Timothée de Milet I. L’homme et son œuvre
p. 9-30
Texte intégral
Un poète est un monde enfermé dans un homme.
Victor Hugo.
Les éléments biographiques
1La vie de Timothée se réduit presque, pour nous, à son activité de poète et de musicien. La notice de la Souda (IV, p. 556-557 Adler), inspirée du Lexique, ou Catalogue des personnes célèbres dans les classes, d’Hésychios de Milet (VIe siède), est fort brève :
Timothée : fils de Thersandros, Néomousos ou Philopolis. De Milet Auteur lyrique. Celui qui ajouta les dixième et onzième cordes et fit passer la musique ancienne à plus de délicatesse (ἐπὶ tò µαλαχώτερoν µετήγαευ). Il vivait au temps d’Euripide le Tragique, à l’époque également du règne de Philippe de Macédoine. Et il mourut à l’âge de 97 ans, après avoir écrit en vers épiques 19 nomes musicaux, 36 préludes (πρooίµια), Artémis, 8 adaptations (διασϰευὰς), des éloges, Les Perses, Nauplios, Les Fils de Phineus, Laërte, 18 dithyrambes, 21 hymnes et quelques autres œuvres.
2Le Marbre de Paros (76, p. 19 Jacoby ; cf. p. 189) réduit un peu cette longévité exceptionnelle, mais une lacune empêche de préciser la date de la mort, entre 365/364 et 358/357 d’après ce qui précède et ce qui suit :
Depuis la mort de Timothée, qui vécut quatre-vingt-dix ans,... ans.
3Néanmoins, la période où l’on peut situer sans trop d’imprudence la fin du poète, après l’accession au trône de Philippe II de Macédoine (360), mais au plus tard en 358/357, permet d’en placer la naissance entre 450 et 447 ou 457 et 454, selon qu’on le fait vivre quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-dix-sept ans — disons, poux ne pas prendre de risque, entre 457 et 447. Et l’on abaisserait de peu ces dates (entre 440 et 430 ?) en fixant l’acmè de Timothée en 399/398. Car, assure Diodore de Sicile (XIV, 46, 6),
furent à leur zénith durant cette année les plus remarquables auteurs de dithyrambes, Philoxène de Cythère, Timothée de Milet, Télestès de Sélinunte, Polueidos, qui était versé à la fois dans la peinture et dans la musique.
4Mais quelle étrange coïncidence aurait, en la même année, porté au sommet de leur art quatre des plus grands poètes dithyrambiques ! Philoxène de Cythère, Timothée, Télestès, Polueidos appartenaient sans doute à la même génération, et plus d’une fois rivalisèrent dans les concours, sans être exactement du même âge. On situera donc volontiers l’acmè de Timothée un peu plus tôt, entre 415 et 405, ce que confirmerait le fait, avéré, qu’il fut un contemporain, plus jeune, de Phrynis.
5Quoi qu’il en soit, Timothée de Milet, fils de Thersandros — ce nom est donné déjà par Alexandre d’Étolie, au IIIe siècle avant J.-C.1, et les autres (Φιλóπoλις, « Oui-aime-sa-cité », Nεόµouσoς, « À-la-Muse-nouvelle ») étaient plus que suspects —, fut bien aussi un contemporain, plus jeune, d’Euripide, qui se serait honoré en l’aidant de son amitié, et pas seulement de son amitié, dans une période difficile. Satyros, également au IIIe siècle avant J.-C., l’affirme dans un fragment de sa Vie d’Euripide connu grâce au papyrus d’Oxyrhynchos n° 1176 ( = 1456 Mertens-Pack3, T 87 a Kannicht, T 6 Campbell) :
Comme Timothée [n’était pas apprécié ?J chez les Grecs à cause du caractère novateur de sa musique, et qu’il était découragé au plus haut point, décidé même à attenter à ses jours, seul Euripide se moqua de l’avis du public et, voyant le talent de Timothée dans son domaine, le réconforta en tenant les propos les plus encourageants qu’il put. Il composa même le prélude des Perses (τò τῶν περσῶν πρooίµιoν), ce qui permit à Timothée de l’emporter, en mettant fin au mépris.
6Les propos du biographe sont partiellement confirmés par Plutarque (Si un vieillard doit s’occuper des affaires publiques. 795 d) :
Et, de même, alors que Timothée se faisait siffler parce qu’il ouvrait des voies nouvelles et semblait transgresser les lois de la musique, Euripide lui dit de ne pas s’inquiéter : le public serait bientôt à ses pieds.
7Le doute que l’on peut éprouver en lisant qu’Euripide aurait, en quelque sorte, préfacé les Perses en composant des vers « prénomiques », censés mieux disposer les auditeurs2, n’empêche pas d’admettre
- que Timothée fut, dans le domaine musical, un novateur ;
- qu’il fut par là même, comme Euripide, souvent incompris de ses contemporains ;
- qu’il put vivre à Athènes avant le départ du grand Tragique pour la Magnésie puis la cour du roi de Macédoine, en 408.
8Et, quoiqu’il ne cite aucun nom, Platon (ou l’Etranger d’Athènes), dans les Lois (III, 700 d-e), doit penser à Timothée aussi bien qu’à Philoxène de Cythère et d’autres :
Puis, à mesure que passait le temps, apparurent des auteurs qui commençaient à violer les règles artistiques (ἃρχoντες µὲν τῆς ἀµoúσoυ νoµίας πoιηαὶ ἐγίγνoντo). Ils avaient reçu le don de la poésie, mais ignoraient ce qui est juste et bien dans le domaine de l’art (ἀγνώµoνες δὲ περὶ τò δίϰαιoν τῆς Moúσης ϰαὶ τò νόµιµoν), parce qu’ils se laissaient emporter par l’inspiration et posséder par le plaisir au-delà de ce qu’il fallait, ne distinguant plus les thrènes des hymnes ni les péans des dithyrambes, imitant même le chant de l’aulos sur la cithare3 et ramenant tout à tout, parce que malgré eux, par déraison, ils proféraient sur ce qui relève des Muses ce mensonge : il aurait été dépourvu de toute espèce de règle, le plaisir de qui sait l’apprécier, qu’il fût un connaisseur ou sans compétence, étant le meilleur critère.
9Toutefois le silence d’Aristophane, dans les pièces qui nous ont été conservées, invite à penser que Timothée n’eut pas, à Athènes, la célébrité d’un Phrynis, d’un Cinèsias, d’un Euripide, d’un Agathon, ou que celle-ci fut tardive. Antiphane et Anaxandride le citent en effet (fr. 797 et 798 Page). Or l’un doit avoir débuté en 387, et l’autre remporta sa première victoire athénienne dix ans plus tard. On remarque également que, semble-t-il vers 3904, Phérécratès, ou du moins l’auteur de Chiron, croit devoir le décrire : « un rouquin de Milet » (Mιλήσιóς τις πυρρίας)5, à moins qu’il ne faille comprendre quelque chose comme « un coquin de Milet ». Car cette « description » peut être à la fois sommaire et fausse, ou plutôt satirique, les anciens Grecs n’ayant pas considéré la rousseur avec plus de faveur que les Romains, les hommes de la Bible ou ceux du Moyen Age chrétien6 : πυρρίας est aussi un nom, Pyrrhias (« Le Roux »), donné volontiers aux esclaves de la comédie, particulièrement aux esclaves thraces7.
10Est-il même sûr que eet artiste ionien séjourna aussi longuement à Athènes que, par exemple, Phrynis ? On ne lui attribuerait donc qu’avec des réserves l’inscription du cénotaphe athénien d’Euripide :
Mνἀµα µὲν’Eλλὰς ἃπασ’Eὐριπίδoυ, ỏστέα δ’ ’ίσχει γῆ Mαϰεδώυ’ἢ γὰρ δεξατο τέρµα βίoυ.
Πατρὶς δ’’Eλλάδoς’Eλλὰς’Aθῆυαι πλεῖστα δὲ Mοúσαις τέρѱας, ἐϰ πoλλῶν ϰαὶ τòν ἔπαινoν ἔχει.
