Camus a-t-il rencontré le Japon et les Japonais ?
p. 289-292
Texte intégral
1Cette question comporte des aspects à la fois objectifs et subjectifs. Seuls, finalement, les protagonistes pourraient y répondre. Tenons-nous-en à quelques faits et éléments tirés des écrits de Camus.
2Albert Camus n’est jamais allé au Japon et, selon le témoignage de Roger Quilliot, « il refusera un pont d’or1 » pour s’y rendre. Les raisons peuvent être diverses : manque de temps, maladie, difficultés liées aux transports de l’époque. Quilliot insiste, lui, sur son dégoût des voyages officiels à la suite de celui effectué au Brésil.
3Si l’on examine son œuvre littéraire, on constate, sauf erreur, que dans deux passages seulement la figure du Japonais apparaît – il vaudrait peut-être mieux dire : surgit. Le premier texte à citer est « La Pierre qui pousse », qui se nourrit des observations effectuées en 1949 lors de son excursion à Iguape dans l’État de Sao-Paulo. Cette région est caractérisée par une présence importante d’immigrés japonais, autour de Registro, arrivés dans la première moitié du XXe siècle. Le voyageur et le nouvelliste en font un élément de la « foule bigarrée » d’Iguape (OC IV, 1045 et 90), tandis que le second crée le dialogue suivant entre D’Arrast et son chauffeur : « – Où étions-nous ? À Tokyo ? / – Non, Registro. Chez nous, tous les Japonais viennent là. / – Pourquoi ?/– On sait pas. Ils sont jaunes, tu sais, monsieur d’Arrast » (88). Dans le journal, Camus restait dans la voiture : « J’ai le temps d’apercevoir des maisons à la décoration fragile et même un kimono » (1043). La rencontre n’a pas eu lieu avec ces Japonais en exil dont eux-mêmes ou leurs parents avaient quitté leur pays pour fuir la pauvreté. Ils restent dans l’œuvre de l’écrivain comme les éléments d’un décor (même si c’est celui de l’exil), participant au mystère de l’Asie. Dommage peut-être, alors qu’à la fin de son journal Camus notait : « Tout ce que je trouve dans ce pays vient d’ailleurs » (1055).
4La même année, dans Les Justes, la figure du Japonais fait une brève apparition dans un rôle que l’on peut qualifier de classique. Kaliayev se pose la question du suicide en cas d’échec : « Pendant la guerre, dit-il, les Japonais ne se rendaient pas. Ils se suicidaient » (OC III, 11). Il s’agit de la guerre russo-japonaise entrée dans sa phase finale au moment de l’attentat contre le grand-duc en février 1905. Cette guerre révèle à l’Occident la puissance acquise par le Japon depuis les débuts de l’ère Meiji.
5Dans les Carnets on constate cinq occurrences des termes Japon ou Japonais. Trois semblent significatives. En 1952, rapportant une remarque quelque peu désobligeante sur Malraux se rendant au Japon et dont son auteur dit qu’« il n’y va que pour en revenir ». Camus ajoute : « Mais nous sommes tous un peu comme ça » (OC IV, 1137). Plus étonnant peut-être ce commentaire au moment de l’attribution du Grand Prix du Festival de Cannes de 1954 à La Porte de l’enfer de Kinugasa Teinosuke : « Film japonais un peu américain. Mais à côté de cet art la barbarie du nôtre » (1193). Enfin, en 1956, retour à la guerre russo-japonaise avec la citation d’un propos de Tolstoï rapporté par sa fille : « Dans une guerre avec un peuple non chrétien, les peuples chrétiens doivent être vaincus » (1249).
6Les rencontres épistolaires existent mais elles sont rares si l’on en croit les registres de la correspondance déposée au Fonds Albert Camus à la Méjanes. Parmi les lettres publiées, il y a celles adressées à Michi Kataoka, rencontrée à la fin de la guerre. Le ton est celui de maître à disciple ou d’écrivain à traductrice. Dans sa dernière lettre datée du 9 août 1954, Camus s’excuse de ne pas avoir pu envoyer à temps un texte que Madame Kataoka lui avait demandé. Il s’agissait probablement de revenir sur le bombardement d’Hiroshima2.
7Autre rencontre possible, les interviews. Il en existe une, importante à mon avis, publiée dans le journal japonais Asahi le 15 janvier 1952 dont l’objet principal est la réception de L’Étranger au Japon. En 1991, Hiroshi Mino en a fait une présentation et une traduction pour les lecteurs francophones3. J’y relève quelques propos sur « la façon allusive qu’on trouve dans les arts japonais », sur sa propre philosophie de l’absurde qu’il pense être familière à l’Orient, sur l’éloignement du Japon (« le pays lointain qu’est le Japon »), enfin sur la nécessité d’un dialogue entre l’Orient et l’Occident. L’influence malrucienne n’est pas à négliger.
8Venons-en à Hiroshima avec deux textes : d’abord et bien sûr l’éditorial de Combat du 8 août 1945 (OC II, 409-410) et ensuite la « Lettre aux Japonais » (OC III, 869) datée d’octobre 1950, donc cinq ans après. Ce 8 août, Camus a-t-il rencontré les Japonais ? Ma réponse est affirmative mais il faut noter certaines ambiguïtés4.
