Un tournant historiographique trop souvent oublié : Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle (1962) par Robert Mantran
p. 363-370
Texte intégral
« L’idée d’une étude sur Istanbul m’est venue lors de mon séjour dans l’ancienne capitale ottomane dont la splendeur et les attraits m’avaient frappé dès le premier abord. Ayant alors cherché une documentation moderne sur l’histoire de la ville proprement dite, je me suis aperçu que cette documentation était des plus réduites et qu’en dehors du travail d’Osman Nuri, Mecel[l]e-i Umur-ı Belediye et du Guide d’Istanbul d’Ernest Mamboury, nous ne possédions rien qui pût nous instruire sur la vie de la cité1. »
1C’est en ces termes que Robert Mantran commençait l’avant-propos de son Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle, publié en 1962 à partir de sa thèse de doctorat d’État. C’était une manière fort discrète et modeste d’annoncer le rôle pionnier que cet ouvrage était voué à jouer aussi bien dans le domaine de l’histoire d’Istanbul que dans celui, beaucoup plus large, de l’histoire ottomane.
2En effet, il faut se souvenir que la littérature de l’époque se limitait vraiment à quelques titres sans grande conséquence. Aucun travail de synthèse n’avait encore été fait sur Istanbul, pratiquement depuis le Constantinopolis und der Bosporus de Hammer-Purgstall, datant de 1822. Dans sa bibliographie pourtant extrêmement détaillée, Mantran avait eu du mal à remplir les quatre grandes sections qu’il avait consacrées à l’histoire de la ville. À y regarder de plus près seule une faible proportion des ouvrages et articles qu’il y énumérait était directement liée à l’histoire de la ville ; la plupart des titres renvoyaient à des études plus générales portant sur tel ou tel aspect de l’administration, de l’économie ou de la société dans l’Empire ottoman pendant une longue période allant de la fondation de l’État aux transformations du XIXe siècle. C’est ce vide bibliographique qui avait poussé Mantran à se pencher sur une documentation beaucoup plus originale, dont la majeure partie provenait de fonds d’archives.
3Tout était donc à faire ; il suffit de jeter un coup d’œil à la section de la bibliographie consacrée aux sources pour se rendre compte de l’envergure de cette entreprise. Tout d’abord, Mantran s’était penché sur un type très particulier et souvent rédhibitoire de sources historiques, les chroniques ottomanes : de Koçi bey à Naima et de Silahdar à Kâtib Çelebi, il avait dû dépouiller un grand nombre de ces textes – dans leurs versions imprimées, mais en caractères arabes – afin d’en tirer des informations susceptibles d’enrichir son analyse de la capitale ottomane. C’était là une gageure pour qui connaît le style ampoulé et la rhétorique souvent contorsionnée de ce genre très particulier, mais c’était un apport inestimable si l’on considère le petit nombre de chercheurs qui s’étaient jusque-là penchés sur ces sources de manière systématique. C’est d’ailleurs dans cette optique que Mantran fut le premier à faire un usage analytique et critique de la célèbre relation de voyage d’Evliya Çelebi, dont le premier volume, publié en 1898, était entièrement consacré à Istanbul2.
4Toutefois, c’est à un niveau bien plus développé et sophistiqué que se situait le véritable apport documentaire de l’ouvrage. Pour la première fois, un historien tentait d’intégrer une riche base de documents d’archives dans l’analyse de l’histoire d’une ville ottomane. Cette documentation était riche de l’apport de fonds « conventionnels », tels les archives vénitiennes ou parisiennes, déjà assez bien connues des historiens et relativement bien exploitées dans le contexte de l’histoire du commerce du Levant ; mais le véritable défirésidait dans l’usage fait des archives ottomanes – « turques » selon l’auteur – dans cette perspective tout à fait nouvelle. En effet, Mantran avait dépouillé de manière fort systématique les fonds classés susceptibles de contribuer à la compréhension du fonctionnement et des structures de la ville. En commençant par les registres des Mühimme (« Affaires importantes »), il s’était ensuite plongé dans diverses séries du corps des archives, alors connues par le nom de l’historien qui avait eu la charge de leur classement : Cevdet, Kâmil Kepeci, İbnülemin, Ali Emiri… L’intitulé des sous-séries disait assez clairement la richesse des fonds consultés : marine, intérieur, municipalité, monnaie, fondations pieuses, affaires étrangères, finances, économie, palais, intendance, protocole, comptabilité, hoiries, fisc, mines…
5C’était une première ; certes, un petit nombre d’historiens turcs avaient déjà tenté d’exploiter la richesse des archives, mais sans grand succès. On se souviendra des compilations publiées par Ahmed Refik [Altınay], qui regroupaient des documents relatifs à ce qu’il appelait « la vie à Istanbul » (İstanbul hayatı) pendant diverses périodes de l’histoire de la capitale ottomane : la collecte était aléatoire, le contexte anecdotique et tout effort de synthèse absent. L’objectif de Mantran était tout autre : il s’agissait de ratisser large afin de pouvoir recueillir une documentation aussi variée qu’équilibrée qui pût répondre aux interrogations d’une histoire totale de la ville.
