Jean Cocteau dans Les Lettres françaises
p. 79-96
Texte intégral
1Loin de rechigner à la besogne journalistique et d’en sous-estimer l’impact sur l’activité artistique, Jean Cocteau s’est dès le début de sa carrière employé à participer activement au monde des journaux et des revues. L’étude de sa production et de sa réception dans les périodiques français et étrangers est donc fondamentale. Tout d’abord, parce que, considérant la presse comme un laboratoire d’écriture, Cocteau recycle ses articles d’un périodique à l’autre, voire d’un mode de publication à l’autre lorsqu’il les reprend en volume. Recyclage qui entraîne cependant une adaptation du texte en fonction du nouveau contexte de publication. Nombreux en sont les exemples, comme dans les deux versions successives d’un article où une brouille intervenue avec Erik Satie l’incite soudain à minimiser le rôle du compositeur dans l’orientation musicale du Groupe des Six1. En second lieu, parce que Cocteau collabore à plusieurs périodiques à la fois, en particulier lorsqu’il cherche à promouvoir ses œuvres et, à travers elle, sa personne. Ainsi destine-t-il la parution en pré-originale du Cérémonial espagnol du phénix à La Nouvelle Revue Française2, pour sortir vainqueur d’un conflit qui l’oppose aux collaborateurs de la revue dans « l’affaire » du Prince des poètes3, et confie-t-il La Partie d’échecs aux Lettres françaises4, afin de faire pression sur cette même « bande de La NRF5 », avec Aragon qui prend sa défense dans le chapeau éditorial accompagnant le poème.
2On est en droit dès lors de s’interroger sur le bien-fondé d’une analyse des contributions de Cocteau dans un seul journal ou une seule revue, parce que bien souvent elles se font écho d’un périodique à l’autre, attestant l’existence, selon le cas, d’une configuration ou d’une stratégie de publication. Suivant cette logique, tout en l’inversant, sans doute conviendrait-il également d’étendre l’investigation à des journaux et des revues auxquels notre poète n’a jamais collaboré et dont il est quasiment absent, dans la mesure où la position qu’il occupe et/ou la position qui lui est accordée dans le champ littéraire et artistique de l’époque s’en trouvent d’autant mieux déterminées.
3Si nous avons étudié la présence et la réception de Cocteau dans Les Lettres françaises6, de la première livraison du périodique7 jusqu’à l’année de son décès en 1963, c’est parce que cet hebdomadaire offre l’avantage de travailler sur ces deux cas de figure. La collaboration du poète se laisse scinder en effet en deux périodes différentes : l’une où il émerge difficilement : de 1942 à 1951, l’autre où il est omniprésent : de 1952 à 1963. S’il est utile de s’intéresser à la période glorieuse, qui s’explique par la prise en charge officielle par son ami Louis Aragon de la direction des Lettres françaises à partir de février 1953, il nous semble tout aussi intéressant de porter notre attention sur la période antérieure moins prolifique, afin de mesurer l’évolution de la position du poète dans le champ littéraire et artistique de l’après-guerre.
Période 1952-1963
4Pour bien marquer le contraste entre les deux périodes, notre analyse débute par la seconde. En 1952, Cocteau fait une entrée fracassante dans Les Lettres françaises à l’occasion de « l’affaire » Bacchus. Dans un article intitulé « La Fuite de Monsieur Mauriac » (LF, 3 janvier 1952), Jean Marcenac prend parti pour le poète en estimant le sujet de la pièce en aucun cas conforme à l’idée qu’entend en répandre François Mauriac dans la presse8. Cette prise de position pro-Cocteau et anti-Mauriac avait déjà été adoptée furtivement dans la rubrique « À tous… pique !… » (LF, 27 décembre 1951) et sera d’ailleurs relayée une quinzaine de jours plus tard par Jean Gandray-Rety dans l’article intitulé « Les Faussaires du théâtre » (LF, 17 janvier 1952). Toutefois, comme Marcenac fonde son avis sur le texte que lui a transmis Cocteau, il décide également de faire paraître en préoriginale une version quasi intégrale de la pièce9 dans quatre livraisons successives du périodique (LF, du 10 au 31 janvier 1952). Même si la polémique est dirigée en grande partie contre les opinions catholiques de Mauriac, le journaliste scelle ainsi le débat en faveur de Cocteau et lui ouvre les colonnes de la revue. À partir de cet événement, le poète voit en effet sa présence progressivement s’accroître dans Les Lettres françaises. Une croissance qui se perçoit à travers cinq catégories de textes : les parutions en préoriginale de ses œuvres, ses articles, ses propos généralement brefs sur des sujets divers, la critique de son œuvre, et ses témoignages d’engagement.
Œuvres en préoriginale
5Parmi les textes de Cocteau parus en préoriginale, mentionnons, outre la version intégrale de Bacchus, le poème « Quel est cet étranger… » évoquant Paul Eluard sur son lit de mort (LF, 23 octobre 1954), une série de chapitres des Entretiens sur le Musée de Dresde qu’il a réalisés avec Aragon (LF, 14 février 1957), le Discours sur la poésie qu’il a tenu à l’Exposition universelle de Bruxelles10 (LF, 2 octobre 1958), le poème La Partie d’échecs (LF, 20 octobre 1960) et une grande partie de son dernier recueil Le Requiem (LF, 31 mai 1962). Outre les textes, Les Lettres françaises reproduisent également une multitude de dessins originaux, parfois même spécialement conçus pour la revue, comme le portrait d’Apollinaire (LF, 13 novembre 1958) – réalisé à la demande d’Aragon (PD VI, p. 367 et 371) et malicieusement placé par ce dernier à côté d’un texte de Soupault (PD VI, p. 373) – ou encore un dessin engageant à participer à la vente du CNE (voir infra).
