Un hôte à la cour de Louis XIV : Charles-Henri de Vaudémont (1649-1723), prince « en dehors-en dedans »
p. 63-74
Texte intégral
1Depuis le XVIe siècle, la maison de Lorraine est représentée auprès des rois de France à travers notamment la branche cadette des Guise et de ses multiples rameaux1. Au XVIIe siècle, les épisodes successifs d’occupation française des duchés2 ont conduit les deux États à multiplier les contacts entre eux, et les ducs eux-mêmes ont été les hôtes du roi de France, alors qu’ils étaient adversaires sur le champ de bataille3. Parmi les Lorrains, nul n’est alors plus familier de Paris et de Versailles que Charles-Henri de Vaudémont, fils unique du duc Charles IV (1624-1675), et hôte régulier de la cour à partir de 1667. Ses séjours n’ont pas fait l’objet d’un récit particulier de sa part mais ils sont mentionnés dans l’abondante correspondance qu’il entretient avec ses nombreux destinataires4, et ses visites auprès du Grand Roi ne laissent personne indifférent : elles n’ont pas échappé au regard intransigeant de Saint-Simon qui a, comme pour beaucoup d’autres courtisans, forgé notre connaissance du personnage ; elles sont signalées dans les Mémoires de Mlle de Montpensier5 ainsi que dans les échanges entre Mme de Maintenon et la princesse des Ursins6 (fig. 1).
2Bien que mêlé de très près au milieu curial français, Charles-Henri de Vaudémont reste un étranger car la Lorraine ducale est alors un petit État indépendant organisé sur le modèle d’une monarchie. L’exemple de ce « voyagé » montre le pouvoir d’attraction qu’exerce Versailles sur la jeune noblesse, ainsi que le rôle que joue la cour dans la construction personnelle d’un gentilhomme du XVIIe siècle. « Prince en dehors-en dedans » se disait familièrement d’une personne dont on était « incertain de l’état de ses affaires, de la situation où il est auprès de certaines personnes, du parti qu’il prendra7 ». Vaudémont est en effet insaisissable pour ses contemporains car il nourrit plusieurs fidélités et, de surcroît, son statut varie dans le temps. De ses prétentions affichées et de son comportement ambigu qui confine parfois à l’insolence, se dégagent les enjeux de ses séjours. Issu d’une dynastie souveraine, il aspire à la grandeur et attend de la cour la reconnaissance de son rang ainsi qu’un soutien dans ses projets politiques. Néanmoins, malgré le prestige qu’il atteint, il ne parvient jamais totalement à s’extraire de sa marginalité.
En passant par la France : allées et venues d’un gentilhomme insaisissable8
Une fidélité incertaine
3En 1667, à peine âgé de dix-huit ans, Charles-Henri de Vaudémont est reçu pour la première fois à la cour de France en tant que sujet de Lorraine. D’un père considéré comme l’un des meilleurs généraux de son temps, il a hérité le goût des armes. Il accomplit son baptême du feu à seize ans sous la conduite de son beau-frère le prince de Lillebonne9, lors de la guerre que mène le duc de Lorraine contre l’électeur palatin de 1665 à 1666. Il arrive l’année suivante à Paris, mandaté par son père, pour demander le retour des troupes lorraines qui avaient participé à la guerre de Flandre. À partir de l’occupation française des duchés en 1670, il prend, comme lui, la route de l’exil et poursuit sa carrière au service des Habsbourg d’Espagne. C’est donc en qualité de serviteur de Madrid qu’il est dès lors reçu à la cour de France. En 1674, il est de passage à Paris après le siège de Besançon (avril-mai) auquel il a participé. Au moment de la reddition de la ville, il sollicite une sauvegarde personnelle auprès de Louis XIV qui lui permet de s’acheminer vers Bruxelles et de s’arrêter dans la capitale française. Il est ensuite envoyé par les Habsbourg à Madrid, à Rome, puis auprès de l’empereur pour diverses missions diplomatiques. La satisfaction qu’il donne à ses maîtres lui vaut successivement la Toison d’Or, le titre de grand d’Espagne en 1677 et, dans la même période, celui de prince de l’Empire octroyé par Léopold Ier (regn. 1658-1705). Après avoir été capitaine général des Pays-Bas, il devient gouverneur du Milanais en 169710. La fonction est prestigieuse car elle est la plus élevée de la monarchie espagnole et elle est par ailleurs très lucrative. À la mort du roi Charles II en 1700, il reconnaît Philippe V et le reçoit même pompeusement le 18 juin 1702 à Milan. Le prince de Vaudémont a ainsi changé de maître, et lorsqu’il accomplit son voyage à Versailles en 1707, il est à son zénith : passé officiellement dans l’allégeance française, il est auréolé de titres qui fondent ses espérances à la cour. Cette même année, alors qu’il doit renoncer au Milanais, il est accueilli par Louis XIV en tant que prince souverain car le duc de Lorraine Léopold vient de lui léguer la principauté de Commercy11.