6Il disposait toutefois de deux exemples probants qui, sans être aussi complets que son propre projet, lui servirent de toute évidence d’inspiration en matière d’exploitation des archives. D’une part, la monumentale mais déjà ancienne compilation de documents à caractère « municipal » par Osman Nuri Ergin (1883-1961), cette célèbre Mecelle-i Umur-ı Belediye que Mantran citait dans son avant-propos, illustrait bien l’importance qu’il fallait attacher à la documentation relative à l’administration et à la gestion de la ville. Cette compilation était cependant assez inégale du point de vue de la période couverte, puisque sur les cinq volumes qui la constituaient, seul le premier se rapportait à la ville prémoderne d’avant les réformes du XIXe siècle3. Le deuxième exemple, plus récent, se rattachait plus nettement à la tradition européenne de l’histoire économique et sociale. Il s’agissait de l’œuvre d’Ömer LûtfiBarkan (1903-1979), cet adepte de l’École des annales et collaborateur de Fernand Braudel qui, grâce à ses travaux continus depuis la fin des années 1930 s’était graduellement installé dans le rôle de précurseur de l’histoire économique en Turquie. Ses premiers travaux avaient porté essentiellement sur la question du droit foncier et de la question agraire durant les premiers siècles de l’Empire ottoman. Très vite, il se pencha aussi sur certains aspects de la démographie historique, de l’approvisionnement et de l’administration des villes ottomanes, en particulier d’Istanbul.
7L’influence de Barkan sur Mantran se ressentait à plusieurs niveaux. D’un point de vue pratique, c’est à lui qu’il devait la découverte des archives ottomanes et, surtout, de précieux conseils « [lui] indiquant aussi comment [s]’y retrouver dans la masse des documents4 ». D’une manière plus générale, il remplaçait et représentait aussi auprès de lui Fernand Braudel qui l’avait assuré de son soutien depuis le début de son projet5. Enfin, à la jonction de ces deux facteurs, Barkan était une source d’inspiration directe par la nature des travaux qu’il avait réalisés depuis les années 1940. Un exemple concret illustrera cette convergence au mieux : Mantran comptait parmi ses publications deux traductions annotées de chapitres tirés d’ouvrages de Barkan, concernant les règlements fiscaux et la police des marchés en Syrie et à Istanbul6. Suite logique de cet apprentissage, il publiait lui-même en 1957 une étude sur la question de l’ihtisab ou police des marchés à Istanbul à la fin du XVIIe siècle7.
8Avec de tels antécédents, on comprend mieux la structure de l’ouvrage. Des trois grandes parties qui le forment, la seconde, consacrée à « la vie économique » était sans conteste la plus développée, la plus volumineuse et la plus novatrice. La première, sorte de prologue braudélien décrivant le site et les hommes, reposait en grande partie sur une base documentaire secondaire, consistant essentiellement en éditions de documents contemporains, dont la fameuse relation de voyage d’Evliya Çelebi et les sources compilées par Osman Nuri bey. La troisième partie, sur « les étrangers dans la cité », reprenait un aspect très particulier de l’économie de la ville, celui du commerce avec l’Occident, soit le commerce du Levant, si savamment étudié dans sa dimension marseillaise par Paul Masson et Robert Paris8. Il restait donc en territoire familier, mais apportait une perspective nouvelle en se plaçant du côté ottoman, jusque-là presque systématiquement négligé par les auteurs occidentaux.
