Conclusion
p. 263-265
Texte intégral
1Le travail présenté dans ces pages est issu de ma thèse de doctorat, qui avait pour titre « La crise du territoire ». Depuis sa soutenance, en 2008, le terme de crise s’est galvaudé un peu plus. Les crises ne sont plus des moments de crise, car il ne semble plus qu’on choisisse et qu’on tranche, dans les situations politiques, économiques, humanitaires ou écologiques les plus difficiles. En outre, le territoire, quand il joue un rôle important dans les fictions littéraires, est toujours enjeu de débats ou de conflits, c’est toujours un espace clivant en somme. Parler de crise du territoire pouvait donc sembler donner dans une évidence, et j’ai focalisé la reprise de mon travail sur la méthode employée et sur la période littéraire étudiée. Cette ambition théorique correspond bien au parcours que j’ai suivi depuis les débuts de ce long travail de recherche,
2Ainsi, les quatre fictions postmodernes dont j’ai proposé une géocritique ont montré leur rapport problématique au référent géographique qui constitue leur cadre. Celui-ci joue un rôle fondamental dans le recueil de Calvino qui est à la fois une suite de contes et un atlas, tandis que Ransmayr a fait de reliefs et de gisements rocheux des arguments essentiels au déroulement de l’intrigue. L’idée est tout aussi claire dans les romans de guerre et de voyage d’Echenoz et Pynchon. Les quatre ouvrages du corpus, on l’a vu, s’engagent dans une remise en question de la représentation littéraire de l’espace. Ce n’est pas seulement un des enjeux de ces textes, c’est l’objet qu’ils visent, dans des démarches novatrices et réfléchies.
3Pour le démontrer, j’ai choisi de partir d’un triste constat pour parvenir à une découverte rassurante, après avoir fait voir à quel point les théories les plus classiques sur les questions que j’abordais étaient mal adaptées. Le monde décrit par mes quatre auteurs était uniforme, privé d’ailleurs, plein de non-lieux et de simulacres décevants. C’est notre monde. Mais les fictions qu’ils écrivent ont permis de lui donner une forme et un sens. Avec le choix des tonalités mélancolique et grotesque, ils ont créé des territoires fictionnels qui posent problème, mais qui derrière le chaos apparent et le brouillage référentiel, proposent de nouveaux modes de rapport à l’espace. L’identité territoriale, définie par des frontières et des conventions, n’est plus au premier plan, occupé dès lors par les notions de flux et de milieux, plus souples, et plus adaptées à notre époque incertaine. Cela m’a permis de concevoir le texte de fiction comme une interface. Le texte est tissé des liens tendus entre la représentation et le réel. Le réel est quant à lui une interconnexion de milieux sociaux, culturels, économiques et avant tout naturels : sources d’énergie, de richesse, voie de communication, obstacles… Le monde, dans ses dimensions réelles et fictionnelles, est un vaste réseau où circule l’information dont l’une des dimensions est textuelle. Et le choix de quatre auteurs très différents entre eux, mais qui encadrent la période postmoderne, a révélé l’importance des notions d’interface, de milieu et d’espace, dans une période récente.
4Cette période a été marquée par un renouveau théorique qui a aussi fourni la matière de ce travail. Quand j’écrivais mon doctorat, il était important pour moi de retrouver certains des soubassements de la démarche de Bertrand Westphal. En m’aventurant sur un terrain que mon directeur de thèse avait largement défriché, j’ai voulu me former à la géocritique à mesure que j’avançais dans l’étude des œuvres du corpus. Ainsi, j’ai parcouru les chemins de la « French Theory », m’intéressant au bio-pouvoir chez Foucault, la simulation chez Baudrillard et la déterritorialisation chez Deleuze et Guattari, afin de mieux les comprendre. C’était une étape essentielle de mon apprentissage. Une autre consistait à revenir sur la théorie littéraire de la Grèce ancienne que, par ma formation, je ne pouvais délaisser. Cette démarche me semble aujourd’hui difficile et risquée, mais elle avait l’intérêt de donner une cohérence aux études que j’avais commencées en Lettres classiques et finies en Littérature générale et comparée. Elle m’a permis de parcourir à grands traits la façon dont Platon et Aristote avaient posé la question de la mimèsis, et de voir comment et pourquoi elle est revenue au premier plan de la théorie littéraire du XXe siècle, grâce à Auerbach et Bakhtine en particulier.