Toute la Grèce d’Euripide est le monument, mais ses os pour gardienne ont
La terre de Macédoine, Car c’est elle qui accueillit le terme de sa vie.
Sa patrie : la Grèce de la Grèce, Athènes. Et, comme au plus haut point les Muses
Il a charmées, la foule également lui décerne sa louange.
11Nos sources hésitent, de plus, pour celle-ci, entre Thucydide, préféré notamment par Athénée (V, 187 d) et le compilateur de l’Anthologie palatine (VII, 45), et Timothée.
12On sait, en revanche, qu’il vécut en Macédoine, où il finit ses jours d’après Étienne de Byzance (p, 452-453 Meineke) :
Milet : illustre ville ionienne, en Carie Son citoyen : le Milésien.
C’est ainsi que Thaïes, fils d’Examuas, pouvait être dit milésien, comme Phocylide et Timothée, le citharède, qui composa dix-huit livres de nomes citharédiques, donnant un total de huit mille vers épiques, et mille « prénomiques » d’autres [poèmes ?] (πρoνόµια ἃλλων χίλια)8 Mort en Macédoine. Voici son épitaphe :
Πάτρα Mίλητoς τίϰτει Mοúσαισι ποθεινòν
Tιµóθεον, ϰιθάρας δεξιòν ὴνίoχoν.
Sa patrie, Milet, est mire d’un enfant 9 que regrettent les Muses,
Timothée, qui de la cithare tenait adroitement la bride 10 .
13Il put y côtoyer à nouveau Euripide, mais aussi Agathon (mort entre 411 et 405), le poète épique Choirilos de Samos et le peintre Zeuxis. Car, amateur d’art et de littérature, mais peut-être plus encore soucieux d’affirmer son hellénisme, le roi Archélaos (413 - 399 avant J.-C.) faisait tout pour attirer ce que la Grèce comptait de plus brillant dans ces domaines11.
14Protégé, apprécié, déchargé de tout souci matériel, Timothée dut connaître à Pella l’une des périodes les plus heureuses de sa carrière, loin du conservatisme d’une certaine élite, pour laquelle la musique nouvelle représentait tout ce qui était mauvais dans la démocratie12, mais aussi des sifflets et plaisanteries d’un public athénien trop prompt à railler. Y resta-t-il après la mort d’Archélaos, durant la longue période d’instabilité politique et de menaces extérieures que furent les règnes d’Aéropos († 395/394), Amyntas II (assassiné la même année), Pausanias († 394/393), Amyntas III († 370), Alexandre II († 368), que suivirent la régence de Ptolémée d’Aloros († 365) et le règne de Perdiccas III († 360) ? On en doute. Le fait, en revanche, qu’il s’y soit trouvé pouf mourir, entre 360 et 358/357, confirme l’importance de la Macédoine dans la vie et la carrière de Timothée.
15Plutarque rapporte à deux reprises une anecdote qui nous éclaire sur les relations de l’artiste et du souverain :
Comme Timothée, le citharède, qui avait reçu moins qu’il ne l’espérait, le lui reprochait ouvertement et y faisait allusion devant lui en chantant un jour le petit morceau que voici (τoυὶ τò ϰoµµάτιoν) :
σὑ δὲ τòν γηγενέταν ἃργυρον αἰυεῖς
Toi, l’argent né de la terre tu promets (fr. 80113),
Archélaos répliqua : « Et toi, tu le promeus (Σὑ δέ γε αἰτεῖς) »14.
16Semblait loin le temps où, dit Pindate, « la Muse n’était point encore amie du gain ni mercenaire », où les « doux chants » de Terpsichore n’étaient pas échangés contre de l’argent. L’hymne, à cette époque, immortalisait l’exploit en faisant que les grandes actions ne fussent pas recouvertes par une obscurité profonde15. Mais aussi celui qui maîtrisait son art, le σoφóς, tenait sa compétence de la nature, à la différence des prétentieux ne sachant que pour avoir appris, et semblables à des corbeaux qui croasseraient vainement contre l’oiseau divin de Zeus16.
17À la fin du Ve siècle ou au IVe, l’art s’apprenait et, comme le talent, était une marchandise que les uns vendaient sans gêne, que d’autres achetaient pour en tirer profit. La conception aristocratique de l’art avait fait place à un réalisme parfois impudent, dans lequel Timothée a cependant toute chance de n’avoir pas égalé Choirilos, qui se serait fait remettre chaque jour quatre mines17, ou l’aulète Dôrion, compagnon de beuverie de Philippe, puis familier d’Alexandre18. Ou, pour être plus juste, la poésie lyrique s’était démocratisée, comme le théâtre ; elle n’était plus faite seulement pour — et souvent par — une élite culturelle et sociale, dont les valeurs imprégnaient encore les esprits dans l’Athènes du temps de Périclès : Philoxène de Cythère aurait même été, d’après la Souda, un esclave, il est vrai de naissance libre, acheté par un certain Agésulos, puis par le poète Mélanippidès le Jeune, qui le forma et l’affranchit.
Tins lyric poetry is probably me most truiy ‘démotic’ cultural product to survive from Athens, however unwelcome that may be to entres ancient and modem19.
18Timothée dut préférer le séjour macédonien à tout autre, y compris sa ville natale, chantée à la fin des Perses, mais qui n’était plus la « parure de l’Ionie » depuis les événements de 49420 et ne lui aurait pas permis de faire une grande carrière. Compta-t-il, pour cela, sur le prestige des festivals athéniens ? Très certainement. D’autres existaient pourtant, qui rivalisaient avec ceux d’Athènes21, où il ne dut vivre qu’avant 408, peut-être assez brièvement, puis après 399 et jusqu’à 360, de façon plus ou moins épisodique. Mais son existence fut inévitablement celle, ponctuée d’honneurs et de quelques déceptions, d’un virtuose allant de fêtes en concours afin de rivaliser avec ses confrères, comme l’exigeait le « star-system » de l’époque. On verra dans le chapitre III, à propos du fragment 778 (a), qu’il se produisit à Éphèse, où il reçut mille sicles d’or. Mais la tradition a surtout gardé le souvenir d’une mésaventure, à Sparte. Là, dit Plutarque (Apophtegmes laconiens, 238 c),
Alors que Timothée concourait aux Carneia22, l’un des éphores prit un couteau et lui demanda de quel côté il couperait les cordes excédentaires, au-delà de sept.
19Et, lit-on dans la Vie d’Agis du même auteur (10, 7),
Toi, tu approuves Ecprépès, qui, lorsqu’il était éphore, retrancha d’un coup de hache deux des neuf cordes du musicien Phrynis, et ceux qui furent de même pour Timothée,...
20Pausanias (III, 12, 10) a même visité l’endroit où la cithare de Timothée aurait été exposée, dans un bâtiment, dû à Théodore de Samos, où les Spartiates aimaient à prendre le frais :
C’est là que les Lacédémoniens ont suspendu la cithare de Timothée de Milet, condamné parce que, aux sept cordes primitives, il avait imaginé d’en ajouter quatre, lorsqu’il avait chanté en s’en accompagnant.
21L’anecdote rapportée par Athénée (XIV, 636 e-f), sur la foi d’un savant de qualité23, Artémon de Cassandreia (Ier ou IIe siècle avant J.-C.), est cependant un peu différente :
Artémon, dans le premier livre du Sur l’Association dionysiaque, dit que Timothée de Milet, selon la plupart des gens, utilisait une gamme trop étendue, avec la magadis (πoλυχoρδoτέδω συστήµατι χρήσασθαι τῆ µαγάδι)24. C’est aussi pourquoi, chez les Laconiens, il fut cité à comparaître sous l’accusation d’altération de la musique traditionnelle. Et l’on allait retrancher celles de ses cordes qui étalent excédentaires lorsqu’il signala la présence, chez eux, d’un petit Apollon, pour arranger son affaire : celui-ci tenait une lyre dont les cordes étaient aussi nombreuses. Il fut acquitté.
