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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Un difficile accouchement, quatre essais non transformés La création de l’institut, l’œuvre de deux amis qui s’activent en mars 1929 Le recrutement des pensionnaires et chargés de mission La transformation du drogmanat en institut de recherche Vers un démarrage discret de l’institut (novembre 1930) En rodage – 1931 L’institut, port d’attache de chercheurs en Anatolie – 1932 Annexe Notes de bas de page Auteur

    Turcs et Français

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La fondation de l’Institut français d’archéologie de Stamboul (1930-1932)

    Jacques Thobie

    p. 173-191

    Texte intégral Un difficile accouchement, quatre essais non transformés La création de l’institut, l’œuvre de deux amis qui s’activent en mars 1929 Le recrutement des pensionnaires et chargés de mission La transformation du drogmanat en institut de recherche Vers un démarrage discret de l’institut (novembre 1930) En rodage – 1931 L’institut, port d’attache de chercheurs en Anatolie – 1932 Annexe ANNEXE I. COPIE ANNEXE II. Les pensionnaires durant la période Gabriel Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Un difficile accouchement, quatre essais non transformés

    1La première allusion à une institution archéologique française dans le vaste secteur anatolien-syrien-mésopotamien, laissé pratiquement en friche par l’École française d’Athènes (EFA) et l’École française du Caire (EFC), vient du drogman-archéologue Charles Clermont-Ganneau en 1886 ; ce projet passa pratiquement inaperçu1.

    2Paul Cambon, ambassadeur à Constantinople en 1891, développe une considérable énergie pour la promotion de l’archéologie française dans l’Empire ottoman. Il agit en accord avec Hamdi Bey, francophile notoire, directeur des musées impériaux de 1881 à 1910, qui accepte de prendre à son service un jeune archéologue frais émoulu de l’EFA, André Joubin. Premier acte d’un projet beaucoup plus ambitieux : mettre ce dernier à la tête d’un organisme permanent à créer à Constantinople. Cambon expose son projet à son ministre le 1er avril 18932 insistant sur la nécessité d’installer dans la capitale une mission archéologique permanente pour faire pièce aux progrès de l’Allemagne3 et aux initiatives autrichiennes et russes. Le projet pourtant est fragile : André Joubin, déçu, démissionne mais accepte cependant un nouveau détachement auprès de Cambon. Las ! L’EFA affiche une opposition irréductible ; son directeur Théophile Homolle ne cesse de répéter que l’EFA « a toujours considéré l’Asie Mineure comme une partie essentielle de son domaine scientifique4 ». Le ministère de l’Instruction publique ne peut naturellement rester insensible aux sirènes athéniennes. Faute de crédit, Cambon « avec regrets, met fin à la mission de M. Joubin5 ». Cette décision marque l’enterrement d’une installation archéologique permanente dans la capitale ottomane : l’EFA l’a emporté.

    3Le troisième essai tient plus de l’incantation que du projet. Gustave Mendel, archéologue, ancien de l’EFA, collaborateur direct des directeurs des musées impériaux de 1904 à 1914, termine son rapport de 1912, particulièrement pessimiste, sur l’archéologie française dans l’Empire ottoman par quelques pistes. Créer une « école d’archéologie » en Orient est souhaitable, mais quant à l’installation d’une « école permanente » dans la capitale, Gustave Mendel n’insiste pas, car il y voit « des frais considérables6 ».

    4Le quatrième essai s’inscrit dans le contexte de l’occupation partielle de l’Empire par les Alliés. En 1921, deux missions, l’une de Maurice Pernot à la demande du général Pellé, haut-commissaire, l’autre de Charles Diehl7, demandée par le ministère de l’Instruction publique, concluent à la nécessité et à la possibilité de la création d’un institut permanent à Constantinople. Les discussions sont menées assez loin et avec optimisme, puisque c’est le directeur de l’EFA, Charles Picard qui, cette fois, préside au partage des tâches : le nouvel institut se consacrera en Thrace et en Turquie d’Asie, au triple point de vue de l’archéologie, de l’histoire et de l’histoire de l’art, aux études byzantines et islamiques8.

    5Mais c’est bien tard. Charles Picard adresse d’Athènes, le 15 juillet 1922, au directeur de l’enseignement supérieur au ministère de l’Instruction publique, une longue lettre quelque peu désabusée, dans laquelle il rend compte d’une mission à Constantinople9. « L’évolution d’Angora vers un nationalisme intransigeant n’est pas pour rassurer le moins du monde10 […] Si l’on veut profiter du fait accompli, il n’y a pas à tarder. » Il attire in fine l’attention sur un certain Albert Gabriel :

    « C’est un architecte-archéologue des plus actifs, ayant à la fois de l’intelligence et de l’énergie et une connaissance très appréciable des milieux turcs et autres. Si l’on cherchait le rendement scientifique, c’est à lui qu’on devrait particulièrement penser ; il est apte à s’occuper a la fois d’archéologie byzantine et musulmane, ce qui est fort rare11. »

    6Le 9 septembre 1922, les troupes kémalistes entrent à Smyrne. La déroute grecque porte un rude coup à l’EFA qui abandonne presque tous ses projets en Asie Mineure12. Les troupes d’occupation quittent Istanbul après la signature du traité de Lausanne, le 3 octobre 1923, et les troupes turques y entrent le 6. Quant à l’Institut français, c’est au mieux partie remise.

    La création de l’institut, l’œuvre de deux amis qui s’activent en mars 1929

    7Le cinquième essai va être transformé. Le retrait de l’École d’Athènes offre une incontestable opportunité favorable à la création d’un institut français d’archéologie à Istanbul. Ce projet n’a jamais quitté l’esprit des responsables du service des Œuvres au MAE, et particulièrement de Jean Marx. Il en a plusieurs fois discuté avec un personnage qui domine l’archéologie française, René Dussaud13. D’un autre côté, le nouveau pouvoir n’est nullement opposé à ce projet : Mustafa Kemal, qui connait le français, est nourri des valeurs de la France républicaine, il apprécie la culture française issue de la Révolution et a pris comme modèle le concept français de laïcité.

    8L’annonce de l’inauguration de l’Institut allemand d’archéologie d’Istanbul en 192914 eut l’effet d’un coup d’éperon. Quand René Dussaud est envoyé en mission en Turquie, en Irak et au Levant, en mars 1929, la décision est prise, en haut lieu, de pousser avant le projet, pour renouer avec la tradition d’avant-guerre et ne pas laisser sans riposte l’installation des Allemands à Istanbul. Dans son rapport du 21 mai 1929, constatant qu’il n’existe plus en Turquie de mission archéologique, Dussaud propose la création, dans les locaux de l’ancienne ambassade de France, d’un institut qui orienterait les recherches concernant la langue turque, les antiquités islamiques et proprement anatoliennes. Cet institut « devrait être pour les jeunes savants la porte de l’Anatolie », les préparant à l’exploration « que cette dernière réclame dans tous les domaines15 ». Le directeur pressenti est Albert Gabriel. La réalisation se trouve désormais entre les mains de deux amis, Jean Marx et Albert Gabriel.

    9Dès la création du service des Œuvres françaises à l’étranger en 1920, Jean Marx (1884-1972) est nommé sous-chef de la section universitaire et des écoles. Le 11 octobre 1921, il en devient le chef, en remplacement de Giraudoux devenu chef du service. Jean Marx a 46 ans quand il s’attelle à la création de l’Institut d’Istanbul. Ayant gravi tous les échelons de la hiérarchie diplomatique, il connaît parfaitement le fonctionnement du service des Œuvres et s’est forgé, en France et à l’étranger, un réseau de personnalités fort utile à l’accomplissement de ses missions. Le cursus d’Albert Gabriel (1883-1972) est moins connu. Né le 3 août 1883 à Cerisière, en Haute-Marne, il fait toutes ses études à Bar-sur-Aube. « C’était un élégant collégien, sérieux, réfléchi, différent de ses deux amis, Valois16, alors foncièrement original, et Bachelard, vif, joyeux, pétillant17. » Albert, qui veut suivre l’exemple de son père18, entre à dix-sept ans à l’École des beaux-arts et obtient son diplôme d’architecte. Destiné au concours du prix de Rome, il fait des voyages dans une grande partie de l’Europe ; il est, de façon inattendue19, recruté en 1907 par le directeur de l’EFA, comme élève-architecte, et y restera jusqu’en 1911. Il passe alors à la Sorbonne une licence en histoire-géographie et obtient en 1913 une mission à Rhodes, pour y étudier les monuments du Moyen Âge et y restaurer l’Auberge de France. Pendant la guerre, il est employé comme interprète de grec à la division navale de Syrie à Castellorizo : il peut ainsi aller ponctuellement à Rhodes et avancer sa thèse principale qu’il soutiendra en 1921 sur « Les remparts de Rhodes20 ». Il entame alors une carrière universitaire ponctuée de nombreuses missions sur le terrain, tant en Turquie qu’en Syrie. En 1923, il est nommé maître de conférences d’histoire de l’art à Caen, puis en 1925 professeur d’histoire de l’art à Strasbourg. Cette même année, il est chargé d’un enseignement d’archéologie à l’université d’Istanbul21.

