à mettre un terme à l’institution esclavagiste se fonde, en premier lieu, sur des « principes ». Combien le libre exercice de la raison est ici mobilisé contre les leçons prétendument tirées de « l’expérience » depuis toujours brandies par les défenseurs de l’esclavage. Cette « éthique de la conviction » (Weber) développée par les abolitionnistes puise tout aussi largement, on l’a vu, dans une nouvelle sensibilité religieuse s’affichant au-delà des clivages confessionnels entre protestants et catholiques. Et si un de Gères tente, sous la Restauration, de relier les deux discours, de s’appuyer tout à la fois sur la philosophie et le message chrétien, ce n’est sans doute pas uniquement par tactique. Laïcs éclairés ou chrétiens convaincus, les hommes et les femmes militant en faveur de l’abolition de la traite et de l’esclavage peuvent être emportés par des oppositions et des concurrences qui les dépassent. Mais ils se rencontrent au moins sur un point : mettant en avant une expérience personnelle (qu’elle se fonde sur la raison ou sur la foi), ils s’opposent aux discours fondés sur la tradition. L’abolitionnisme, de ce fait, s’insère à l’évidence dans le processus conduisant à l’émergence de l’individu « moderne », autonome et acteur.
3Les principes défendus, l’idée d’une Liberté qui ne peut se discuter ni être fragmentée, les débats parlementaires – à une époque où la démocratie parlementaire en est encore souvent à ses balbutiements – et publics, le recours à l’opinion et à un État « médiateur », l’insertion du projet abolitionniste dans un engagement réformiste et de « régénération sociale » souvent plus général, soulignent également l’évidence des liens entre abolitionnisme et processus de démocratisation.
4Un processus dont on connaît la complexité et qui, dans une Europe des xviiie et xixe siècles secouée par l’onde révolutionnaire, prit généralement la forme d’une recherche du progrès dans l’ordre, d’un mariage entre le juste et l’utile. Un processus de démocratisation dont la mécanique et les vicissitudes nous renvoient, comme dans un miroir en partie déformé, à celles de l’abolitionnisme. À cette différence près que, porteur d’une conception internationaliste des droits de l’Homme, l’abolitionnisme se heurta quasiment dès le début à la problématique du couplage entre universalisme et intérêt national, et ce bien avant que les timides et fragiles progrès d’une « sécurité collective » ne mettent, au xxe siècle, cette question à l’agenda du monde démocratique.
5Notre objectif, en travaillant à cet ouvrage, était de tenter de comprendre comment les abolitionnistes percevaient leur action, plutôt que d’expliquer celle-ci à partir de grilles de lectures univoques, en délaissant quelque peu le « modèle » britannique pour se recentrer sur une Europe continentale toute aussi intéressante et complexe à étudier. Ce faisant, de multiples pistes ont été ouvertes qui, toutes, mériteraient d’être explorées plus avant. Aussi nombre d’études (portant aussi sur d’autres pays européens – comme l’Espagne – et américains), seront-elles nécessaires pour avancer encore dans cette approche « compréhensive ».
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