4Son identité paraît instable et échappe à son entourage : « Citoyen de l’univers, affranchi des Hollandais, confident du roi Guillaume, créature de la Maison d’Autriche, serviteur si attaché et si employé toute sa vie de tous les ennemis personnels du Roi et de la France », ainsi apparaît Charles-Henri de Vaudémont sous la plume de Saint-Simon qui le qualifie ailleurs de « Protée » à cause d’une fidélité bien trop mouvante à son goût12. Pourtant, le parcours de Charles-Henri de Vaudémont n’est pas unique dans cette Europe du XVIIe siècle. Le sentiment national n’est pas alors un sentiment exclusif et le service auprès d’un prince ne se pose pas forcément en termes identitaires. La situation du duché de Lorraine, « pays d’entre-deux », favorise la mobilité des nobles, et les troubles du XVIIe siècle incitent plus encore que par le passé à franchir les frontières. Dès lors que le service princier est compromis par la vacance du trône et l’éclipse de l’État, l’honneur du lignage et son corollaire, l’illustration de soi, imposent au gentilhomme de fréquenter d’autres cours afin de trouver de nouvelles opportunités. L’exil des ducs de Lorraine de 1633 à 1697 explique la dispersion de la noblesse en Europe et les parcours divergents de membres issus d’une même famille : tandis que Charles-Henri de Vaudémont choisit de servir les Espagnols, son beau-frère, le prince de Lillebonne, est aux côtés du roi de France tout comme le fils de ce dernier, Charles-François de Lorraine. Quant à Charles-Thomas (1670-1704), le propre héritier de Vaudémont, il combat du côté des Habsbourg et est même fait feld-maréchal en 1704.
Une position dynastique ambiguë
5Dans le cas du prince lorrain, l’extranéité se double d’étrangeté, ce qui renforce sa marginalité au sein de la cour de France qui condamne plus encore que par le passé, le désordre et l’irrégularité.
6L’ambiguïté de sa position tient aussi à ses origines familiales et à son statut au sein même de la maison de Lorraine : né en février 1649 d’un mariage secret13, particulièrement choyé par son père qui a tenté de le légitimer et de faire ainsi ce que Louis XIV réalisera quelques années plus tard avec ses propres bâtards, Charles-Henri de Vaudémont aspire à la souveraineté. Les témoins laissent entendre que lors de ses premiers voyages à la cour de France, soit jusqu’au début des années 1670, il se croit légitime alors qu’on le sait bâtard : « Il croit avoir été légitimé, cependant la plupart des princes de cette Maison prétendent que non, et le traitent comme bâtard », note Mlle de Montpensier (1627-1693) dans ses Mémoires avant d’ajouter que le roi le traite comme un cadet de la maison de Lorraine14. Il reste dans cette situation jusqu’en 1673 car, encore dans ses ultimes négociations avec Louis XIV, Charles IV laisse entrevoir à son adversaire la cession de ses droits à son fils illégitime, pensant que le ministre Pomponne serait mieux disposé face à un héritier plus en faveur auprès des Français. À la mort de son père en 1675, conformément à la règle de succession dans les duchés, et par ailleurs bel et bien regardé comme un bâtard par les gentilshommes lorrains, il doit renoncer définitivement à la souveraineté de Lorraine au profit de son cousin Charles de Lorraine qui devient duc sous le nom de Charles V15. Vaudémont reçoit en héritage des compensations territoriales considérables au cœur de la Lorraine germanophone, dont il ne peut jouir cependant, du fait de la présence de l’occupant français.
7Tout concourt à susciter la méfiance à l’égard de cet hôte car il est sujet des ennemis du roi d’une part, jusqu’en 1702 au moins, et il est bâtard d’autre part, la bâtardise étant, dans cette société curiale obsédée par la pureté du sang, le summum de la souillure16. Pourtant, Vaudémont semble à l’aise à la cour de France et passe même pour « avoir enchanté si complètement le roi et tout ce qui avait le plus d’accès auprès de lui en tout genre17 ».