5Depuis 2008, la géocritique a suscité beaucoup d’intérêt. Le recueil d’articles édité par Bertrand Westphal en 2000, La Géocritique mode d’emploi, suivi par son essai de 2007, La Géocritique, Réel, fiction, espace, ont été diffusés, et traduit, pour le second, en anglais, en italien et prochainement en espagnol. Mais Bertrand Westphal a aussi publié en 2011 Le Monde plausible, Espace, lieu, carte, dont la traduction en anglais est parue en 2013. Cette année nous avons organisé ensemble un très riche séminaire qui a réuni une quarantaine de chercheurs venus d’Europe, d’Afrique, d’Asie et d’Amérique et qui partagent une même attention aux questions spatiales en littérature. Certains d’entre eux ont publié des ouvrages qui font date, car ce sont les premiers travaux originaux parus sur ces questions dans leurs pays : on peut citer Christiane Lahaie au Canada1, Pierre Gomez en Gambie2, Bi Kacou Diandué en Côte d’Ivoire3, Robert Tally4 et Eric Prieto5 aux États-Unis, ou Giulio Iacoli et Marina Guglielmi en Italie6, où les études géocritiques connaissent un succès grandissant. Les recherches auxquelles nous avons contribué seront bientôt publiées en ligne par l’université de Limoges, ce qui permettra encore d’élargir les perspectives envisagées ensemble.
6Ainsi, le travail auquel je me suis livré fait partie d’un courant désormais bien installé dans la théorie littéraire contemporaine. Les conclusions auxquelles je suis parvenu au terme de cette étude me laissent entrevoir des approfondissements possibles dans la direction de l’écocritique, qui se centre précisément sur la notion de milieu en tant que zone d’échange entre l’humain et son environnement, thème très présent dans la littérature contemporaine, et encore peu étudié dans les périodes plus anciennes. Le courant postmoderne, que j’ai abordé ici dans des œuvres très diverses entre elles, va au-delà de la critique du rationalisme et des idéaux des Lumières à laquelle on le réduit. Les décentrements qu’il propose ne sont pas de vaines postures intellectuelles : ils ont permis de porter un regard neuf sur des réalités jusque-là peu visibles. C’est ainsi qu’on a su théoriser des rapports plus riches et moins linéaires, moins univoques, entre la littérature et le monde. On reconnaît également que l’humanité a transformé son écosystème de façon radicale, et ne s’est pas contentée de dompter la nature et d’utiliser ses ressources. Que l’on garde espoir ou que l’on craigne une nouvelle extinction de masse, la géocritique est aussi concernée par le devenir de l’environnement. Les auteurs que j’interroge ici dans leur rapport à l’espace et à la notion de territoire n’ont pas la posture ironique à laquelle on réduit les postmodernes. La géocritique ne tourne pas le dos à l’humanisme mais elle se collette avec le réel, changeant et instable, dans les livres et sur les chemins.
Notes de bas de page
1 Christiane Lahaie et al., Ces mondes brefs : pour une géocritique de la nouvelle québécoise contemporaine, Québec, L’Instant même, 2009.
2 Pierre Gomez, Territoire, mythe, représentation dans la littérature gambienne, Une méthode géocritique, Paris, L’Harmattan, 2013.
3 Bi Kacou Parfait Diandué (dir.), Une géocritique de l’Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et de la temporalité dans le locus africain, Abidjan-Cocody, Baobab-AUF, 2009.
4 Robert T. Tally Jr., Spatiality, London, Routledge, 2013; Utopia in the Age of Globalization: Space, Representation and the World-System, New York, Palgrave Macmillan, 2013.
5 Eric Prieto, Literature, Geography, and the Postmodern Poetics of Place, New York, Palgrave MacMillan, 2013.
6 Marina Guglielmi et Giulio Iacoli (dir.), Piani sul mondo: Le mappe nell’immaginazione letteraria, Macerata, Quodlibet, 2012; Giulio Iacoli (dir.), Discipline del paesaggio: Un laboratorio per le scienze umane, Milan, Mimesis, 2012.
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