    10Lorsqu’il apprend par Marx qu’il va devoir mettre en route un institut de recherche à Istanbul, Gabriel a 47 ans. Sans information sur les circonstances de la rencontre des deux hommes, on peut légitimement supposer que l’attention de Marx avait été attirée par Charles Picard dès 1922. Il est certain que leur rencontre est bien antérieure à 1929. Leurs échanges épistolaires montrent qu’il y a entre les deux hommes beaucoup plus que des rapports administratifs, mais une véritable amitié, voire de l’affection. Quoiqu’il en soit, le choix de Gabriel paraît, pour l’heure, particulièrement judicieux. La commission fondatrice eut lieu très probablement le 14 février 1930. Nous disposons d’un compte-rendu d’une petite page dactylographiée non datée. La préparation de la réunion de cette commission a donné lieu à de nombreuses conversations et correspondances qui n’ont été, sauf erreur, ni relatées ni conservées. Cette commission est destinée à entériner et à mettre en forme des décisions déjà largement prises. Quand Gabriel reçoit sa convocation, le 8 février, à une commission destinée à examiner comment on pourrait organiser un Institut français à Stamboul, il sait qu’il en sera le directeur.

    11La cheville ouvrière est Jean Marx. Depuis 1926, le diplomate Fernand Pila est le responsable du service des Œuvres françaises à l’étranger. En dehors des contraintes administratives, il laisse à Marx, dans son secteur, une grande autonomie de décision. C’est celui-ci qui a décidé de la composition de la commission : le recteur de l’académie de Paris Sébastien Charléty ; le directeur de l’Enseignement supérieur Cavalier ; quatre membres de l’Institut : René Dussaud (musée du Louvre), Charles Diehl (directeur de l’École de Rome et co-auteur du projet de 1922), Maurice Holleaux, (ancien directeur de l’École d’Athènes) et Jérôme Carcopino (professeur d’histoire de l’antiquité à la Sorbonne) ; viennent ensuite Paul Boyer, professeur de russe, administrateur de l’École des langues orientales (ENLOV) ; Louis Massignon, professeur au Collège de France (histoire arabe) ; et bien sûr Albert Gabriel ; cinq diplomates ferment le ban : Charles de Chambrun, ambassadeur à Ankara, les ministres plénipotentiaires Fernand Pila et René de Saint-Quentin (sous-direction Afrique-Levant), enfin Jean Marx et son collaborateur Maugras. Le recteur de l’université de Strasbourg Christian Pfister et Jean Deny, professeur de turc aux Langues orientales, se sont excusés.

    12Charles de Chambrun, dans un premier temps, fait connaître les motifs qui ont conduit « le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l’Instruction publique et les universités de Paris et de Strasbourg à envisager le nouvel institut ». Gabriel expose ensuite « le plan et l’économie générale de la nouvelle fondation ». On ne peut être plus succinct. Pour l’heure aucun texte détaillé de Gabriel n’a été retrouvé, mais il a exposé son projet à Marx, qui lui écrit en 1928 : « Pour ce qui est de l’Institut, vos idées me paraissent justes et intéressantes et je crois que vous avez pris le procédé le plus prudent et le plus habile pour faire aboutir le projet. » La nouvelle institution sera installée « dans les locaux du drogmanat, grâce à une subvention sur le fonds des jeux […] M. Gabriel en sera le directeur », à côté duquel travailleront « deux membres permanents nommés par le comité de direction ». Il est convenu, en outre, que

    « trois personnalités, choisies de préférence parmi les membres de notre enseignement supérieur, viendront chaque année, au cours de missions temporaires, poursuivre des recherches de science et d’érudition sur des sujets intéressant la Turquie ».

    13Le budget prévu est « d’environ 250 000 francs » (environ 130 000 euros), plus un crédit spécial « réservé à la bibliothèque ». Sur son budget ordinaire sera prélevée une somme permettant au directeur et aux chargés de mission de poursuivre des voyages d’étude et « si possible, dans l’avenir, des fouilles en Turquie ». Les premiers membres de l’institut seront « un jeune savant turcologue, si possible un membre ou ancien membre de l’École d’Athènes ». L’ambassadeur est chargé d’informer le ministère de l’Instruction publique turc et l’université d’Istanbul de la création d’un organisme

    « travaillant en vue de la collaboration scientifique de la France et de la Turquie, et permettant à des savants français de poursuivre des recherches concernant l’histoire et la langue turques, dans le pays même où se sont développées cette histoire et cette langue ».

    14L’ambassadeur ne manquera pas de souligner combien le gouvernement français souhaite « vivement le concours et la sympathie du gouvernement turc ». Les Turcs sont d’accord : le nouvel organisme prendra le nom d’Institut archéologique de Stamboul. Quant à l’autorisation écrite, « elle a été promise plusieurs fois, mais n’a pas encore été reçue22 ».

    15Si Gabriel se met immédiatement au travail, sa nomination officielle n’intervient que le 30 juillet. Marx n’avait pas manqué de souligner les mérites du nouveau directeur23, et terminait en soulignant :

    « Grâce à l’Institut, et sous la direction de M. Gabriel, quelques jeunes savants vont pouvoir se préparer très efficacement à une carrière scientifique d’archéologue et de linguiste. Nos savants, de passage à Stamboul, y trouveront aussi un accueil et des moyens qui faciliteront grandement leur travail24. »

    16L’éloge est sans doute mérité, mais quel temps réel le directeur est-il décidé à consacrer à l’institut ? Gabriel écrit :

    « Je crois qu’il faudra décider de fermer l’Institut en janvier, février et mars. On réalisera une sérieuse économie de charbon, de lumière et d’entretien, qu’on reportera sur les mois de travail actif qui, dans ce pays, sont le printemps et l’automne25. »

    17Où diable Gabriel a-t-il pris qu’on ne travaille pas à Istanbul les trois premiers mois de l’année ? En réalité la question qu’il pose ici par ce biais est celle de la résidence du directeur ; il fait savoir qu’il n’est pas disposé à résider à Istanbul en hiver, où le climat peut être fort mauvais, afin de pouvoir ainsi consacrer plus de temps à ses travaux personnels. Marx ne donnera pas de réponse par écrit. On est là à l’origine d’une désastreuse coutume26.

    Le recrutement des pensionnaires et chargés de mission

    18Deux postes de pensionnaire sont financés, mais aucune réunion n’est prévue pour le recrutement. Pour débuter, il va s’agir d’un bouche à oreille, l’ENLOV étant à l’initiative. Dès le 28 février, Paul Boyer envoie à Marx le nom de quatre anciens élèves de l’ENLOV, candidats possibles comme pensionnaires, avec en premier un certain Jean Chalet, 22 ans, qui a obtenu

    « dans des conditions les plus honorables, le diplôme d’élève-breveté pour la langue grecque moderne, dès la session de 1926, les diplômes d’élève breveté pour l’arabe et le turc (promotion 1927) et pour la langue abyssine (promotion 1928). Heureusement doué pour l’étude des langues, d’une intelligence prompte et d’une énergie hors de pair, Jean Chalet, d’origine modeste, mérite d’être encouragé et soutenu de toute manière. Libéré d’un service militaire passé à la bibliothèque du Palais Azem à Damas, il est dès maintenant disponible27 ».

    19Il est particulièrement choyé par Dussaud et Marx. Les trois autres jeunes proposés, Marcel Grisard, Georges Vajda et J. Porcher, ne manquent pas non plus de mérite mais viennent en deuxième position. Pour ne rien oublier, Boyer ajoute une liste de neuf candidats possibles pour des hôtes missionnaires : Léon Beaulieux, Roger Chambard, Jean Deny, Pierre Fouassier, le capitaine P. Laurent, Vladimir Minorski, A. Poidebard, Herbert W. Duda, Mohamed Tayyip Okiç.