De l’enivrement de la faveur à l’espoir du rang
8Dans la perspective de la succession de Lorraine, les voyages de Vaudémont à la cour de France sont motivés par la nécessité de trouver un appui auprès du monarque français. À partir de 1675, il voit plus que jamais, dans la cour du roi le plus puissant d’Europe, la possibilité de trouver des honneurs dignes de son rang. Alors même que la hiérarchie complexe de l’espace aulique s’organise à partir des critères du sang et des titres, de droits informels et de la volonté royale18, les succès que Charles-Henri de Vaudémont y rencontre tiennent avant tout à sa capacité à capitaliser les signes extérieurs de reconnaissance.
« Coqueluche de la Cour »
9Familier des plus grands, il est lié au maréchal de Villeroy dont l’amitié ancienne remonte aux années 166019, au duc de Vendôme20 et à Michel Chamillart21, pour ne citer que les principaux membres d’un vaste réseau versaillais auquel l’appartenance est la preuve incontestable d’une intégration à la bonne société. Ces appuis, il les doit à ses nièces Mlle de Lillebonne et Mme d’Épinoy22 qui, grâce à leur intimité avec le Grand Dauphin, jouissent d’une position solide à la cour. Les affinités expliquent les liens que le gentilhomme lorrain entretient avec ses parentes, mais le calcul n’est pas absent de la relation car, en échange du soutien qu’elles lui apportent, elles espèrent bénéficier de la succession de cet unique héritier23. Installé au cœur du cercle de Meudon, le prince de Vaudémont profite aussi des liens que famille et amis entretiennent avec la cabale plus conservatrice et seigneuriale formée autour de la maîtresse du roi, Mme de Maintenon. Emmanuel Le Roy Ladurie a montré combien ces coteries sont actives et leur influence déterminante dans la course aux bienfaits24. Ces courtisans de premier plan jouent d’abord le rôle d’informateurs auprès de Vaudémont qui, même absent, se tient au courant de tout ce qui se passe à la cour25.
10Ce qu’il ne peut obtenir par ce canal, il tente de l’acquérir par la séduction et la ruse. Sur le physique du personnage, les témoignages sont unanimes. Même le duc de Saint-Simon, son ennemi déclaré, écrit à son sujet qu’il est « un des hommes les mieux faits de son temps26 ». Outre sa « belle figure », il fait preuve de « sprezzatura27 » et bénéficie, de plus, du « lustre étranger dont le Français s’éblouit jusqu’à l’ivresse28 ». Il peut de surcroît se prévaloir du courage militaire, toujours indispensable à l’honneur nobiliaire même en cette fin de siècle, ce qui lui attire l’attention du roi passionné de guerre : Louis XIV félicite personnellement Vaudémont au lendemain du siège de Besançon en mai 1674, ainsi que durant les premières années de la guerre de la Succession d’Espagne29. « C’est la coqueluche de la cour et tout le monde se le dispute30 », confie Mme de Maintenon à la princesse des Ursins.
11Espérant un rang officiel, et jouant de sa popularité, Vaudémont impose des habitudes. Son exemple montre comment le rang de fait peut neutraliser la hiérarchie traditionnelle dans une société curiale éprise de classification, et attirer par ce moyen la grâce royale.
Un rang à tout prix
12Après l’abandon du Milanais à l’empereur en 170731, Vaudémont espère des compensations financières afin de ne pas avoir à renoncer à son train de vie : ses livres de comptes révèlent la présence d’une cour d’une soixantaine de personnes durant les années passées en Italie, ainsi que de multiples dépenses d’apparat32. Saint-Simon subodore son manège : le mémorialiste raconte comment, à Marly, sous prétexte d’une impotence33, Vaudémont se fait porter sans vergogne en chaise à travers les salons, ne se tient debout que devant le roi et, en présence de Monseigneur et de son épouse, use de la chaise à dos34. Et pour prouver qu’il s’est approprié l’assise, l’auteur, dont le regard est toujours mobile, ajoute que le courtisan l’a fait rehausser sous prétexte de l’ajuster à sa taille35, alors qu’en tant que grand d’Espagne il avait droit au tabouret devant les petits-fils de France et au fauteuil devant les princes du sang. Si le prince de Vaudémont prend de toute évidence des libertés à l’égard des usages, le protocole à Marly est, rappelons-le, plus libre qu’à Versailles et, de ce fait, déstabilisant pour les plus intégristes de la hiérarchie. Pour son détenteur, ces signes matériels déclinés à l’infini, et indéchiffrables pour tout étranger au monde de la cour, permettent d’exhiber la faveur et créent au moins l’illusion, vitale pour le courtisan. Le prince lorrain parvient ainsi à se fondre dans cette petite minorité de nobles36 qui approchent le roi, conquérant un rang et tournant un droit qu’il aurait obtenu « ténébreusement37 ».