9Toutefois c’était la seconde partie qui constituait la véritable contribution de l’ouvrage, la pièce de résistance de cette étude historique. Plus longue à elle seule que les deux autres mises bout à bout, cette partie était au cœur de la discussion : l’auteur y analysait les structures économiques et commerciales de la capitale impériale avec d’évidentes retombées sur l’environnement social. Ces chapitres consacrés à la vie économique de la ville étaient grossis par un imposant travail de fond qui dépassait de beaucoup le cadre plus restreint de l’économie urbaine et qui tentait de combler le vide historiographique ressenti dans le domaine de l’histoire économique. L’exemple le plus frappant de ce travail « en amont » était sans aucun doute le chapitre consacré au « problème de l’argent », où l’auteur tentait de poser les jalons d’une histoire monétaire couvrant cette période de grande instabilité, caractérisée par le passage de l’aspre à la piastre. La difficulté résidait dans l’absence presque totale d’études de fonds sur cet aspect très particulier de l’histoire économique : depuis les travaux extrêmement descriptifs de Süleyman Sudi9 et de Hasan Ferid10 rien ne s’était fait en matière d’histoire monétaire et ce n’était que quelques années plus tard, à partir de 1964, que Halil Sahillioğlu entamerait sa série de travaux consacrés à ces questions11. En d’autres termes, le manque d’études préalables sur une question aussi centrale que celle du régime monétaire ottoman pendant la période en question avait incité l’auteur à se lancer dans une analyse de cette question qui dépassait de beaucoup le cadre d’une histoire urbaine. Dans le même ordre d’idées, l’analyse du ravitaillement de la ville et de la gestion du marché avait amené l’auteur à se pencher sur la législation sultanienne et sur la politique économique de l’empire ; quant à la question de l’administration de la ville, on y retrouvait une discussion qui reproduisait étrangement une partie de l’histoire institutionnelle des échelons supérieurs de la bureaucratie impériale. Ce n’était vraiment qu’à partir de la moitié de cette deuxième partie, une fois qu’il commençait à s’agir des corporations et de la gestion du commerce au jour le jour que la documentation se faisait plus locale et se détachait graduellement d’une perspective impériale.
10S’il dénotait un effort très sérieux de combler les vides d’une documentation encore très fragmentaire, ce recoupement entre la ville et l’Empire n’était pas sans créer un problème de taille : celui de l’identification implicite de l’Empire avec sa capitale, un des arguments latents de l’historiographie de l’Empire, aussi bien occidentale que turque. Les sources utilisées y étaient pour beaucoup : la documentation issue des archives centrales de l’État était fortement empreinte d’une vision et d’une idéologie « stamboulocentriques ». Mantran, pour autant qu’il en eût le désir, disposait de bien peu de matière susceptible de corriger ce déséquilibre, les documents publiés par Osman Nuri Ergin et la description de la ville par Evliya Çelebi n’y parvenant qu’en partie.
11C’est probablement l’analyse de l’administration urbaine qui révélait au mieux ce problème. En effet, Mantran allait et venait sans cesse entre un concept d’administration « municipale » et la notion d’une gestion directe de la ville par le palais impérial et le gouvernement de la Sublime Porte. Cet usage anachronique d’une terminologie municipale était sans doute inspiré du titre même de l’ouvrage d’Osman Nuri Ergin, qui projetait dans un passé prémoderne des structures appartenant essentiellement à la seconde moitié du XIXe siècle. Or c’était là un point sensible, notamment pour certains « puristes », tel Gaston Wiet, qui, comme beaucoup d’autres, rejetait catégoriquement la moindre notion d’une municipalité en terre d’islam : « Aucun État musulman, jusqu’à l’époque contemporaine, n’en a jamais eu la moindre idée12. » On sentait bien qu’une partie de ces glissements anachroniques étaient quelque peu liés à un sentiment général de turcophilie qui se mariait assez bien avec la rétroprojection de concepts et de termes modernes : il suffirait, pour s’en convaincre, de voir avec quelle facilité il utilisait les termes de « turcs » pour décrire la population musulmane et de « minoritaires » pour définir les non musulmans…
12Il est vrai que Mantran avait choisi de ne pas exploiter un type de source susceptible de pallier le manque d’une vision plus « sociale » de la ville, soit les fameux kadı sicilleri ou registres des tribunaux religieux ; en effet, au-delà du fait que les séries en question n’étaient guère exploitables en ces temps-là, il apparaît assez clairement que son objectif n’était pas vraiment de se lancer dans une étude détaillée du quotidien de la population, mais plutôt de déterminer et d’expliquer les principaux mécanismes régissant le fonctionnement de la ville. C’est probablement ce même accent annaliste qui le poussait à laisser de côté le gros de la vie artistique et intellectuelle de la ville, de même que le bâti urbain, il est vrai assez peu présent dans sa dimension monumentale durant cette seconde moitié du XVIIe siècle.