Articles
6Pour ce qui est des articles – comprenons : des textes témoignant d’une structure élaborée et apportant un éclairage nouveau sur la réflexion de Cocteau ou sur les mobiles de sa création –, ils ont tous, à quelques exceptions près, pour particularité d’avoir été conçus pour paraître dans les Lettres françaises11. Parmi ces contributions fondamentales, dont le nombre s’élève, de 1952 à 196312, à une moyenne de deux ou trois par année, citons en guise d’exemple : « Un souffle déguisé en femme » (LF, 11 septembre 1952) où il rend hommage à Ludmilla Pitoëff, créatrice du rôle d’Eurydice dans sa pièce Orphée13 ; « Les Permanentes » (LF, 8 janvier 1953) où il défend l’initiative de Jean Vilar d’ouvrir le théâtre à un public plus diversifié que le public élitaire ou bourgeois ; « À ceux qui vont à Helsinki » (LF, 23 juin 1955) où il en appelle à soutenir l’Assemblée mondiale de la paix se déroulant à Helsinki du 22 au 29 juin 1955 ; « Les Pseudonymes » (LF, 11 avril 1957) où il prend la défense du genre paralittéraire du polar14 ; « Terre et Cosmos » (LF, 12 juin 1958) où il s’explique sur la réalisation d’une fresque pour le pavillon des sciences célébrant les fusées Spoutnik ; « Se rafraîchir la mémoire » (LF, 9 mars 1961) où il soutient Armand Gatti qui ne parvenait pas à trouver de distributeur pour son film L’Enclos à cause du sujet abordé, les camps de concentration ; ou encore « Le cas Moretti » (LF, 11 avril 1963), où il loue le non-conformisme artistique du peintre niçois avec qui il venait de réaliser le tableau L’Âge du verseau et les cartons des vitraux de la chapelle de Fréjus.
7Comme on le constate, Cocteau pratique bel et bien le genre journalistique. Soit il soutient une cause ou rend hommage à un artiste ou à une œuvre à la faveur d’une date d’anniversaire : le cinquantenaire de la création Pelléas et Mélisande (LF, 25 avril 1952), le cinquantenaire de la naissance du poète hongrois Attila Jozsef15 (LF, 8 décembre 1955), le quarantième anniversaire de la création des Mamelles de Tirésias (LF, 27 juin 1957), le cinquantenaire du transfert des cendres de Zola au Panthéon en 1958 (LF, 9 octobre 1958) ou le quarantième anniversaire du décès d’Apollinaire (LF, 13 novembre 1958). Soit il réagit à vif à l’actualité du moment : la tournée des ballets Moïsseïev à Paris (LF, 13 octobre 1955), la présence du cinéaste Serguei Youtkevitch au festival de Cannes (LF, 3 mai 1956), la sortie du Mystère Picasso de Henri-Georges Clouzot au même festival (LF, 10 mai 1956), la publication d’un ouvrage sur le théâtre par Léon Moussinac (LF, 5 décembre 1957), la parution des œuvres complètes de Radiguet (LF, 30 avril 1959), la révélation du film Le Songe d’une nuit d’été de Jirjí Trnka16 au festival de Cannes de 1959 (LF, 14 mai 1959), l’exposition du peintre Francis Savel en 1960 (LF, 21 janvier 1960) ou la parution du roman Les Manigances d’Elsa Triolet en 1962 (LF, 12 avril 1962).
8À la catégorie du journalisme appartiennent également les textes où Cocteau cherche à expliquer, voire à justifier son activité artistique. Mentionnons un droit de réponse aux reproches formulés contre son entrée à l’Académie (LF, 20 janvier 1955), une défense de son esthétique portant le titre représentatif « La réalité copie le rêve » (LF, 24 mars 1955), une mise au point sur la réalisation de la chapelle de Villefranche (LF, 13 décembre 1956), une « lettre ouverte » à Aragon au sujet de la conception du Testament d’Orphée (LF, 6 août 1959), un reportage de François-Régis Bastide sur le tournage du Testament d’Orphée accompagné d’un entretien17 (LF, 8 octobre 1959), une « lettre à François-Régis Bastide » où il nuance les propos du reportage et de l’entretien précédents (LF, 11 février 1960) ou encore un témoignage unique sur la réalisation des Innamorati (LF, 3 août 1961). Enfin, Cocteau ne se transforme-t-il pas en parfait publiciste lorsqu’il prend l’initiative de lancer une enquête sur l’avant-garde18. Il semble d’ailleurs avoir pris ce travail au sérieux, puisqu’il corrige un premier texte avec Aragon pour lancer la discussion19 (LF, 6 mars 1958) et qu’il en rédige un second afin de réorienter la problématique (LF, 13 mars 1958). Par le biais de ce post-scriptum, le poète entend toutefois non seulement préciser l’enquête, mais avant tout y répondre lui-même en soulignant que l’avant-garde est un style ou un genre bien davantage qu’un mouvement moderniste (PD VI, p. 78).
Propos brefs
9Cocteau publie également dans Les Lettres françaises des textes plus brefs – constitués de deux à quatre paragraphes comportant chacun une ou deux phrases –, mais qui dépassent de loin en nombre les articles recensés. Ces contributions suivent par contre assez fidèlement la catégorisation des textes journalistiques. Apparaissent ainsi des textes rendant hommage à des personnalités : Chaplin (LF, 18 avril 1952), Picasso pour son 74e anniversaire (LF, 27 octobre 1955), Apollinaire (LF, 18 juin 1959), Orson Welles (LF, 26 novembre 1959), Picasso pour son 80e anniversaire (LF, 26 octobre 1961) ou Nadia Léger (LF, 26 juillet 1962). Dans une mesure plus importante encore, le poète se livre à des prises de position en faveur d’œuvres contestées, comme le film Jeanne d’Arc de Carl Dreyer remis à l’honneur par le cinéma d’essai (LF, 13 mars 1952), le Bel Ami de Louis Daquin qui venait d’être censuré pour son anticolonialisme (LF, 21 avril 1955), le théâtre de Racine au cœur d’un débat mettant en cause son actualité (LF, 29 mars 1956), le roman d’Elsa Triolet Le Monument critiquant violemment le stalinisme (LF, 4 juillet 1957), les ballets de Bali en tournée à Paris (LF, 26 septembre 1957), l’ouvrage La Semaine sainte de Louis Aragon victime d’une fausse rumeur parue dans Paris-Presse-L’Intransigeant20 (LF, 4 décembre 1958), le cinéma de Eisenstein et de Youtkevitch censurés en Union soviétique (LF, 20 juillet 1961), les éditions de Minuit condamnées pour avoir publié le roman antimilitariste Le Déserteur de Maurienne (LF, 28 décembre 1961), les toiles de son fils adoptif Édouard Dermit (LF, 25 avril 1963). Signalons encore les réponses fournies à des enquêtes : « le film dont ils rêvent » (LF, 6 juin 1952) ou « le réalisme au cinéma » (LF, 4 septembre 1952), ou les hommages rendus à la suite d’un décès : Paul Eluard (LF, 20 novembre 1952), Yvonne de Bray (LF, 4 février 1954), Arthur Honegger (LF, 1er décembre 1955), Gérard Philipe (LF, 3 décembre 1959), Francis Poulenc (LF, 7 février 1963) ou Georges Braque (LF, 5 septembre 1963). Au sujet d’Eluard, remarquons d’ailleurs l’assiduité de Cocteau à lui rendre hommage, puisque, outre le texte déjà cité de 195221, il fera paraître à chaque commémoration de sa disparition, successivement une contribution sur les rapports de son œuvre avec la musique (LF, 23 avril 1953), le portrait poétique « Quel est cet étranger… » (LF, 23 octobre 1954) ou encore son portrait dessiné en 1942 (LF, 22 novembre 1956). La raison de cette fidélité est bien simple : figurant à l’origine sur la célèbre liste noire établie à la Libération, Cocteau en a vu son nom supprimé grâce à l’intervention d’Eluard22 : « On avait décidé ma perte. J’ai été sauvé par Eluard et par Aragon » (PD I, p. 55).
