Extraversion et dépendances. Les termes de l’échange culturel franco-turc de la guerre de Crimée à la guerre froide
p. 27-69
Texte intégral
« J’ai beaucoup demandé ce que c’était que le Turc1. »
1L’histoire de l’échange culturel franco-turc n’a pas été écrite. Voilà un constat sans nuance qui appelle quelques observations liminaires. Premièrement, turc ne signifie ni oriental, ni musulman, ni même ottoman. De la guerre de Crimée à la guerre froide, le « siècle franco-turc » dont cet ouvrage tire sa substantifique moelle correspond à la phase historique de construction et de stabilisation du nom national turc tel que nous le connaissons aujourd’hui. Cette séquence chronologique se distingue dans le cours immémorial des circulations franco-levantines, franco-orientales, franco-musulmanes, franco-maghrébines ou encore franco-ottomanes : autant de dénominations labiles et fragmentaires embrassées par cette histoire culturelle de la Méditerranée qui est en pleine agitation depuis quelques années2. Deuxièmement, la période considérée est loin d’être un désert historiographique. Elle est saturée, au contraire, par toute une imagerie, plus diplomatique que scientifique, en grande partie dévolue à l’exaltation de l’immortelle « amitié franco-turque » depuis François Ier et Soliman le Magnifique. C’est un peu du donnant-donnant. L’éloge par les Français de la « Turquie nouvelle » côtoie les compliments des Turcs sur « l’influence » et le « rayonnement culturel » de la France en Turquie.
2De là une série de vignettes familières et cocardières, de topoï inlassablement revisités qui fleurent bon l’école de la Troisième République et flattent la mission civilisatrice des deux nations : le publiciste İbrahim Şinasi ami des orientalistes Silvestre de Sacy et Pavet de Courteille ; Auguste Comte instituteur de la Jeune Turquie ; Victor Duruy inspirateur du lycée de Galatasaray ; l’homme d’État et de lettres Ahmet Vefik Pacha importateur de Molière dans la langue de Nasreddin Hodja ; Namık Kemal contradicteur d’Ernest Renan ; Pierre Loti parangon solitaire de vertu turcophile ; 1789 mère de 1908 ; les lettres galantes en pleine Première Guerre mondiale du colonel Mustafa Kemal à l’improbable « Madame Corinne » ; le même, devenu général et chef d’État citant Rousseau au parlement d’Ankara ; Édouard Herriot propagandiste rad-soc de la révolution kémaliste ; les mérites comparés des laïcités alla turca et alla franca. Dans cette littérature patriotique, une place à part, souvent, est réservée à la « vocation » de la France à protéger les chrétientés d’Orient ; aux écoles missionnaires subventionnées par le Quai d’Orsay ; à l’Alliance israélite universelle, bras armé de la francophonie dans toute la Méditerranée. Tel est le petit théâtre tutélaire et avunculaire dont le culte historiographique est entretenu par la communauté des turcologues français et des francologues turcs3. À ce petit panthéon, le présent volume versera d’ailleurs son écot : personnages injustement oubliés, trajectoires méconnues, grands hommes redécouverts.
3Mais notre ambition est autre. Face au vertige historiographique que procure la lecture d’une masse considérable de travaux, tous parfaitement éligibles au vaste questionnaire de l’histoire dite culturelle4, notre propos est de poser les jalons d’une histoire-problème. Péché mignon de l’orientalisme, la démarche compilatoire, le culte de l’érudition, le récit des riches heures diplomatiques et littéraires ne permettent pas de construire l’échange culturel franco-turc comme un objet d’étude cohérent. Cette contribution se propose donc d’instruire un nouveau dossier : de retirer certaines pièces et d’en ajouter d’autres ; d’identifier certaines ornières historiographiques ; d’établir, enfin, un programme de recherche : une histoire à la fois sociale et transnationale de l’interaction culturelle franco-turque5. Pour ce faire, il faut définir, d’une part, périodiser, de l’autre, les termes de l’échange culturel franco-turc : telles sont les deux opérations qui scanderont la présente réflexion6.
Définir les termes de l’échange culturel franco-turc
4Que veut dire échange culturel franco-turc ? S’agit-il d’interférences entre deux cultures, turque d’un côté, française de l’autre ? S’agit-il des contacts culturels entre deux groupes, Turcs d’un côté, Français de l’autre ? La question n’est pas de pure rhétorique. Dans le premier cas, c’est la marchandise échangée – les artéfacts culturels – que l’on étiquette turque ou française, ou encore franco-turque, et qui mobilise toute l’attention de l’observateur, tandis que la qualité des traitants est reléguée à l’arrière-plan. Dans le second cas, ce sont les entrepreneurs de l’échange – les acteurs – que l’historien piste à la trace et affuble de la qualité qui de Turcs qui de Français (qui de Franco-Turcs), tandis que le contenu même de la cargaison semble secondaire. Examinons ce que cette casuistique un brin scholastique implique quant à la définition des termes du problème qui nous occupe7.
« Culture turque » et « culture française » : l’approche par les artéfacts
5Sous le nom de culture, les humanités désignent un répertoire généralement assez souple de formes matérielles et symboliques sui generis : langues, littératures, savoirs, savoir-faire, représentations, styles de vie, pratiques, coutumes, objets, valeurs, etc. – disons des artéfacts propres à tel groupe ou à telle « société8 ». La tâche de l’historien de l’interculturel consiste alors à objectiver les dynamiques circulatoires entre ces cultures saisies comme des entités cohésives. Le profit historiographique à tirer d’une telle conception, que l’on pourrait appeler humaniste, est évident. Approchées par leurs artéfacts, les cultures n’appartiennent plus à personne : elles sont le legs cosmopolite d’un passé, qui, pour être socialement et historiquement situé, n’en est pas moins fondamentalement universel ; les hommes ne sont que les accessoires des cultures échangées, et non l’inverse. Point besoin de se référer, autrement dit, à la qualité supposée des acteurs, d’emboîter le pas du militant nationaliste ou de l’officier de police (« Vos papiers ! ») pour traiter le problème de la rencontre culturelle.
