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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral L’Affaire et ses clivages Un symboliste face à Zola Un rapport complexe à sa judéité Notes de bas de page Auteur

    Gustave Kahn

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Dreyfusismes

    Le cas Gustave Kahn

    Philippe Oriol

    p. 225-232

    Texte intégral L’Affaire et ses clivages Un symboliste face à Zola Un rapport complexe à sa judéité Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1La célèbre distinction entre dreyfusards, dreyfusistes et dreyfusiens est un mode de classement pratique, mais discutable, non seulement en ce qu’elle demeure imprécise mais surtout en ce qu’elle analyse l’engagement et les motivations d’engagements en fonction de critères pensés a posteriori et à partir de grilles de lectures qui nous renseignent souvent plus sur l’auteur de la grille lui-même et sur sa perception de l’événement que sur la réalité de l’engagement. Il est bien sûr évident qu’il n’y eut pas une sorte de dreyfusisme (ou de dreyfusardisme ou de dreyfusiennisme) mais qu’il y eut, sinon autant de dreyfusismes que de dreyfusards, assurément un grand nombre de dreyfusismes. Que peuvent avoir, en effet, de commun le socialiste Jean Jaurès et le conservateur Jules Cornély, le catholique Paul Viollet et l’anarchiste Sébastien Faure qui tous quatre défendirent Dreyfus ? Un combat, certes, un refus de l’injustice commise… mais au-delà ? Je ne pense pas qu’il soit raisonnable, pour approcher et traduire cette vérité, cette multiplicité des dreyfusismes et leur complexité, de tenter une typologie, une autre typologie qui serait hors de propos dans le cadre du présent ouvrage et, en dehors de cette question « technique », et si tant est qu’elle puisse avoir un quelconque intérêt, se heurterait à la même critique. Nous essaierons ici de voir simplement ce que fut l’engagement de Gustave Kahn et de tenter de le caractériser.

    L’Affaire et ses clivages

    2Il est nécessaire avant tout de revenir sur quelques points centraux qui permettront de mieux comprendre l’Affaire et les clivages qu’elle suscita. Nous avons aujourd’hui une vision déformée des faits (déformée à force de simplification) qui n’est pas sans évoquer « L’histoire d’un innocent », image d’Épinal que publièrent les dreyfusards en 1899. Cette vision se résume en ce qu’en 1998, à l’occasion du centenaire de « J’Accuse ! », avait dit à la Chambre Lionel Jospin – de bien petits mots pour une bien grande polémique –, attribuant à la gauche le mérite d’avoir combattu l’esclavage et soutenu Dreyfus tandis que la droite aurait été esclavagiste et antidreyfusarde. La fameuse théorie des deux France, qui établit une filiation de la Révolution à l’opposition à Le Pen et de la contre-Révolution au nationalisme poujadiste. On sait qu’exista la gauche réactionnaire, qu’elle se manifesta dans le sans-culottisme en 1789, et qu’au nom d’un pacifisme intégral de parfaits socialistes décidèrent de prôner la Révolution nationale sous l’État français. On sait qu’une droite la plus conservatrice put aussi refuser l’injustice et le mépris des droits fondamentaux de l’individu pendant l’Affaire comme sous l’Occupation. Car en effet beaucoup de dreyfusards furent de droite et d’antidreyfusards de gauche. Le clivage était ailleurs. On pouvait, au nom de la dictature du prolétariat, fustiger le militaire bourgeois et juif qu’était Dreyfus comme on pouvait, au nom de principes les plus conservateurs (religieux et politiques), se battre pour l’innocence bafouée. Peut-on rappeler l’exemple de Paul Granier de Cassagnac, bonapartiste et antisémite, qui fut un ardent défenseur sinon du capitaine du moins de la révision de son procès parce qu’il ne pouvait tolérer que ce qu’il voulait considérer comme une juste condamnation fût acquise par des moyens illégaux… Il en est de même de la question de l’antisémitisme. Nous savons aujourd’hui que si elle demeure centrale dans l’Affaire (Dreyfus se nommait bien Dreyfus et pas Martin ou Dupont), elle ne le fut pas nécessairement pour ses acteurs. Antidreyfusisme et antisémitisme ne sont ainsi pas synonymes et nombreux furent les adversaires de Dreyfus, moins bruyants en effet que les Drumont et les Max Régis, qui ne versèrent pas dans l’antisémitisme et mieux même le condamnèrent. De même, être dreyfusard n’engageait aucunement une lecture de l’événement faite à la lumière de la question antisémitique. Certes, la plupart des dreyfusards combattirent fermement cette aberration et ses expressions, mais très peu d’entre eux acceptèrent que l’événement soit perçu selon cette perspective. Bernard Lazare fut bien seul à défendre la thèse de la machination antisémite et se heurta au refus de la plupart de ses compagnons d’armes d’entendre un tel discours. C’est pour cela qu’il fut rapidement mis de côté, certains même, tels Scheurer-Kestner, faisant tout ce qui était en leur pouvoir pour que la deuxième brochure du premier des dreyfusards, centrant le propos sur la question, ne parût pas…