10Dans l’ensemble, ces propos de circonstance plus brefs diffèrent toutefois des articles à part entière sur le plan de la conception. En tout premier lieu, ils ont souvent été rédigés pour être inclus dans une série reprenant l’opinion d’autres auteurs. Qui plus est, la majeure partie d’entre eux résultent, d’après ce que nos recherches ont révélé, d’une demande d’Aragon23. C’est le cas, par exemple, pour l’hommage à Chaplin (PD I, p. 180), pour l’adieu à Yvonne de Bray (PD III, p. 38) et celui à Gérard Philipe (PD VI, p. 706 et 793). Il s’agit par conséquent de commandes auxquelles Cocteau semble avoir répondu pour des raisons que nous explicitons plus loin.
Réception de l’œuvre
11Parmi les critiques ayant assuré la réception des œuvres de Cocteau dans Les Lettres françaises, attirons immédiatement l’attention sur le fait que nombre d’entre eux sont des pivots intellectuels du périodique, comme Jean Marcenac ou Georges Sadoul. Ayant propulsé le poète sur l’avant-plan, comme nous l’avons vu, lors de « l’affaire » Bacchus, Marcenac ne délivre par la suite que des avis positifs, que ce soit sur le Journal d’un inconnu (LF, 19 février 1953) ou encore sur le recueil Poèmes 1916-1955 dont le compte rendu s’intitule : « Le vrai miracle de Jean Cocteau » (LF, 19 juillet 1956). Quant à Sadoul, s’il s’est déjà par le passé exprimé sur le cinéma de Cocteau, mais de façon très mitigée (voir infra), il devient unanimement positif envers ses réalisations cinématographiques. Dans un compte rendu exhaustif des « dix » années d’activité du festival de Cannes, il loue Cocteau pour avoir mérité « par son intelligence, son affabilité, son sens de la justice, le Grand Prix du meilleur Président du jury cannois » (LF, 2 mai 1957). À la sortie sur écran du Testament d’Orphée, il célèbre l’œuvre pour sa « sincérité » et la qualifie de ce « qui se fait de mieux en France » (LF, 25 février 1960). Dans la livraison des Lettres françaises rendant hommage à Cocteau à son décès, Sadoul persiste dans son jugement (LF, 17 octobre 1963). Non seulement il évoque de façon significative le poète lors d’une rencontre au prix Jean Vigo, mais il clame à nouveau son admiration pour Les Parents terribles et range ce film, au même titre que La Belle et la Bête et la trilogie orphique, parmi les chefs-d’œuvre du cinéma.
12Ces hommages n’empêchent pas la parution de comptes rendus dépréciatifs du ballet Phèdre (LF, 6 mars 1952), de la reprise du Bel Indifférent (LF, 4 septembre 1952) ou de La Machine infernale (LF, 7 octobre 1954). Dans l’ensemble toutefois, l’accueil réservé à l’œuvre de Cocteau est très majoritairement et extrêmement favorable. De plus, chaque publication, exposition ou réalisation artistique du poète fait systématiquement l’objet d’une annonce et d’une recension. L’appréciation monte même d’un cran lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses activités de tapisserie (LF, 16 mai 1952) et de poterie (LF, 13 novembre 1958 et 27 novembre 1958), peut-être parce qu’il est possible d’attirer l’attention des lecteurs sur une activité créatrice de type artisanal, comprenons ni bourgeoise ni élitaire. Cette réception extrêmement bienveillante atteindra cependant un apogée, à nos yeux, disproportionné, lorsque Pierre Abraham présentera l’œuvre théâtrale de Cocteau comme le miroir sociologique de son époque (LF, 5 décembre 1957) :
Nous ne comprendrions rien aux Grecs sans leurs tragiques, à l’Espagne sans Calderón, à l’Angleterre d’Élisabeth sans Shakespeare, à l’Allemagne romantique sans Schiller, à l’Allemagne démocratique sans Brecht, au déclin de la noblesse sans Beaumarchais, au déclin de la bourgeoisie française sans Cocteau.
Témoignages d’engagement
13Pour mesurer l’engagement politique de Cocteau, nous avons analysé tout d’abord sa participation aux pétitions lancées dans Les Lettres françaises. Le poète s’oppose ainsi à la condamnation du soldat Henri-Martin qui avait dénoncé les crimes de l’armée française en Indochine (LF, 17 janvier 1952), soutient un recours en grâce pour huit patriotes condamnés à mort en Grèce (LF, 6 mars 1952), s’engage à réclamer la fin de la guerre froide (LF, 20 novembre 1952) – à la demande de Sartre (voir PD I, p. 381) –, intègre le comité de défense des libertés tentant de faire gracier les époux Rosenberg (LF, 18 juin 1953), etc. Mais il figure tout aussi bien parmi les signataires de pétitions en faveur du sauvetage du palais de Versailles ou du comité d’anniversaire de Chaplin. Hormis le fait que ce genre d’initiatives n’autorise pas à faire ressortir Cocteau du lot des cosignataires, la seule mention de son nom ne suffit pas non plus pour le qualifier d’artiste politiquement engagé. On apportera alors pour preuve contraire sa réaction à la suite de l’exécution de Nikos Beloyannis, membre du parti communiste grec accusé d’espionnage. Les Lettres françaises publient en effet en première page un fac-similé d’un texte manuscrit du poète, quasi illisible, mais que nous avons reconstitué :
Nous sommes un grand nombre d’écrivains, d’acteurs et de cinéastes que l’exécution de Beloyannis et de ses trois camarades bouleverse. Il nous est impossible de ne pas le dire au grand jour. Ce crime légal ne ressemble pas au style grec. Et il serait atroce qu’une pareille injustice se reproduise. Notre message n’est pas d’ordre poétique. Il n’est que d’ordre humain. Il s’adresse à tous ceux qui nous comprennent et qui doivent le faire comprendre aux autres. (LF, 6 mars 1952)