    20Une seule personne est plutôt chagrinée par une éventuelle candidature de Chalet : le directeur de l’institut. Il s’en explique à Marx :

    « Il serait vraiment délicat [tout se sait] que ce jeune homme fît déjà partie du personnel diplomatique ou consulaire de Stamboul. N’oubliez pas que certains cavas sont à la solde de la police turque qui est fort bien renseignée sur toutes ces petites choses et si, en Octobre, il appartenait à l’institut, celui-ci apparaîtrait comme une annexe de l’ambassade, situation propre à réveiller d’anciens démons, du temps où les autorités turques, relayées au passage par Halil Bey28, considéraient le drogmanat comme un nid d’espions29 ! »

    21Devant l’insistance de Marx, Gabriel donne son accord, Chalet devant lui servir de secrétaire à ses moments perdus. Quant au deuxième candidat, finalement un certain Ducourneau, on ne peut s’empêcher de trouver son dossier un peu léger. Si Gabriel n’a pas plus de renseignements qu’il en dit (« professeur à Athènes », mais de quoi, de quel statut ? Et « spécialiste des hittites », mais quels travaux de terrain ?), cela paraît un peu maigre. C’est sans doute, vu l’ambiance du moment, le mot « hittite » qui a convaincu Gabriel, et Marx donne aussi son plein accord. Il nomme Ducourneau à partir du 1er octobre : « Vous recevrez en cette qualité une indemnité annuelle de 30.000 francs, vous aurez droit au logement gratuit, et vous recevrez en plus une indemnité de départ de 3.000 francs30. » Mais son arrivée à Stamboul est naturellement dépendante de la fin des travaux pour rendre l’institut habitable.

    22Finalement Chalet opte pour une carrière consulaire, d’autant qu’il perçoit un salaire annuel de 50 000 F. alors que l’institut ne pourrait lui offrir que 30 000 F. ; Gabriel soulagé, est le premier à le comprendre. Il ne reste donc plus comme pensionnaire que Ducourneau. Non seulement cela n’inquiète pas Gabriel, mais il estime que « pour l’instant, ça suffira31 ». Il est du reste encouragé dans cette voie par Marx lui-même qui a écarté, sans qu’on sache pourquoi, les candidatures « indésirables » qui lui sont parvenues32. Cette attitude malthusienne marque incontestablement le point de départ, chez le directeur, d’une tentation qui s’accentuera avec le temps. Le premier chercheur de passage est Georges Dumézil, qui devra, en juillet, séjourner à l’hôtel, mais auquel Gabriel attribue une subvention de 5 000 F. Le directeur de l’institut « compte sur Jean Deny, et Louis Massignon sera confortablement logé ici en janvier33 ». Quant à la venue prochaine à Istanbul du recteur Charléty, nous y reviendrons bientôt. Reste enfin un recrutement indispensable pour assurer la continuité de l’institut, celui d’une femme sérieuse qui servirait

    « de concierge et d’intendante générale, c’est-à-dire qui aurait la haute main sur le ménage, le linge, etc. J’ai sous la main une dame française (45 ans) très intéressante, veuve d’un employé du Crédit Lyonnais. Je compte la loger et lui donner 50 livres par mois, soit 600 F. non nourrie ».

    23Il s’agit de Mme Marguet qui, avec l’accord de Marx, sera embauchée le 1er juin, en qualité d’intendante de l’institut.

    La transformation du drogmanat en institut de recherche

    24Gabriel ne va pas ménager sa peine. Le labeur est difficile et triple : libérer le drogmanat des « personnages de deuxième zone34 » qui s’y sont installés et pour lesquels Gabriel affiche le plus souverain mépris ; transformer le bâtiment pour le rendre adapté à ses nouvelles fonctions ; meubler le bâtiment. Gabriel a fait lui-même un devis estimatif, approuvé par Marx, de 250 000 F. Gabriel obtient l’autorisation de s’absenter de la faculté des lettres de Strasbourg du 1er avril au 15 juin 1930 et compte se rendre immédiatement à Istanbul. Nous sommes bien renseignés sur les péripéties de l’expulsion des « squatters » du drogmanat, grâce à une lettre « strictement personnelle et confidentielle35 », sans date, du directeur de l’hôpital Pasteur à Marx. Gabriel n’a pas tort de s’inquiéter des résistances inévitables. Les occupants du grand drogmanat ont vivement réagi aux demandes d’évacuation pour le 1er avril. Les principaux résidents sans droit sont : « M. Clouet, consul, drogman de l’ambassade ; les bureaux de l’attaché naval ; une annexe des bureaux de l’attaché commercial ; le matelot secrétaire de l’attaché naval et sa femme ; le quartier maître de la Mouche et sa femme » ; dans le bâtiment de l’ancien tribunal consulaire (dit aussi petit drogmanat), sont logés « deux ménages d’employés de la chancellerie, MM. Auger et Zimmermann ». Les ordres de l’ambassade sont très clairs : « Transférer M. Clouet à l’ancien drogmanat ; demander au consul général d’accueillir les deux ménages de son personnel à l’ancien hôpital Giffard » où se trouvent le logement et les bureaux du consulat général, en haut de Péra (İstiklal caddesi), proche de Taksim. C’est alors que commence un psychodrame où chacun entend résister ou pousser son avantage. Devant cette levée de boucliers, l’ambassadeur pense un moment installer l’institut dans l’ancien hôpital Giffard. Gabriel s’oppose vigoureusement à « une telle folie36 », soutenu par les protestations véhémentes du consul général et du directeur de l’hôpital Pasteur qui désirent s’agrandir à Taksim ! L’ambassadeur abandonne son idée et Gabriel pense avoir resserré ses relations avec lui, en liquidant à l’amiable « cette petite intrigue ridicule37 ».

    25L’institut s’installera donc bien dans l’immeuble du drogmanat, mais, comme les Turcs l’ont indiqué à Chambrun, sans jouir du privilège de l’exterritorialité. Gabriel pense que cette restriction turque n’a vraiment aucune importance en ce qui concerne les missions de l’institut, et le Quai d’Orsay en convient. Toutefois, sur le plan matériel, elle pose, au niveau diplomatique, la question de savoir comment délimiter l’espace de l’institut et la zone couverte par l’exterritorialité. Un échange de correspondance a lieu entre l’ambassadeur et le Quai, et Paris propose de « faire placer une clôture qui isolerait les bâtiments affectés à l’institut du jardin de l’ambassade et leur réserverait une partie du chemin qui donne accès à la porte de la rue de Péra ». Heureusement Chambrun, d’accord avec Gabriel, trouve une solution plus simple : « Ouvrir derrière le drogmanat une porte d’accès sur la rue de Pologne38 », et prolonger « du côté de l’enclos de l’ambassade la balustrade par une grille39 ». Ce qui sera fait. Le bâtiment évacué, reste la question de l’installation de transmission sans fil établie sur la terrasse du 3e étage : elle comprend des appareils récepteurs et leurs accessoires, ainsi qu’une antenne à deux brins, d’une part sur le toit de l’immeuble et d’autre part sur le clocher de la chapelle Saint-Louis-des-Français. Si l’on songe que les opérateurs viennent toutes les nuits récupérer les messages, on comprend que Gabriel ait hâte de voir disparaître ce dispositif. Mais il comprend qu’il faut y aller aussi avec des pincettes, car naturellement cette réception intéresse l’ambassade, mais aussi d’autres destinataires, par exemple les rédacteurs du Stamboul, seul quotidien francophone ayant survécu à la révolution kémaliste et désormais subventionné par le Quai d’Orsay. Marx s’échine de son côté à régler cette question. Une solution sera trouvée au début de novembre.

    26Le devis de l’architecte de l’ambassade donne une bonne idée des travaux à opérer pour faire du drogmanat un accueillant institut. Commencés en mai, les travaux de l’ancien tribunal sont achevés un mois plus tard et ceux de l’institut à la fin de septembre. Ce qui retarde la mise en route de l’institut au 1er octobre comme prévu, c’est le meuble. Gabriel, soucieux de ne pas dépasser ses crédits, se dit sûr de trouver sur place l’essentiel de l’ameublement. Il doit rapidement déchanter après avoir fait les principales salles des ventes d’Istanbul : rien qui convienne, et à des prix fort élevés. Gabriel va donc acheter à Paris environ 70 % de l’ameublement de l’institut. Il est particulièrement branché sur la maison Dennery qui n’est pas vraiment bon marché, mais Gabriel négocie les prix et fait finalement affaire40. Dennery fournit un mobilier dans l’air du temps, façon art déco, assurément solide, et dont certaines pièces, notamment en salle à manger, faisaient encore bonne figure dans l’appartement du directeur en 1994. Mais le transport, par le train, va prendre du temps. Le 8 octobre, Gabriel écrit à son ami Marx :

    « J’habite l’Institut futur, c’est-à-dire que je couche dans un lit de bonne – la bonne est ailleurs – sur un matelas si mince que mes côtes folâtrent avec les ressorts, heureusement sans méchanceté, d’un sommier type anglais41. »

    Vers un démarrage discret de l’institut (novembre 1930)

    27Lorsque Marx a invité le recteur Charléty à Istanbul pour octobre, il pensait à la cérémonie de l’inauguration de l’institut. Ce n’est visiblement pas Gabriel qui l’a souhaité, mais il fera tout pour qu’il soit bien accueilli. Comment faire néanmoins alors que l’institut est vide de meubles et que l’ambassadeur met peu d’empressement à répondre à ce que Gabriel souhaite, le logement de Charléty au Palais de France : une économie qui serait appréciée. D’Istanbul, Chambrun écrit à Marx qu’il estime comme lui qu’il serait « prématuré d’inaugurer dès maintenant l’institut, qui n’a pas encore été reconnu par le gouvernement turc42 ». Charléty, qui ne cache pas son désir de visiter, avec son épouse, une Turquie dont il ignore tout, a mauvaise conscience : « Il faudrait tout de même, écrit-il à Marx, que mon voyage ait un semblant d’utilité43. » Marx, en le rassurant, nous instruit sur le Landerneau stambouliote :

    « Je crois que votre visite aura d’excellents résultats […]. Votre présence montrera aux milieux turcs l’importance que la plus haute personnalité universitaire française […] porte à cette fondation […] Vous aurez l’occasion de rencontrer le recteur d’Istanbul et Charles de Chambrun […] Gabriel, d’après mes instructions vous fera parvenir une somme de 15 000 F. pour votre voyage ; de plus, je crois savoir que l’Institut prendra à sa charge votre séjour en Turquie. »

    28Marx, qui part en vacances, suivra cependant « affectueusement par la pensée » le recteur en Turquie.