13Le choix de la période couverte n’était pas sans poser elle-même quelques problèmes de fond. En effet, comment faut-il expliquer ce désir de décrire et d’analyser la capitale ottomane pendant une période caractérisée par un transfert de fait de la cour et de l’administration impériale à Edirne (Andrinople) ? On comprend que ce choix était en grande partie dicté par la disponibilité de certaines sources, notamment le célèbre récit d’Evliya Celebi d’une part, et la riche documentation vénitienne et française sur le commerce du Levant de l’autre. Mais le véritable problème n’était pas tant ce contexte chronologique particulier que la vision presque intemporelle qui se dégageait de l’analyse générale de la ville. Certes, l’auteur reconnaissait – en fait soulignait, avec une conviction qui passerait difficilement aujourd’hui – l’importance du déclin qui commençait à s’emparer de l’Empire durant la période en question, mais l’analyse de la ville n’en restait pas moins fortement axée sur un type presque idéal de gestion centralisée. C’est d’ailleurs cette idéalisation et cette dimension intemporelle qui permirent à Mantran de publier, à peine trois ans plus tard, une version moins académique – et par ailleurs très bien accueillie13 – de son ouvrage, qui portait cette fois-ci sur une période très fortement recentrée sur l’« âge d’or » de Soliman le Magnifique14.
14Il serait tout à fait injuste de reprocher à Robert Mantran de n’avoir pas anticipé un point de vue critique qui ne verrait le jour que plusieurs décennies plus tard ; l’objectif ici est simplement de souligner à quel point cet ouvrage s’inscrivait dans la mouvance historiographique « de pointe » de son époque. En effet, même si c’était au prix d’un certain amalgame entre l’Empire et sa capitale, Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle était un ouvrage pionnier dans le domaine de l’histoire ottomane, notamment par son recours très systématique à une méthodologie et une approche directement inspirées de l’école braudélienne alors en plein essor. Il prenait effectivement la suite des travaux de Barkan, mais avec une dimension historique beaucoup plus forte et prenante, comparée aux études beaucoup plus techniques et juridiques de l’historien économiste turc. La force de Mantran résidait dans la manière « totale » dont il s’était emparé de son sujet, produisant ainsi non seulement la première étude sérieuse sur la capitale ottomane, mais aussi la première véritable monographie d’histoire économique et sociale consacrée à une ville ottomane. Ce n’est qu’une décennie plus tard, en 1973, que paraîtrait un second ouvrage comparable, aussi bien du point de vue de son ampleur que de son approche : la monumentale étude d’André Raymond sur le Caire au XVIIIe siècle15.