9Cette rencontre est extraordinaire, unique, si l’on feuillette les autres journaux du même jour. Elle met en jeu plusieurs valeurs dont Camus s’est longuement entretenu ailleurs dans son œuvre : la liberté, l’imagination, le silence. Le journaliste Camus ne s’aligne pas, à la différence de ses confrères, sur les déclarations officielles américaines, en particulier la déclaration Truman, seules sources d’information sur les événements, non pas curieux mais extrêmes, qui se sont produits à Hiroshima deux jours plus tôt. Là où Truman annonce le bombardement d’une base militaire japonaise (ce sont les premiers mots de sa déclaration) et se vante des prouesses scientifiques, techniques et organisationnelles qui l’ont rendu possible, Camus comprend, je crois, intuitivement, qu’il s’agit – et il faut citer ici des expressions devenues célèbres – du « dernier degré de sauvagerie » atteint par « la civilisation mécanique », de « la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles », ou encore d’un « meurtre organisé » (OC II, 409). Seuls la réflexion et le silence, « beaucoup de silence » (410) peuvent annihiler la propagande et la censure officielle qu’elle soit américaine ou japonaise. Ressaisissez-vous, taisez-vous, semble-t-il dire à ses confrères et imaginez la situation des victimes inaudibles et invisibles. Le journaliste témoigne paradoxalement de ce qu’il ne peut pas voir, de ce qu’il ne peut pas entendre. La rencontre est de l’ordre de l’imagination mais elle est ô combien réelle !
10L’ambiguïté de l’éditorial pourrait résider dans l’impression que Camus donne de s’adresser surtout à ses confrères et de leur donner une leçon de déontologie et de liberté. D’ailleurs le mot « japonais » n’apparaît que dans la perspective de la défaite du Japon qui le réjouira, écrit-il. Cependant, le pacifisme libertaire qui anime Camus depuis l’avant-guerre et qui est réaffirmé avec passion à la fin de l’éditorial rejoint, lui, sans ambiguïté aucune, les sentiments du peuple japonais de l’après-guerre comme le montre la « Lettre aux Japonais ».
11Celle-ci est une réponse à une demande formulée par le rédacteur en chef d’une grande revue littéraire : Gunzô. Il sollicitait « quelques mots d’encouragement » à adresser aux Japonais confrontés à une situation critique sur le plan international – c’est le début de la guerre de Corée –. Les Japonais, dit le rédacteur en chef, veulent ardemment la paix après s’être engagés dans « une guerre imprudente » et être tragiquement battus. Ils veulent éviter la guerre à jamais comme l’énonce la nouvelle constitution5.
12La lettre commence avec une certaine humilité contrastant avec les envolées du journaliste de la Résistance : que suis-je pour parler de la guerre et de la paix ? Camus a conscience qu’il s’adresse aux ressortissants d’une nation qui a eu le triste privilège d’avoir reçu deux bombes atomiques. Les termes « destruction », « ruines », « poussière » et ceux de « bombe » et « bombardement » (OC III, 869) sont significatifs à cet égard. Cependant la lettre est empreinte d’un certain optimisme compréhensible puisque le but est d’encourager. On peut le déduire de deux affirmations : 1) ceux qui font l’histoire « ne savent rien ou presque », ils « tâtonnent, dans les ténèbres, pleins de bonne volonté et de fascination » (869). 2) le travail et la création sont supérieurs aux forces de destruction. On se souvient de la remarque de Napoléon rapportée au début de « Les Amandiers » : « À la longue le sabre est toujours vaincu par l’esprit » (386). Le « sabre » revient ici, indubitablement associé à la figure du samouraï et à son code de l’honneur. Et l’honneur, au XXe siècle, dit Camus, n’est plus de guerroyer, en particulier à coup de bombes atomiques : « Au temps du sabre, l’honneur était de se battre. Quel honneur y a-t-il maintenant à lancer ou recevoir des bombes » (869). Les habitants d’Hiroshima et de Nagasaki ne se sont pas targués de leur affreux privilège. Pas de discours victimaires chez eux. En silence, ils ont recommencé à vivre et d’abord à soigner, démentant ainsi ou défiant l’inhumanité de la décision de bombarder. Ce sont eux qui redonnent espoir en l’aventure humaine. « L’honneur dans le monde moderne est de se taire et de créer » (869), écrit Camus.
13Les mots d’encouragement attendus se lisent au début du deuxième paragraphe : « Courage donc pour nous tous et travaillons » (869). Ils ne s’adressent donc pas seulement aux Japonais mais à tous, en une affirmation de la solidarité, par-delà les frontières, de tous les travailleurs et créateurs.
14Ainsi la rencontre de Camus avec le Japon demeure-t-elle fragmentaire, discontinue, hésitante. Marquée par des moments d’intuition fulgurante, elle est nourrie mais aussi entravée par des images classiques voire stéréotypées à certains moments. Sans doute Camus n’a-t-il pas eu l’occasion de goûter à la joie, aux plaisirs et à l’humour dont font preuve nombre de Japonais.
Notes de bas de page
1 Camus A., Journaux de voyage, texte établi, présenté et annoté par Roger Quilliot, Gallimard, 1978, p. 12.
2 Études camusiennes, no 1,1994, p. 90.
3 Mino H., « Le Débat sur L’Étranger au Japon », Albert Camus, 14, Revue des lettres modernes, 1991, p. 155-62. Pour la traduction, voir p. 159-61.
4 Pour une analyse de l’éditorial et de son contexte, voir Vanney P., « Le 6 août 1945 », Albert Camus, Cahier de l’Herne no 103, 2013, p. 329-33.
5 Lettre du 6 septembre 1950 de Seiji Takahashi, Fonds Albert Camus.
Auteur
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Philippe Vanney
Il est professeur à la faculté des langues étrangères de l’université Dokkyo au Japon. Auteur de diverses études sur les écrits politiques d’Albert Camus, il a participé à l’édition des Œuvres complètes de Camus dans la Bibliothèque de la Pléiade et au Dictionnaire Camus de Jeanyves Guérin. Il dirige actuellement la série « Albert Camus » de la Revue des Lettres Modernes Minard, aux éditions Classiques Garnier.
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