    29Ensuite Marx conseille au recteur de ne pas manquer quelques visites et à cette occasion on voit apparaître toute une brochette de Français expatriés à Istanbul. Il pourra voir « à Constantinople, Mouchet, médecin français qui enseigne à la faculté de médecine. Il n’est pas très bien avec Gabriel […] mais il a quelques relations dans les milieux turcs et est bien vu du recteur ». Charléty pourra aussi rencontrer « une équipe honorable et dévouée qui fait consciencieusement son métier à l’université : le biologiste Hovasse, le physicien Gau, le chimiste Valensi, l’historien des religions Georges Dumézil et le professeur de droit public Crozet [recte Crozat] ». Le lycée de Galatasaray mérite une visite, où enseignent « quatre agrégés et une dizaine de professeurs qui sont aussi nos compatriotes ». Marx ne cache pas que pour les congréganistes, la situation est délicate et que le mieux serait de prendre l’avis de l’ambassadeur ; il ne croit pas toutefois « qu’une visite non officielle et sans cérémonie, « au supérieur des Lazaristes44, le vénérable P. Lobry, et à la supérieure des Dames de Sion, la Mère Elvira, ferait mauvais effet45 ».

    30Chambrun ne lèvera pas le petit doigt pour loger à l’ambassade le recteur, qui séjournera à l’hôtel Tokatlian où Gabriel lui a réservé « une belle chambre ». Cette visite n’enchante guère Gabriel, d’autant que l’arrivée du recteur a lieu au moment même où il doit rencontrer le nouveau ministre de l’Instruction publique ; nous n’aurons aucun détail sur les pérégrinations de Charléty. Nous saurons seulement qu’il fut bien accueilli par les universitaires turcs et que, grâce à la valise diplomatique, il aura acheté au moins deux tapis ! Voilà les meubles enfin arrivés et l’emménagement commence le 7 novembre. Ducourneau arrive le 11. « Tranquille et rangé, il me semble animé des meilleures intentions, mais je voudrais lui présenter Halil Bey pour qu’il puisse travailler au musée46. » Dans l’ensemble, Gabriel est plutôt satisfait de la transformation de l’immeuble de l’institut, qui a désormais « un tout autre air ». Débarrassé de la TSF, bien meublé, avec une bibliothèque qui prend forme, l’institut commence sa vie autonome. Reste la lancinante question de la reconnaissance officielle par les Turcs. Gabriel a surtout peur que Chambrun finisse par oublier purement et simplement la question. Ceci ne l’empêche pas, au lendemain de Noël, de fuir Istanbul, ses fâcheux et ses frimas.

    En rodage – 1931

    31Cette année 1931, qui voit la vraie naissance de l’institut, permet aussi de constater quelques dysfonctionnements, voire quelque aventure. La reconnaissance de la Turquie arrive enfin, alors que l’ambassadeur et le directeur sont en France. Court texte tenant facilement sur une page47. Le ministre des Affaires étrangères Tevfik Rüştü Bey dit l’accord du gouvernement turc à trois conditions : comme prévu, les locaux de l’institut ne bénéficieront pas des « privilèges et immunités diplomatiques » ; l’institut ne pourra pas modifier son champ d’activité sans autorisation du gouvernement turc ; il « ne pourra jamais revêtir le caractère d’une université destinée à des cours libres ». Gabriel et les autorités françaises sont satisfaits. Gabriel continue de suivre aveuglément les consignes de Marx. Sur trois points, le directeur se rangera, sans objection, malgré un désaccord sur le fond, à l’avis de Marx. Gabriel voudrait faire connaître l’institut en prononçant une conférence à Paris48 : Marx l’en dissuade, dans l’attente d’un échange de notes avec les autorités turques, qui n’aura jamais lieu. Gabriel voudrait qu’on élargisse le vivier des candidats en allant au-delà des propositions des grands maîtres49, et on le comprend : Marx, au contraire, se déclare contre toute publicité qui n’aboutirait qu’à recevoir des candidatures « d’une série de farceurs ou de gens sans préparation50 ». À cet égard Gabriel s’inquiète à plusieurs reprises de la date du « comité », tandis qu’en définitive Marx, qui oublie les recommandations de la commission, pense qu’il « n’y a pas intérêt à convoquer la réunion du Conseil51 ».

    32Au demeurant Gabriel envisageait de proposer au comité deux candidats sur lesquels Marx avait déjà donné son accord : Stchoukine et Devambez. Ivan Stchoukine le jeune accumule en quelque sorte les atouts : c’est un protégé de Paul Boyer, « ami intime de son père » depuis toujours, et il est parent de cet Ivan Stchoukine qui, écrit Boyer, « a été mon répétiteur pendant dix ans52 ». Ivan Stchoukine l’ancien, juriste, historien, est arrivé en France en 1896. Son neveu, Grégoire Stchoukine, avait fait don, en 1909, à l’ENLOV, de la collection de son oncle, qui comprend 2 500 volumes : il est le père d’Ivan Stchoukine junior. Ce dernier a de plus été chargé par Henri Focillon « d’une série de conférences à la Sorbonne sur la peinture en Perse et en Inde53 ». Il s’agit d’un chercheur confirmé alors il importe peu qu’il ne soit ni turcologue ni archéologue : l’histoire de l’art oriental peut bien, après tout, avoir droit de cité à l’institut. À la condition expresse que le candidat obtienne la nationalité française : ce sera chose faite en avril et il sera nommé en juillet. Quant à Devambez, il fera savoir très vite qu’il désire rester encore une année à l’EFA.

    33En mars, Gabriel est décidé à allouer « une mission temporaire » à Ducourneau. Il commence à avoir des doutes lorsqu’après la venue de Delaporte, hittitologue authentique, Ducourneau refuse catégoriquement de se joindre à la mission organisée en juin en Anatolie, obligé, dit-il, de rentrer en France pour « des affaires de famille ». Mais Gabriel admet encore la possibilité de lui donner une seconde année54. Je ne sais quand le pot-aux-roses fut découvert, mais Gabriel explose lorsque l’ancien pensionnaire réclame qu’on veuille bien lui verser son indemnité de voyage de retour ! Ducourneau devient « un des caractères les plus faux et les plus malveillants » qu’il ait connus55. On comprend le dépit de Gabriel de s’être fait rouler – ainsi du reste que Marx – dans les grandes largeurs, par un étudiant roublard et débrouillard, qui se fait payer, beaucoup mieux qu’une bourse, une bonne petite préparation à l’agrégation de grammaire sur les bords du Bosphore56. On ne saura jamais si l’heureux agrégé a malgré tout acquis quelques notions de hittite57 ! Il ne restera plus, devant un Ducourneau frisant l’arrogance, qu’à le punir en lui supprimant, dans les règles, sa prime de voyage de retour58.

    34Gabriel essaie de faire connaître et d’ouvrir sur l’extérieur l’institut, notamment par l’accueil de missionnaires, soit chargés d’une mission de recherche, soit simplement de passage. Il n’a guère d’atomes crochus avec son collègue d’histoire ancienne de Strasbourg, Eugène Cavaignac, également chargé de cours à l’Institut catholique. Celui-ci a lancé en 1930 sa Revue hittite et asianique, grâce à une subvention de 10 000 F. de l’ambassadeur de Turquie59. Pourtant,

    « bien entendu, les collaborateurs60 de cette revue et Cavaignac lui-même, trouveront toujours auprès de nous le meilleur accueil, mais peut-être conviendrait-il de ne pas se laisser étouffer par les productions de l’Institut catholique61 ».