22Et citons encore Boèce (premier quart du VIe siècle de notre ère). Sur l’éducation musicale, I, 1, 182 (p. 24 Meyer) :
De fait, après que, chez eux [les Spartiates], Timothée de Milet eut ajouté une corde en plus de celles qui existaient avant lui, et qu’il eut rendu la musique plus complexe, la décision fut prise, pour cela, de l’expulser de Laconie.
23Le décret cité par Boèce, vraisemblablement d’après Nicomaque de Gérasa25, est toutefois un faux, peut-être d’origine néopythagoricienne, pouvant dater des années 100 à 125 de notre ère26. Et la triple affirmation de Plutarque (Vie d’Agis, 10, 7 ; Comment on peut s’apercevoir de ses progrès dans la vertu, 84 a ; Apophtegmes laconiens, 220 c), selon laquelle on attribuait la même aventure à Phrynis, rend suspecte cette histoire de cordes coupées. Mais ce n’est pas tout, car Terpandre, le plus ancien, le plus classique des citharèdes, aurait payé une amende et vu les éphores confisquer sa cithare, puis la fixer au mur, apparemment pour l’exemple, parce qu’il y avait tendu, lui aussi, une corde supplémentaire27.
24Autre chose : les poètes comiques se sont permis des plaisanteries faciles à propos des « cordages » (σχoινία) et des « cordes », notamment d’un instrument de musique (νεŭρα)28. Car il existait une « matrice métaphorique », celle de la corde-sexe d’homme, dans laquelle, à peu près synonyme de νεūρoν et σχoινίoν, χoρδή a toute chance d’avoir trouvé place29. N’est-ce pas ce que confirme l’allusion de Phérécratès30 aux douze cordes — et pas seulement onze I — avec lesquelles Timothée, mais aussi Mélanippidès, auraient odieusement outragé la Musique ? Les deux passages, qui ont embarrassé — à Timothée lui-même n’a jamais été prêtée une cithare possédant un tel registre —, s’éclairent en trouvant tout leur sel lorsqu’on s’avise de la nature particulière des « cordes » en question31.
25Cet élément prétendument biographique, pourtant repris par Cicéron (Lois, II, 15, 39) et Dion Chrysostome (discours 33, § 57 ; cf 32, § 67), est donc à laisser au roman de Timothée32, et cela d’autant plus sûrement qu’une cithare à onze cordes est évoquée déjà par Ion de Chios (fr. 32 West)33, qu’une autre est représentée sur un vase de Saint-Pétersbourg datant des environs de 480, une autre encore sur un vase des années 440 - 43034. Et l’on ne saurait oublier qu’Anacréon, mort vers 490 ou 485, parlait de la « magadis aux vingt cordes » (fr. 96 Gentili = 374 Page)35, ou que Pythagoras de Zacynthe, son contemporain ( ?), inventa une cithare triple, dite « trépied » (τρίπoυς), réunissant sur la même base trois instruments, soit vingt-et-une cordes, trois instruments accordés respectivement « à la dorienne », « à la phrygienne » et « à la lydienne », qu’un axe central permettait d’avoir quasi instantanément à sa disposition, avec l’« harmonie » correspondante36. Assurément, Timothée ne fut pas un novateur à ce point de vue, et sa biographie doit être débarrassée d’un élément que paraissent expliquer la plaisante allusion d’un Comique et la confirmation que de naïfs auditeurs ou lecteurs en trouvèrent par une interprétation abusive du « sceau » des Perses (fr. 791, v. 206-212 et 229-231).
26Timothée s’est bien, toutefois, produit à Sparte, où le « noble grand guide de Sparte à la longue vie » le poursuivit « d’un reproche enflammé » sous le prétexte qu’il avait méprisé, par ses « hymnes nouveaux », « la Muse plus ancienne » : lui-même le dit. Mais, si nous l’avons bien compris, il y fut en butte à l’hostilité du Conseil des Anciens, gérousia (γερoυσία), gardienne des mœurs et des traditions37. Et ces vieillards, dont Timothée paraît se moquer, seraient allés jusqu’à pousser le peuple à manifester son opposition, en prenant l’initiative de ce qui s’apparente fort à une cabale, aux motifs avant tout politiques.
Car nulle part on ne touche aux « manières » (τρόπoι) de la musique en épargnant les lois principales de la cité, dit Damon38.
27Il y avait dans la musique de Timothée les ferments d’une décomposition dont les dirigeants de Sparte comprirent immédiatement le danger. Elle portait atteinte à la rude simplicité, à l’égalitarisme et même à l’unité de la cité aristocratique des « semblables » (ὄµoιoι). Cela, parce qu’elle n’était plus une musique de citoyens, mais supposait la présence de professionnels, auxquels importaient peu les principes de la vie sociale et politique des Lacédémoniens. Et surtout parce qu’elle prétendait s’affranchir des règles communes et de ce qui aurait été « juste et bien dans le domaine de Fart », pour faire du plaisir de chacun le « meilleur critère »39.
28L’atmosphère des récitals athéniens était différente, sans que les artistes fussent toujours mieux traités. Nul « reproche enflammé » venant des autorités démocratiques, mais une liberté de ton et de parole ou, pour mieux dire, une gouaille, assortie de cris et de sifflets, inséparable du caractère festif de l’occasion ; Platon le dit, en parlant même d’« une fâcheuse théâtrocratie », comme encore Denys d’Halicamasse40. Mais les boutiquiers, les paysans venus à la ville prendre du bon temps, n’étaient pas les seuls à rire ou faire rire des artistes. Ces derniers n’hésitaient pas à venir troubler leurs confrères en se livrant à un jeu cruel, qui parfois était une vengeance.
Dans ce microcosme musical où l’on ne se pardonnait rien et où visiblement le public était pris à témoin, pour ne pas dire manipulé par les uns et par les autres, se forgeaient amitiés et inimitiés, solidarités et rivalités durables, non seulement entre individus mais aussi entre écoles41.
29Un certain Stratonicos s’en était même fait une spécialité, et ce cithariste athénien, au demeurant fort spirituel, qui fut un contemporain de Timothée, n’épargna pas celui-ci, tout en sachant lui rendre hommage42 : Athénée, VIII, 352 a-b ( = fr. 792) :
Ecoutant l’Enfantement43, de Timothée, il [Stratonicos] dit : « Si elle mettait au monde un producteur44 plutôt qu’un dieu, quels cris elle pousserait ! ». Mais, comme Polueidos se vantait de ce que son élève, Philôtas, l’eût emporté sur Timothée, [il répliqua :] « je m’étonne que tu l’ignores : lui fait des décrets (ψηφίσµατα), et Timothée des lois (νóµoυς) ».
30On regrette de ne pas pouvoir rendre le jeu de mots sur νóµoς (le nome musical, mais surtout l’usage établi, d’où la loi) et ψήφίσµα, le décret voté par l’Assemblée du peuple, qui a moins de valeur et d’étendue qu’une loi et, le plus souvent, est lié à une circonstance ou une personne particulière.
31L’aulète Dôrion, déjà nommé, était également amateur de bons mots. On peut le vérifier en lisant cet autre passage d’Athénée (VIII, 338 a = Timothée, fr. 785 b), dont la source est l’historien Hègèsandros de Delphes (IIP ou IIe siècle avant J.-C. ?) :
Le même Dôrion se moqua de la tempête, dans le Nauplios45 de Timothée, en déclarant qu’il avait vu plus fort dans une marmite en train de bouillonner.
32L’un des plus grands musiciens du Ve siècle, l’Athénien Cinèsias, se livra lui-même à ce jeu :
33Plutarque, De la Superstition, 170 a (cf, Comment le jeune homme doit entendre les poèmes, 22 a) :
Comme Timothée, chantant à Athènes son Artémis, disait :
θυιάδα, φoιϐάδα, µαινάδα, µυσσάδα
Bondissante-, vaticinante, délirante, écumante (fr. 778 (b)),
Cinèsias, Fauteur lyrique, se leva parmi les spectateurs : « C’est une fille comme cela qu’il te faudrait ! », lança-t-il.