    3Cela dit, donc, pour approcher cette complexité, il me semble que les lectures de l’événement et les modalités des engagements ne peuvent être appréhendées sans prendre en compte un certain nombre de critères, essentiellement sociologiques : origines sociales et familiales, formation, profession et statut dans cette profession, appartenance à tel réseau ou à tel autre semblent ainsi bien plus déterminants que la simple appartenance politique. Un bon exemple pour comprendre cela est le cas Barrès/Blum, bien connu. Au tout début de l’Affaire politique, fin 1897, quand les jeunes dreyfusards firent des visites pour rallier leurs aînés, Léon Blum alla plaider sa cause auprès de Maurice Barrès. Il était juste d’espérer un ralliement de Barrès qui était certes l’auteur des terribles lignes du Courrier de l’Est ou de La Cocarde mais était aussi celui d’Un homme libre et de L’Ennemi des lois et à ce titre un modèle admiré de l’engagement politique de l’écrivain. Dans cet ordre d’idées, il est compréhensible aussi que le choix qui fut finalement celui de Barrès ait pu être jugé par la jeunesse littéraire comme une « trahison1 ».

    Un symboliste face à Zola

    4Écrivain symboliste, Gustave Kahn évoluait dans un milieu qui devait le faire se rallier au dreyfusisme. Question d’avant-garde probablement, de « champ dominé » trouvant sa place face au « champ dominant » peut-être, mais très simplement aussi question d’essence même du symbolisme qui avait rompu, on avait pu le voir dès les années 1880 et quelques années avant l’Affaire dans le soutien apporté aux anarchistes, avec le désir parnassien de vivre reclus dans sa Tour d’ivoire. Presque toute la jeunesse littéraire, en effet, au nom seul du devoir qui incombait selon eux au poète, s’engagea massivement dans le dreyfusisme et le soutien à Zola. Une toute petite frange, proche de la revue La Plume, et qui avait développé au début des années 1890 un « arisme » précurseur de l’Action française, choisira le camp de l’État-major. Gustave Kahn, donc s’engagea fermement sur le chemin que suivirent ses amis et comme eux, au nom « des vrais lettrés » et au nom de l’Art et du rôle de l’artiste, devint dreyfusard. Mais ce dreyfusisme comme pour la plupart de ses confrères s’en tint un temps en un simple soutien à Zola, un soutien qui ne voulait pas prendre position sur le fond de l’Affaire elle-même. Rendant compte, dans La Revue blanche, de Paris juste publié, Kahn prévenait en tête que son article ne prétendait « pas à conclure, en premier point, sur l’innocence ou la culpabilité du capitaine Dreyfus, non plus à décider de la compétence des conseils de guerre en matière militaire, surtout lorsqu’il s’agit d’un cas épineux, délicat, difficile, exigeant chez les enquêteurs de l’impartialité et une parfaite clairvoyance. »

    5Cette attitude, qui fut à quelques exceptions près, celle de la jeunesse littéraire, voulait s’en tenir à célébrer Zola en ce qu’il était finalement dans le rôle qui devait être le sien. Kahn poursuivait son raisonnement en ces termes :