13De quels honneurs « officiels » peut toutefois s’enorgueillir le prince de Vaudémont ? Il ne participe pas « aux affaires », il n’est pas établi à la cour car il n’a pas reçu de charge, mais l’enjeu n’est pas là car le statut l’emporte ici sur le pouvoir. Le prince étranger fait partie des « logeants » à Versailles et l’appartement du maréchal de Tessé (1648-1725) est mis à sa disposition en 1707. Accueilli comme un privilège suprême, ce droit occasionne cependant des dépenses importantes, comme le précise son secrétaire :
« Le Roy ayant donné a s.a.s monseigneur le prince un appartement dans son château de Versailles, et sad altesse serenissime n’y ayant pas trouvé touttes les commodités necessaires tant pour sa personne que pour ses Gens, elle a esté obligée d’y faire travailler et de faire des augmentations et changemens par les ouvriers de chez le Roy38. »
14Les comptes du gentilhomme totalisent environ 2 400 livres pour les travaux engendrés en 1707-170839. Installé de manière intermittente dans ce sanctuaire du pouvoir absolu, il est intégré aux temps forts du cérémonial de cour – « au lever, au diné et souvent au Soupé du Roy40 » –, il partage avec les plus grands « les petites préférences », accompagne le roi à Marly, à la chasse, et « tient le dé » dans le cercle des salons. Il figure par ailleurs sur la liste des pensionnés de Versailles : en 1667 déjà, Louis XIV lui avait versé une pension de 2 000 écus par mois puis, à partir de 1707, le Lorrain est destinataire d’une somme s’élevant à 72 000 livres versée par mensualités de 6 000 livres41. Au même moment, l’Espagne lui concède 30 000 écus par an pour les services rendus dans le Milanais42. Ses biens confisqués dans les duchés pendant l’occupation française, son gouvernement perdu en 1707, ce prince pourtant fortuné43 subit les effets de la conjoncture européenne et son train de vie le rend à son tour tributaire de la générosité royale. Fluctuante ou capricieuse, cette manne doit être en permanence réactivée, d’où les sollicitations constantes auprès des courtisans les plus en vue44. Enfin, au cœur d’une constellation influente, Vaudémont se fait intercesseur pour ses parents, amis et clients. Sa correspondance montre comment la faveur des grands rejaillit sur leur entourage : « Ce cher maréchal [de Villeroy] est de vos amis et il a toujours honoré monsieur de Puÿdebar et moy de tant de bontés », rappelle ce correspondant pressé d’obtenir quelque avantage pour son petit-fils, le « petit Lunaty45 ». Des demandes émanant d’Italiens témoignent des liens qu’il a conservés au-delà des Alpes : Guicciardy attend du Régent une commission de lieutenance générale et écrit dans ce sens à Vaudémont, espérant son appui. Torralba le remercie de lui avoir permis d’obtenir une commanderie auprès de Chamillart46.
15Pour quelles raisons Louis XIV pouvait-il honorer de la sorte cet hôte qu’il appelle « mon cousin » dans sa correspondance et qui reçoit de sa part « toute sorte de bons traitements47 » ? Bien que charmé à son tour, le roi ne néglige pas ses propres intérêts. La Lorraine est une pièce maîtresse dans la politique étrangère des rois de France depuis le règne d’Henri II (1547-1559) : tant que Vaudémont est susceptible de succéder à son père, Louis XIV voit en lui un jeune héritier plus facile à manœuvrer et le retient autant qu’il le peut en otage à la cour. Encore pendant la guerre de la Succession d’Espagne, et même une fois rallié à la France, la présence de Vaudémont à Versailles rassure le roi sur sa conduite. C’est aussi un très bon militaire réputé pour sa bravoure, et un habile diplomate qui, en 1707, a négocié le retour des 20 000 soldats franco-espagnols, après la défaite française subie à Turin contre le prince Eugène et Victor-Amédée de Savoie (septembre 1706).
16Des passages réguliers à Versailles ont familiarisé Vaudémont avec la mécanique de cour. Ses atouts personnels lui permettent de briller parmi les grands et la faveur dont il jouit excite l’admiration de ses pairs autant qu’elle suscite leur méfiance. Mme de Maintenon évoque ses « ennemis », et sa destinataire, la princesse des Ursins, prédit en 1707 qu’il ne peut rester longtemps « sans s’y attirer une grande jalousie48 ».
Une réussite en trompe l’œil
17Grisé par ses succès à la cour de Louis XIV, Vaudémont nourrit sans cesse de nouvelles ambitions, mais l’irrégularité de sa naissance, ainsi que ses origines étrangères, lui rappellent les limites de sa grandeur.