34Nouveaux, originaux, surprenants, voire, pour certains, désagréables à l’oreille ou de mauvais goût, les chants de Timothée furent loin d’être appréciés toujours, jusque vers le milieu du IVe siècle46. Faut-il s’en étonner ? D’abord incompris d’un grand public déconcerté, par exemple, d’entendre des nomes citharédiques trop proches, par le style, des dithyrambes47, ou incapable d’apprécier la « manière timothéenne », il fut, de plus, jalousé ou sous-estimé par ses pairs,
35[Plutarque], De la Musique, 21, 1138 a-b :
D’une manière générale, si l’on se fonde sur ce que certains n’usent pas de telle chose pour estimer qu’ils l’ignorent, on peut être conduit à le penser de nombreuses personnes, même parmi les contemporains. Par exemple des disciples de Dôrion, qui dédaignent la manière d’Antigénidas, parce qu’ils ne la pratiquent pas, et, pour la même raison, des disciples d’Antigénidas, qui dédaignent celle de Dôrion48. Egalement des citharèdes, qui dédaignent la manière timothéenne (τoῠ Tιµoθείoυ τρόπoυ), car ils s’en sont presque détournés pour les ravaudages49 ( ?) et pour les œuvres de Polueidos,
36Ce Polueidos de Sèlubria ou Sèlumbria, sur la Propontide, dont Diodore de Sicile (XIV, 46, 6) fait à juste titre un contemporain de Timothée, était en effet lui-même un poète et musicien renommé, mais également un peintre, à la « manière » peut-être moins originale, ou plus accessible.
37Pourtant le moderniste devint un classique, à tous les sens du terme, et le resta durant des siècles : dès le début du IVe siècle avant du vivant du poète, un vers des Perses (fr. 790) serait devenu quasi proverbial. Du moins l’était-il du temps de Plutarque50. Aristote († 322) évoque également six fois Timothée dans la Rhétorique et la Poétique, habituellement sans éprouver le besoin d’indiquer son nom51. Et, toujours dans la seconde moitié du IVe siècle, un certain Télésias de Thèbes aurait appris par cœur ses œuvres et celles de Philoxène52. Peu après, aux grandes Dionysies athéniennes de 319 avant J.-C., le chœur de garçons de la tribu Cécropide remporta le concours dithyrambique avec une reprise de son Elpènor53. Au IIIe siècle, où Alexandre d’Etolie dit son admiration pour Timothée — nous y reviendrons —, c’est à la Niobè de ce dernier que fit allusion Machon, c’est un vers de la même Niobè (fr. 787) qui vint, dit-on, à l’esprit de Zénon de Kition, le fondateur du stoïcisme, que la mort appelait54. Et les Perses furent chantés encore aux jeux Néméens de 207 par le citharède Pyladès de Mégalopolis55, peut-être vers le moment où l’aulète Dôrothéos jouait l’Enfantement de Sémélè56, toujours bien connu de Dion Chrysostome (vers 40 - vers 120 après J.-C.), comme Ajax furieux l’était de Lucien (vers 120 - après 180), et d’autres œuvres encore de Philodème de Gadara (vers 110 - vers 40 avant J.-C.)57.
38Il n’est pas jusqu’aux Crétois, si traditionnalistes, qui ne purent apprécier ses œuvres et celles de Polueidos, au même titre que les chants des vieux poètes de l’île. On le sait par un décret de Cnossos et Priansos en l’honneur d’Hérodotos et Ménéclès, ambassadeurs de Téos auprès des cités crétoises peu après l’an 170 avant notre ère58. Et comment s’en étonner quand, vers la même époque, dans la rustique Arcadie, les jeunes gens apprenaient les nomes de Philoxène de Cythère et de Timothée après les hymnes et péans en l’honneur des dieux et des héros du pays59 ? Enfin une statue (ou un buste), dont seule la base a été retrouvée, lui fut élevée dans la bibliothèque de Pergame60, et une inscription de Didymes (au sud de Milet) prouve l’existence de Timothéastes (Tιµοθεασταί), qui ont toute chance d’avoir été de lointains admirateurs ou imitateurs de Timothée, jusqu’en plein IIIe siècle de Père chrétienne61.
39Il n’est même pas impossible que le plus artiste des empereurs romains — rendons-lui cette justice —, qui aimait les cantica d’Euripide, ait également chanté la Niobè et le Nauplios de Timothée62. Du moins peut-on lire dans Suétone (Néron, 21,2 et 39, 5) :
Lorsqu’il [Néron] eut pris place, et une fois le prélude achevé, il fit proclamer par le consulaire Ciuvius Rufus qu’il chanterait Niobè.
………………………………………………………
Au moment où il [Néron] passait, le Cynique Isidorus l’avait apostrophé publiquement, à haute voix, en lui reprochant de bien chanter les maux de Nauplios, mais de mal gérer ses biens propres.
40On ne tirera donc pas de conclusion erronée de ce que, à la fin du Ier siècle de notre ère, ou plus vraisemblablement dans la première moitié du IIe, le Milésien G. Aelius Thémison, « seul et le premier », mit en musique « pour lui-même » Sophocle, Euripide et Timothée : simple prouesse à l’intérêt discutable, et sans lendemain, ne prouvant aucunement que la musique de ces grands classiques avait vieilli63.
L’œuvre
41Les notices, il est vrai tardives, d’Etienne de Byzance et de la Souda font croire que Timothée composa, outre des œuvres que l’on peut qualifier de mineures, dix-huit dithyrambes, vingt-et-un hymnes et dix-huit ou dix-neuf nomes citharédiques (plutôt que dix-huit ou dix-neuf livres de nomes) d’une longueur moyenne de 400 à 450 vers — chiffres peut-être excessifs, comme on le verra plus loin, à propos des Perses, Ajoutons un autre témoignage :
42[Plutarque], De la Musique, 4,1132 e :
Que les nomes citharédiques d’autrefois étaient composés de vers épiques, Timothée l’a montré. Du moins chantait-il ses premiers nomes en vers épiques, auxquels il associait un style dithyrambique (διαµιγνὑων διθυραµϐιϰὴν λέξιν), afin de ne pas sembler immédiatement manquer aux lois de la musique traditionnelle.
43Ce qu’était le « style dithyrambique » des nomes timothéens ? Il y a toujours à retenir de ce passage de Proclos, connu par le résumé de Photios (Bibliothèque, codex 239, § 44-52 Severyns = V, p. 160-161 Henry) :
Le nome est écrit en l’honneur d’Apollon, et il tient son surnom de lui (O µέντοι νόµoς γράφεται γὲν εἰς’Aπόλλωνα, ἔχει δὲ ϰαὶ τὴν ἑπωνυµίαν An’αὐτoŭ)64. Car Apollon est Nomien (Nόµιµoς ?)65, et il fut appelé Nomien parce que, alors que les Anciens instituaient des chœurs et chantaient le nome avec accompagnement de l’aulos ou de la cithare, le Cretois Chrysothémis66, le premier, adopta un vêtement spécial, prit une cithare pour faire comme Apollon, et chanta seul un nome : son succès fit que cette manière de concourir subsiste. Terpandre semble avoir été le premier à perfectionner le nome par l’emploi du mètre héroïque, puis Arion de Méthymne lui fit faire des progrès appréciables — c’était à la fois un poète et un citharède. Phryms de Mytilène fut dans ce domaine un novateur : il joignit l’hexamètre au vers libre (τῷ λελυµένψ), et ne se contenta pas des sept cordes. Timothée, ensuite, lui donna sa disposition actuelle (εἰς τὴν νῠν αῠτòν ἢγαγε τάξιν)67. Le dithyrambe, donc, est plein d’animation ; il montre bien son caractère enthousiaste par le moyen de la danse : il est fait pour les émotions qui sont le plus caractéristiques du dieu. Ses rythmes, également, sont agités, mais ses paroles plutôt simples68. Le nome, au contraire, du fait de ses caractères (διἀ τῶν ήθῶν69), est détendu, avec de l’ordre et beaucoup d’allure (ἀνεῖται τεταγ (µένως ϰαὶ µεγαλοπρεπῶς), et détendu grâce à ses rythmes et ses paroles redondantes (διπλασίαις ταις λέξεσι)70. Cependant chacun des deux a des « harmonies » qui lui sont propres : le premier s’accorde avec le phrygien et l’hypophrygien71, tandis que le nome use de la gamme lydienne des citharèdes (τῷ συστήµατι τῷ τῶν ϰιθαρῳδῶν λυδίῳ)72. Le dithyrambe semble être issu des fêtes rustiques et de la joie des beuveries, et le nome doit dériver du péan (l’un73 est d’usage plus général, écrit pour détourner les malheurs, l’autre est seulement un chant en l’honneur d’Apollon). Aussi n’a-t-il pas le caractère enthousiaste du dithyrambe : d’un côté les excès de boisson et les jeux, de l’autre les supplications et beaucoup d’ordre (πολλὴ τάξις). Et en effet le dieu lui-même entoure de sa protection la pratique musicale apaisée, dans l’ordre et la cohésion (èv τάξει ϰαὶ συστήµατι ϰατεσταλµένον περιέρχεται τòν ϰρουσµóν)74.