    […] l’acte de Zola, pris en lui-même, c’est-à-dire la défense active et même violente d’un condamné qu’il croit innocent, force l’estime de tous les vrais lettrés, de ceux qui ont le culte des lettres, et n’en font pas une affaire. Au moment où Zola, en lutte avec les états-majors, les ministères publics, les majorités panamistes, avec un courant d’opinion mal éclairé, est aussi en butte aux attaques de tous les gueux de l’information, des gazetiers au service de Dieu et des tables tournantes, des faméliques qui utilisent son nom pour vendre au Croissant un placard que son nom fait acheter, et des fabricants de jouets obscènes, foudroyé de la désapprobation et de la désaffection de M. Fernand Xau, vitupéré par M. Maurice Barrès, et dûment catalogué Génois ou Vénitien, il est bon que ses adversaires littéraires, sans qu’aucun des fossés entre le naturalisme et ce qu’on a appelé notre symbolisme soit comblé, lui envoient le témoignage motivé de leur haute estime pour l’écrivain et de leur admiration sans réserve pour l’homme qu’il vient de se montrer2.

    6Zola, adversaire littéraire, naturaliste honni pour l’étroitesse de sa conception et son intelligence mercantile de la littérature avait, on le sait, déchaîné la verve de la jeunesse littéraire. Kahn, quelques années plus tôt, lui avait ainsi reproché ses « gros moyens » et ses « moyens gros » et de ne pas reculer « devant des artifices pour activer la vente ». Mais si Zola avait fait de la littérature une « affaire », son récent engagement qui le faisait en brader les articles et mettre la clé sous la porte de son notable commerce, le propulsait aux côtés de cette jeunesse. La phrase de Léon Blum, curieuse et inexacte en apparence, ne l’était pas le moins du monde : « Pour les dreyfusards, Zola était moins un héros qu’un allié inattendu et inestimable3. » Curieuse et inexacte en apparence dans la mesure où, Lazare excepté, Zola s’engagea bien avant les Jeunes et que c’est son engagement, justement, qui détermina souvent le leur. Mais proclamant la « vérité en marche », Zola finalement, justifiant ainsi le propos de Léon Blum, ne faisait que confirmer le bien fondé et apporter son concours à un combat que ces jeunes menaient depuis le début des années 1890. Zola rejoignait les « intellectuels », prenait à son tour sa part de l’insulte comme eux l’avaient fait depuis quelques années déjà, depuis l’époque de la répression contre les anarchistes qu’ils avaient dénoncée, époque au cours de laquelle, en février 1894, Bernard Lazare pouvait écrire :

    Agir ne veut pas seulement dire agir physiquement : manier le fusil, le poignard ou la dynamite ; il y a une action intellectuelle et on le sait si bien qu’on nous accuse de l’exercer sur ceux qui nous entourent. Donc le reproche d’inactivité n’est pas fondé et tout au plus peut-on nous dire que nous comprenons l’action plutôt à la façon de Diderot, de Rousseau ou des Encyclopédistes, qu’à la manière d’Orsini, de Fieschi, de Saint-Réjant – je prends des types d’actifs dans tous les partis. Cela n’est pas niable, et je pense qu’ainsi nous accomplissons notre rôle d’intellectuels – j’emploie à dessein ce substantif que les acéphales de la chronique nous lancent en guise d’injure4.

    7Zola était dans son rôle, de même que Kahn, qui rappelait dans son article sur ce dernier : « La justice, comme la charité, comme la solidarité, doit toujours pouvoir compter sur les écrivains5. »

    8Ce soutien à Zola, Kahn le multiplia non seulement en lui dédiant Le Cirque solaire, roman dont il donnera la première livraison dans le numéro suivant de La Revue blanche : « A Émile Zola, / en profonde admiration pour l’homme/de courage et l’écrivain », mais encore en participant à la souscription ouverte pour lui offrir une médaille6. Encore, fin 1899, il donnera un élogieux compte rendu de Fécondité dans La Revue blanche, compte rendu dans lequel, comblant quelque peu le fossé qu’il avait jusqu’alors voulu considérer comme à jamais creusé entre le naturalisme et le symbolisme, il célébrait ce ralliement qui faisait de lui « le héraut de la conscience obscure de tous, et la voix forte de tous ses confrères en art » :

    Il a été dans le rôle que doit prendre à certains moments l’écrivain […]. En obéissant ainsi à sa conscience et à son caractère, il a obtenu une chose à laquelle bien des écrivains avaient pensé lorsqu’ils évoquaient les horizons lointains de leurs ambitions : c’est le principat d’ordre moral, plus encore que littéraire, qu’avait exercé Hugo à la fin de sa vie. Il a été, comme lui, la voix du faible : et il est à la place où fut le grand poète.