15On ne s’étonnera jamais assez de ce que l’ouvrage de Mantran ait été traduit et publié en turc près d’un quart de siècle plus tard16. Pour un ouvrage d’une telle nouveauté qui constituait, à nos yeux, un véritable tournant dans l’écriture de l’histoire ottomane, ce retard est inexcusable et, surtout, incompréhensible. Certes, il ne faut pas en déduire que la totalité des historiens ignorèrent cette contribution ; beaucoup surent en faire usage dans sa langue d’origine, alors encore pratiquée par la majorité des intellectuels de Turquie. Toutefois, il n’en est pas moins vrai qu’en ne restant que marginalement accessible, l’ouvrage de Mantran ne put véritablement influer sur les grands courants qui dominaient l’histoire ottomane telle qu’elle se pratiquait alors. Tiraillée en ces temps là entre les grandes problématiques marxistes – mode de production asiatique, sous-développement… – et le contexte extrêmement conservateur d’un discours fortement empreint de nationalisme, l’histoire ottomane en Turquie ne put guère profiter de cet exemplaire exercice d’histoire urbaine. Triste ironie, à la date où il fut enfin traduit, l’ouvrage de Mantran avait déjà en grande partie perdu son actualité face à la montée en force de l’histoire ottomane produite dans les universités et les centres de recherche américains.
16Si les historiens turcs ne profitèrent pas assez de ce tournant historiographique, c’était en partie parce qu’ils n’y étaient pas encore prêts ; en revanche, il ne fait aucun doute que Mantran lui-même sut tirer parti de cette ouverture intellectuelle. À la suite de sa Vie quotidienne à Istanbul, un grand nombre d’articles consacrés tant à certains aspects de l’administration et de l’économie de la capitale ottomane qu’au développement du commerce du Levant, regroupés par la suite dans un volume de la prestigieuse collection Variorum17, contribuèrent à la maturation de ses travaux sur l’Empire et sa capitale, confirmant une vision toujours très « centraliste », tout en le consacrant dans son statut de doyen de l’histoire turque et ottomane en France. C’est d’ailleurs en cette capacité qu’il parvint à mobiliser les plus grands noms de la turcologie française autour de cette puissante synthèse que fut l’Histoire de l’Empire ottoman, dont il se réserva les XVIIe et XVIIIe siècles18.
17Était-ce un désir de « boucler la boucle » ou tout simplement de donner une suite logique aux travaux qu’il avait menés depuis près de quarante ans qui poussèrent Robert Mantran à se replonger, vers la fin de sa vie, dans une histoire « totale » d’Istanbul ? Son Histoire d’Istanbul19 parue en 1996, trois ans avant sa disparition, était une « vaste fresque urbaine20 » à laquelle il manquait toujours une dimension spatiale et architecturale21, mais qui pour le coup relevait le défide retracer une histoire presque trois fois millénaire, de la mythique fondation par Byzas aux transformations des années 1990. Conçu pour un grand public généraliste, donc inévitablement superficiel au regard du reste de son œuvre, l’Histoire d’Istanbul n’en restait pas moins un hommage monumental à l’historicité d’une ville si souvent décrite sans jamais vraiment devenir le sujet d’une véritable analyse historique. Il n’était que justice qu’un tel travail de synthèse revînt à celui qui, le premier, avait intégré la capitale ottomane dans l’historiographie occidentale contemporaine. Même si la jeune génération d’historiens trouve démodé ou, pis encore, ne se rappelle guère l’Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle de Robert Mantran, cet étonnant ouvrage n’en reste pas moins un moment fort de l’écriture de l’histoire ottomane, un jalon intellectuel à la hauteur du grand historien que fut son auteur.
Notes de bas de page
1 Mantran R., Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Essai d’histoire institutionnelle, économique et sociale, Paris, Librairie Adrien Maisonneuve, 1962, p. ix.
2 Evliya Çelebi, Evliya Çelebi Seyahatnamesi [Le récit de voyage d’Evliya Çelebi], Istanbul, İkdam Matbaası, 1314 [1898].
3 Ergin O. N., Mecelle-i Umur-ı Belediye [Recueil des affaires municipales], 5 vol. , Istanbul, Arşak Garoyan Matbaası, 1330-1335 [1914-1919].
4 Mantran R., « Ömer Lûtfi Barkan », Mantran R. (dir.), Mémorial Ömer Lûtfi Barkan, Paris, Adrien Maisonneuve, 1980, p. VIII.