44Reste une rectification à apporter au passage du pseudo-Plutarque, mais également aux notices de la Souda et d’Étienne de Byzance. Car Timothée usa rarement du vers épique (l’hexamètre dactylique) dans ses nomes. Le poète, en réalité, semble y avoir témoigné de la même originalité que le musicien en usant de vers libres ou, pour mieux rendre le mot d’Héphestion (άπολελυμένα), de vers « libérés ».
45Héphestion, Sur les Poèmes, III (3), p. 64-65 Consbruch :
Libres : ceux qui sont écrits n’importe comment et sans mètre défini (είκῆ... ϰαί ἄνευ μέτρου ώρισμένου), tels que le sont les nomes citharédiques de Timothée.
46On croira d’autant mieux le savant métricien que les fragments de Timothée confirment son témoignage. Et en effet,
à partir de la 2e moitié du Ve siècle, où la monodie, chantée par un acteur professionnel, s’introduisit peu à peu dans le dithyrambe, la tragédie et le nomos citharodique [...], une forme de composition plus libre et d’une exécution technique plus difficile fut adoptée pour les morceaux de ce genre. [...] La longue cantilène se fractionne en reprises inégales, n’offrant entre elles aucune responsio ni strophique ni antistrophique. De plus, dans chaque reprise, les côla de longueurs et de types rythmiques les plus différents se succèdent isolément ou par groupes, avec une variété déconcertante, sans autre règle que le caprice du compositeur ou la convenance du rythme à l’idée, au sentiment exprimé75.
47Cette liberté n’était donc pas seulement négation ou assouplissement des règles, oubli des formes anciennes, ignorance de techniques éprouvées, mépris des créations d’un passé proche et de leurs auteurs. Elle était positive en cela qu’elle autorisait une meilleure adéquation de la forme à la pensée, aussi bien qu’un plein usage des possibilités offertes par les instruments modernes et une musique qui jamais n’avait connu pareille évolution ; positive en cela qu’elle autorisait l’expression d’émotions, de sentiments que n’entravaient plus ni cadre strophique ni mètre prédéterminé. Car le terme employé par Héphestion, είκῆ (« au hasard, réimporte comment »), ne doit pas égarer. Timothée n’a pas cédé à la facilité, mais s’est efforcé, comme Phrynis, comme Philoxène de Cythère, de créer un lyrisme nouveau, quoique non sans rapport avec, déjà, Part d’un Pindare.
... per audacis noua dithyrambos
uerba deuoluit numerisque fertur
lege solutis...
tout au long de ses dithyrambes audacieux, nouveaux
Il fait rouler des mots, et se laisse emporter par des cadences
Qu’aucune loi n’entrave,
48écrit Horace de ce dernier, dans ses Odes (IV, 2, v, 10-12), On le peut dire aussi de Timothée, à propos de ses dithyrambes et de ses nomes.
49Il est parfois difficile de distinguer, parmi les fragments de Timothée, ceux qui proviennent des nomes et ceux qui proviennent d’autres œuvres. Outre les Perses, bien connus grâce au papyrus d’Abousir (fr. 791) et à plusieurs témoignages, sont à ranger parmi les nomes Nauplios et Niobè, qui peuvent avoir été chantés par Néron, l’empereur-citharède. Mais, si J. M. Edmonds fait du Cyclope un nome, Dana F, Sutton le retient, sans certitude, dans ses Dithyrambographi Graecι76, et Artémis peut aussi bien, ou mieux, avoir été un hymne — ainsi considérerons-nous ce chant.
50Quant aux dithyrambes, Elpènor et l’Ajax furieux sont d’autant plus certains qu’ils furent présentés avec succès à Athènes, aux grandes Dionysies, Et il ressort clairement de la Poétique d’Aristote (1461 b 30-32) que Scylla était un autre dithyrambe, comme l’Enfantement de Sémélè, que joua notamment l’aulète Dôrothéos. La naissance de Dionysos était, au reste, un sujet traditionnel du dithyrambe, selon Platon (Lois, III, 700 b).
51On sera moins affirmatif, en revanche, pour Laërte ou les Fils de Phineus. Et l’on ne sait rien des hymnes, éloges, préludes et adaptations indiqués dans la Souda, non plus que des vers « prénomiques » — en fait, ceux des préludes ? — dont parie, apparemment, Etienne de Byzance : Platon, pour qui le nome est une loi (νόμος) — nous y reviendrons —, fait seulement affirmer par l’Étranger d’Athènes (Lois, IV, 722 d-e), que « les lois dites du chant citharédique et de toute espèce d’art (ϰιθαρῳδιϰῆς ᾠδῆς λεγομένων νόμων ϰαί πάσης μούσης) sont précédées de préludes (προοίμια) faits avec le soin le plus extrême », sans donner d’exemple.
52Mais, pour incomplète que soit notre connaissance des œuvres de Timothée, elle permet d’assurer que les distinctions canoniques entre les différents genres lyriques n’y étaient pas toujours respectées, ses nomes pouvant sembler de style dithyrambique, et ses dithyrambes bien proches des péans77. Elle permet aussi de constater des influences, dont il ne faut pas surestimer l’importance. Celle, inévitable, d’Homère, ou plus exactement du poète de l’Odyssée (Le Cyclope, Elpènor, Laërte, Scylla), et celles d’Eschyle et d’Euripide, confirmées par l’étude du vocabulaire : sur un peu moins de 580 mots (n’étant pas compris les théonymes, anthroponymes et toponymes), environ 370 sont également homériques, tandis qu’environ 70 font penser à Eschyle, 22 à Euripide, et 18 à Sophocle78. Et Eustathe a pu parler d’une paraphrase d’Homère à propos du fragment 780.
53A ces grands poètes il faut ajouter Phrynis. Car le témoignage d’Aristote, dans la Métaphysique (a, 993 b 15-16), est formel :
si Timothée n’avait pas existé, nous n’aurions pas un grand répertoire chanté (πολλὴν... μελοποιίαν). Mais si Phrynis n’avait pas existé, il n’y aurait pas eu Timothée.
54Indiscutable également, ce trait de l’art timothéen, surtout dans les dithyrambes : l’importance de l’émotion, pour ne pas dire du pathétique79. D’où, probablement, le rapprochement des Timothéastes et des Hègèsiastes (Ηγησιασταί) dans l’inscription, déjà signalée, de Didymes ; ces derniers devaient être, en effet, les admirateurs d’Hègèsias de Magnésie, représentant principal, au UT siècle avant J.-C., de l’éloquence asiatique (ou asianique), fleurie, déclamatoire, plus d’une fois abondante au point d’être boursouflée, recherchée au point d’être affectée80.
55Mais imaginons les cris de Sémélè brûlée par la foudre et mettant au monde, avant terme, Dionysos, imaginons la terrible vengeance de Nauplios pour la mort de son fils, la douleur de Niobè voyant mourir ses enfants sous les flèches d’Artémis et Apollon, le suicide d’Ajax et le désespoir de Tecmessa, la vieillesse de Laërte croyant ne jamais revoir Ulysse, la dévoration des compagnons du même Ulysse par Scylla, l’aveuglement des fils de Phineus, le désastre des Perses et de leurs alliés à Salamine : tous ces motifs donnaient l’occasion de montrer sa virtuosité dans l’expression des sentiments les plus forts, au risque de céder à la facilité, voire de recourir à une musique imitative.