    9C’est donc plus un zolien – un zoliste ? – (comme il y eut des picquardistes), que nous avons ici qu’à proprement parler un dreyfusard. Certes Kahn avait dès le début élargi le propos en signant – et parmi les premiers (2e liste et 7e liste) – les deux premières protestations de janvier 1898 qui demandaient la révision de l’inique procès de 1894, mais publiées au lendemain de « J’Accuse ! » ces deux signatures peuvent être encore considérées comme un soutien à Zola. En revanche, par la suite, il signa la souscription du Siècle (1re liste) et la protestation en faveur de Picquart (1re liste). Enfin, il participa aux deux parodies polémiques d’Henri Dagan, C’est clair et Le Transigeant.

    Un rapport complexe à sa judéité

    10Satisfaire à l’approche prosopographique en considérant Gustave Kahn dans ses origines, sa formation et ses réseaux doit bien sûr nous le faire considérer dans le rapport qu’il put entretenir avec sa judéité. Si nous observons les itinéraires israélites pendant l’Affaire, nous pourrons observer sans peine combien tient peu la thèse de la passivité juive. Hormis quelques exceptions pour le moins exotiques, celles d’Arthur Meyer, de Gaston Pollonais, antidreyfusards en route pour la conversion, hormis celle tout aussi particulière de Bernard Lazare pensant à la lumière de l’Affaire le nationalisme juif, les Juifs s’engagèrent massivement dans le camp dreyfusard en tenant toutefois la plupart du temps à demeurer discrets ou, s’engageant, à se dégager de raisons biographiques qui eussent été considérées comme l’expression d’une – je reprends l’expression des antisémites – « solidarité de race ». On connaît ainsi l’exemple tout à fait représentatif de Michel Bréal qui, dans un premier temps, tint à marquer une distance pensant « que l’initiative devait appartenir à ceux qui ne sont pas coreligionnaires de Dreyfus7 », ou celui de l’ancien député Camille Ferdinand-Dreyfus qui, bien que convaincu – et cela très tôt – de l’innocence du capitaine, refusa de s’engager considérant que ceux des Juifs qui avaient pris part à la campagne avaient « commis une grande faute » en lui donnant, par leur présence même, « une apparence confessionnelle ». Il blâmait ainsi son ami Joseph Reinach « qui est en train de se perdre en perdant sa cause et que le plus simple tact aurait dû déterminer de l’aveu de tous à rester dans l’ombre8 ».

    11Gustave Kahn, qui eut un engagement certain, quoique modeste, offre un exemple tout à fait intéressant. À la différence d’un Lazare, d’un Bahar, d’un Golberg, à la différence encore d’un Henri Dhorr, militant anarchiste qui, à la faveur de l’Affaire, proclama sa fierté d’être juif et retrouva pour l’occasion son nom de Lucien Weil, Kahn n’affirma ni ne revendiqua son identité juive dans les quelques articles qu’il publia à l’époque. De même, il demeura discret sur la question de l’antisémitisme et s’il l’évoqua ce fut sans jamais aborder la question de fond. Dans les deux grands articles qu’il donna en rapport avec l’Affaire, son article sur Zola et celui en 1899 sur l’idée nationaliste, il procéda ainsi, raillant tout d’abord Drumont et sa France juive, – « ramassis de ragots […] qui n’est pas plus un livre que le Dictionnaire de cuisine n’en est un » –, avant de donner une très lazarienne lecture du mouvement en se contentant, dans le premier article, de cette simple notation : « C’est un des plus bas trucs de ce temps, que cette façon de vouloir retarder la révolution sociale en cherchant à sauver le capital chrétien au détriment du capital des israélites » ; et dans le second : « avant qu’une poignée d’agitateurs emprunte à d’anciens éléments révolutionnaires la haine du capital en le particularisant frauduleusement au capital d’une race, en se gardant bien d’indiquer que c’étaient des membres de cette même race qui avaient donné au monde (Karl Marx, Lassalle, etc.), le moyen de mieux distribuer sa richesse, etc. »

