Les paysans-marchands de toile du Léon
p. 205-213
Texte intégral
1Attestés dès le xve siècle, les paysans-marchands de toile forment en Léon, un groupe social original jusqu’aux premières décennies au xxe siècle. Ces paysans-marchands sont dans leur territoire au cœur des activités linières et, surtout, toilières. Ils se distinguent des paysans ordinaires par leurs activités professionnelles, par le fait qu’ils sont nettement plus riches et qu’ils dominent l’ensemble de leur société.
La zone toilière et la place des paysans-marchands de toile
La zone toilière
2À la fin du xvie siècle, la zone toilière est limitée au nord par les paroisses de Plouvorn et de Ploudaniel, à l’est par la rivière de Morlaix, au sud par les Monts d’Arrée, à l’ouest par les paroisses de Kersaint-Plabennec et de La Forêt Landerneau.
3En 1475, cette zone toilière produit 2 000 pièces de toile de lin appelées crées. Ce terme vient du breton krez, qui veut dire chemise d’enfant. Les crées sont fines, blanches et essentiellement destinées à l’exportation vers l’Angleterre et la péninsule ibérique. Une pièce de toile de lin est longue de 100 aunes, soit 122 mètres. Leur largeur est d’une demi-aune ou de trois quarts d’aune, soit de 61 ou de 91 centimètres. Avant la fin du xve siècle, la production de crées a quadruplé. Ceci s’explique surtout par le fait que, par suite de la guerre de Cent ans, le marché anglais s’ouvre largement aux toiles du Léon. Cet évêché qui, en 1600, tissait 20 000 pièces de toile, a en 1680 quadruplé sa production. Ce qui correspond à une longueur approchant les 10 000 kilomètres. À cette époque, le Léon est la deuxième région toilière de France après celle de Rouen. Une telle augmentation de la production de crées s’accompagne d’une considérable extension de la zone de tissage. Au nord, elle s’étend jusqu’aux paroisses riveraines de la Manche ; au sud, elle couvre une partie des Monts d’Arrée ; à l’ouest, elle atteint les paroisses de Plouvien, Bourg Blanc, Gouesnou, Guipavas ; à l’est, elle déborde sur le Trégor. Alors qu’elle n’occupait que le tiers du Léon, elle s’étend, désormais, sur les deux tiers.
Évolution de la zone toilière

Source : L. Élégoët, Les Juloded, PUR, Rennes, 1996.
4À partir des années 1680, la production de crées commence à décliner. Ce déclin résulte des guerres de Louis XIV et de la politique mercantiliste pratiquée par Colbert cherchant à vendre le plus possible à l’étranger tout en y achetant le moins possible. Ainsi ce ministre provoque la fermeture du marché anglais aux toiles du Léon. Dès lors, les crées ne se vendent plus que dans la péninsule ibérique et leur production tombe à 20 500 pièces à la veille de la Révolution. Avant 1850, la concurrence des cotonnades et la révolution industrielle auront raison de l’artisanat toilier léonard.
Les paysans-marchands de toile : nombre, activités
5Les paysans-marchands de toile exploitent de grandes fermes dont la superficie varie de 15 à 40 hectares, quand la taille moyenne des exploitations n’est que de 7 à 8 hectares dans le pays de Saint Thégonnec. Ces paysans-marchands ont compris très tôt que le meilleur métier c’est d’acheter et de vendre, d’autant que grâce aux bénéfices dégagés par leurs grandes fermes, ils étaient capables d’avancer les capitaux nécessaires au commerce : il leur fallait en effet, se procurer de grosses quantités de fil de lin et attendre le moment favorable à la vente des toiles qu’ils stockaient. Les revenus agricoles et, surtout, les revenus commerciaux dont ils disposaient, ont permis à de nombreuses familles de paysans toiliers de demeurer riches pendant deux ou trois siècles, si ce n’est plus. On peut considérer que, vers 1680 le nombre de paysans-marchands de toile approchait le millier, soit près de 10 % du paysannat du pays toilier. En 1800, on en dénombrait encore 400, soit 4 % du paysannat.
6Pour mieux comprendre le rôle joué par les paysans-marchands dans la production des toiles, nous allons présenter brièvement le travail du lin depuis sa culture jusqu’à la vente des crées. En Léon, le lin est surtout cultivé dans la future Ceinture dorée. Le plus souvent, ce sont des paysans ordinaires qui s’occupent ensuite des opérations d’égrenage, de rouissage, de broyage, de peignage et de filage. Mais il arrive cependant, que des paysans toiliers achètent le lin pour lui ajouter de la valeur. Quoi qu’il en soit, ce sont ces paysans-marchands qui prennent en charge le fil écru, c’est-à-dire brut, pour le blanchir. Cette opération de blanchiment exige des investissements importants et permet le doublement, voire le triplement de la valeur du fil. Comme le Léon est loin de suffire à ses besoins en fil, les paysans-marchands envoient leurs fils séjourner quelques années dans le Trégor, dans le pays de Saint-Brieuc ou encore dans celui de Josselin, pour qu’ils y acquièrent du fil écru. Puis ces garçons reviennent généralement au terroir natal pour se marier, mais quelques-uns d’entre eux prennent femme sur place et y font souche.