56On comprend donc mieux les interventions de Stratonicos et de Dôrion, à propos du bruit de la tempête, dans Nauplios81, et des cris de Sémélè. Timothée, assurément, était avec Philoxène de Cythère le meilleur représentant de la « musique théâtrale et ornementée » (τῆς σϰηνιϰῆς τε ϰαί ποικίλης μουσικῆς), que Fauteur du traité De la Musique (31, 1142 b-c) oppose aux sobres compositions de Pindare, Denys de Thèbes, Lampros ou Pratinas :
Musical, emotional, dramatic and wild, Timotheus’ poetry is the finest example we have of the kind of professional theatre music which Plato and Anstotle condemned as aiming at pleasure, not ethical or intellectual improvement82.
Notes de bas de page
1 Alexandre d’Étolie, Les Muses, fr. 4 Powell et Magnelli, v. 3.
2 Ole Hansen estime cependant que le fragment 1018 (b) Page proviendrait de ce prélude, pour lui bien réel (« The So-Called Frayer to the Fates and Timotheus’ Persae », Rheinisches Museum, 133 [1990], p. 190-192).
3 On ne chercha évidemment pas à imiter les sonorités de l’aulos au moyen de la cithare, mais on put s’efforcer de donner à cet instrument les mêmes possibilités, grâce aux progrès de la facture instrumentale et de la technique musicale, et à un accroissement du nombre des cordes. Phrynis, qui avait été aulète avant de devenir citharède, dut jouer un rôle majeur dans cette évolution.
4 L’imparfait des vers 6, 13 et 17 du fragment, cité dans îc chapitre suivant, laisse penser que Mélanippidès, Cinèstas et Phrynis étaient déjà morts ou, du moins, n’étaient plus axtifs, alors que Philoxène de († Cythère 380) vivait toujours d’après les vers 26 à 28. Cf. François Lasserre, PLUTARQUE, De la Musique, Olten et Lausanne (Urs Graf - Verlag), 1954, p. 172.
5 Phérécratès, fr. 155 Kassel-Austin, v. 21.
6 Michel Pastoureau, Une Histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris (Seuil), 2004, p. 224-227.
7 Cf. Aristophane, Cavaliers, v. 901, et Grenouilles, v. 930.
8 Πρνόµια ne peut être ici qu’un adjectif correspondant au substantif πρoνόµιoν (« prénome », c’est-à-dire bref poème servant d’introduction à des nomes, comme les Hymnes homériques ouvraient de grandes récitations épiques ?). Mais J. M. Edmonds (Lyra Graeca, III [1927], édition révisée, Londres [Heinemann] et Cambridge, Mass, [Harvard university Press], 1967, p. 281) comprend « and Pronomia amounting to 1000 more », et David A. Campbell (Greek Lyric, V, Cambridge, Mass., et Londres [Harvard University Press], 1993, p. 75) « and pro-nomes, another 1,000 lines », comme s’ils lisaient <εἰς> ἃλλων χιλίων <άριθµóν>, en se conformant apparemment à la suggestion d’August Meineke.
9 Le présent (τίϰτει) surprend, mais peut être justifié (cf. Jean Humbert, Syntaxe grecque, 3e édition revue et augmentée. Paris [Klincksieck], 1972, p. 138). Cette épitaphe fictive, également citée par Eustathc de Thessalonique ( = Page, FGE, no 124, p. 431, et Lloyd-jones et Parsons, no 518), serait de Lobon d’Argos (IIIe siècle avant J.-C. ?).
10 Littéralement « habile cocher de la cithare ».
11 Cf., par exemple, Miltiade Hatzopoulos, dans René Ginouvès et alii, La Macédoine de Philippe II à la conquête romaine, Paris (CNRS Éditions), 1993, p. 40 b.
12 Eric Csapo, « The Politics of the New Music », dans Penelope Murray et Peter Wilson (éd.), Music and the Muses, Oxford University Press, 2004, p. 236; cf. p. 237, 241 et 246-247, ainsi que, dans le même recueil, Peter Wilson, « Athenian Strings », p. 303-304.
13 Précisons une fois pour toutes que la numérotation est celle de D, L. Page, dans ses Poetae melici Graeci (Oxford [Clarendon Press], 1962), reprise par David A. Campbell (Greek Lyrc, V) et J. H. Hordern (The fragments of Timotheus of Miletus, Oxford University Press, 2002). Ont cependant été ajoutés, par J. H. Hordern, les fr. 790.4 et 804A, et par nous-même les fr. 777A et 804B, 804C, 804D.
14 Plutarque, Apophtegmes de mis et de généraux, 177 b ; cf. Sur la fortune d’Alexandre, 334 b. Il aurait été plus exact de traduire « tu le demandes », en sacrifiant le jeu de mots sur αίνεῖς et αίτεῖς.
15 Pindare, Néméennes, VII, v. 12-13 ; Isthmiques, II, v. 6-8.
16 Pindare, Olympiques, II, v. 94-97.
17 D’après Istros, 334 F 61 Jacoby, cité par Athénée, VIII, 345 d.
18 Cf. Annie Bélis, Les Musiciens dans l’Antiquité, Pans (Hachette), 1999, p. 226-228.
19 Eric Csapo et Peter Wilson, « Timotheus the New Musician », dans The Cambridge Companion to Greek Lyris, Cambridge Université Press, 2009, p. 293; cf. p. 291-292.
20 Hérodote, V, 28.
21 Eric Csapo, « The Politics of the New Music », p. 208-210.
22 Ces grandes fêtes estivales en l’honneur d’Apollon-Carneios étaient propres aux Doriens du Péloponnèse. Elles étaient l’occasion d’un agôn musical, qui joua un rôle important dans le développement de la musique et de h poésie grecques (cf. Walter Burkert, La Religion grecque à l’époque archaïque et classique, Paris [A. et J. Picard], 2011, p. 315-318).
23 Cf. notre livre, La Chason grecque dans l’Antiquité, Paris (CNRS Editions), 1992, p. 310-311.
24 Le « système » (mot auquel nous avons préféré celui, un peu inexact, de « gamme ») était l’« échelle structurée des sons disponibles en vue de la mélodie » (Jacques Chailley, La Musique grecque antique, Paris [Belles Lettres], 1979, p. 26 ; cf. p. 215). Quant à la magadis, Andrew Barker peut avoir raison de penser qu’il ne s’agit pas ici d’un instrument, mais d’une manière de jouer de la cithare, de la pectis ou même de l’aulos en accompagnant un autre instrument à l’octave supérieure (« Che cos’era la “magadis” ? », datas B. Gentili et R. Pretagostini [éd.], La Musica in Grecia, Rome-Bari [Laterza], 1988, p. 96-107). Le même auteur voit dans τῆ µαγάδι une apposition à συστήµατι, et traduit (p. 101) « usò il sistema della magadis a moite corde ». Il s’interroge également (p. 105) sur la possibilité, pour cet accompagnement, de comporter des variations qui supposeraient un début uc polyphonie.
25 Boèce, Sur l’éducation musicale, I, 1, 182-183. Voir d’abord Giovanni Marzi, « Il “decreto” degli Spartani contro Timoteo (Boeth., “De instit. mus.” 1,1) », dans La Musica in Grecia, p. 264.