6Quoi de plus francoturc, par exemple, qu’un dictionnaire bilingue turc-français ? Et qu’importe que l’ouvrage fût publié à Vienne par Artin Hindoglu, interprète arménien au service des Habsbourg9. Ici s’affirme l’autonomie du culturel en tant qu’il échappe à tout tribalisme confessionnel ou national : il n’y a plus ni Juifs ni Grecs, ni Kurdes ni Arméniens, ni Turcs ni Français ; mais il est des langues, des poèmes, des mythes qui peuvent être dits turcs et pourquoi pas français. Et pour cause : dans un long XIXe siècle qui s’étire jusqu’en 1914, malgré le morcellement des provinces ottomanes en États indépendants dans les Balkans, et bien avant le découpage du Proche-Orient en mandats de la SDN, les contacts culturels continuent de se nouer dans un espace poreux. L’emboîtement du local, du national et du régional appelle ainsi une réflexion sur la géographie anamorphique, la cartographie souple de circuits qui prolongent (au moins) encore pour quelques décennies, le « brassage séculaire des hommes, des pratiques, des idées » à l’échelle méditerranéenne10.
7On verra que, pour être à nuancer, le départage qui déjà se dessine autour de la Première Guerre mondiale est loin d’être arbitraire, a fortiori en ce qui concerne l’échange culturel franco-turc : en amont, la rémanence d’une certaine fluidité prénationale ; en aval, le grand renfermement national. Avant les années 1920, en effet, les connexions « franco-turques » ne s’articulent guère à des territoires compacts et bornés par l’imaginaire de la forme nationale. Elles activent un chapelet de cités portuaires dévolues au statut de synapses culturelles que la navigation à vapeur, le développement du commerce lié à la révolution industrielle et l’essor du tourisme ont rendu plus dynamiques que jamais. De Smyrne à Alexandrie en passant par Salonique et la Cilicie, on observe ici les derniers feux – mais c’est le bouquet final – du cosmopolitisme périméditerranéen11.
8La figure archétypale de cet ancien régime culturel, ce pourrait être les « Levantins », un désignateur dont l’imprécision même et la connotation péjorée révèlent l’inadéquation de nos outils de pensée, dès lors qu’il s’agit de nommer ceux qui, dans les grandes cités maritimes ottomanes, n’entrent pas dans les cases de nos entendements contemporains, normalisés et nationalisés. Une forte plasticité caractérise ce groupe qui peut être défini, en première approche, comme un agrégat de non-musulmans issus de trois groupes distincts : les quelques familles descendant de l’ancienne colonie génoise de Galata ; les Européens installés en Méditerranée orientale depuis plusieurs générations ; enfin un petit nombre de chrétiens et de juifs autochtones qui tendent à se détacher de leur millet d’origine pour s’assimiler aux précédents12. Mais plutôt que dans les termes figés de l’« identité » ethno-confessionnelle ou du statut juridique (les non-musulmans « protégés » des ambassades européennes), c’est dans une perspective relationniste et processuelle qu’il faut saisir le groupe levantin13, entendu comme un agrégat flexible et dynamique de réseaux transimpériaux, qui assument bien souvent des fonctions d’intermédiation financière et diplomatique entre les mondes ottomans et européens14. Autrement dit, au second XIXe siècle, la rencontre « franco-turque » est une affaire qui brasse large ; à l’historien elle impose quelque circonspection lorsque, dans les sources, surgissent les mots « français » et « turc » ; mais elle exige aussi de lui de l’imagination lorsqu’ils n’y apparaissent pas.
9De là ne sombrons pas dans le fétichisme de l’hybridité. Premièrement, parce que pour être anténational, l’ancien régime artificiellement unifié ici ne correspond en aucun cas à une réalité historique homogène. La Méditerranée n’a jamais été une bergerie d’Arcadie, encore moins une mer d’huile dont les riverains se seraient équitablement réparti le produit15. Deuxièmement, parce que la constellation des grandes villes ottomanes offre le modèle d’un « cosmopolitisme inachevé16 ». En dehors de quelques arènes fonctionnelles bien identifiées (notabiliaires, commerciales, municipales, scolaires, associatives, maçonniques) qui laissent à quelques bourgeoisies (pas toutes17) le loisir de se fréquenter avec quelque assiduité, force est de constater la montée en puissance des cloisonnements confessionnels chrétiens, juifs, musulmans18. Troisièmement, parce que la réelle densification des relations trans-méditerranéennes, loin de le contredire, encourage le figement national, selon une dynamique homologue à celle que l’on a pu observer au cœur de l’Europe continentale : au second XIXe siècle, en Orient comme ailleurs, le cosmopolitisme fait le lit du localisme et fossilise le répertoire national19 – ce processus nourrissant en retour l’homogénéisation culturelle de diverses communautés dispersées autour du bassin méditerranéen20. C’est même dans le cadre de cet archipel culturel que Le Caire, Salonique, Lausanne et Paris deviennent les laboratoires spirituels du programme turquiste qu’à l’orée du XXe siècle le vent ramène vers Istanbul21.
10Récapitulons. Il est loisible de suivre la piste « artéfactualiste » qui consiste à appréhender les cultures par leur contenu supposé plutôt qu’en référence à leurs usages et surtout à leurs usagers, en permanente recomposition. À suivre cette piste trop longtemps cependant, ou trop exclusivement, on finirait par cautionner une vision statique et anhistorique – en un mot culturaliste – d’abstractions historiographiques saisies en dehors de leurs contextes sociaux de formation et de transformation22 : « Le contact, écrivait déjà Georges Balandier, se fait par le moyen de groupements sociaux – et non entre cultures existant sous la forme de réalités indépendantes23. »
11Enfin il n’est pas certain, que l’imaginaire historiographique de l’hybridation et du métissage – autant de métaphores naturalistes exportées du répertoire de la reproduction des espèces – nous préserve totalement du péril culturaliste. Nolens volens ces notions véhiculent le postulat organiciste sinon d’une pureté du moins d’une intégrité première24.