L’honneur blessé
18Déjà, durant son gouvernement en Italie, il tente à plusieurs reprises d’accéder à l’ordre du Saint-Esprit, mais malgré l’intervention du marquis de Torcy (16651746)49, de Paul Beauvillier (1648-1714)50 et de Villeroy, il doit renoncer à ce rêve à cause de sa bâtardise51. Projetant ses propres obsessions, Saint-Simon soupçonne le gentilhomme de chercher à masquer ses origines à tout prix, se couvrant par exemple du manteau ducal des grands d’Espagne, aux armes pleines de Lorraine. Ce serait pour cette même raison qu’il aspirait au titre de souverain, même modestement, comme dans le cadre des duchés de Lorraine. En janvier 1708, il obtient du duc de Lorraine Léopold la principauté de Commercy et est par ailleurs déclaré aîné après les enfants du duc pour sa succession, soit au-dessus du duc d’Elbeuf et de tous les princes de la maison de Lorraine. Alors que Vaudémont s’empresse de paraître à la cour pour faire valoir son titre tout juste acquis, la nouvelle suscite un tollé parmi les Lorrains installés à Versailles, surtout de la part du grand écuyer Louis de Lorraine (1641-1718), offusqué de voir ce parent ravir la préséance à son fils Camille de Lorraine (1666-1715). L’attribution de Commercy s’est faite en accord avec le roi52, mais Vaudémont se voit pourtant refuser des droits supplémentaires malgré son nouveau statut. De l’équilibre entre les différentes factions dépend la paix à la cour, aussi le monarque ne peut-il remettre en cause ce principe sans mettre en péril son monde. Prenant soudain la mesure de l’étendue de la puissance souveraine, Vaudémont comprend plus que jamais la nécessité de continuer à plaire au seul détenteur de la faveur en France.
Vaudémont « espion » ?
19Malgré son intégration à la cour, Vaudémont n’échappe pas au stéréotype, car, étranger, il est toujours suspect. Même lorsqu’il sert officiellement la France, le duc de Saint-Simon laisse entendre qu’il continue à avoir des liens avec les ennemis de Louis XIV et qu’il favorise la victoire de l’adversaire53. Ces soupçons sont au plus haut du vivant de son fils Charles-Thomas de Vaudémont, qui se bat aux côtés des Impériaux lors de la guerre de la Succession d’Espagne. Cette image du traître lorrain remonte au XVIe siècle, époque où les Guise exerçaient leur tutelle sur la monarchie française et s’étaient rendus maîtres de Paris. Elle se fonde aussi sur les relations que Vaudémont entretient à Versailles et à Paris. Attaché au Grand Dauphin, il pâtit de la réputation de l’entourage de Monseigneur, accusé d’intriguer et de conspirer en permanence. Habitué de Meudon où règnent ses nièces54, Vaudémont occupe par ailleurs, aux côtés des envoyés du duc Léopold, l’hôtel de Mayenne situé rue Saint-Antoine à Paris, où plane le souvenir des Guise et que le mémorialiste qualifie pour cette raison de « temple de la haine55 ».
20L’accusation de trahison est donc ancienne et vaut pour l’ensemble de la maison de Lorraine. En effet, autant ses ancêtres que son parent le duc régnant ont pris position pour Vienne dans les conflits passés entre la France et l’Autriche. Quant à Vaudémont, ses nouvelles à la main, formées entre 1707 et 1722, traduisent un même penchant en faveur des Habsbourg56. Malgré le rapprochement entre le duc Léopold et Louis XIV, et en dépit de la neutralité observée par le souverain lorrain durant la guerre de la Succession d’Espagne, la méfiance subsiste et couvre le gentilhomme d’un préjugé dont Saint-Simon prétend se faire l’écho. Vaudémont reste bien un étranger à la cour de France.