7Une fois blanchis, les fils sont confiés à des « dévideuses » qui les répartissent selon leur degré de finesse. Les fils les plus fins garnissent les cannelles qui sont glissées dans la navette pour tisser la trame, alors que les plus épais et les plus solides sont enroulés sur des bobines de chaîne. Moins du tiers des paysans-marchands de toile possède un métier à tisser. Ce qui revient à dire que la quasi-totalité de la production toilière est le fait de tisserands professionnels ou de paysans-tisserands qui sont les plus nombreux. Ces tisserands viennent à pied chez le paysan toilier, afin de prendre livraison du fil qu’ils restituent, quelques semaines plus tard, sous la forme d’une pièce de toile. Il faut environ un mois pour fabriquer une pièce de crées. En 1788, la zone toilière du Léon comptait environ 3 000 métiers à tisser, soit environ 8 par paysan-marchand.
8En attendant d’être vendues à des négociants de Landerneau ou, surtout, de Morlaix, les crées sont stockées dans des armoires appelées « presses à lin », qui trouvent place à l’étage des spacieuses maisons des paysans-marchands. Il va de soi que ceux-ci emploient des domestiques, dont le nombre varie d’une demi-douzaine à une douzaine. En période de gros travaux, ce personnel est renforcé par des journaliers. Tout ce monde, qui est mal rémunéré, mange à part de la famille de l’employeur. De son côté, le fabricant toilier ne travaille guère de ses mains. Il est souvent par monts et par vaux, s’occupant de son commerce, fréquentant foires et marchés ou réglant des affaires personnelles, paroissiales ou communales.
Statut social des paysans-marchands
Le degré de richesse des paysans-marchands de toile
9Au xviiie siècle, les paysans-marchands laissent à leurs décès une valeur mobilière supérieure à 5 000 l. (l. = livres) soit, au moins, la valeur d’une cinquantaine de bons chevaux. Les deux tiers d’entre eux font état de 5 000 à 10 000 l., le quart de 10 000 à 20 000 l. et les autres, soit 8 ont de plus de 20 000 l. À la valeur de ce mobilier s’ajoute celle de leurs biens immobiliers. À la veille de la Révolution, sur 100 paysans de la zone toilière, 10 peuvent être regardés comme riches, dont 4 ou 5 sont des paysans-marchands de toile, 30 sont des paysans aisés, 30 autres, de petits paysans, et les 30 qui restent sont journaliers, domestiques ou mendiants. À leur décès, les paysans aisés laissent une richesse mobilière variant de 1 000 à 3 000 l. ; les petits paysans laissent de 150 à 1 000 l., cependant que la valeur du mobilier des plus pauvres est inférieure à 150 l.
Répartition des métiers à tisser dans le Léon

Source : Jean Tanguy, Quand la toile va, Rennes, Apogée, 1994, p. 22.
Que font les paysans-marchands de leur argent ?
10D’une part, les paysans-marchands consacrent environ le tiers de leur richesse mobilière au commerce. Par ailleurs, ils sont mieux logés, mieux habillés et mieux nourris que les paysans ordinaires. Outre le lard et les andouilles que l’on observe dans leur cheminée, leur saloir contient du bœuf et leur cave renferme du bon vin. Leurs fils et filles sont généralement scolarisés, sans que leurs études soient très poussées. Jusqu’aux années 1830-1840, seuls ceux qui se destinent à l’état ecclésiastique fréquentent le collège de Léon. À leur mariage, garçons et filles reçoivent une belle dot : à la veille de la Révolution, son montant varie de 1 200 à 6 000 l. D’autre part, ces paysans-marchands se montrent généreux à l’égard de l’Église : au milieu du xviie siècle, leurs offrandes annuelles se situent entre 20 et 50 l. À ce moment, 20 l. correspondent à la valeur d’une vache et 50 l. à celle d’un bon cheval. Il est habituel enfin que ces patriciens ruraux investissent dans la terre et dans la pierre. Avant, comme après la Révolution, la plupart d’entre eux possèdent plusieurs dizaines d’hectares et une minorité plus de cent.