« Turcs » et « Français » : l’approche par les acteurs
12Revenons à la figure du lexicographe français-turc : après Artin Hindoglou, voici Diran Kélékian. Né à Kayseri, en Cappadoce, en 1862, Kélékian a fait des études de commerce à Marseille dans les années 1880. Publiciste polygraphe, traducteur du français et de l’arménien vers le turc, puis professeur à la prestigieuse Mülkiye (l’école d’administration civile) et membre de la Société d’histoire ottomane créée après la révolution jeune-turque, Kélékian est célèbre pour son Dictionnaire turc-français qu’il publie à Istanbul en 1911. Kélékian est assassiné en 1915, près de la ville de Sivas, en même temps que plusieurs centaines de milliers d’Arméniens25. Comment dès lors ne pas prendre au sérieux le grand départage qui signe ce « mouvement de clôture culturelle des XIXe et XXe siècles26 », si abruptement accompli dans l’Asie Mineure de la Première Guerre mondiale ?
13Une seconde manière d’approcher la substance franco-turque consiste donc à laisser les acteurs de l’échange culturel définir eux-mêmes l’épaisseur sociohistorique du phénomène que l’on prétend étudier. On conjecture alors l’effectivité de collectivités qui offrent la commodité d’une dramaturgie bien campée : Turcs d’un côté, Français de l’autre. Nullement homologues l’un à l’autre, ces deux groupes sociaux sont cependant des groupes nationaux en formation et il faut les historiciser27. Si la catégorie de Français, tant sur le plan juridique que sur le plan discursif, peut être considérée comme (relativement) stabilisée à la fin du XIXe siècle28, celle de Turcs l’est infiniment moins29. De fait, le cadre chronologique retenu dans ce livre épouse la longue durée de la subjectivation nationalitaire turque et, par conséquent, de la construction du groupe des Turcs. « Turc », en effet, dans son sens ethno-confessionnel, est d’abord une catégorie allogène : celle par laquelle les Européens désignent depuis les croisades les musulmans turcophones des Balkans et d’Asie Mineure30. Les Turcs, comme tels, n’existent guère que sous le regard européen.
14Mais le milieu du siècle marque une inflexion importante, avec un début d’indigénisation, c’est-à-dire de réappropriation du nom turc par une infime partie des intéressés, un groupe de publicistes et de bureaucrates en colère qui se font connaître comme le parti de la « Jeune Turquie » : « Déjà, dans les années 1860, on avait commencé à qualifier de “Jeunes Turcs” les premiers opposants au réformisme autoritaire des Tanzimat, parmi lesquels on trouvait Namık Kemal, Ziya Pacha et leurs émules – que nous avons coutume aujourd’hui d’appeler “Jeunes Ottomans31 ”. » Autrement dit, les « Jeunes Turcs » n’ont guère de turc à l’origine que le nom que lui accolent leurs observateurs étrangers, particulièrement français. Cette inflexion/importation sémantique intervient dans un contexte où « l’appartenance “nationale” tend à devenir le principal critère d’assignation statutaire des individus au sein de la société ottomane », du moins si l’on veut bien entendre par « national » le glissement de sens progressif qui affecte le mot millet, du confessionnel vers le national, dans la seconde moitié du XIXe siècle32.
15Ainsi, dès les années 1870, la subjectivité turquiste s’insinue dans les grammaires, les dictionnaires, les romans et les livres d’histoire des lettrés ottomans. Elle se renforce dans les sociabilités politiques, clandestines ou exilées, des années 1890. Elle se vulgarise sous le registre du folklore, et bientôt de la race, dans la presse ottomane du tournant du siècle33. « Encore ottomane, et presque nationale34 », la « Turquie nouvelle » s’affirme déjà comme volonté et comme représentation politiques collectives, parmi les élites musulmanes turcophones, au lendemain de la révolution de 1908. Voici enfin la Turquie anatolienne, que les armées levées sous les bannières confondues de la nation et de l’islam imposent par la force des armes, et dont le territoire effectif prend corps à la faveur et dans la douleur d’une guerre dite « d’indépendance » menée au début de la décennie 1920 contre les armées grecques, italiennes, anglaises et… françaises.