21Originaire des duchés, coutumier de Versailles et fort de ses expériences diplomatiques, Vaudémont n’est-il pas le mieux placé pour endosser le rôle de médiateur entre le roi de France et le duc Léopold dans les contentieux politiques ? Ainsi que l’indique sa correspondance, le gentilhomme lorrain défend les intérêts du souverain lorrain, comme au moment des préliminaires de la paix qui se prépare à La Haye en 171057. En 1713, il plaide en faveur de Léopold qui espère toujours le titre d’altesse royale58, et sous la Régence, il revient en janvier 1718 pour tenter d’obtenir en vain un évêché à Nancy. Vieillissant et privé de ses principaux protec59, il prend alors des distances à l’égard de Versailles, se repliant davantage sur ses origines lorraines et les intérêts des siens. Au lendemain de la mort du Grand Roi en 1715, il écrit : « Je suis hors de toutes les intrigues de ce monde, je suis tranquille chez moy laissant couler l’eau partout sous les moulins60. »
22Gentilhomme errant, cosmopolite avant l’heure et ébloui par Versailles, Vaudémont est bel et bien un homme de la cour : essentielle pour sa formation et déterminante pour la constitution de ses réseaux, celle-ci a façonné le gentilhomme, et son meilleur observateur, le duc de Saint-Simon, a fabriqué sa légende. À la fin de sa vie, il entreprend encore le « voyage de Paris61 ». Il a aimé la cour pour les plaisirs qu’elle lui procurait comme le confie Mme de Maintenon : « Il goûte trop la cour pour s’accommoder de la campagne ; il ne trouve rien de plus délicieux que la vie de Marly62. » À l’instar de ses pairs, il s’est enivré des chimères que la cour a fait naître, avant de comprendre à son tour que Versailles célèbre avant tout la grandeur du roi.
23Revêtu de la souveraineté à partir de 1708, il cède à l’imitation : installé dans sa principauté lorraine de Commercy à partir de 1711, dans un château dessiné par Nicolas Dorbay et Germain Boffrand, Vaudémont crée sa propre cour où règnent l’esprit et la galanterie de Versailles (pl. 2). À l’est du royaume, Commercy est, jusqu’en 1723, fréquenté par les gentilshommes européens qui, comme le marquis de Beretti regrettant de ne pouvoir accompagner le marquis de Puyzieulx (1640-1719) en Lorraine, se souviennent que « la conversation, la politesse et les magnificences de monsieur le Prince de Vaudémont ne sont pas des choses à négliger63 ».

Figure 1. – Nicolas II de Larmessin, Charles-Henri de Lorraine, prince de Vaudémont, XVIIe siècle.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
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Notes de bas de page
1 Après une courte disgrâce à l’époque de Marie de Médicis, Henri de Guise (1614-1664) et sa sœur Marie de Guise (1615-1688), encouragés par la bienveillance de Louis XIV, espèrent retrouver un rôle à la cour.
2 Les Français occupent les duchés de Lorraine et de Bar de 1633 à 1659, puis de 1670 à 1697.
3 Après le traité des Pyrénées en 1659, le duc Charles IV, libéré par les Espagnols qui l’avaient emprisonné en février 1654, s’attarde pendant plus d’une année à Paris avant de regagner ses États.
4 Sa correspondance est conservée à la Bibliothèque nationale de France (désormais BNF) : ms. Lorraine, vol. 726 à 970.
5 Montpensier 1746.
6 Maintenon 1826. Marie-Anne de La Trémoille-Noirmoutier (1642-1722), princesse des Ursins, est première dame d’honneur de la reine d’Espagne (camarera mayor). Très liée à la maîtresse du roi, elle la renseigne sur la politique menée à l’Alcazar.
7 Dictionnaire de l’Académie française 1932-1935, t. I, p. 499.
8 Nous n’avons pu encore établir la chronologie complète de ses voyages à la cour mais cet article s’appuie sur les séjours les mieux renseignés par les sources dépouillées (BNF, Collection Lorraine, mss 575, 576, 582, 583 et Saint-Simon 1983-1988) : 1667, 1674, 1693, 1707, 1708 (de janvier à mai), 1709 (janvier), 1710 (mai), 1718 et 1719.
9 Sa sœur Anne est mariée à François-Marie de Lorraine (1624-1694), prince de Lillebonne.
10 Cette décision est prise dans le cadre du règlement de la question lorraine, incluse dans le traité de Ryswick signé entre les grandes puissances européennes en septembre 1697. Guillaume d’Orange (1650-1702) a appuyé les aspirations de Vaudémont.
11 BNF, ms. Lorraine 298, f° 109 (copie), 31 décembre 1707.
12 Saint-Simon 1983-1988, t. II, p. 956.
13 Charles IV s’unit à Béatrice de Cusance, princesse de Cantecroix, en février 1637, alors que sa première épouse, Nicole de Lorraine, est toujours en vie.
14 Montpensier 1746, t. V, p. 338.
15 Il s’agit de Charles, fils de Nicolas-François, frère de Charles IV. En 1674, Charles IV lègue à Charles-Henri de Vaudémont les comtés de Vaudémont, de Bitche et de Sarrewerden, de Falkenstein, ainsi que la seigneurie de Fénétrange.