    35Il reçoit à l’institut aussi, en avril, l’archéologue Antoine Bon, ancien de l’EFA, puis en mai Antoine Meillet62, fondateur avec Diehl et Macler de la Société des études arméniennes, qui publie la Revue des études arméniennes ; en juin, une chambre est réservée pour son homologue de l’EFA, Pierre Roussel, qui vient présider le jury du baccalauréat. Il associe à ses travaux archéologiques Ernest Chaput, son collègue géographe de l’université de Dijon, chargé de cours à l’université d’Istanbul. Il voudrait poursuivre ses recherches en Anatolie avec l’« Athénien » Chapouthier et le « Syrien » Jean Sauvaget.

    36Dans deux domaines, intellectuel et matériel, l’année 1931 est marquée par des changements qui chagrinent le directeur de l’institut. Face au développement, sous l’impulsion de l’intelligentsia kémaliste, des nouvelles « thèses d’histoire » sur l’ancienneté du peuple turc, l’idéalisation des ancêtres hittites, le caractère particulièrement brillant de la civilisation turque qui aurait donné naissance aux plus grandes civilisations de l’antiquité classique63, Gabriel a toujours cultivé, sur ces sujets minés, une prudence de Sioux. Il écrit à son maître René Dussaud :

    « Il est inutile d’exprimer trop nettement que ces théories nébuleuses sur l’origine des Turcs, la correspondance de l’étrusque et du basque, n’ont aucune valeur scientifique. Ça leur fait plaisir et ça les occupe64. »

    37Enfin, la crise mondiale touche désormais la France, et l’heure est aux économies, aux coupes drastiques dans le budget de l’État : c’est désormais la période de vaches maigres et Gabriel est bien obligé de suivre les consignes de Marx. Il semble qu’il trouve dans ces restrictions budgétaires un argument supplémentaire à sa vision plutôt malthusienne du fonctionnement de « cet institut naissant dont l’activité scientifique sera, pour quelques années au moins, très modérée65 ».

    L’institut, port d’attache de chercheurs en Anatolie – 1932

    38En 1932, l’institut commence à être connu et est de plus en plus sollicité. L’accueil de personnalités de passage continue, mais l’institut devient également le pied à terre de spécialistes qui mènent des recherches en Anatolie, parfois sous la direction de Gabriel lui-même. La question du recrutement de pensionnaires continue toutefois de se poser. À cet égard, Marx se décide enfin à réunir le comité de direction de l’institut le 27 janvier 1932. Ce dernier se contente de renouveler, pour 1932-1933, Ivan Stchoukine qui ne cache pas sa satisfaction. Gabriel espère un autre pensionnaire qui puisse l’aider dans ses propres travaux, soit un archéologue, soit un turcologue, « car vraiment Stchoukine et ses miniatures, c’est trop peu66 ». Il y eut d’ailleurs un clash entre les deux hommes67. Stchoukine et Fehmi Edem, co-auteurs du Catalogue raisonné des manuscrits à peinture de la bibliothèque de l’université de Stamboul accompagnent à bord du Patria Albert Gabriel, qui emporte le précieux manuscrit à Paris pour impression. Mais subitement Gabriel leur dit que leurs transcriptions sont « trop scientifiques », et qu’il faut adopter une transcription « courante ». Étonnement de Stchoukine, emballement de Gabriel qui rend le manuscrit. Excuses de Stchoukine « qui tient beaucoup à rester encore un an à Istanbul ». Stchoukine est trop bien protégé pour que l’affaire ait des conséquences fâcheuses pour son séjour à l’institut. Mais les relations entre le pensionnaire et le directeur vont rester froides et purement administratives68.

    39Gabriel ne cache pas ses préférences en ce qui concerne les pensionnaires : comme archéologue l’« Athénien » Pierre Devambez, comme turcologue le « Syrien » Edmond Saussey. N’étant disponibles, ni l’un ni l’autre pour le moment, ils restent en réserve favorable pour 1933-1934. Les personnalités de passage, accueillies et hébergées dans la mesure des possibilités sont plus nombreuses que l’année précédente. Citons J. Lecocq, proviseur du lycée de la Mission laïque à Salonique, Paul Pelliot et son épouse, logés, notons-le, par l’ambassadeur. Pelliot, qui connaît le chinois, le turc et le persan, s’est rendu célèbre pour avoir dirigé, en 1906-1908, une fameuse expédition en Asie centrale, reliant Paris à Pékin le long de la route de la soie par le nord. Georges Marçais, professeur d’archéologie musulmane à la faculté d’Alger, séjourne à l’institut « à son retour d’une tournée de bachots69 ». Gabriel reçoit également l’« Athénien » byzantiniste Paul Lemerle, qui étudie les grandes basiliques paléochrétiennes de Philippes, en Macédoine.

    40En outre, Gabriel héberge et guide, dans la mesure du possible, des collègues chercheurs en Anatolie. Citons Cavaignac et Delaporte, puis le jeune épigraphiste Louis Robert, futur directeur de l’institut. Disposant de fonds américains70, Robert revient plusieurs fois, et Gabriel voudrait bien le diriger vers Xanthos ou Claros, mais les Turcs ne donnent aucune autorisation de fouilles. Cette collaboration durera plusieurs années. Gabriel est également sollicité par un archéologue, l’« Athénien » Alfred Laumonier, qui mène des travaux d’exploration avec Robert en Carie. Surtout, Gabriel peut enfin mener à bien son projet d’exploration en Anatolie orientale avec Jean Sauvaget : ils se complètent bien car Sauvaget est arabisant, architecte, historien de l’art et, plus jeune de 18 ans, d’un caractère visiblement aimable, il s’accommode parfaitement de l’expérience de Gabriel. Ce dernier, bien en cour à Ankara, obtient les autorisations nécessaires. Ils feront deux missions : la première, de trois semaines, en mai 1932, consacrée à Mardin et Diyarbekir ; la seconde en novembre, en Haute-Mésopotamie, accomplie entièrement avec Sauvaget et en partie avec Chaput et İbrahim Hakkı, son collègue géographe de l’université d’Istanbul.

    « Ainsi se trouvent parachevées nos recherches du printemps. Nous les avons étendues jusqu’au lac de Van d’une part, jusqu’à Malatya de l’autre. Pour ma part, j’ai parcouru 2 800 kms en auto et 3 800 kms en chemin de fer71. »

    41À la fin de 1932, Gabriel a donc tout lieu d’être satisfait. Il a reçu Devambez et Saussey venus lui confirmer leur candidature. Une délégation de l’université d’Istanbul vient lui demander d’assurer un cours annuel : cela ennuie beaucoup Gabriel, mais il promet quelques conférences pour décembre. Enfin il a trouvé encore le temps de mettre la dernière main à son tome II des Monuments d’Anatolie. Même l’argent arrive72.

    Annexe

    ANNEXE I. COPIE

    REPUBLIQUE TURQUE

    MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES

    No 3383 – 42

    En réponse à la Note de l’Ambassade de France en date du 25 Mars 1930, sub. No 45, au sujet de la fondation, dans des locaux dépendants de l’Ambassade à Istanbul, d’une institution qui permettrait à des savants français de poursuivre leurs recherches sur l’histoire et la langue turques, le ministère des Affaires étrangères a l’honneur de Lui communiquer que le Gouvernement Turc a accueilli favorablement le projet de la fondation d’un pareil Institut dans des conditions suivantes :

    1. Les locaux dépendant de l’Ambassade de France à Istanbul, destinés à l’Institut archéologique, devront être désignés et signalés au Gouvernement Turc. Ils ne jouiront pas des privilèges et immunités diplomatiques, aussi longtemps qu’ils seront réservés à l’Institut. Ces locaux seront soumis aux lois et règlements du Pays.

    2. L’Institut ne pourra ni être détourné de son affectation ci-dessus indiquée ni étendre son champ d’activité sans avoir obtenu au préalable l’autorisation du gouvernement.

    3. Cet Institut ne pourra jamais revêtir le caractère d’une université destinée aux cours libres.

    ANKARA, le 28 février 1931

    A L’AMBASSADE DE France

    EN VILLE

    ANNEXE II. Les pensionnaires durant la période Gabriel

    Années

    Poste 1

    Poste 2

    Poste éventuel

    1930-1931

    Christian Ducourneau

    1931-1932

    Ivan Stchoukine

    1932-1933

    Ivan Stchoukine

    1933-1934

    Pierre Devambez

    Edmond Saussey

    1934-1935

    Pierre Devambez

    Raymond Jestin

    1935-1936

    Pierre Devambez

    Raymond Jestin

    1936-1937

    Pierre Devambez

    Raymond Jestin

    Émilie Haspels

    1937-1938

    Pierre Prost

    Marcel Colombe

    1938-1939

    1939-1940

    1940-1941

    1941-1942

    1942-1943

    1943-1944

    1944-1945

    1945-1946

    Robert Mantran

    Henri Metzger

    Nikita Elisséeff

    1946-1947

    Robert Mantran

    Henri Metzger

    1947-1948

    Xavier de Planhol

    1948-1949

    Xavier de Planhol

    1949-1950

    Xavier de Planhol

    1950-1951

    1951-1952

    1952-1953

    1953-1954

    1954-1955

    1955-1956

    Notes de bas de page

    1 Chevalier N., La recherche archéologique française au Moyen-Orient 1842-1947, Éditions recherches sur les civilisations, Paris, 2002, p. 74. Cette introduction lui doit beaucoup. Voir aussi Thobie J., « Archéologie et diplomatie françaises au Moyen-Orient des années 1880 au début des années 1930 », Étienne R. (dir.), Les politiques de l’archéologie du milieu du XIXe siècle à l’orée du XXIe, Athènes, École française d’Athènes, Paris, 2000, p. 79-111.