16La péninsule micrasiatique dans laquelle émerge ce nouvel État national turc est un espace qui a subi un processus d’homogénéisation complexe et de longue durée, où se mêlent des logiques de purification ethno-confessionnelle, de guerre totale, d’extermination de masse, et d’arrangements internationaux. On ne peut que renvoyer le lecteur à la littérature spécialisée35. Et l’on se contentera de lui proposer d’isoler quatre logiques historiques, étant entendu que ces causalités s’enchevêtrent les unes aux autres, en sorte qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer, sur le terrain, ce qui est « massacre » de ce qui est « génocide » :
- premièrement au cours d’un long segment temporel (dernier quart du XVIIIe – premier quart du XXe siècle), l’Anatolie devient le sanctuaire de centaines de milliers de réfugiés musulmans (les muhacir), qui sont refoulés aussi bien de Crimée et du Caucase, par la « descente » des Russes vers les mers chaudes (de 1774 à 1864), que des Balkans, où les provinces à majorité chrétienne se rendent progressivement indépendantes de la Porte (de 1830 à 191236). Le déplacement de ces populations musulmanes résulte autant de la persécution religieuse, voire de la purification ethno-confessionnelle, que de la confrontation armée. Leur afflux vers l’Anatolie se poursuit pendant l’entre-deux-guerres, renforçant d’autant le poids des musulmans dans la population et confortant l’image et la réalité d’une Anatolie-sanctuaire pour les musulmans du pourtour de la mer Noire37 ;
- deuxièmement le gros quart de siècle qui court des massacres « hamidiens » (1894-1896) à la guerre gréco-turque (1919-1922) est émaillé, dans les Balkans aussi bien qu’en Anatolie, de massacres et de déplacements forcés de population dont les victimes se comptent parmi de nombreuses communautés, chrétiennes mais aussi musulmanes. Il est bien clair, cependant, que cette logique d’« atrocités » (pour employer le terme en vigueur à l’époque) cible spécifiquement les populations civiles. Cette dynamique épuratoire atteint son apogée à partir de 1912-1913, quand éclatent la première puis la seconde guerres balkaniques. De part et d’autre du Bosphore – de la part du pouvoir unioniste, mais aussi des États balkaniques nouvellement indépendants – sont mises en œuvre des stratégies d’ingénierie démographique dont les victimes se comptent tant parmi les communautés arméniennes, orthodoxes et kurdes d’Anatolie, que parmi les populations musulmanes de Roumélie38 ;
- analytiquement, le génocide des Arméniens, perpétré entre 1915 et 1917, doit être resitué dans ce quart de siècle marqué par la multiplication des crimes de masse qui signe la fin de l’Empire ottoman ; mais il doit aussi en être distingué : autant que l’ubiquité des tueries et l’assiduité des bourreaux, c’est l’ampleur de l’entreprise qui invite à considérer comme un phénomène à part l’extermination de 800 000 à 1,5 million d’individus et la destruction des communautés arméniennes d’Anatolie orientale et méridionale39 ;
- une quatrième séquence s’ouvre le 3 janvier 1923, à la faveur d’un accord bilatéral entre la Grèce et la Turquie. À cette date, le principe de séparation des populations micrasiatiques selon une ligne de clivage confessionnelle est désormais consacré par le droit international, sur un mode sensiblement plus pacifique. Aux termes de cette Convention d’échange obligatoire de population, entre 192340 et 1926, quelque 400 000 à 600 000 musulmans (souvent hellénophones) de Crète et de la péninsule hellénique sont expulsés vers la république de Turquie, tandis qu’entre 1,2 et 1,5 million d’orthodoxes (souvent turcophones) sont chassés de l’Asie Mineure vers le Royaume de Grèce41.
17En résumé, la nationalisation des populations (post-) ottomanes est jalonnée de meurtres de masse mais aussi de migrations forcées qui se poursuivent sous des formes plus « douces », au moins jusqu’au milieu du XXe siècle. Pour ce qui nous intéresse, disons que l’Anatolie subit entre 1850 et 1950 un processus d’homogénéisation ethno-confessionnelle d’une ampleur inégalée, qui fait de la société turque de l’entre-deux-guerres une réalité incroyablement différente de la marqueterie de peuples et de confessions qu’offrait le paysage humain de l’Asie Mineure au second XIXe siècle. La société ottomane, malgré le processus de centralisation et d’homogénéisation politico-juridique auquel on a donné le nom de Tanzimat, était fondamentalement une société d’Empire : un feuilletage de souverainetés et un assemblage de communautés (les millet42). La société turque qui émerge des décombres de la précédente est certes une société d’égaux, bientôt proclamée républicaine, mais une société à « minorités ».
18« The changes in population meant that culturally Anatolia in 1923 was a completely different place from what it had been in 1913 », écrit Erik Jan Zürcher43. Ce sont là des considérations qu’une histoire des interactions « franco-turques », fussent-elles « culturelles », ne saurait innocemment négliger. Ajoutons que l’axiologie de la purification ethnique est aussi un impératif de purification culturelle44. En d’autres termes, il y a un avant et un après « 1920 », point d’inflexion que l’on retiendra de façon conventionnelle pour nommer un processus de longue durée, à l’aval duquel les territoires éclatés de l’échange culturel franco-turc cessent d’être cet archipel informel, multiethnique et transnational, pour se rapprocher ce que les territoires éclatés de l’échange culturel franco-turc cessent d’être cet archipel informel, multiethnique et transnational, pour se rapprocher ce que les nationalistes de tous les bords voulaient qu’il fût : une affaire de nation à nation n’intéressant (censée n’intéresser) que les Français-de-France et les Turcs-de-Turquie. Un tel processus de fragmentation de l’espace post-ottoman exclut le motif évolutionniste d’une Méditerranée toujours plus et mieux connectée45. Mais il ne contredit pas la montée en puissance d’une autre forme de globalisation, appuyée sur la prolifération même de la forme nationale. Ce qui se joue à partir de 1920, c’est la mise au pas des vagabondages – le mot connote déjà une forme de criminalité –, l’assignation brutale des cultures à résidence nationale46. Une nation, une culture : c’est sur cette équation que repose l’évolution des flux culturels entre la France et la « Turquie nouvelle ».
Minorité : voilà bien un terme qui mérite la suspicion des historiens. Le mot est dangereux parce qu’il revêt un contenu à la fois normatif et performatif.
Normatif : si l’on tient à raisonner en termes arithmétiques, rappelons que les non-musulmans n’étaient pas moins nombreux à Istanbul, jusqu’en 1914, que les musulmans, et que ce n’est pas sans un coup de force rétrodictif qu’on les rabaisse au statut de minoritaires. Mais, surtout, distinguer (musulmans/non-musulmans), puis dénombrer (minorités/majorité), c’est ériger la rationalité politique de l’État statisticien en principe d’intelligibilité historienne : comme si les acteurs n’avaient d’existence que celle que leur reconnaissent les administrations (nationales et internationales). C’est ensuite reconduire cette idée, courante dans l’historiographique, que dans le contexte d’un Empire ottoman nécessairement à l’agonie, l’appartenance confessionnelle ne pouvait être autre chose qu’un opérateur de segmentation et d’antagonisation sociales. Le travail de Michelle Campos sur la Palestine de la seconde monarchie constitutionnelle rassemble au contraire les pièces d’une citoyenneté d’Empire, sous les auspices d’un « libéralisme ottoman » trans-confessionnel dont la Palestine, fut, plus qu’Istanbul, le laboratoire privilégié47. En un mot, le désastre n’allait pas de soi.