16 Le Roy Ladurie 1997, p. 101-142.
17 Saint-Simon 1983-1988, t. II, p. 957.
18 Voir Leferme-Falguières 2007.
19 François de Neufville, duc de Villeroy (1644-1730), est un des grands généraux du règne de Louis XIV. Même après sa semi-disgrâce en 1706, il reste lié à la cabale de Mme de Maintenon. Dans les lettres qu’il adresse à Vaudémont, il ne cesse de témoigner son amitié au prince lorrain. Voir par exemple à la BNF, ms. Lorraine 582, fos 20 et 52.
20 Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme, est le petit-fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées (v. 1573-1599). Ce descendant d’un bâtard royal est un général hors pair. Il a côtoyé Vaudémont pendant la campagne d’Italie, avant que Louis XIV ne le remplace par son neveu, le duc d’Orléans, en 1706. Le duc de Vendôme est au cœur de la cabale de Meudon qui s’est formée pour le soutenir contre le petit-fils de Louis XIV lors de la débandade à Audenarde en juillet 1708.
21 Michel Chamillart (1652-1721) est contrôleur général des finances (1699-1706), ministre d’État et secrétaire d’État à la Guerre à partir de 1700. Il est une créature de Mme de Maintenon.
22 Béatrix-Hiéronyme de Lorraine (1662-1738), et Mlle de Commercy qui a épousé le prince d’Épinoy en 1691.
23 Après la mort du propre fils de Charles-Henri de Vaudémont en 1704, elles sont ses parentes les plus proches.
24 Selon Le Roy Ladurie, les conflits entre les différents clans reposent sur des paris relatifs aux délais et aux modalités de la succession monarchique. Voir Le Roy Ladurie 1997, p. 181-235 : l’auteur s’appuie sur la description que le duc de Saint-Simon fait des trois cabales en 1709 organisées autour du trinôme roi de France, fils de France et petit-fils de France.
25 Voir les lettres du maréchal de Villeroy, BNF, ms. Lorraine 582 et ms. Lorraine 959, fos 8-214.
26 Saint-Simon 1983-1988, t. I, p. 442. Le duc de Saint-Simon ne cache pas sa haine à l’égard des Lorrains. Il écrit : « Les Lorrains ne me pouvaient pardonner diverses choses que j’ai racontées et beaucoup d’autres qui n’ont pas valu la peine d’être écrites » (t. III, p. 253).
27 Alain Pons propose de traduire le terme par « désinvolture » : Castiglione 1987, p. 54.
28 Saint-Simon 1983-1988, t. II, p. 930.
29 Pingaud 1879, p. 11-13.
30 Maintenon 1826, t. IV, p. 124 (lettre du 15 mai 1707).
31 Le Milanais est cédé à l’Empire après la défaite franco-espagnole à Turin en septembre 1706.
32 Voir par exemple BNF, mss Lorraine 691, 697, 700 et 701. Le 20 mai 1715, Vaudémont écrit : « L’estat de mes affaires ne me permet plus des despences que j’ai fait jusqu’à cet heure » (BNF, ms. Lorraine 581, f° 24).
33 Le prince de Vaudémont souffrait d’un rhumatisme goutteux dont il est souvent question dans sa correspondance et qui lui posait de réels problèmes au quotidien.
34 Pour la hiérarchie des signes matériels, voir Brocher 1934.
35 Saint-Simon 1983-1988, t. II, p. 948-949.
36 La noblesse de cour représente environ 2 % de la noblesse française à la fin du XVIIe siècle. Voir Meyer 1991, p. 102.
37 Saint-Simon 1983-1988, t. II, p. 948.
38 ADMM, ms. B 12 432 (non folioté).
39 Archives départementales de Meurthe-et-Moselle (désormais ADMM) B 12 432. Comptes tenus par François Sergent, secrétaire du couple princier, de septembre 1707 à avril 1708, document non folioté. Celui-ci mentionne des travaux de maçonnerie, serrurerie, menuiserie, sculpture, peinture, couverture et vitrerie.
40 Lettre du médecin du prince de Vaudémont, écrite le 24 septembre 1713 (BNF, ms. Lorraine 581, f° 24).
41 Beauvau 1688. Voir aussi BNF, ms. Lorraine 581, f° 34 ; ADMM, B 12 432 (année 1707). À titre d’exemple, le duc d’Enghien reçoit une pension annuelle de 60 000 livres, le prince de Conti de 30 000 livres et le duc de Villeroy de 12 000 livres. Les sommes indiquées sont annuelles mais elles sont variables. Voir Petitfils 2002, p. 440. L’Espagne cesse de verser la pension à Vaudémont à partir de 1711 (BNF, ms. Lorraine 581, f° 34). Il ne reçoit pas la pension du roi de France en 1716-1717 (BNF, ms. Lorraine 582, f° 80).