    2 Archives du ministère des Affaires étrangères à Paris (AMAEP) [à La Courneuve depuis 2009], correspondance politique (CP) 510, Paul Cambon à Jules Develle, 1er avril 1893. Ce rapport est transmis au ministre de l’Instruction publique (MIP) le 16 avril (AMAEP, ADP, Turquie 28).

    3 « Je considère la lutte contre l’influence allemande comme le principal objet de ma mission », écrit Paul Cambon. AMAEP, CP Turquie 507, Cambon à Alexandre Ribot, 1er juillet 1892.

    4 Chevalier N., op. cit., p. 79. « Bref, Athènes considère l’Orient comme une poire pour la soif. »

    5 AMAEP, Nouvelle Série (NS), Turquie 392, MIP à MAE, le 11 février 1898.

    6 AMAEP, NS, Turquie 396, le 1er octobre 1912.

    7 Normalien, agrégé d’histoire, ancien de l’EFA et de l’École de Rome, brillant rénovateur des études byzantines en France. Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, il a alors 62 ans.

    8 Voir la contribution de Nicole Chevalier dans ce volume.

    9 « Charles Picard rentre d’un voyage à Constantinople qui lui a permis de voir sur place les problèmes… », Lerou S., « Robert Demangel, conseiller scientifique du Corps d’occupation français à Constantinople et agent de liaison (1922-1924) », Krings V., Tassignon I. (dir.), Archéologie dans l’Empire ottoman autour de 1900 : entre politique, économie et science, Bruxelles-Rome, Institut historique belge de Rome, 2004, p. 275.

    10 Honorable correspondant du service de renseignement français, Charles Picard est bien placé pour connaître la situation.

    11 Archives diplomatiques de Nantes (AMAEN), en-tête de l’EFA, Athènes, le 18 juillet 1922.

    12 L’engagement de l’EFA aux côtés des forces militaires françaises a été une bien fâcheuse erreur. Voir Le Roy C., « L’EFA et l’Asie Mineure », Étienne R. (dir.), op. cit., p. 379.

    13 René Dussaud (1868-1958) est le fils d’un des deux frères Dussaud (Elie ou Joseph ?), associés à la tête d’une importante entreprise de travaux publics de Marseille, qui a mené à bien de gros chantiers portuaires à Cherbourg, Marseille, Alger et Port-Saïd, et décide d’effectuer la modernisation du port de Smyrne avant de le racheter. Poussant dans la tradition professionnelle de la famille, il entre à l’École centrale mais, à sa sortie, il choisit l’étude des langues orientales. Disciple de Clermont-Ganneau, il fait de nombreux voyages d’étude en Syrie et au Mont-Liban. Chargé de cours au Collège de France de 1904 à 1910, il entre alors au musée du Louvre, assurant un cours à l’École du Louvre. En 1923, il est élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres (AIBL), dont il devient président en 1929. Un an plus tôt, il a été nommé conservateur du département des antiquités orientales au musée du Louvre. Quant il part en mission « il contrôle tous les leviers de l’archéologie du Moyen-Orient ». Chevalier N., op. cit., p. 468.

    14 Chevalier N., op. cit., p. 247.

    15 Metzger H., Le Rider G., Bacqué-Grammont J.-L., Contribution française à la recherche archéologique en Turquie. L’Institut français d’études anatoliennes d’Istanbul, Istanbul, IFEA, 1986, p. 1.

    16 Promotion 1908 de l’EFA, René Valois (1882-1962), archéologue, travaillera notamment à Délos. Il est membre de l’AIBL en 1949. Gaston Bachelard (1884-1962) est plus connu. Employé aux PTT, professeur de physique, puis de philosophie des sciences à la faculté de Dijon de 1930 à 1940, ensuite à la Sorbonne. De 1950 à 1955, il donne un cours de philosophie à l’École normale supérieure de Saint-Cloud.

    17 Archives de l’Académie des beaux-arts, Institut de France, La vie prestigieuse d’Albert Gabriel, huit pages dactylographiées, p. 2.

    18 Eugène Gabriel était alors architecte de la ville de Bar-sur-Aube, puis fut nommé architecte des Monuments historiques pour l’arrondissement de Bar-sur-Aube.

    19 Voir Thobie J., « A. Gabriel et l’Institut française d’archéologie de Stamboul », Pinon P. (dir.), Albert Gabriel (1883-1972), architecte, archéologue, artiste, voyageur, Istanbul, Yapı Kredi yay., 2006, p. 211-212.

    20 Sa thèse complémentaire portait sur les fouilles qu’il avait faites en Égypte, à Foustat, en 1919-1920.

    21 Laroche J., « Albert Gabriel, le plus turc des Français », Turcica, 4, 1973, p. 9.

    22 AMAEP Turquie, Chambrun à MAE (Marx), le 24 juillet 1930.

    23 « Au cours de nombreuses missions qu’il a remplies en Turquie, soit comme archéologue, soit comme professeur à l’université de Stamboul, soit enfin comme organisateur de l’Institut, il n’a cessé de rendre de grands services à notre influence ; il a su conquérir dans les milieux intellectuels turcs une position de premier ordre, dont il a fait bénéficier la cause française et la science de notre pays. »

    24 AMAEN, Levant Turquie, Œuvres carton 168 (désormais Œuvres 168), MAE (Marx) à MIP, le 30 juillet 1930. Gabriel remercie en ces termes : « J’apprécie toute l’importance et le prix de cette désignation […] je prendrai toutes dispositions pour occuper mon poste le 1er octobre. » En tant que directeur, Gabriel reçoit un revenu annuel de 94 000 F. (indemnité + frais de représentation). Ceci correspond au salaire de base, pour un célibataire, des plus hauts traitements de la fonction publique à Paris. Sauvy A., Histoire économique de la France entre les deux guerres 1931-1939, Paris, Fayard 1967, t. 2, p. 523. Sans parler d’un change très favorable.

    25 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 30 avril 1930.

    26 Je n’ai retrouvé aucun document notant que le directeur est dispensé de résider, mais il y a eu certainement un accord oral avec Marx. Des dérives en seront la conséquence. Rappelons la phrase assassine de l’ambassadeur Massigli en 1939 : « Il faudrait d’abord que l’Institut français existât. C’est-à-dire que son directeur daignât y paraître » (AMAEP, Turquie 387, Massigli à MAE, le 5 mai 1939).

    27 Œuvres 168, Boyer à Marx, le 28 février 1930.

    28 Directeur du musée archéologique d’Istanbul.

    29 Œuvres 168, Gabriel (de Strasbourg) à Marx, le 7 juin 1930.

    30 Œuvres 168, Marx à Ducourneau, le 2 septembre 1930. Le 19, l’erreur est corrigée car l’indemnité annuelle est de 36 000 F.

    31 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 6 novembre 1930.

    32 Œuvres 168, Marx à Gabriel, le 16 octobre 1930.

    33 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 22 novembre 1930. Massignon passera à l’institut en février 1932, mais ne rencontrera pas Gabriel qui séjourne alors en France.

    34 Œuvres 168, Gabriel (de Strasbourg) à Marx, le 20 mars 1930. Il s’agit, entre autres, de l’attaché naval et de l’attaché commercial.

    35 Œuvres 168, le directeur de l’hôpital Pasteur à Marx, s. d. (probablement mi-mars) à Marx. Les trois citations qui suivent sont tirées de cette lettre.

    36 Qui entraînerait des dépenses insupportables.

    37 Œuvres 168, Gabriel (d’Istanbul) à Marx, le 8 avril 1930.

    38 Aujourd’hui Nuru Ziya sokak.

    39 AMAEP, Turquie, télégramme de MAE à Chambrun, le 26 avril 1930 et de Chambrun à MAE, le 30 avril 1930.

    40 « M. Dennery m’a dit qu’il était décidé à faire quelque chose de bien à des conditions avantageuses. Je vais lui envoyer les plans des salles à meubler. Il faudrait que le vestibule, le salon et la salle à manger du directeur ait bonne mine. » Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 27 juillet 1930.