Performatif : le mot minorité minorise ceux qu’il désigne. Il ne faisait guère partie du vocabulaire officiel ottoman : c’est après la guerre qu’il s’est imposé dans la langue officielle (ekalliyet) sous l’effet conjugué de l’humanitarisme wilsonien et du nationalisme turquiste. En juillet 1923, le traité de Lausanne sanctionne la reconnaissance internationale du nouvel État. Une section de ce document est consacrée à la « protection des minorités non-musulmanes48 ». On retrouve certes dans cette formule les dispositions européennes, tout particulièrement françaises, depuis le milieu du XVIIIe siècle49, pour la « protection » des chrétientés d’Orient. Mais, cette fois-ci, l’humanitarisme occidental rencontre pleinement les aspirations du turquisme, qui, dès la fin du XIXe siècle, s’est généralement développé selon une pratique, sinon un principe, de secondarisation des non-musulmans. Or, le mot « minorité » participe de la légitimation de l’ordre (inter)national dont la Turquie républicaine est le produit historique : après avoir longtemps assumé la position d’intermédiaires, les non-musulmans d’Asie Mineure, quand ils ne se sont pas purement et simplement effacés du tableau, sont désignés comme « minoritaires » et sont appelés, dans tous les sens du terme, à se faire petits.
Turquie et France : l’étatisation de l’échange culturel franco-turc
19Ce que nous observons ici, ce n’est pas seulement la nationalisation de l’échange culturel, c’est aussi son étatisation, c’est-à-dire la captation de l’import-export culturel par les états-majors administratifs des deux pays : interculturel devient synonyme d’international, une affaire d’État à État, de capitale à capitale, d’administration à administration. L’interaction culturelle, autrement dit, est de plus en plus un problème de politique publique. Voilà une proposition qui va plutôt à rebours de l’air du temps historiographique qui en matière de circulations culturelles ne cesse d’en appeler au contraire à « dépasser le compartimentage national des recherches historiques, pour saisir tous les phénomènes qui excèdent les frontières étatiques50 ».
20Il importe de rappeler ici que les acteurs mobilisés par l’échange culturel franco-turc entre 1920 et 1960 occupent un segment social singulièrement étroit : citadin, lettré, internationalisé – disons bourgeois. Or, les deux « bourgeoisies » concernées ne sont nullement isomorphes. D’un point de vue purement numérique, tout d’abord, leur vivier de recrutement n’est pas comparable, pour des raisons qui tiennent aux inégalités d’alphabétisation, d’urbanisation et d’internationalisation entre les deux sociétés, française d’un côté, turque de l’autre. On se contentera d’une simple comparaison : en 1927, la Turquie compte 10 % d’alphabétisés (pour 13 millions d’habitants) ; au même moment ce taux s’élève en France au moins à 90 % (pour 40 millions d’habitants). C’est dire que la fraction de la population française potentiellement concernée par les circulations culturelles avec la Turquie est sensiblement plus importante que la fraction turque.
21L’absence d’homologie entre les deux groupes s’explique aussi par la structure interne des élites au sein desquelles se recrutent les nouveaux acteurs de l’interaction culturelle franco-turc. Côté français, on note depuis le dernier quart du XIXe siècle une nette différenciation des rôles sociaux au sein des élites, ainsi qu’une autonomisation avancée des différents champs culturels51 (littéraire, artistique, intellectuel, académique). Au contraire, dans l’Empire ottoman finissant, « l’homme de savoir » (ilim adamı) est presque toujours un « homme d’État52 » (devlet adamı) ; l’artiste, l’écrivain ou le publiciste ottomans échappent rarement au fonctionnariat. Cette forte porosité entre le savant et le politique se retrouve dans la société turque de l’entre-deux-guerres, où la pénurie objective de compétences disponibles pour le service de l’État et, d’autre part, les dispositions du régime kémaliste à s’inféoder les catégories intellectuelles, rendent assez résiduelle la part des acteurs disponibles pour l’échange culturel franco-turc en dehors des services de l’État. Une exception notable à ce double déterminisme est représentée par le vivier des exilés politiques turcs : on songe par exemple aux anciens ministres Riza Nour, éditeur d’une Revue de turcologie publiée en français et en turc à Alexandrie, de 1931 à 1938, ou encore Adnan Adıvar, répétiteur de turc à l’École des langues orientales de Paris, de 1930 à 1939.
22Ce sont d’autres traditions historiographiques qu’il faut mobiliser ici : celle, notamment, menée sous la bannière de l’histoire des relations internationales, autour de la notion de diplomatie culturelle53. L’étatisation de l’échange culturel franco-turc induit en effet une forme de bureaucratisation : il émerge à partir des années 1920 de véritables professionnels des « amitiés franco-turques » dont il est nécessaire d’établir la sociologie et la cartographie : grands diplomates et ronds-de-cuir des ambassades, recteurs et universitaires en mission, militaires détachés, archéologues autorisés, journalistes accrédités, experts commissionnés, traducteurs assermentés, professeurs expatriés, étudiants pensionnés, écrivains subventionnés, sportifs sélectionnés. Mais il est vrai encore que l’asymétrie des deux populations implique des niveaux différents de division du travail : côté français, on note, cet ouvrage en porte le témoignage, qu’une grande diversité d’acteurs se répartissent dans des champs professionnels fortement objectivés, où les possibilités de cumul sont limitées ; côté turc, il faut gérer la pénurie de personnel, ce qui implique au contraire une forte intersectorialité des acteurs54 : en matière de diplomatie culturelle, comme en chacun des secteurs intéressant les politiques culturelles du régime kémaliste, la même étroite élite, appartenant à un seul et même champ du pouvoir plutôt qu’à des espaces sociaux bien différenciés, est aux commandes de l’interaction officielle avec les représentants de la France55.