14Manifeste suivi à la page suivante d’une liste de personnalités soutenant la position de Cocteau. Or il ne s’agit pas d’un engagement politique, mais d’un engagement existentiel, comme le poète le souligne dans son journal :
Dosia Fuller me raconte la mort de Beloyannis. Tous les détails dans les journaux. L’erreur de faire des martyrs. Si on oppose cette thèse à celle du châtiment on vous accuse d’être de gauche. Beloyannis a dit avant de mourir : “Je meurs comme les premiers chrétiens avec cette différence que je meurs pour de bon et que je ne meurs pas pour la gloire céleste mais pour la gloire terrestre de mes camarades.” On avait lu ma signature sur la liste mais on ignorait que les journaux communistes français m’attribuaient l’initiative de cette liste. (PD I, p. 228)
15On pourrait aussi opposer à notre argumentation l’initiative lancée par Cocteau pour la réhabilitation des époux Rosenberg après leur exécution (LF, 25 juin 1953 ; PD II, p. 385). En réalité, c’est Aragon qui a rédigé le texte et qui l’a publié sous le nom du poète, après que celui-ci en ait corrigé la phrase du début (PD II, p. 165 et 167). On peut même se demander si Cocteau n’a pas regretté par la suite de se voir attribuer la paternité de cette initiative, à lire sa réaction consignée dans son journal :
Je prends Picasso à part et je lui raconte l’inconcevable coup que viennent de me faire Les Lettres françaises. Il me demande de le raconter à Françoise et à madame P.[enrose]. Picasso me dit : « C’est très grave. Aragon ne fait que des histoires de ce genre. » (PD II, p. 173)
16Venons-en ensuite à la participation de Cocteau au Comité national des écrivains (CNE), plus particulièrement à la vente de livres organisée chaque année au Vélodrome d’Hiver. Constitué au début de l’Occupation pour réunir l’ensemble de la France intellectuelle résistante, le CNE jouissait à la Libération d’une énorme autorité morale. Par des meetings du type de la vente annuelle d’ouvrages au « Vél d’Hiv » et par son organe de presse Les Lettres françaises, il entendait accroître son autorité pour assurer la médiation de la politique communiste vers le grand public et surtout pour devenir un point de référence incontournable, sinon le seul, dans la France artistique et intellectuelle. Après une première apparition furtive en 1948 (voir infra), Cocteau paraît avoir été mobilisé sur tous les fronts pour la vente de 1952. En témoignent pas moins de cinq textes annonçant ou relatant sa présence et, pour preuve suprême, une photo de reportage où il figure en compagnie d’Elsa Triolet. La médiatisation de la participation du poète à l’événement annuel est tout aussi importante en 1953 et atteint un sommet en 1955, grâce, rappelons-le, au dessin publicitaire qu’il a conçu pour servir à la fois d’enseigne publicitaire et d’ex-libris pour la vente (LF, 10 novembre 1955). Dès l’année suivante toutefois, il se désiste systématiquement, essentiellement, argumente-t-il, pour des raisons de santé. En 1957, c’est Gilbert Bécaud qui le remplace au « stand Jean Cocteau » (12 décembre 1957), et ceci malgré la forte insistance d’Aragon : « Et voilà, au dessert, que sa figure se couvre d’ombre et qu’il m’annonce avoir à me demander un service “de vie ou de mort”. Il s’agissait de la vente du CNE au Vél d’Hiv. » (PD V, p. 685). En 1959, pour rassurer les lecteurs des Lettres françaises sur son soutien au ralliement général, il leur présentera ses excuses pour son absence (LF, 9 avril 1959). En 1961, il est horripilé devant « la menace du CNE à quoi Louis [Aragon] semble tenir plus que tout » et y renonce pour ne pas avoir à affronter ce qu’il « redoute le plus au monde : la foule et signer des livres » (PD VII, p. 295).
17À nouveau, l’engagement de Cocteau au profit du CNE ne peut être qualifié de politique, mais trouve son unique ferment dans l’amitié qu’il éprouve pour Aragon et son épouse. Autre preuve en est fournie au moment où le poète s’offusque d’être utilisé aussi ouvertement dans une optique publicitaire pour redorer le blason du CNE et, à travers lui, du parti communiste français :
N’est-il pas étrange, après dix-sept années de brouille et d’insultes à mon adresse, que Louis Aragon m’estime être la seule personne au monde capable de consolider le prestige d’une œuvre (le Comité national des écrivains) dont, à la Libération, j’étais la bête noire, indigne d’y mettre les pieds. Le communisme a-t-il donc un tel besoin de personnalités étrangères au parti dont la liberté se dessine en relief sur une grisaille ? (PD V, p. 685-686)
18Ces lignes rédigées en 1957 nuancent par conséquent le prétexte de la santé défaillante pour se soustraire à l’enrôlement systématique dans les activités du CNE. Si Cocteau désire s’en éloigner, c’est par souci de conserver ses distances, voire une neutralité absolue, envers toute idéologie régnante, mais plus encore pour rester fidèle à sa propre conception de l’engagement, celle qui résulte d’une nécessité intérieure de l’existence bien plus que d’un impératif s’imposant de l’extérieur à l’individu24.