    41 Œuvres 168, Gabriel (de Péra) à Marx, le 8 octobre 1930. Noter la touche d’humour qui se fait plutôt rare.

    42 AMAEP, Turquie, Chambrun à MAE (Marx), le 26 septembre 1930.

    43 Œuvres 168, Charléty à Marx, le 16 septembre 1930.

    44 Il s’agit du supérieur du collège Saint-Benoît de Galata.

    45 Œuvres 168, Marx à Charléty, le 20 septembre 1930.

    46 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 22 novembre 1930.

    47 Voir annexe I. Ce texte est conservé dans les archives de l’IFEA.

    48 Comme c’est la coutume à l’École française d’Athènes.

    49 Gabriel écrit : « Les candidats sont canalisés par le Louvre ou d’autres institutions et pistonnés par les grands maîtres, ce qui n’est pas toujours une garantie suffisante ; en tout cas, il y aurait peut-être intérêt à pouvoir choisir dans un lot un peu plus varié. Bien entendu, je me range d’avance à votre avis qui sera, comme toujours, sagace et judicieux. » Œuvres 168, Gabriel (de Bar-sur-Aube) à Marx, le 5 mars 1931.

    50 Œuvres 168, Marx à Gabriel, le 10 mars 1931.

    51 Œuvres 168, Marx à Gabriel, le 6 mars 1931. La dénomination exacte est « comité ».

    52 Œuvres 388, Paul Boyer à Marx, août 1931.

    53 Œuvres 388, Gaston Migeon à Marx, le 10 juillet 1930.

    54 On est étonné du peu de curiosité du directeur pour les travaux de son unique pensionnaire.

    55 Œuvres 168, Gabriel (d’Istanbul) à Marx, le 26 octobre 1931.

    56 Une réunion du comité de direction aurait sans doute évité une pareille bévue.

    57 Il eut pour la rentrée un poste de professeur de français au Lycée français du Caire.

    58 Son contrat prévoyait son retour en France au mois de septembre.

    59 Domiciliée, comme la Société des études hittites et asianiques, à l’Institut catholique, 26 rue Saint-Guillaume.

    60 Tels que Louis Delaporte, par exemple.

    61 La meilleure riposte sera la publication des travaux anatoliens sous la houlette de l’institut. Albert Gabriel ouvrira, en 1933, la collection Mémoires de l’Institut archéologique de Stamboul (sept titres de 1933 à 1945, publiés chez de Boccard), et en 1935, la collection Études orientales (14 titres de 1935 à 1957, également chez de Boccard). Œuvres 168, Gabriel (de Bar) à Marx, le 5 mars 1931.

    62 Labrousse P. (dir.), Langues’O, 1795-1995 : deux siècles d’histoire de l’École des langues orientales, Paris, Hervas, 1995, p. 124-125.

    63 Copeaux É., Espaces et temps de la nation turque. Analyse d’une historiographie nationaliste 1931-1993, Paris, CNRS Éditions, 1997, p. 56.

    64 AIBL, Gabriel (de Strasbourg) à Dussaud, le 1er février 1931.

    65 Œuvres 168, Gabriel (d’Istanbul) à Marx, le 12 juin 1931.

    66 Œuvres 388, Gabriel (d’Istanbul) à Marx, le 2 avril 1932.

    67 Nous connaissons l’affaire grâce à une longue lettre de Stchoukine à son maître Paul Boyer. Le pensionnaire donne une appréciation mitigé sur son directeur : « Gabriel est réputé pour son mauvais caractère et son manque d’éducation. C’est un homme grossier et je ne suis que la victime de ses caprices. Qu’il me laisse travailler en paix et je saurai publier mes livres tout seul, en dehors de son éditeur. » AMAEN, Œuvres 387, Ivan Stchoukine à Paul Boyer, le 22 juillet 1932.

    68 Faussement étonné, Gabriel écrit : « Quant à Stchoukine, il m’annonce réception de ses mensualités, mais il semble bien que je suis pour lui un simple caissier et il ne daigne pas me parler de ses travaux. » Œuvres 388, Gabriel (de Bar) à Marx, le 8 septembre 1932.

    69 AIBL, Gabriel (de Bar) à Dussaud Paris, le 8 septembre 1932.

    70 Œuvres 388, Gabriel à Marx, le 13 novembre 1932.

    71 Œuvres 388, ibid.

    72 Les difficultés financières sont pour un moment résolues grâce à l’attribution à l’institut, par la commission des jeux, de 95 000 F. Œuvres 388, Marx à Gabriel, le 29 novembre 1932.

    Auteur

    • Jacques Thobie
      Professeur émérite à l’université Paris 8 Vincennes-Saint Denis
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    1 Chevalier N., La recherche archéologique française au Moyen-Orient 1842-1947, Éditions recherches sur les civilisations, Paris, 2002, p. 74. Cette introduction lui doit beaucoup. Voir aussi Thobie J., « Archéologie et diplomatie françaises au Moyen-Orient des années 1880 au début des années 1930 », Étienne R. (dir.), Les politiques de l’archéologie du milieu du XIXe siècle à l’orée du XXIe, Athènes, École française d’Athènes, Paris, 2000, p. 79-111.

    2 Archives du ministère des Affaires étrangères à Paris (AMAEP) [à La Courneuve depuis 2009], correspondance politique (CP) 510, Paul Cambon à Jules Develle, 1er avril 1893. Ce rapport est transmis au ministre de l’Instruction publique (MIP) le 16 avril (AMAEP, ADP, Turquie 28).

    3 « Je considère la lutte contre l’influence allemande comme le principal objet de ma mission », écrit Paul Cambon. AMAEP, CP Turquie 507, Cambon à Alexandre Ribot, 1er juillet 1892.

    4 Chevalier N., op. cit., p. 79. « Bref, Athènes considère l’Orient comme une poire pour la soif. »

    5 AMAEP, Nouvelle Série (NS), Turquie 392, MIP à MAE, le 11 février 1898.

    6 AMAEP, NS, Turquie 396, le 1er octobre 1912.

    7 Normalien, agrégé d’histoire, ancien de l’EFA et de l’École de Rome, brillant rénovateur des études byzantines en France. Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, il a alors 62 ans.

    8 Voir la contribution de Nicole Chevalier dans ce volume.

    9 « Charles Picard rentre d’un voyage à Constantinople qui lui a permis de voir sur place les problèmes… », Lerou S., « Robert Demangel, conseiller scientifique du Corps d’occupation français à Constantinople et agent de liaison (1922-1924) », Krings V., Tassignon I. (dir.), Archéologie dans l’Empire ottoman autour de 1900 : entre politique, économie et science, Bruxelles-Rome, Institut historique belge de Rome, 2004, p. 275.

    10 Honorable correspondant du service de renseignement français, Charles Picard est bien placé pour connaître la situation.

    11 Archives diplomatiques de Nantes (AMAEN), en-tête de l’EFA, Athènes, le 18 juillet 1922.

    12 L’engagement de l’EFA aux côtés des forces militaires françaises a été une bien fâcheuse erreur. Voir Le Roy C., « L’EFA et l’Asie Mineure », Étienne R. (dir.), op. cit., p. 379.

    13 René Dussaud (1868-1958) est le fils d’un des deux frères Dussaud (Elie ou Joseph ?), associés à la tête d’une importante entreprise de travaux publics de Marseille, qui a mené à bien de gros chantiers portuaires à Cherbourg, Marseille, Alger et Port-Saïd, et décide d’effectuer la modernisation du port de Smyrne avant de le racheter. Poussant dans la tradition professionnelle de la famille, il entre à l’École centrale mais, à sa sortie, il choisit l’étude des langues orientales. Disciple de Clermont-Ganneau, il fait de nombreux voyages d’étude en Syrie et au Mont-Liban. Chargé de cours au Collège de France de 1904 à 1910, il entre alors au musée du Louvre, assurant un cours à l’École du Louvre. En 1923, il est élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres (AIBL), dont il devient président en 1929. Un an plus tôt, il a été nommé conservateur du département des antiquités orientales au musée du Louvre. Quant il part en mission « il contrôle tous les leviers de l’archéologie du Moyen-Orient ». Chevalier N., op. cit., p. 468.

    14 Chevalier N., op. cit., p. 247.

    15 Metzger H., Le Rider G., Bacqué-Grammont J.-L., Contribution française à la recherche archéologique en Turquie. L’Institut français d’études anatoliennes d’Istanbul, Istanbul, IFEA, 1986, p. 1.

    16 Promotion 1908 de l’EFA, René Valois (1882-1962), archéologue, travaillera notamment à Délos. Il est membre de l’AIBL en 1949. Gaston Bachelard (1884-1962) est plus connu. Employé aux PTT, professeur de physique, puis de philosophie des sciences à la faculté de Dijon de 1930 à 1940, ensuite à la Sorbonne. De 1950 à 1955, il donne un cours de philosophie à l’École normale supérieure de Saint-Cloud.