23Tous pratiquent le commerce culturel à temps partiel ou à temps plein en tant que représentants d’États qui, matériellement ou symboliquement, les rémunèrent pour cela. Les arènes de l’interaction (et de la décision d’interaction) sont de plus en plus souvent les antichambres ministérielles, les salons feutrés des légations, les établissements scientifiques, les palais des congrès, les salles de classe et de conférence et les halls d’exposition. Rien de ce qui n’entre et sort sur le territoire national n’est censé demeurer étranger à la circonspection de la puissance publique. Ainsi le 2 juillet 1934, sur proposition du ministère de l’Intérieur, le Conseil des ministres proclame l’interdiction formelle d’importer sur le territoire turc un certain nombre de périodiques « dont les écrits et les images sont susceptibles de porter atteinte à la morale sociale ». La liste de cette proscription est éclairante : Sans-Gêne, Séduction, Surprise, L’Humour, Paris Plaisir, Paris Magazine, Allö Allö (sic), Beauté, Paris Sex-Appeal, Paravent et Secret de Paris56. L’étatisation est aussi une caporalisation culturelle.
24On pourrait aller plus loin. Si le problème de la commensurabilité de la rencontre, telle qu’elle est respectivement perçue par les différentes parties en présence, se pose avec une acuité extrême en situation de « première mondialisation », par exemple lorsque des marchands hollandais débarquent pour la première fois à Java à la fin du XVIe siècle57, il ne soulève pas les mêmes enjeux épistémologiques dans le cadre d’une dynamique d’échange franco-turcs qui vient se couler dans les arts de faire séculaires de noblesses d’État (française d’un côté, ottomane puis turque de l’autre) qui sont bien moins les uns pour les autres des étrangers que des partenaires en affaires : business as usual. Ce point est important : la survie à elles-mêmes des noblesses ottomanes, au service de l’État républicain, constitue, du point de vue de l’échange culturel franco-turc, un élément essentiel de continuité entre l’avant et l’après « 192058 ». La question, soulevée par Romain Bertrand, des mesures partagées de la rencontre, prend un relief particulier quand on songe qu’une part considérable de l’action publique kémaliste (mais sur ce point encore ils ne font que prolonger l’action de leurs prédécesseurs ottomans) tourne autour de l’adoption-adaptation des systèmes de normes européens, qu’il s’agisse de codes juridiques (réinterprétation du Code civil suisse et du Code pénal italien en 192659), de codes vestimentaires (interdiction du port du fez en 1925, promotion du chapeau et de la casquette), de formes graphiques (adoption des chiffres « internationaux », romanisation des caractères en 1928), sans compter, et cela nous met bien au cœur du sujet, les conventions calendaires et métrologiques (système horaire de vingt-quatre heures et calendrier solaire en 1925, adoption du système métrique en 1931).
25Au-delà du commerce culturel franco-turc, cette entreprise autoritaire de redéfinition des normes et des formes du social à l’œuvre dans la Turquie du parti unique, s’inscrit dans le cadre élargi de ce que nous persisterons à placer sous le paradigme de l’occidentalisation, du moins si l’on conserve le point de vue culturaliste60. S’agissant du domaine lexicologique, l’importation massive des terminologies techniques et scientifiques européennes dans la novlangue kémaliste des années 1930 et 1940 nous inciterait même à parler de francisation. Car l’extraversion objective de la langue turque s’est opérée par le truchement sinon de mots français, déjà présents en grand nombre depuis le début du XXe siècle et renvoyant à toute une culture matérielle, artistique et professionnelle (quelques exemples courants : abajur, asansör, ferforje, jandarma, konservatuvar, kuaför, pötibör, reklam, trajedi61), du moins par la déclinaison française de vocables scientifiques et techniques internationaux. « Sociologie », en néoturc, se dit sosyoloji et non plus ictimaiyyat ; « déterminisme » se note determinizm et non icâbiyye ; « épistémologie » s’écrit epistemoloji plutôt que mebhas-ı marifet ; et pourquoi dire vücûd-ı felsefe-i tevhid-i malûmât quand on peut dire panteizm comme tout le monde62 ? Enfin, et puisque c’est de normes culturelles qu’il est ici question, remarquons que « norme », « normal », « culture » et « culturel », en turc de tous les jours, cela se dit norm, normal, kültür et kültürel. Où l’on retrouve cet énoncé théorique relationniste selon lequel c’est l’interaction qui définit et modifie les acteurs et les contenus culturels autant que ceux-ci produisent les termes de l’interaction63.
Ni culturalisme ni sociologisme
26Nous forçons le trait. L’idée même qu’on puisse achever d’arrimer le culturel au national est une chimère qui relève par excellence de ce que sociohistoriens appellent « nationalisme méthodologique64 ». Tout d’abord la césure placée autour de 1920 n’est pas hermétique : certains circuits étatiques ou étatisés (Alliance française, Mission laïque, pavillons ottomans aux expositions universelles, association des étudiants ottomans à Paris65), certaines douanes culturelles fonctionnaient avant la Première Guerre mondiale. Inversement, les circulations prénationales n’ont pas disparu du jour au lendemain : les même-pas-Turcs et les presque-pas-Français, les tierces personnes et les tiers pays ont conservé et conserveront leur part dans l’affaire. Des Suisses et des Belges francophones, les satellites de la « colonie française » de Smyrne et de Constantinople aussi bien que les vieilles familles levantines, des turcophones des Balkans, de Russie ou du Caucase, contribuent, autant que les Français-de-France et les Turcs-de-Turquie, à la sphère globale d’une interculturalité plus francophone que française et turcophone que turque66. Sur leur territoire, les fonctionnaires français et turcs ne sont jamais parvenus à faire passer la totalité des marchandises culturelles en circulation sous les fourches caudines de la supervision étatique : les associations d’originaires, par exemple, ou encore les associations « culturelles », justement, ont pu jouer leur partition, à l’écart ou, plus exactement, à la marge de l’échange officiel. Reste le motif de l’exil : motif paradoxal puisque l’exil est à la fois le signe d’une dissidence et d’une prise de distance par rapport à l’ordre (culturel, national, étatique) établi et la preuve la plus manifeste de son efficience.