    12Attaqué à plusieurs reprises comme à propos de ses lectures à l’Odéon que La Libre Parole, en mars 1898, présenta comme les « Samedis Israélites », « une affaire commerciale montée par des hébreux, dirigée par des hébreux, et qui enrichit des hébreux ! », devenu pour l’amie Rachilde « le grand rabbin de La Revue Blanche » à cause de ses articles favorables à Zola, il ne se perdit pas en vaine polémique. La plus belle réponse qu’il put faire et qui fut, dans sa vie, l’affirmation qu’il n’avait pas jugé utile de faire dans ses articles, fut d’épouser le 21 décembre 1898, à la Synagogue de la rue de la Victoire, Élisabeth Kahn, devenue Rachel après sa conversion quelques jours plus tôt. Rachel Kahn avait voulu faire ce geste, symbolique ô combien, militant avant tout, parce que, comme elle l’expliqua dans un brouillon de lettre au grand rabbin Zadoc Kahn : « Les troubles actuels, les luttes des antisémites contre les sémites, me font plus qu’un désir, un devoir de me rapprocher davantage encore de mon mari ne laissant même pas subsister entre nous cette question de religion. » Cet engagement, unique dans sa forme et dans sa force, Rachel l’avait voulu, comme elle l’expliqua encore dans une interview publiée par La Fronde du 17 novembre 1898, parce que en

    ce temps d’intolérances religieuses et de persécutions qui renaissent, mariée à un Israélite, je me suis sentie blessée en entendant crier : « A bas les juifs » et j’ai voulu prendre aussi ma part de ces dédains violents prodigués à de braves gens, qui n’ont d’autres reproches à se faire que d’être nés dans une religion qui déplaît à quelques fanatiques.

    13Ce dernier acte donne à l’engagement de Gustave Kahn un caractère tout à fait unique qui le rapproche, par ce qu’il affirme courageusement, des Bahar, Golberg, Dhorr et Lazare précités. Mais Kahn semble aussi, en ce qu’il ne dit pas, proche de l’autre attitude, celle des Bréal et Ferdinand-Dreyfus. En effet, si pendant les premiers mois de 1898, Kahn tint à ne pas se prononcer sur l’Affaire elle-même et à demeurer dans le registre qui était le sien, celui d’un poète célébrant l’acte d’un confrère jouant pleinement son rôle de porteur de torches, il semble qu’il agissait là par prudence, non pas pour lui-même mais pour la cause à laquelle, bien plus tôt qu’on pourrait le croire, il se rallia. Selon un témoignage tardif de Félix Fénéon, fiable assurément – « celui qui silence », avare de mots, ne parlait que pour dire ce qui était –, Kahn aurait été convaincu dès l’été 1896 :

    Oui, Kahn, sans qu’ils fussent liés, a connu Bernard Lazare. C’est par l’auteur du Miroir des légendes et de l’Histoire de l’antisémitisme, que tant d’écrivains, et par là ceux de la Revue blanche, entendirent pour la première fois parler de l’innocence de Dreyfus. Qu’il eut été converti à la thèse de l’innocence par le frère du condamné, teignait son apostolat d’un vernis familial qui ôtait de l’assurance au parleur et provoquait au scepticisme l’auditoire. Pourtant Kahn fit d’emblée bon accueil à la bonne nouvelle et, comme Lazare souhaitait s’accointer à des banquiers juifs belges susceptibles de financer sa propagande, le présenta à Henri Monnom qui le mit en relation avec les Wiener et d’autres israélites qui l’aidèrent9.