La place des paysans-marchands dans la société
11Il va de soi que ces paysans-marchands occupent une place à part dans leur société. Outre qu’ils constituent une sorte de caste, ils y tiennent le haut du pavé. Avant la Révolution, comme un demi-siècle plus tard, il est très exceptionnel qu’ils se marient en dehors de leur cercle. La réalité de la caste n’échappe pas à leurs contemporains : « Ces familles ne s’allient qu’entre elles » écrit Pol de Courcy en 1865. « Ayant en commune l’origine, le degré d’instruction, la manière de vivre, les intérêts, ces familles forment une caste » relève à leur sujet en 1876, un auteur anonyme. Il convient cependant de noter que les paysans toiliers s’allient à d’autres paysans-marchands qui sont en quelque sorte, leurs homologues dans la tannerie. Les paysans-tanneurs vivent surtout dans les territoires de Landivisiau et de Lampaul Guimiliau. Vers 1800, ils représentent une centaine de familles. L’ensemble du groupe social – toiliers et tanneurs – forme la catégorie des Juloded. Vers 1900, 80 % de ces Juloded continuent de se marier entre eux, en dépit de la disparition de leurs activités textiles et marchandes. Ce sont les femmes qui font d’abord des mariages hors caste. Elles épousent des notaires, des médecins, des vétérinaires, des pharmaciens, c’est-à-dire des conjoints qui exercent les professions souvent adoptées par leurs frères et cousins.
12Richesses et vocations sacerdotales sont, en Léon, les principaux signes de l’élection divine. Il n’est point étonnant dans ces conditions que les Juloded se considèrent comme des élus de Dieu. Ils sont riches et ils donnent à l’Église de très nombreux prêtres et religieuses. Natif de Saint-Sauveur, situé au cœur de la zone toilière, Fanch Eliès qui connaît bien la mentalité julode écrit que le patriciat paysan léonard se regarde comme « une race élue de Dieu ».
13Une autre spécificité des Juloded tient au fait qu’ils sont toujours aux postes de commandement de leur terroir, qu’il s’agisse du début du xviie siècle ou des approches de la Seconde guerre mondiale. Aux xviie et xviiie siècles, ils dominent les corps politiques ou fabriques, c’est-à-dire les conseils paroissiaux. Ce sont eux qui suscitent, par conséquent, les exceptionnels enclos paroissiaux des zones toilière et tannante. On constate du reste, la mention de leurs patronymes dans les porches de même que sur les ossuaires, les chaires à prêcher et autres fonts baptismaux. S’ils sont les initiateurs de ces beaux monuments, ils n’en sont pas les seuls payeurs, c’est l’ensemble de la communauté paroissiale qui y contribue.
14De 1790 aux années 1930, les paysans-marchands continuent d’occuper le devant de la scène dans leur microcosme. La plupart des maires qui s’y succèdent, émanent de la caste Julode. Nombreux sont par ailleurs, les descendants de paysans-marchands qui sont conseillers généraux. Entre 1871 et 1945, c’est le cas des cinq élus qui se succèdent dans le canton de Landivisiau. Dans celui de Saint-Thégonnec, c’est le cas de 5 sur 13 et dans celui de Ploudiry de 3 sur 7. Par ailleurs, 5 Julods sont députés ou sénateurs entre 1848 et 1945.
15Généralement confiants en leur étoile et souvent dominateurs et orgueilleux, les Juloded sont forcément amenés à s’opposer aux prêtres de leur paroisse, qui sont tout aussi jaloux que ceux-là de leur autorité. Fatigué de la morgue du patriciat paysan, un recteur du pays de Saint Thégonnec laissa un jour, tomber du haut de sa chaire : « il y a dans cette paroisse des gens qui éclateraient d’orgueil, s’ils n’avaient pas de turban ! » (en Haut-Léon, le turban est une large ceinture de flanelle ou de cotonnade à carreaux). Relevant vers 1865 que ses paroissiens de Guimiliau sont « essentiellement orgueilleux », le recteur ajoute qu’« ils se croient plus que les autres, même plus leurs prêtres ».