27Il reste que, contre la marée épistémologique descendante, notre conviction est qu’il faut maintenir le national comme cadre analytique nécessaire pour penser l’échange culturel franco-turc. On sacrifiera autant qu’on voudra, souvent à juste titre, aux motifs de la résistance et de l’indifférence nationales67. Mais l’essentiel, à nos yeux, n’est pas là. Car la nationalisation du monde ne tient pas dans la volonté mais dans la représentation, pas dans l’injonction propagandiste mais dans la pratique, c’est-à-dire, pour enfiler le sabot socio-logique, dans un habitus national incorporé qui se distingue des états de conscience par cela même qu’il infuse les formes mêmes de la conscientisation68. L’avènement de la Turquie nationaliste consacre l’ajustement sous contrainte d’un répertoire de subjectivation fondamentalement gyrovague et transnational – qu’on désignera alors comme « culture turque » – aux structures objectives d’une unité sociale et nationale nouvelle : la Turquie69. Cet arraisonnement forcé d’une multiplicité d’artéfacts flottants aux rives de l’ordre politique traduit un mouvement plus global d’étatisation et de nationalisation du monde dont nous sommes à double titre les héritiers : une première fois en ce que l’interaction culturelle franco-turque s’en trouve objectivement altérée ; une seconde fois en ce que les catégories mêmes dans lesquelles nous la comprenons dans la longue durée en sortent profondément transformées. En somme, on peut dire de la nationalisation du monde ce que Patrick Boucheron dit de la mondialisation : qu’elle est à la fois « un processus et un discours70 », une série d’événements aux conséquences inouïes et un registre de justification à travers lequel une partie des contemporains ont prétendu lui donner sens – avec la réussite que l’on sait puisque leurs catégories d’intellection sont en bonne part devenues les nôtres.
28Ici la navigation historiographique est difficile. Elle consiste à louvoyer entre deux écueils théoriques : entre une lecture par les artéfacts et une lecture par les acteurs ; entre une approche « culturelle » désincarnée, mais émancipée de toute appropriation forcée par l’ordre national ou étatique, et une vision « sociale », légitimement préoccupée par les formes de la domination, mais qui court le risque de se laisser borner par elles ; entre l’autonomie de cultures fantasmées comme des personnes en chair et en os, et la réduction mécaniste du culturel à ses conditions sociales de production et de reproduction ; entre œcuménisme culturaliste et réductionnisme sociologiste. Trouver le juste milieu ; cela suppose d’observer, dans un jeu de va-et-vient entre les échelles d’analyse, la manière dont les individus et les groupes d’individus subissent, refusent, réfractent, colorent, reformulent et resémantisent les forces telluriques qui agitent le monde social71.
De la guerre à la guerre. Périodiser l’échange culturel franco-turc
« Les relations turco-françaises ont porté leur fruit dans le domaine culturel en Turquie à partir de la fin du XVIIIe siècle […]. Mais c’est après l’ouverture du bureau de traductions et après la fondation de l’École de médecine en 1827, celle de l’École de guerre en 1834, et à partir des premières réformes de 1839, appelées Tanzimat, que la culture française fleurit en Turquie, et que la littérature turque s’ouvre à son influence. […] Mais c’est surtout à partir du dernier quart du XIXe siècle [qu’] un bon nombre de périodiques entièrement ou partiellement français parus en Turquie ont publié des textes des hommes de lettres de renom ou tombés de nos jours dans l’oubli72. »
29L’indécision chronologique qui imprègne ces quelques lignes est frappante. Elle atteste des réelles difficultés que tout historien rencontre lorsqu’il se donne pour tâche de périodiser un objet aussi fuyant que l’échange culturel franco-turc. Il est vrai que l’ancienneté des circulations entre le royaume de France et l’Empire ottoman rend la tâche particulièrement ardue. Pour notre part nous situons le terminus a quo (la notion elle-même est sans doute trop rigide73) dans les années qui suivent la guerre de Crimée – disons le troisième quart du XIXe siècle ; et proposons, en guise de prolégomènes, de le justifier par l’absurde, à l’occasion d’un bref exercice de régression chronologique.