5 Mantran R., Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle, op. cit., p. x.
6 Son ouvrage cosigné avec Jean Sauvaget (Règlements fiscaux ottomans : les provinces syriennes, Beyrouth-Paris, Imprimerie catholique – Adrien Maisonneuve, 1951) reprenait une partie d’un ouvrage de Barkan sur les bases juridiques et fiscales de l’économie agraire : Barkan Ö. L., XV. ve XVI. Asırlarda Osmanlı İmparatorluğu’nda Zirai Ekonominin Hukukî ve Malî Esasları [Les fondements juridiques et financiers de l’économie agraire dans l’Empire ottoman aux XVe-XVIe siècles], Istanbul, İstanbul Üniversitesi Edebiyat Fakültesi Türkiyat Enstitüsü, 1943). Voir également Mantran R., « Règlements fiscaux ottomans. La police des marchés de Stamboul au début du XVIe siècle », Cahiers de Tunisie, IV, 14, 1956, p. 213-241 : il s’agit de la traduction partielle d’un article de Barkan sur « Bazı Büyük Şehirlerde Eşya ve Yiyecek Fiyatlarının Tespit ve Teftişi Hususlarını Tanzim Eden Kanunnameler » [Réglementations sur la fixation et le contrôle des prix des biens et des denrées dans quelques grandes villes], Tarih Vesikaları, I-II, 5, 7, 9, 1942.
7 Mantran R., « Un document sur l’ihtisab de Stamboul à la fin du XVIIe siècle », Mélanges Louis Massignon, Damas-Beyrouth, Imprimerie catholique, 1957, t. III, p. 127-149.
8 Masson P., Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècle, Paris, Hachette, 1897 ; Masson P., Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1911 ; Paris R., Histoire du commerce de Marseille, t. V, De 1660 à 1789. Le Levant, Paris, Plon, 1957.
9 Sudi S., Usul-ı Meskûkât-ı Osmaniyye ve Ecnebiyye [Systèmes monétaires ottoman et étranger], Istanbul, A. Asaduryan Şirket-i Mürettibiye Matbaası, 1311 [1894].
10 Ferid H., Naķid ve İtibar-ı Mâlî. Meskûkât [Espèces et credit. La monnaie], Istanbul, Hukuk Matbaası, 1330 [1914].
11 Sahillioğlu H., « XVII. Asrın İlk Yarısında İstanbul’da Tedavüldeki Sikkelerin Raici » [Le cours des monnaies en circulation à Istanbul dans la première moitié du XVIIe siècle], Belgeler, I, 2, 1964, p. 227-233.
12 Wiet G., « Robert Mantran, Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle », Syria, 40, 3/4, 1963, p. 372-378.
13 Golvin L., « Robert Mantran, La vie quotidienne à Constantinople au temps de Soliman le Magnifique (XVIe et XVIIe siècles) », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1, 1966, p. 249-251.
14 Mantran R., La vie quotidienne à Istanbul au temps de Soliman le Magnifique et de ses successeurs (XVIe et XVIIe siècles), Paris, Hachette, 1965. Réédité en 1990.
15 Raymond A., Artisans et commerçants au Caire au XVIIIe siècle, Damas, Institut français de Damas, 1973.
16 Mantran R., 17. Yüzyılın İkinci Yarısında İstanbul : Kurumsal, İktisadi, Toplumsal Tarih Denemesi, traduit par M. A. Kiliçbay et E. Özcan, Ankara, V yay., 1986 ; réédité en 1990 par le Türk Tarih Kurumu. Sa Vie quotidienne fut traduite l’année suivante : Mantran R., XV.-XVII. Yüzyılda İstanbul’da Gündelik Hayat, traduit par M. A. Kiliçbay, Istanbul, Eren, 1991.
17 Mantran R., L’Empire ottoman du XVIe au XVIIIe siècle : administration, économie, société, Londres, Variorum Reprints, 1984.
18 Mantran R. (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989.
19 Mantran R., Histoire d’Istanbul, Paris, Fayard, 1996 ; Mantran R., İstanbul Tarihi, traduit par T. Tunçdoğan, Istanbul, İletişim, 2002.
20 Balivet M., « Robert Mantran, Histoire d’Istanbul », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 83, 1, 1997, p. 232. Histoire d’Istanbul, 11.
21 Çelik Z., « Histoire d’Istanbul by Robert Mantran », International Journal of Middle East Studies, 29, 3, 1997, p. 455.
Auteur
-
Edhem Eldem
Professeur à l’université de Boğaziçi, Istanbul
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