42 La princesse des Ursins a joué un rôle important dans l’obtention de cette faveur.
43 Outre ses biens légués par son père en Lorraine et aux Pays-Bas, le prince de Vaudémont a hérité en 1684 des biens du prince d’Elbeuf en Normandie et en Picardie (BNF, ms. Lorraine 565, f° 411 v°). Le prince de Vaudméont a épousé Anne-Élisabeth, fille du duc d’Elbeuf en 1669) ; il est par ailleurs propriétaire du château de Hohneck (édifié au XIIIe siècle par les comtes d’Éguisheim en Alsace, dans l’actuelle commune de Labaroche) depuis 1668. Seul le dépouillement de l’intégralité de ses papiers permettrait d’évaluer précisément sa fortune. Selon Pingaud 1879, p. 16, ses dettes s’élèvent en 1693 à 200 000 livres. Sa correspondance fait état de ses achats à Paris qu’il ne règle pas (voir par exemple BNF, ms. Lorraine 569, f° 4) ainsi que de son endettement chronique ; en 1715, Vaudémont écrit de Lunéville : « Je suis obligé de me retrancher de tout costé » (BNF, ms. Lorraine 581, f° 26).
44 Le 4 avril 1717, le maréchal de Villeroy lui fait savoir qu’il figure bien sur l’état des pensions (BNF, ms. Lorraine 582, f° 46). Mme des Ursins est remerciée pour les « bons offices » qu’elle a rendus au couple princier auprès du roi, Maintenon 1826, t. IV, p. 59.
45 BNF, ms. Lorraine 575, f° 207. Les Puÿdebar sont alliés aux Lunati, famille milanaise établie dans le duché de Lorraine depuis le XVIIe siècle.
46 BNF, ms. Lorraine 575, f° 207 ; ms. Lorraine 587, fos 201 et 370.
47 Maintenon 1826, t. IV, p. 124 (lettre du 15 mai 1707).
48 Ibid., t. IV, p. 15.
49 Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy (1665-1746). Il est secrétaire d’État aux Affaires étrangères (1696-1715).
50 Président du Conseil des finances en 1685, précepteur de Louis de Bourgogne et membre du Conseil d’en haut en 1691.
51 Créé par Henri III en 1578, l’ordre de chevalerie le plus illustre de l’Ancien Régime exclut les bâtards, hormis ceux du roi. Saint-Simon évoque la complicité des personnages cités pour obtenir satisfaction mais nous n’avons pas encore trouvé d’indices dans ce sens.
52 Louis XIV et le duc Léopold ont signé une convention le 7 mai 1707 par laquelle le roi, conformément au traité de Ryswick, renonçait à ses droits sur Commercy (l’évêque de Metz en était le suzerain). Cette concession de la part du souverain lorrain peut être regardée comme un moyen de dissuader Vaudémont de vouloir former une principauté à partir des possessions locales léguées par son père.
53 Saint-Simon 1983-1988, t. II, p. 926.
54 Évoquant les nièces de Vaudémont, Saint-Simon écrit : « L’odeur de la Ligue leur sortait par les pores », Saint-Simon 1983-1988, t. II, p. 931.
55 En 1707, Vaudémont entreprend des travaux de réfection importants dans cet édifice. Voir ADMM, B 12 432. Dans cet hôtel loge aussi l’envoyé du duc Léopold, François Barrois, que Saint-Simon voit comme un intrigant, ce qui contribue à noircir la légende autour des Lorrains.
56 Moureau 1999. En dehors des Mémoires de Saint-Simon, aucune source n’indique clairement que Vaudémont aurait participé à un complot en Franche-Comté en faveur des armées autrichiennes (1709).
57 ADMM, 3 F 47, f° 94 et 3 F 8, f° 101.
58 ADMM, 3 F 47 (lettre du 7 décembre 1713).
59 Vendôme est provisoirement disgracié après la capitulation de Lille en octobre 1709. Michel Chamillart, désigné comme bouc émissaire de la crise économique et politique qui sévit à partir de 1709, est remercié la même année. Le Grand Dauphin meurt le 14 avril 1711.
60 ADMM, ms. 581, f° 30. La lettre n’est pas datée mais Vaudémont évoque la mort du Grand Roi.
61 ADMM, 3 F 47 (lettre du 29 octobre mais l’année n’est pas indiquée).
62 Maintenon 1826, t. IV, p. 40 (lettre du 19 juin 1707).
63 BNF, ms. Lorraine 587, f° 56.
Auteur
-
Anne Motta
Maître de conférences d’histoire moderne, université de Lorraine, Metz
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