26 B. M. Palumbo Stracca, « II decreto degli Spartani contro Timoteo (Boeth. de instit. mus. I 1) », Katà diálekton. Atti del III Colloquio Internazionale di Dialettologia Greca, Naples (Istituto Universitario Orientale), 1999, p. 133, 136-137 et 151-155 ; G. F. Brussich, « Il decteto spartano contro Timotco e la σφραγίς dei Persiani », dans Per Carlo Corbato, a cura di Bruno Gentili, Alberto Grilli, Franca Perusino, Pise (ETS), 1999, notamment p. 30-31 ; Lucia Prauscello, « Wandering poetry, ‘travelling’music : Timotheus’muse and sotte case-studies of shifting cultural identifies », dans Richard Hunter et Ian Rutherford (éd.), Wandering Poets in Ancient Greek Culture, Cambridge University Press, 2009, p. 172-188. Pour Wilamowitz, « ist dies Potpourri von allen möglichen diaiektischen Smgularitäten kaum mehr denkbar » (U. von Wilamowitz-Möllendorff, timotheos, Die Perser, ans einem Papyrus von Ahurir, Leipzig [J. C. Hinrichs], 1903, p. 70).
27 Plutarque, Apophtegmes laconiens, 238 c. Cette corde, destinée à donner la note la plus aiguë, ne venait pas en supplément, puisqu’une autre était supprimée, d’après [Aristote], Problèmes, XIX, 32, 920 a 16-18 (cf. la note 105 du chapitre suivant).
28 Jean Taillardat, Les Images d’Aristophane. Etudes de langue et de style (1962), 2e tirage revu et corrigé, Paris (Belles Lettres), 1965, § 99 et 102 ; cf, § 785 et Jeffrey Henderson, The maculate Muse, Obscene language in Attic comedj,2e édition, Oxford University Press, 1991, § 23 et 103.
29 On peut voir déjà G. W. Dobrov et E. Urios-Aparisi, « The Maculate Music : Gender, Genre, and the Chiron of Pherecrates », dans Beyond Aristophanes. Transition and Diversity in Greek Comedy, edited by G. W. Dobrov, Atlanta (Scholars Press), 1995, p. 155 (cf. p. 155-164: « Playing the female body »). Pour la notion de « matrice métaphorique » : Jean Taillardat, « Images et matrices métaphoriques », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 36 (1977), p. 344-354.
30 Fr. 155 Kassel-Austin, v. 5 et 25.
31 Bien que parties de prémisses fausses, Martha Maas et Jane Mclntosh Snyder sont donc arrivées assez près de la vérité: « A probable explanation is that dodeka chordais should be tmnslated not as “tweive strings” but rather as a “dozen notes”, and that the phrase is meant to continue the obscene double entendre of fhe passage by alluding to the “twelve positions” envisioned in the Greek version of the Kama Sutra » (Stringed Instruments of Ancunt Greece, New Haven et Londres [Yale University Press], 1989, p. 63 a; cf. p. 203 b).
32 Pour cette notion, on peut voir déjà Le Roman d’Homère. Comment naît un poèt, Presses universitaires de Rennes, 2011.
33 Wilamowitz (op. cit., p. 75, note 1) ne préférait attribuer ces vers à Ion de Samos (première moitié du IVe siècle) que pour pouvoir continuer à faire de Timothée l’introducteur de cette onzième corde, Ion de Chios, né entre 484 et 481, était un contemporain d’Euripide.
34 Martin L. West, Ancient Greek Musée, Oxford (Clarendon Press), 1992, p. 63 ; cf., du même auteur, « Analecta Musica », Zeitschrist sür Papyrologie und Epigraphik, 92 (1992), p. 23-28.
35 On peut voir, à propos de cette expression, Andrew Barker, art. cit., p. 103-105.
36 Athénée, XIV, 637 c-f, dont la source est Artémon de Cassandrela. Ce Pythagoras est egalement cité par Aristoxène, II, 36 (p. 46, 1. 12 Da Rios), et Diogène Laërce, VIII, 46.
37 Cf, Giovanni Marzi, art, cit., p, 270, et Edmond Lévy, Sparte. Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine., Paris (Seuil), 2003, p. 202-210.
38 Platon, République, IV, 424 c.
39 Cf. le texte, déjà cité, de Platon, Lois, III, 700 d-e.
40 Platon, Lois, III, 700 c et 701 a (cf. 700 d) ; Denys d’Halicamasse, La Composition littéraire. 11. § 8 et 10.
41 Annie Bélis, Les Musiciens dans l’Antiquité, p. 97.
42 Sur ce personnage : Annie Bélis, op. cit., p. 95-97, et Peter Wilson, « Athenian Strings », p. 290-292.
43 Le dithyrambe intitulé L’Enfantement de Sémélè.
44 Plus exactement un entrepreneur de spectacles (ἐργoλάϐoς), habile à gagner de l’argent grâce au talent des artistes.
45 Nαυπλίω est toutefois une correction d’Isaac Casaubon (1600) pour Nαυτίλψ (« le Marin »), simple lapsus, apparemment, entraîné par l’idée de tempête, mais aussi facilité par une possible mélecture d’onciales (II pris pour TI).
46 Et même bien après, car les Modernes n’ont pas été plus justes : et. Eric Csapo et Peter Wilson, art. cit., p. 278-279, qu’il faudrait compléter, notamment pour les ouvrages autres qu’anglosaxons. Timothée est, par exemple, oublié dans l’Histoire de la littérature grecque de Suzanne Saïd, Monique Trédé et Alain Le Boulluec (Paris [Presses universitaires de France], 1997), à peine mentionné dans celle de Luciano Canfora (Histoire de la littérature grecque. D’Homère à Aristote, traduction française, Paris [Desjonquères], 1994).
47 [Plutarque], De la Musique, 4,1132 e.
48 Ces deux aulètes, que devaient séparer une quarantaine d’années (le plus jeune, Dôrion, étant, comme on i’a vu, un contemporain de Philippe, mais aussi d’Alexandre), se signalèrent au IVe siècle. Antigénidas fut l’un des représentants du style orné (Théophraste, Recherches sur les plantes, IV, 11, 4-5 ; cf. Pline l’Ancien, XVI, 170), et Apulée (Florides, IV) le dit « habile à régler son instrument de toutes les manières » (omnimodisperitus modificator), en l’adaptant à la simplicité de Féolien* à la variété de l’ionien, ou au caractère plaintif du lydien, religieux du phrygien, guerrier du dorien.
49 François Lasserre (PLUTARQUE, De la Musique, p. 120 et 141) préfère corriger ϰαττùµτα (ou ϰαταττúµατα) en ϰατατúµµατα (« k technique de percussion »), et E. K. Borthwick (« Notes on the Plutarch De Musica and the Cheiron of Pherecrates », Hermes 96 (1968), p. 61-62) propose ϰαταρτúµατα (« assaisonnements ») ou ϰαταχú(σ)µατα (« sauces »). Mais on peut voir dans le mot une manière familière de désigner des oeuvres médiocres ou de simples reprises d’oeuvres anciennes, mises au goût du jour (cf., pour le verbe ϰαττúειν, Jean Taillardat, op. cit., § 419). Henri Weil et Théodore Reinach (PLUTARQUE, De la Musique, Paris [Emest Leroux], 1900, p. 84) pensent à des « pots-pourris », et David A. Campbell (op. cit., p. 199) comprend « in favour of the ‘patchwork’music » (cf. Andrew Barker, Greek musical Writings, I, Cambridge University Press, 1984, p. 227 : « patchwork pieces », et Martin L, West, Ancient Greek Music, p. 372),
50 Vie d’Agésilas, 14, 4 ; Vie de Dèmètrios, 42, 8.
51 Il ne le fait que dans la Poétique, 1448 a 15-16. Voir aussi 1454 a 29-31, 1457 b 20-22 et 1461 b 30-32, ainsi que k Rhétorique, III, 1407 a 17-18, et 1412 b 36 - 1413 a 1.
52 Aristoxène, fr. 76 Wehrli = [Plutarque], De la Musique, 31, 1142 c.
53 IG, II/III2, 3 (1935), no 3055= fr. 779.
54 Machon, v. 81-83 Gow ; Diogène Laërce (ou de Laërte), VII, 28 = fr. 786 et 787.
55 Plutarque, Vie de Philopoimen, 11, 3-4 ; Pausanias, VIII, 50, 3.
56 Alcée de Messénie, dans l’Anthologie de Planude, 7, v. 3.
57 Dion Chrysostome, Discours 77/78, § 32 ; Lucien, Hamomdès, 1. Pour Philodème, voir les fragments 804A à 804c.
58 Margherita Guarducci, Inscriptéones Creticae, I, Rome (Libreria déllo Stato), 1935, VIII, 11 (p. 66) et XXIV, 1 (p. 280-281). Cf. CIG, no 3053 = Schwyzer, no 190 (à Téos).