Période 1942-1951
19Abordons désormais la période qui s’étend de 1942 à 1951, où force est de constater, au vu bien entendu de celle que nous venons de parcourir, la très faible présence de Cocteau dans le journal. Le poète est ainsi totalement absent des livraisons parues dans la clandestinité, n’étant même pas mentionné comme l’auteur du « Salut à Breker » paru dans Comœdia25 (LF, décembre 1943). Ce n’est qu’en 1946 qu’il reçoit l’opportunité de faire paraître tout d’abord deux dessins illustrant en première page le conte « Nacre et grenats » de Lise Deharme (LF, 14 juin 1946), puis trois articles : le premier, « Désintégration de l’esprit » (LF, 28 octobre 1948), ayant pour sujet la commercialisation et la morale bourgeoise que la radio et le cinéma imposent à l’époque ; le deuxième, une « Lettre sur les publics » (LF, 24 février 1950), traitant non pas de l’élite mais du « public pluriel » qu’il convient de ne pas sous-estimer dans ses facultés de discerner la qualité d’un film ; enfin le dernier, « Secrets de fabrication. Après Orphée » (LF, 12 octobre 1950), où le poète-cinéaste fournit aux lecteurs quelques clés de son œuvre. Mentionnons encore un hommage rendu à Louis Jouvet à son décès (LF, 23 août 1951), ainsi que deux droits de réponse : le premier, « C’est le public qui décide » (LF, 16 novembre 1950), en réaction au compte rendu du film Orphée publié par Jean Marcenac dans Ce soir, le second, « Faussaire et provocateur » (LF, 6 décembre 1951), où il dénonce les chapeaux éditoriaux réducteurs coiffant ses articles dans Arts. Signalons enfin, parmi les témoignages aussi concis que brefs de sa présence, sa participation à la protestation d’intellectuels et d’artistes contre l’expulsion du territoire français du musicien Hans Eisler mis à l’index par les États-Unis lors de la guerre froide (LF, 4 mars 1948), sa contribution à la vente annuelle organisée par le CNE au Vélodrome d’Hiver en 1948 (LF, 14 octobre 1948), sa protestation contre la privation des droits civiques frappant Aragon à la suite de publications dans le quotidien Ce soir26 (LF, 7 novembre 1949), son concours à une enquête d’Elsa Triolet « Qu’aimaient-ils lire ?… » (LF, 6 juillet 1950) et son opposition à la censure du film L’Affaire Seznec de Cayette (LF, 10 mai 1951). Comparée à son omniprésence dans Les Lettres françaises au cours des années 1952-1963, son émergence dans la période 1942-1951, qui débute réellement à partir de 1948 et qui se trouve confirmée au début des années 1950, est somme toute très laborieuse. Les raisons en sont à rechercher dans l’image de marque qui lui est attribuée depuis le début de sa carrière, celle d’un artiste touche-à-tout à l’affût de toutes les nouvelles modes, conjuguée à sa réputation véhiculée dans les milieux de la résistance ou de la gauche, celle d’un individualiste élitaire ayant flirté avec la collaboration pendant la guerre27 et, de surcroît, homosexuel. Confirmation en est trouvée dans la façon dont ces deux stéréotypes continuent à être entretenus dans Les Lettres françaises, au travers des publicités, des rubriques des échos et des potins, et de la réception de son œuvre par les critiques.
Les publicités
20Si le nom de Cocteau apparaît à de nombreuses reprises dans des énumérations d’articles, sans pour autant bénéficier du moindre commentaire, il est présent de la même manière dans des annonces publicitaires pour la parution d’ouvrages ou d’autres périodiques28. Remarquons ainsi dans le courant des années 1940 qu’il figure dans l’annonce de publication de deux livraisons de La Table ronde (LF, 23 décembre 1944 et 13 octobre 1945), de deux livraisons de Fontaine (LF, 30 juin 1945 et 8 septembre 1945), d’une livraison de Confluences (LF, 8 septembre 1945) ou encore de L’Écran français (LF, 11 novembre 1948). Or, si La Table ronde est une revue plutôt neutre sur le plan idéologique, les trois autres (Fontaine, Confluences et L’Écran français) sont représentatives, au même titre que Les Lettres françaises, de la Résistance intellectuelle française face à l’Occupant29. Le fait que Cocteau soutienne des publications de cette tendance indique dès lors clairement son nouveau positionnement. N’oublions pas en effet qu’il avait allègrement publié au début de la guerre autant dans La Gerbe, historiquement parlant le tout premier hebdomadaire de la collaboration, que dans Comœdia, l’un des périodiques explicitement « autorisés » par le régime nazi.
21Parmi ces publicités toutefois, on constatera également la parution à trois reprises d’une annonce pour l’ouvrage de Claude Mauriac, Jean Cocteau ou la vérité du mensonge paru en 1945 (LF, 12 mai 1945 ; 30 juin 1945 ; 20 octobre 1945). Rappelons que, non seulement critique à l’égard de Cocteau poète, cet ouvrage paraissait désobligeant pour la personne, dont il dévoilait l’intimité (le fils Mauriac ayant fréquenté assidûment le poète en 1939, au moment où il préparait son essai30). Le contenu de l’ouvrage n’est d’ailleurs cautionné qu’en partie par André Billy (LF, 11 août 1945) et sera nuancé par Louis Parrot dans un compte rendu élogieux de la monographie de Roger Lannes consacrée au poète (LF, 11 janvier 1946). Toujours est-il que la triple mise en évidence de la parution de cet ouvrage – phénomène rare dans Les Lettres françaises – marque une réticence certaine du comité de rédaction du périodique à l’égard de Cocteau et de son œuvre.
Les échos et les potins
22L’animosité qui nourrit la réticence envers Cocteau se découvre dans les rubriques des échos et des potins. La meilleure illustration en est fournie par l’un de ces ragots présents dans la rubrique « Côte cour – Côté jardin ». Un journaliste anonyme y prend pour point de départ de son article intitulé « Un vrai martyr » (LF, 25 août 1945) la réponse formulée par le poète à une enquête parue dans le quotidien Spectateur au sujet de l’attitude adoptée par les auteurs dramatiques durant l’Occupation. D’après lui, celui-ci aurait déclaré :
Je suis resté. Pendant cinq ans, j’ai été couvert d’insultes, de menaces, frappé dans mon œuvre et dans ma personne. Je ne regrette rien. Il fallait tenir le coup.
23Suit alors une remise en question de la sincérité de cette déclaration au travers de la remarque ironique : « Un vrai martyr, en quelque sorte », aussitôt étayée par la communication d’une information renforcée sur le plan rhétorique par la répétition de la formule « nous disons bien » :
Malheureusement nous nous sommes laissé dire que ce même Jean Cocteau aurait déjeuné en mars-avril 1944 – nous disons bien : 1944 – avec le Doktor Brauer (devenu Führer du théâtre à Paris après l’avoir été à Bruxelles) et lui aurait proposé – nous disons bien : proposé – une adaptation du Prince Jean de Kleist avec Jean Marais dans le premier rôle.
24Puis le journaliste se rétracte quelque peu sur la source de son information, pour renchérir d’autant plus sur la suspicion :
Cette pièce allemande devait être montée à la Comédie des Champs-Élysées, si nos renseignements sont exacts.