    17 Archives de l’Académie des beaux-arts, Institut de France, La vie prestigieuse d’Albert Gabriel, huit pages dactylographiées, p. 2.

    18 Eugène Gabriel était alors architecte de la ville de Bar-sur-Aube, puis fut nommé architecte des Monuments historiques pour l’arrondissement de Bar-sur-Aube.

    19 Voir Thobie J., « A. Gabriel et l’Institut française d’archéologie de Stamboul », Pinon P. (dir.), Albert Gabriel (1883-1972), architecte, archéologue, artiste, voyageur, Istanbul, Yapı Kredi yay., 2006, p. 211-212.

    20 Sa thèse complémentaire portait sur les fouilles qu’il avait faites en Égypte, à Foustat, en 1919-1920.

    21 Laroche J., « Albert Gabriel, le plus turc des Français », Turcica, 4, 1973, p. 9.

    22 AMAEP Turquie, Chambrun à MAE (Marx), le 24 juillet 1930.

    23 « Au cours de nombreuses missions qu’il a remplies en Turquie, soit comme archéologue, soit comme professeur à l’université de Stamboul, soit enfin comme organisateur de l’Institut, il n’a cessé de rendre de grands services à notre influence ; il a su conquérir dans les milieux intellectuels turcs une position de premier ordre, dont il a fait bénéficier la cause française et la science de notre pays. »

    24 AMAEN, Levant Turquie, Œuvres carton 168 (désormais Œuvres 168), MAE (Marx) à MIP, le 30 juillet 1930. Gabriel remercie en ces termes : « J’apprécie toute l’importance et le prix de cette désignation […] je prendrai toutes dispositions pour occuper mon poste le 1er octobre. » En tant que directeur, Gabriel reçoit un revenu annuel de 94 000 F. (indemnité + frais de représentation). Ceci correspond au salaire de base, pour un célibataire, des plus hauts traitements de la fonction publique à Paris. Sauvy A., Histoire économique de la France entre les deux guerres 1931-1939, Paris, Fayard 1967, t. 2, p. 523. Sans parler d’un change très favorable.

    25 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 30 avril 1930.

    26 Je n’ai retrouvé aucun document notant que le directeur est dispensé de résider, mais il y a eu certainement un accord oral avec Marx. Des dérives en seront la conséquence. Rappelons la phrase assassine de l’ambassadeur Massigli en 1939 : « Il faudrait d’abord que l’Institut français existât. C’est-à-dire que son directeur daignât y paraître » (AMAEP, Turquie 387, Massigli à MAE, le 5 mai 1939).

    27 Œuvres 168, Boyer à Marx, le 28 février 1930.

    28 Directeur du musée archéologique d’Istanbul.

    29 Œuvres 168, Gabriel (de Strasbourg) à Marx, le 7 juin 1930.

    30 Œuvres 168, Marx à Ducourneau, le 2 septembre 1930. Le 19, l’erreur est corrigée car l’indemnité annuelle est de 36 000 F.

    31 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 6 novembre 1930.

    32 Œuvres 168, Marx à Gabriel, le 16 octobre 1930.

    33 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 22 novembre 1930. Massignon passera à l’institut en février 1932, mais ne rencontrera pas Gabriel qui séjourne alors en France.

    34 Œuvres 168, Gabriel (de Strasbourg) à Marx, le 20 mars 1930. Il s’agit, entre autres, de l’attaché naval et de l’attaché commercial.

    35 Œuvres 168, le directeur de l’hôpital Pasteur à Marx, s. d. (probablement mi-mars) à Marx. Les trois citations qui suivent sont tirées de cette lettre.

    36 Qui entraînerait des dépenses insupportables.

    37 Œuvres 168, Gabriel (d’Istanbul) à Marx, le 8 avril 1930.

    38 Aujourd’hui Nuru Ziya sokak.

    39 AMAEP, Turquie, télégramme de MAE à Chambrun, le 26 avril 1930 et de Chambrun à MAE, le 30 avril 1930.

    40 « M. Dennery m’a dit qu’il était décidé à faire quelque chose de bien à des conditions avantageuses. Je vais lui envoyer les plans des salles à meubler. Il faudrait que le vestibule, le salon et la salle à manger du directeur ait bonne mine. » Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 27 juillet 1930.

    41 Œuvres 168, Gabriel (de Péra) à Marx, le 8 octobre 1930. Noter la touche d’humour qui se fait plutôt rare.

    42 AMAEP, Turquie, Chambrun à MAE (Marx), le 26 septembre 1930.

    43 Œuvres 168, Charléty à Marx, le 16 septembre 1930.

    44 Il s’agit du supérieur du collège Saint-Benoît de Galata.

    45 Œuvres 168, Marx à Charléty, le 20 septembre 1930.

    46 Œuvres 168, Gabriel à Marx, le 22 novembre 1930.

    47 Voir annexe I. Ce texte est conservé dans les archives de l’IFEA.

    48 Comme c’est la coutume à l’École française d’Athènes.

    49 Gabriel écrit : « Les candidats sont canalisés par le Louvre ou d’autres institutions et pistonnés par les grands maîtres, ce qui n’est pas toujours une garantie suffisante ; en tout cas, il y aurait peut-être intérêt à pouvoir choisir dans un lot un peu plus varié. Bien entendu, je me range d’avance à votre avis qui sera, comme toujours, sagace et judicieux. » Œuvres 168, Gabriel (de Bar-sur-Aube) à Marx, le 5 mars 1931.

    50 Œuvres 168, Marx à Gabriel, le 10 mars 1931.

    51 Œuvres 168, Marx à Gabriel, le 6 mars 1931. La dénomination exacte est « comité ».

    52 Œuvres 388, Paul Boyer à Marx, août 1931.

    53 Œuvres 388, Gaston Migeon à Marx, le 10 juillet 1930.

    54 On est étonné du peu de curiosité du directeur pour les travaux de son unique pensionnaire.

    55 Œuvres 168, Gabriel (d’Istanbul) à Marx, le 26 octobre 1931.

    56 Une réunion du comité de direction aurait sans doute évité une pareille bévue.

    57 Il eut pour la rentrée un poste de professeur de français au Lycée français du Caire.

    58 Son contrat prévoyait son retour en France au mois de septembre.

    59 Domiciliée, comme la Société des études hittites et asianiques, à l’Institut catholique, 26 rue Saint-Guillaume.

    60 Tels que Louis Delaporte, par exemple.

    61 La meilleure riposte sera la publication des travaux anatoliens sous la houlette de l’institut. Albert Gabriel ouvrira, en 1933, la collection Mémoires de l’Institut archéologique de Stamboul (sept titres de 1933 à 1945, publiés chez de Boccard), et en 1935, la collection Études orientales (14 titres de 1935 à 1957, également chez de Boccard). Œuvres 168, Gabriel (de Bar) à Marx, le 5 mars 1931.

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    66 Œuvres 388, Gabriel (d’Istanbul) à Marx, le 2 avril 1932.

    67 Nous connaissons l’affaire grâce à une longue lettre de Stchoukine à son maître Paul Boyer. Le pensionnaire donne une appréciation mitigé sur son directeur : « Gabriel est réputé pour son mauvais caractère et son manque d’éducation. C’est un homme grossier et je ne suis que la victime de ses caprices. Qu’il me laisse travailler en paix et je saurai publier mes livres tout seul, en dehors de son éditeur. » AMAEN, Œuvres 387, Ivan Stchoukine à Paul Boyer, le 22 juillet 1932.

    68 Faussement étonné, Gabriel écrit : « Quant à Stchoukine, il m’annonce réception de ses mensualités, mais il semble bien que je suis pour lui un simple caissier et il ne daigne pas me parler de ses travaux. » Œuvres 388, Gabriel (de Bar) à Marx, le 8 septembre 1932.

    69 AIBL, Gabriel (de Bar) à Dussaud Paris, le 8 septembre 1932.

    70 Œuvres 388, Gabriel à Marx, le 13 novembre 1932.

    71 Œuvres 388, ibid.

    72 Les difficultés financières sont pour un moment résolues grâce à l’attribution à l’institut, par la commission des jeux, de 95 000 F. Œuvres 388, Marx à Gabriel, le 29 novembre 1932.

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    Thobie, Jacques. « La fondation de l’Institut français d’archéologie de Stamboul (1930-1932) ». In Turcs et Français, édité par Güneş Işıksel et Emmanuel Szurek. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2014. doi:10.4000/books.pur.51599.
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    Işıksel, Güneş, et Emmanuel Szurek, éditeurs. Turcs et Français. Presses universitaires de Rennes, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pur.51572.
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