59 Polybe, IV, 20, 8-9. Cf. Athénée, XIV, 626 b-c, d’où il ressort que ces nomes étaient chantés et dansés par des chœurs, avec l’accompagnement d’« aulètes dionysiaques », et Brigitte Sabattini, « Les pratiques musicales en Arcadie : réflexions de Polybe sur les causes de la sauvagerie des Kynaithéens », dans Musiques et danses dans l’Antiquité, sous la direction, de Marie-Hélène Delavaud-Roux, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 112, 116 et 121-126.
60 Die inschristen von Pergamon, I, ed. Max Frankel, Berlin (W. Spemann), 1890, no 200.
61 Theodor Wiegand, Didyma, II. Die Inschristen (par Albert Rehm), Berlin (G. Mann), 1958, no 181, 1. 5-6.
62 Cf. Annie Bélis, « Néron musicien », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 133e année, 3 (1989), p. 747-768, et Christophe Veridries, Instruments à cordes et musiciens dans l’empire romain, Paris (L’Harmattan), 1999, p. 278.
63 Cl. Annie Bélis, Les Musiciens dans l’Antiquité, p. 174-177, et « Euripide musicien », dans Musique et poésie dans l’Antiquité, textes réunis par G.-J. Pinault, Clermont-Ferrand [Presses universitaires Biaise Pascal], 2001, p. 43-46. Inscription découverte à l’Isthme de Corinthe en 1952 (Oscar Broncer, « Isthmia excavations », Hesperia, 22 [1952], p. 192-193 ; SEG, Il (1954), no 52 c, p. 215-216 ; Jeanne et Louis Robert, Bulletin Épigraphique, 1954, no 11, p. 215).
64 Albert Scveryns l’a bien va : « quelque étrange que puisse paraître cette syntaxe aux yeux d’un puriste [...] γράφεται a pour sujet νóµος, mais ἔχει a pour sujet Ἀπóλλωυ sous-entendu : c’est Apollon qui doit son épithète au νόµος lyrique » (Recherches sur la Chresiomaihie de Prodos, I, 2 [1939], réimpression, Paris [Belles Lettres], 1977, p. 137).
65 Nóµιµος (« Régulier, Normal, Légal »), qui dérive en effet de νóµος (« coutume, loi, etc. »), peut être une erreur pour Nóµιος, dérivé, quant à lui, de νοµός (« pâturage ») : Apollon fut aussi une divinité pastorale (Callimaque, Hymne à Apollon, v. 47-49). Mais un scholiaste à Apollonios de Rhodes (I, v. 578 = p. 88-89 Lachenaud) évoque un νόµιµον µέλος dont il fait un chant de berger (ποιµευιϰóυ). Cf. Heinz Grieser, Nomos ; du Bertrag Zur griechischen Musikgescbichte, Heidelberg (Mabel), 1937, p. 47-48,
66 Cet artiste, assurément mythique, aurait été le premier à remporter un prix dans le vieux concours organisé à Delphes en l’honneur d’Apollon, avant Philammon et le fils de ce dernier, Thamyris, mieux connu par l’Iliade, II, v. 594-600 (Pausanias, X, 7, 2).
67 Cette « disposition actuelle » ne peut pas être celle de l’époque de Photios (IXe siècle). Elle peut même difficilement être celle du Ve siècle de notre ère, où l’on situe le plus souvent Proclos. Mais s’il vécut au IIe siècle ? (Albert Severyns, op. cit., p. 148-150). Quoi qu’il en soit le genre du nome paraît avoir cessé d’évoluer après Timothée.
68 Cette dernière affirmation surprend, car Aristophane se moque, notamment, du style dithyrambique, à tous les sens du terme, de Cinèsias (Oiseaux, v. 1372-1409).
69 ’Hθῶν est toutefois une correction, admise par Wilamowitz (op. cit, p. 95), pour θεῶυ (« par l’entremise des dieux » ?), préférée à celle d’Albert Severyns (τòν θεòν, « à cause du dieu qui y préside »). Il doit s’agit des caractères propres aux « harmonies » musicales convenant au nome.
70 « Les noms doubles conviennent surtout aux dithyrambes » (τῶν δ’όνοµάτων τὰ µεν διπλà µάλιστα άρµóττει τοῖς διθυράµϐοις), constate Aristote (Poétique, 1459 a 8-9), après avoir précisé qu’il appelait « simple » le mot qui « n’est pas composé de [segments] pourvus de sens, comme “terre” (γῆ) », et « double » (δπλοūς) celui qui présente au moins deux segments, tous deux pourvus de sens ou dont l’un est pourvu d’un sens et l’autre non (ibid., 1457 a 31-33). On admettra pourtant volontiers que le vocabulaire du nome se caractérisait par de grands mots et une certaine pompe, passant par une surabondance verbale.
71 Les « harmonies » (άρµονίαι) en question semblent être plutôt des « tonalités » (ou, si l’on préfère, des « manières »), dont la seconde, dite hypophrygienne, aurait été introduite dans la tragédie par Agathon, Nous y reviendrons. Cf. [Plutarque], De la Musique, 33, 1142 f, et surtout Aristote, Politique, VIII, 1342 b 3-12, d’après lequel Philoxène de Cythère, qui voulait composer son dithyrambe Les Mysiens « à la dorienne », n’y réussit pas et retomba dans l’« harmonie » dite « à la phrygienne ».
72 On a pu estimer que cette indication était fausse, voire corriger λυδίῳ en αὶολίῳ (cf. Albert Severyns, op. cit, p. 162-163).
73 À savoir le péan (A. Severyns, p. 164 =166).
74 Kατεσταλµένον, au lieu de ϰατεσταλµένη, évidemment erroné, est la correction de J. M. Edmonds (p. 292). Albert Severyns (p. 46 : cf, p. 168-169) préfère ϰατεσταλµένῳ (« d’une manière ordonnée et dans un mode calme »). Le fait que σúστηµα soit pris dans un sens général, contrairement à ce que l’on voit quelques lignes plus haut (τῷ συστήµατι... λυδίῳ), peut, il est vrai, embarrasser.
75 Théodore Reinach, La Musique grecque, Paris (Payot), 1926, p. 102-103 ; cf. p. 115-116.
76 J. M. Edmonds, op. cit., fr. 10-13, p. 302-305 ; D. F Sutton, Dithyrambographi Graeci, Hildesheim, Munich et Zürich (Weidmann), 1989, F 5-7, p. 64-65.
77 Cf., à nouveau, [Plutarque], De la Musique, 4, 1132 e, et Platon, Lois, III, 700 d, ainsi que le fr. 804B ( = Philodème, Sur les poèmes, I, col 83,1. 9-24).
78 G. F. Brussich, « La lingua di Timoteo », Quademi Triestini per il lessico delta lirica comte greca, 1 (1970), p. 69.
79 La même recherche du pathétique expliquerait qu’Euripide se soit inspiré des thrènes et des airs d’aulos cariens, très vraisemblablement funèbres (cf. Annie Bélis, « Aristophane, Grenouilles, v. 1249-1364 : Eschyle et Euripide μελοποιοί », Revue des Etudes Grecques, 104 [1991], p. 43-44).
80 Voir surtout le jugement sévère porté sur cet auteur par Denys d’Halicarnasse, La Composition littéraire, 18, § 21-29.
81 Le fait que Nauplios ait vraisemblablement été un nome, accompagné par la cithare, embarrasse d’autant moins que cct instrument avait déjà été montré capable d’imitations et d’effets réalistes par Lysandros de Sicyone, vraisemblablement dans la seconde moitié du VI » siècle (Andrew Barker, « The innovations of Lysander the kitharist », Classical Quarterly. 32 [1982], p. 268),
82 Eric Csapo et Peter Wilson, art. cit., p. 289-290.
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