Et si la chose ne se fit pas, c’est que le 6 juin…
25Il est évident que ce propos vise à ternir la réputation de Cocteau. Rappelons toutefois ce que le poète lui-même déclare à propos de cette rencontre qui eut lieu vers la fin janvier 1944 :
J’ai rencontré avant-hier soir le chef de la censure allemande. Il me dit : « Marais jouerait-il Le Prince de Hombourg ? Feriez-vous la mise en scène ? » Je pensais à la phrase de Stanislas dans ma pièce (il parle du chef de la police) : « Est-ce la manière dont le chef de la police formule ses ordres31 ? »
26Ou cette autre réaction, devant Maurice Martin du Gard :
Et ils me demandent de mettre en scène une pièce allemande ! Je leur ai répondu : « Vous avez tué Max Jacob et vous me demandez de vous être agréable32 ! »
27À l’image de cet exemple où l’on entend faire perdurer les soupçons de collaboration, malgré le fait que Cocteau ait très rapidement été acquitté autant par le Comité d’épuration des écrivains que par celui du cinéma le 23 novembre 1944, bien d’autres témoignent à l’évidence d’un acharnement à le discréditer sans aucun souci d’objectivité. Chacun de ses propos ou de ses comportements fait alors l’objet d’une altération ou d’un détournement de sens, de sa devise inspirée de Nietzsche « le poète est un menteur », de son art de la conversation où il excellait, de sa participation active aux médias de l’époque, jusqu’à son homosexualité qu’il refusait de cantonner dans sa vie privée :
- Rubrique « Côte cour – Côté jardin » (LF, 20 septembre 1946) où le projet de Cocteau de porter à l’écran La Princesse de Clèves est aussitôt remis en question par la phrase assassine : « Vous savez, avec Cocteau on n’est jamais sûr de rien… Il ment comme il parle ! »
- Rubrique « Rampes et projecteurs » (LF, 24 janvier 1947) où « la plume à trois becs » s’en donne à cœur joie pour ridiculiser le scénario de Ruy Blas réalisé par le poète : « C’est Pierre Billon, qui tournera le Ruy Blas que Cocteau a tiré du drame de Victor Hugo. Son travail consistera à escamoter le “Ruy bla-bla-bla” de Jean Cocteau. »
- Rubrique « Côte cour – Côté jardin » (LF, 4 juillet 1947) où un certain Jeander introduit l’évocation d’un projet de collaboration entre Orson Welles et Cocteau en l’abattant d’emblée : « Orson Welles et Jean Cocteau ont, en ce qui concerne le sens de l’autopublicité, incontestablement du génie. »
- Rubrique « Des vérités nécessaires » (LF, 13 août 1947) où figure, sous le titre « Chacun son goût », la remarque homophobe : « À une récente manifestation mondaine, Cocteau et Christian Bérard se tiennent par le bras, familièrement. – Tu vois, murmure à sa voisine une jeune femme admirative, c’est Cocteau ! – Tiens ! fait l’autre, simplement, il donne dans les femmes à barbe, maintenant ? »
- Rubrique « 36 étoiles » (LF, 30 septembre 1948), où, après avoir rapporté l’obligation du poète de fournir des éclaircissements sur sa vie privée pour obtenir un visa pour les États-Unis, le journaliste s’exclame ironiquement :
« On se demande pourquoi. La vie privée de Cocteau ayant toujours été publique. »
28Après l’annonce de la participation de Cocteau à la vente annuelle organisée par le CNE au Vélodrome d’Hiver en 1948 (LF, 14 octobre 1948 ; voir supra) et après la parution de son premier article « Désintégration de l’esprit » dans Les Lettres françaises, (LF, 28 octobre 1948 ; voir supra), cette tendance toutefois s’inverse. En témoigne la rubrique « La Presse littéraire » où un journaliste anonyme s’en prend violemment au critique du périodique Arts, Edmond Humeau, pour avoir reproché au poète de dédicacer ses livres à la vente du CNE et d’écrire dorénavant pour Les Lettres françaises (LF, 11 novembre 1948).
La réception critique
29Durant cette période, les œuvres de Cocteau ne bénéficient aucunement dans Les Lettres françaises d’une réception très importante ou très positive. Dans le domaine des arts dramatiques, Pol Gaillard apprécie certes la reprise des Parents terribles et défend en tout cas sa prétendue immoralité (LF, 15 février 1946). Par contre, il qualifie résolument L’Aigle à deux têtes d’« échec artistique » (LF, 10 janvier 1947), tout comme Elsa Triolet n’apprécie guère davantage la reprise de Renaud et Armide (LF, 2 décembre 1948). Dans le domaine du film, Georges Sadoul dénonce « l’esthétisme périmé » de La Belle et la Bête (LF, 11 octobre 1946), le range même dans le rayon des « recherches d’arrière-garde » (LF, 22 novembre 1946) et déprécie de la même façon Orphée pour avoir gagné le prix international de la critique au festival de Venise, alors qu’il ne véhicule, à ses yeux, qu’un « bric-à-brac poétique » (LF, 14 septembre 1950). Par contre, il porte aux nues la mise en film de la pièce de théâtre Les Parents terribles (LF, 23 décembre 1948), éloge d’ailleurs relayé dans Les Lettres françaises par d’autres critiques tout aussi enthousiastes (LF, 2 décembre 1948 et 9 décembre 1948).
30Parmi les ennemis attitrés de Cocteau, Philippe Soupault ne manque évidemment pas à l’appel. Ayant déjà décoché maintes flèches en direction du poète dans l’entre-deux-guerres, il persiste dans sa rubrique « Les sept jours de Paris » à s’emporter avec une ironie dévastatrice contre l’ensemble de ses réalisations. Suivant l’opinion de Sadoul, il qualifie La Belle et la Bête de peu « représentatif de la France de 1946 » et taxe le film de « sophistique » (LF, 29 novembre 1946).
31Présent à une représentation de la nouvelle pièce L’Aigle à deux têtes, il s’évertue son attention à dénoncer « l’habileté » et la facticité de son auteur (LF, 3 janvier 1947). Apprenant le projet d’adaptation filmique de Ruy Blas, il s’inquiète du risque encouru par le chef-d’œuvre d’être « dépouillé » par son adaptateur (LF, 25 avril 1947). Enfin, il estime une séance destinée à rendre hommage au poète « le comble du grotesque et du mauvais goût », comme l’atteste l’extrait suivant que nous reproduisons dans son intégralité pour rendre compte et du ton sarcastique et du parti-pris du critique :
Un de mes amis, mal inspiré, m’apporte, sans doute pour me faire rager, car il sait fort bien ce que je pense de M. Cocteau depuis de très longues années, une invitation d’un club théâtral fondé par une revue littéraire pour sa première manifestation qui sera un hommage à Jean Cocteau (sic).
En 1947, il y a des gens qui songent à rendre hommage à M. Cocteau. C’est à ne pas croire. Car à qui fera-t-on croire que le besoin de rendre hommage à l’auteur du Prince frivole se faisait sentir ?
11 mai, fête de la Libération !
12 mai, fête de M. Cocteau !!
Le comble du grotesque et du mauvais goût.
Je suppose qu’à la fin de la représentation on va couronner de laurier le buste de l’auteur des Parents terribles, comme on le fit jadis pour celui de Voltaire.
Le ridicule ne tuera pas M. Cocteau.