Les Juloded et les villes
16Il nous reste à examiner les rapports entretenus par les Juloded avec leurs villes. On pourrait imaginer que ces paysans-marchands qui avaient des capitaux, du savoir-faire artisanal et commercial et qui étaient unis par les liens claniques pouvaient, en des villes comme Landerneau et Morlaix, lancer des entreprises commerciales et industrielles d’envergure. Il n’en fut rien ou presque : sur les 21 négociants établis, en 1744 à Landerneau, 6 portent un patronyme à consonance bretonne, mais deux seulement appartiennent à des familles de paysans-marchands. Sur les 46 négociants établis en 1788 à Morlaix, 9 ont un patronyme bas-breton, dont 5 sont des Juloded. Sur les 7 entreprises industrielles créées à Landerneau au cours des 4 premières décennies du xixe siècle, une seule est le fait d’un autochtone. Les autres sont fondées par des gens fraîchement venus d’autres régions françaises. La bourgeoisie des villes de Basse-Bretagne provient surtout de Normandie, d’Auvergne, du Bordelais, du Val-de-Loire, du Bassin Parisien… Cette immigration qui est importante dès le début du xviie siècle se continue jusqu’au milieu du xixe. Les villes basses-bretonnes sont regardées comme des colonies où l’on s’enrichit rapidement. L’élément immigré y occupe les postes de commandement tant sur le plan économique que politique, cependant que l’élément indigène est relégué aux postes subalternes. Sur les 32 maires qui, de 1706 à 1789, se succèdent à Morlaix, 22, soit les deux tiers, portent un patronyme français. À Landerneau, ce sont les quatre cinquièmes.
17Il nous faut donc nous interroger sur la petite place occupée par les Juloded. Il s’avère d’abord que ceux-ci préfèrent être les premiers à la campagne plutôt que les seconds en ville. La principale explication paraît cependant tenir au fait que les paysans-marchands entretiennent un profond sentiment d’infériorité linguistique et culturelle vis-à-vis de la bourgeoisie. On peut, du reste, penser qu’ils ressentent leur complexe d’infériorité linguistique plus vivement que les paysans ordinaires du fait qu’ils sont, plus que les autres, amenés à rencontrer les bourgeois francophones et, ainsi, à prendre conscience de leurs difficultés à s’exprimer dans la langue de l’élite urbaine.
18En réalité, c’est toute la civilisation basse-bretonne qui est moquée et stigmatisée par la bourgeoisie, ce qui ne pouvait échapper à la juloderie. Se remémorant vers 1960, des souvenirs du début du xxe siècle, un Julod rappelle à plusieurs reprises, le mépris que la bourgeoisie manifestait envers les paysans, y compris à l’égard des individus de sa caste : « La bourgeoisie chapeautée, écrit-il, dédaignait affreusement la paysannerie en coiffe. Dans certains magasins de Morlaix, une cliente chapeautée était servie avant la paysanne qui avait cependant franchi le seuil avant elle. »
19À ma connaissance, exception qui confirme la règle, les Juloded n’ont fondé qu’une seule entreprise d’envergure : il s’agit d’une entreprise de travaux publics. Entre 1837, année de sa fondation et 1914, année de sa disparition, elle a construit plus de 2 000 km de routes en Bretagne, et mit un millier de kilomètres de voies ferrées en place aux quatre coins de la France.
20Notons enfin, qu’en conséquence de la disparition de leurs activités artisanales et commerciales, les Juloded demeurés à la campagne ne vivent plus que de leur ferme. Mais pendant près de deux générations, ils se refusent à travailler de leurs mains et vivent donc en rentiers. Ils dirigent leur ferme, règlent leurs affaires personnelles, municipales et paroissiales, fréquentent foires et marchés, participent en semaine à des banquets familiaux, pratiquent la chasse et la pêche, se retrouvent en certains cafés pour jouer aux cartes et au billard. À partir des années 1860, certains d’entre eux passent l’été en leur résidence secondaire de Brignogan, de Roscoff ou, surtout, de Carantec. Puis voyant leurs revenus fondre, ils se mettent lentement au travail entre les années 1900 et 1920.
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21Par certains traits, les Juloded, tant au xviie siècle qu’au xixe siècle, ne se distinguent guère des paysans ordinaires. Ils s’expriment en breton et accordent une grande place à la religion de même qu’au système de valeurs qui en découle. Pourtant, un étranger fraîchement établi dans le Léon toilier n’avait pas besoin d’être particulièrement observateur pour apprendre à distinguer les Juloded de la plèbe paysanne. Ceux-ci sont plus grands, mieux habillés et plus sûrs d’eux-mêmes que la masse des paysans qui les entourent. Ils sont à la tête de belles fermes, habitent de spacieuses maisons, emploient de nombreux domestiques, cependant que des bâtiments spécifiques évoquent le travail du lin et des toiles. Par ailleurs, ce patriciat paysan parvient à se maintenir au sommet de la hiérarchie paysanne locale durant plusieurs siècles. Il a, notamment aux xvie et xviie siècles, favorisé les développements économique, démographique et artistique de son coin de terre. Victime du complexe d’infériorité culturelle qu’il entretient vis-à-vis de l’élite citadine, il n’a pas pu ou pas su passer de l’artisanat à la grande industrie. Depuis quelques décennies, Léonards et Bretons assument de mieux en mieux leur identité. Il y a tout lieu de penser que ce phénomène n’est pas sans lien avec les récents progrès spectaculaires de l’esprit d’entreprise dans notre région.
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