    14Gustave et Rachel Kahn n’avaient pas manqué de courage dans cette Affaire où il en fallait. Car si la France fut coupée en deux – idée donnée en postulat et qui mériterait une petite réévaluation – les deux parts furent pour le moins inégales et ne s’affrontèrent pas avec les mêmes armes. Il était courageux de se déclarer dreyfusard et encore plus quand on était juif. Les esprits étaient tellement obturés par l’antisémitisme, tellement aveuglés par une presse que rien ne rebutait, tellement imbus de la réalité de la trahison du capitaine qu’on comprend bien qu’il pouvait ne pas sembler envisageable à beaucoup de se porter ainsi devant le front des injures.

    Notes de bas de page

    1 Article collectif, La Critique, no 71, 5 février 1898.

    2 Kahn, Gustave, « Zola », La Revue blanche, no 113, 15 février 1898, p. 269.

    3 Blum, Léon, Souvenirs de l’affaire Dreyfus, Paris, Gallimard, 1935, p. 133.

    4 Lazare, Bernard, « Anarchie et littérature », Le Peuple, 18 janvier 1894.

    5 Kahn, Gustave, art. cit., p. 270.

    6 6e liste du Siècle et des Droits de l’homme.

    7 Lettre à Jean Psichari du 30 janvier 1898 publiée dans Haime, E. de, Les Faits acquis à l’histoire : affaire Dreyfus, Paris, Stock, 1898, p. 203.

    8 Cité par Simon, Perrine, Contribution à l’étude de la bourgeoisie juive à Paris entre 1870 et 1914, DEA, Paris, Institut d’études politiques, 1982, p. 145.

    9 Lettre de Fénéon à Bouillane de Lacoste du 7 juillet 1939. Bibliothèque Doucet. Aimablement communiquée par Paul-Henri Bourrelier.

    Auteur

    • Philippe Oriol
      Historien et directeur pédagogique du Centre d’études supérieures alternées en communication à Paris. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment une Histoire de l’affaire Dreyfus dont le premier volume est sorti en 2008 chez Stock. Il a édité les écrits d’Alfred Dreyfus, en particulier ses Carnets (1899-1907). Après le procès de Rennes (Calmann-Lévy, 1998). Il a également publié plusieurs livres sur le mouvement ouvrier, de même qu’une biographie de Bernard Lazare (Stock, 2003).
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    1 Article collectif, La Critique, no 71, 5 février 1898.

    2 Kahn, Gustave, « Zola », La Revue blanche, no 113, 15 février 1898, p. 269.

    3 Blum, Léon, Souvenirs de l’affaire Dreyfus, Paris, Gallimard, 1935, p. 133.

    4 Lazare, Bernard, « Anarchie et littérature », Le Peuple, 18 janvier 1894.

    5 Kahn, Gustave, art. cit., p. 270.

    6 6e liste du Siècle et des Droits de l’homme.

    7 Lettre à Jean Psichari du 30 janvier 1898 publiée dans Haime, E. de, Les Faits acquis à l’histoire : affaire Dreyfus, Paris, Stock, 1898, p. 203.

    8 Cité par Simon, Perrine, Contribution à l’étude de la bourgeoisie juive à Paris entre 1870 et 1914, DEA, Paris, Institut d’études politiques, 1982, p. 145.

    9 Lettre de Fénéon à Bouillane de Lacoste du 7 juillet 1939. Bibliothèque Doucet. Aimablement communiquée par Paul-Henri Bourrelier.

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    Oriol, P. (2013). Dreyfusismes. In F. Lucbert & R. Shryock (éds.), Gustave Kahn. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.56192
    Oriol, Philippe. « Dreyfusismes ». In Gustave Kahn, édité par Françoise Lucbert et Richard Shryock. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2013. doi:10.4000/books.pur.56192.
    Oriol, Philippe. « Dreyfusismes ». Gustave Kahn, édité par Françoise Lucbert et Richard Shryock, Presses universitaires de Rennes, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pur.56192.

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    Lucbert, F., & Shryock, R. (éds.). (2013). Gustave Kahn. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.56159
    Lucbert, Françoise, et Richard Shryock, éd. Gustave Kahn. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2013. doi:10.4000/books.pur.56159.
    Lucbert, Françoise, et Richard Shryock, éditeurs. Gustave Kahn. Presses universitaires de Rennes, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pur.56159.
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