Le snobisme non plus sans doute. (LF, 16 mai 1947)
32Citons pour terminer un seul compte rendu positif de Ruy Blas, même si l’auteur anonyme avoue vouloir être « indulgent » (LF, 4 mars 1948), et une recension véritablement élogieuse du recueil Poèmes, qui vise sans doute à réhabiliter le poète, mais qui provient de l’un de ses proches à l’époque, Claude Roy (LF, 2 septembre 1948). Si ces deux critiques indiquent une tendance dans la réception à la clémence, c’est principalement parce qu’en 1948, rappelons-le, le premier cap de l’émergence progressive de Cocteau vient d’être franchi.
Conclusions
33Dans son étude des livraisons des Lettres françaises parues en 1955, Luc Vigier constate la mise en œuvre d’un « mécanisme duel ». Le périodique cherche à exprimer « à la fois le respect d’une ligne éditoriale très nette, rigoureuse et ferme empruntant volontiers les sentiers étroits d’une phraséologie marxiste redondante et la passion plus libre d’une équipe pour la création hebdomadaire d’une pédagogie généreuse dans le domaine des arts et des lettres33 ». Plus saisissante encore, toujours d’après Vigier, est la manière dont les éditeurs ont cherché dans les années 1950 à poursuivre conjointement ces deux objectifs en multipliant les illustrations d’œuvres d’art. En tant que « surface d’observation et de résonance des enjeux idéologiques de l’après-guerre » – en particulier « la peur d’une disparition de la France, de sa culture et de la civilisation dont elle est l’incarnation » –, l’art était en mesure de contribuer médiologiquement à « l’élaboration d’une conscience nationale communiste34 ».
34Au vu de ce cadre de référence, la faible présence de Cocteau dans Les Lettres françaises durant les années 1940 s’explique par sa non-appartenance au milieu résistant communiste et par sa non-concordance avec l’idéal nationaliste de gauche. Inversement, son émergence progressive à partir de 1948 trouve son origine dans la valeur ajoutée que le poète est susceptible d’apporter au projet d’élaborer une conscience nationale. Il n’est plus question dès lors d’insulter sa personne ou de discréditer son œuvre, comme cela a été le cas précédemment. Il importe bien au contraire de mettre en valeur sa participation à la vente de livres au Vélodrome d’hiver, dès lors qu’il vient soutenir l’initiative du CNE pour la sauvegarde de la littérature française. Il convient aussi de mettre en évidence ses réalisations littéraires et artistiques comme des exemples – citons à nouveau Sadoul – de ce « qui se fait mieux en France ».
35Aragon est tout à fait conscient des bénéfices à tirer d’intégrer une personnalité artistique doublée d’une figure publique comme Cocteau dans un périodique, même s’il n’est pas communiste. Aussi exige-t-il chaque année sa présence à la vente des livres du CNE, lui commande-t-il contribution après contribution, jusqu’à lui faire endosser la paternité de l’un de ses articles. En revanche, le directeur des Lettres françaises n’est pas non plus dépourvu de zèle lorsqu’il s’agit d’aider son ami aussi précieux qu’utile. Plus d’une fois, comme nous l’avons vu, il le soutient en lui ouvrant les colonnes de son périodique ou en prenant lui-même l’initiative de le défendre. N’oublions pas en effet le formidable coup de pouce dont il a fait bénéficier le poète dans « l’affaire » du Prince des poètes, mettant fin par l’article « Le Sacre de l’automne » à toute polémique en avançant Cocteau comme l’unique candidat légitime à ce titre (LF, 20 octobre 1960)35.
36Cocteau, pour sa part, n’est pas dupe de l’usage publicitaire qu’Aragon fait de sa personne. Il s’y prête tout en craignant que ce dernier, à l’instigation d’Elsa Triolet, se serve par exemple de ses lettres à son avantage (PD VI, p. 348-349 et 367). Cet inconvénient ne pèse pourtant pas lourd dans la balance par rapport aux avantages de collaborer aux Lettres Françaises. En effet, le poète est assuré à tout moment de pouvoir régler ses comptes avec des articles parus dans Arts-spectacles, Le Figaro littéraire ou Paris-Presse-L’intransigeant. Il est en mesure également de faire jouer la concurrence entre l’ensemble de ces périodiques lorsqu’il s’agit de placer l’un de ses textes. Mais d’autres motivations, de nature moins stratégique et plus humaine, l’incitent également à soutenir l’hebdomadaire communiste. Rappelons tout d’abord sa profonde reconnaissance pour avoir été sauvé à la Libération de l’épuration grâce à l’intervention d’écrivains de gauche comme Eluard et Aragon. Attirons aussi l’attention sur le sujet de ses articles qui, lorsqu’ils n’ont pas pour sujet l’esthétique, tour à tour dénoncent la commercialisation des médias, l’hégémonie d’une morale bourgeoise et élitaire ou défendent les jeunes, la liberté d’expression, la création pour le grand public ou encore la créativité des ouvriers-artisans. N’oublions pas enfin l’amitié indéfectible pour Louis Aragon et Elsa Triolet, qui l’incite tout naturellement à les soutenir dans des polémiques d’ordre idéologique, personnel, ou artistique. La question demeure pourtant de savoir s’il est bien conscient des enjeux lorsqu’il défend ouvertement Le Monument de Triolet, qui dénonce les hypocrisies du réalisme socialiste36, et La Semaine sainte d’Aragon, qui célèbre la libération de l’emprise dictatoriale du parti communiste français en matière d’art et de littérature37. Toujours est-il qu’au décès de Cocteau et au terme de sa collaboration aux Lettres françaises, Pierre Daix se charge de rappeler que le poète n’a, envers ceux qui l’y ont soutenu, jamais failli dans son engagement, quel qu’il soit et aux moments les plus difficiles et les plus pénibles :
Qu’il me soit aussi permis dans ce journal où il avait ses aises de dire que Cocteau avait le courage de ses amitiés. Qu’il fut de ceux à affirmer sa fidélité quand ça n’était ni simple ni sans risques. (LF, 17 octobre 1963)
Notes de bas de page
1 Voir Gullentops D. et Haine M., « Les écrits de Jean Cocteau sur la musique et la danse. Principes d’une édition critique », Revue belge de musicologie, vol. LXVI, 2012, p. 115.
2 La Nouvelle Revue Française, no 98, février 1961, p. 210-219.
3 Voir Cocteau J., Le Passé défini VII, Paris, Gallimard, 2012, p. 204. Les différents tomes du Passé défini sont désignés dans notre article par le sigle PD, suivi du chiffre romain correspondant au volume et de la page de la référence.
4 Les Lettres françaises, no 846, 20-26 octobre 1960, p. 1. Le périodique est désigné dans notre article par le sigle LF, suivi de la date de parution de la livraison.
5 Voir PD VII, p. 219 et 221.
6 Je remercie Liselotte Moens et Liévine Van Deun pour avoir parachevé dans le cadre de leur travail de Master la collecte des contributions de Cocteau dans Les Lettres françaises.
7 Pour les livraisons parues sous l’Occupation, voir Aillaud G. et Eychart F., Les Lettres françaises et Les Étoiles dans la clandestinité. 1942-1944, Paris, Le Cherche-Midi éditeur, 2008.
8 Pour la majeure partie des articles générés par cette « affaire », voir le dossier de presse de Bacchus dans PD I, p. 98-134.
9 Signalons que cette parution en préoriginale et les variantes significatives qu’elle contient n’ont pas été signalées dans l’édition de la Pléiade.
10 C’est pour compenser la publication dans Arts d’un autre discours préparé pour l’Exposition universelle de Bruxelles que Cocteau propose à Aragon ce texte ainsi que l’hommage à Zola (PD VI, p. 304). Il avance toutefois pour condition que les Communistes soient battus au référendum du 28 septembre 1958, la parution de son texte dans un « journal communiste » ne faisant plus preuve dès lors d’opportunisme (PD VI, p. 317).
11 Parmi les exceptions, signalons un hommage à Max Jacob (LF, 17 avril 1958) destiné à une livraison spéciale d’Europe, no 348-349, avril-mai 1958 et un hommage à Boldini (LF, 25 avril 1963), à l’origine la préface du catalogue de l’exposition Boldini qui devait se tenir sous la direction de Jean-Gabriel Domergue au musée Jacquemart-André en 1963, projet non abouti à cause du décès du conservateur.
12 Exception doit être faite des années 1954 et 1963 où Cocteau, victime d’une crise cardiaque, est contraint de cesser ses activités.
13 L’hommage marque le premier anniversaire de la disparition de la comédienne survenue le 15 septembre 1951.
14 Repris dans Les Cahiers des saisons, no 12, octobre 1957, p. 491-492.
15 Le manuscrit de cet hommage poétique à Attila Jozsef est reproduit en fac-similé dans Hommage à Attila Jozsef par les poètes français, Paris, Seghers, 1955, p. 11.
16 Cocteau regrette par la suite avoir autant célébré Trnka, estimant le film Le Songe d’une nuit d’été finalement « très faible (poétique, hélas et artiste) » (PD VI, p. 526).
17 Cocteau n’est pas satisfait toutefois de la qualité de l’article (voir PD VI, p. 661).
18 Signalons que la seconde étape de l’enquête figure dans l’annexe du Passé défini, sans être signalée comme étant une mise au point publiée une semaine plus tard (voir PD VI, p. 742-744). Les deux articles sont repris dans le livre abécédaire du coffret (DVD-Rom et livre) Jean Cocteau unique et multiple, P.-M. Héron (dir.), Montpellier, Éditions l’Entretemps, 2012, p. 8-10.
19 Voir PD VI, p. 68.
20 Voir PD VI, p. 374 et 386-387.
21 Remarquons aussi que Cocteau est bien mis en évidence sur le photo-reportage des funérailles d’Eluard (LF, 27 novembre 1952).
22 Voir Daix P., Les Lettres françaises. Jalons pour l’histoire d’un journal 1941-1972, Paris, Tallandier, 2004, p. 198.
23 Pour les articles « Science et poésie » (LF, 9 février 1956) et « Lettre ouverte à Louis Aragon » (LF, 6 août 1959), la demande émane également d’Aragon (voir PD V, p. 36 et PD VI, p. 585).
24 Voir le chapitre « L’Engagement solitaire » dans Démarche d’un poète, Munich, Bruckmann, 1953, p. 37-39 (Paris, Grasset, Gullentops D. [éd.], 2013, p. 93-97).
25 Voir Aillaud G. et Eychart F., op. cit., p. 104.
26 Pour une série d’articles sur le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 parus dans Ce soir en 1939 (voir Daix P., op. cit., p. 33).
27 Dans Les Étoiles où Cocteau ne fait l’objet que d’un seul article, l’agression dont il est victime pour ne pas avoir salué le drapeau français porté par les mercenaires de la LVF est présentée comme une « histoire édifiante » au vu de l’hommage à Breker qu’il a fait paraître un an auparavant (Les Étoiles, no 12, octobre 1943). Voir Aillaud G. et Eychart F., op. cit., p. 238.
28 La publicité pour des éditeurs ou des galeries est l’une des raisons pourquoi Albert Camus a
29 refusé de collaborer aux Lettres françaises et préféré écrire pour Combat.
L’Écran français est très lié aux Lettres françaises. Avant de sortir son premier numéro officiel le 4 juillet 1945, la revue avait déjà été intégrée aux Lettres françaises et elle réintégrera le périodique, suite à des problèmes financiers, en juin 1948 et de mars 1952 à février 1953.
30 Dans un poème inédit récemment découvert, Cocteau compare la trahison de Claude Mauriac à la capitulation du roi Léopold III devant Hitler. Voir Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, no 10-11, Gullentops D. (dir.), Paris, Éditions Non Lieu, 2013, p. 207.
31 Cocteau J., Journal 1942-1945, Touzot J. (éd.), Paris, Gallimard, 1989, p. 449.
32 Ibid., p. 449, note 3.
33 Vigier L., « Les Lettres françaises en 1955 », Bridet G. et Petr C. (dir.), Écrivains communistes français. Enjeux et perspectives, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 88.
34 Ibid., p. 104.
35 Voir à ce sujet Piégay-Gros N., « Cocteau – Aragon. Correspondance inédite », Europe, no 894, octobre 2003, p. 98-111. Voir aussi la réaction indignée de Cocteau lorsqu’il apprend une rumeur lancée dans la presse selon laquelle Aragon l’aurait soutenu pour, en échange, se faire élire à l’Académie (PD VII, p. 248).
36 Le titre de l’ouvrage fait allusion à un monument géant qui avait été érigé à Prague au début des années 1950 pour célébrer Staline, puis détruit en 1962 pour confirmer le soutien du parti communiste tchécoslovaque à Kroutchev.
37 Voir les trois arguments que Cocteau donne pour défendre La Semaine sainte : le livre est « une sorte de miracle d’élégance, une fuite dans l’élégance » (PD VI, p. 349) ; il sera boudé à cause de sa longueur (598 pages) ; Aragon deviendra indirectement victime de la colère de l’Union soviétique pour l’attribution du Prix Nobel à Boris Pasternak. Cocteau en conclut : « Bref, tout bien pesé, je l’estime en assez mauvaise posture pour mériter que je m’expose. La réussite n’ayant aucun besoin de notre courage ni de notre aide. » (PD VI, p. 351).
Auteur
-
David Gullentops
Université de Bruxelles, VUB
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