Petit exercice d’histoire régressive (1839-1536)
30On pourrait juger opportun de fixer « la » borne en 1839, date de la charte dite de la Maison des Roses (Gülhane) dont la proclamation, en turc et en français, marque traditionnellement, dans l’historiographie de l’Empire ottoman, le début de la période dite des réformes. Ce ne serait d’ailleurs point déparer le point de vue exprimé en 1881 par le professeur de turc de l’École des langues orientales de Paris, Casimir Barbier de Meynard :
« À dater du règne de Sultan Abd ul-Medjid [1839-1861] jusqu’à la date fatale de 1870, la France a été, presque à son insu, l’inspiratrice des réformes politiques et sociales, de l’esprit public et des modes nouvelles. […] Nos écrivains classiques, et surtout les grands frondeurs du XVIIIe siècle, Voltaire et Rousseau, ont été étudiés, traduits, abrégés et souvent mutilés dans toute sorte de livres et de journaux74. »
311839, c’est à peu près le moment où la langue française prend le dessus sur les autres langues européennes – l’italien, notamment, et devient le principal vecteur de l’acculturation de la classe bureaucratique ottomane aux savoir-faire occidentaux. Fondée à Istanbul en 1827, l’École de médecine militaire, où l’enseignement se fait en français pendant plus de trente ans, en est le meilleur témoignage. Il faudrait néanmoins ne pas laisser en dehors du tableau le bureau de traduction (Tercüme Odası), déjà cité, dont la fondation remonte à 1821. Plusieurs générations de hauts fonctionnaires ottomans se sont familiarisées au français dans cette officine destinée à former des interprètes musulmans, au côté des drogmans orthodoxes soupçonnés de partialité dans le contexte de la guerre contre les indépendantistes grecs. Pour Klaus Kreiser, il s’agirait cependant de fixer le terme un peu plus tôt, vers 1800 : « Depuis Napoléon Bonaparte, la langue française est pour ainsi dire le seul moyen de communication avec l’Occident75. »
32On aurait peut-être tort de s’en tenir quitte. Car tout a peut-être bien commencé au siècle précédent. Dans les années 1770, l’arrivée de techniciens militaires français à Istanbul a été un facteur important dans la fondation des premières académies de mathématiques ottomanes, liées à la marine et aux armées de terre76. « C’est dans ces écoles et dans ce milieu, écrit Frédéric Hitzel, que les idées d’Occident et de la Révolution trouvèrent le plus grand écho77. » Parmi les ingénieurs et officiers français venus soutenir le développement de l’enseignement technique et militaire ottoman, il conviendrait toutefois ne pas négliger le célèbre Alexandre de Bonneval, dit Humbaracı (« le Bombardier »), qui délaissa l’armée des Habsbourg pour « se faire Turc » à Constantinople, où il contribua à la création d’une première école de formation technique, déjà en 173578.
33Comme l’écrit Paul Dumont, « la pénétration linguistique et culturelle française dans l’Empire ottoman [au XIXe siècle] » est le prolongement d’« une autre histoire, celle du tropisme français qui a si fortement marqué les élites politiques, artistiques et intellectuelles ottomanes dès les premières décennies du XVIIIe siècle79 ». Cette autre histoire, on l’associerait volontiers à la prédilection littéraire et esthétique du dix-huitième siècle français pour les « turqueries » (Bajazet racinien et grands mamamouchis). Elle est aussi enchevêtrée dans la trame d’une histoire politique qui a commencé lorsque la royauté française s’est découvert une vocation en matière d’arbitrage international, particulièrement à Belgrade (1739) où les représentants du roi de France se distinguèrent en aidant les diplomates ottomans à gagner la paix face aux Autrichiens80. Mais n’oublions pas que dès 1720, l’Empire ottoman déléguait sa première ambassade dans le Royaume de France, en la personne de Yirmisekiz Mehmet Çelebi81. Nous voici rendus au début du XVIIIe siècle.
34On parlait pourtant déjà de « turqueries » à la cour de Catherine de Médicis82. Quant aux complicités politiques franco-ottomanes, on peut certes les faire remonter à la fameuse « alliance impie » entre François Ier et Soliman le Magnifique. Affaire de realpolitik, cette entente militaire improbable, contractée en 1536 entre le « Grand Turc » et le « roi très chrétien » a fortement singularisé la France sur l’échiquier diplomatique occidental83. Mais l’événement n’a pas eu le même parfum sacrilège sur les rives du Bosphore. Aux yeux des diplomates ottomans, il n’y avait pas matière à scandale ; l’alliance avec des non-musulmans était monnaie courante84. Surtout, l’on a souvent voulu faire de cet événement le point originel d’une séculaire « amitié franco-turque ». Alexandre Y. Haran écrit tout au contraire que « la place prise par les prédictions antiturques dans les écrits français du XVIe et du XVIIe siècles révèle l’existence d’une conscience européenne chez les Français. Au même titre que le mirage impérial, le mythe d’un roi-sauveur issu de la race de Charlemagne ou l’espoir de la restauration de l’unité chrétienne, la croyance populaire d’une ruine imminente des Ottomans était partagée par l’ensemble des peuples chrétiens85 ».
35Brisons-là. Plutôt que de poursuivre d’improbables commencements, qui sont autant de mythes des origines86, posons qu’il est plusieurs histoires : on peut les appeler franco-ottomane, franco-levantine, franco-musulmane, voire franco-maghrébine, compte tenu de la labilité sémantique du mot turc dans le français de l’époque moderne87. Mais l’histoire que nous appellerons franco-turque est celle qui se laisse saisir par l’injonction nationalitaire. Cette histoire suppose une forme d’interaction distincte, en degré et en nature, de celle qui l’a précédée : il nous appartient à présent d’expliquer pourquoi concrètement quelque chose a commencé vers le milieu du XIXe siècle, au moment de la guerre de Crimée, et pourquoi cela s’est étiolé vers le milieu du XXe siècle, dans le contexte de la guerre froide. Aux yeux de l’historien du XXIe siècle, voilà qui apparaît comme une brève mais intense parenthèse historique franco-turque.
Autour de la guerre de Crimée. L’ouverture de la parenthèse culturelle franco-turque
Steamers et endettement
« Un moment vint où l’ombre de la Russie se projeta sur Constantinople d’une manière si effrayante que la France et l’Angleterre tressaillirent et se levèrent subitement pour défendre l’Europe menacée dans son équilibre et dans sa civilisation88. »
36Pendant trois ans, de 1853 à 1856, Français, Britanniques et Sardes combattent au côté des Ottomans les appétits de la Russie tsariste en mer Noire et en Méditerranée orientale. Cette expérience guerrière constitue, pour ce qui nous intéresse, un phénomène de masse d’une formidable nouveauté : pour la première fois dans l’histoire, un demi-siècle seulement après l’expédition d’Égypte, quelques années à peine après la violente conquête de la régence d’Alger par les soldats du général Bugeaud, un grand nombre de Français se trouvent en contact prolongé, de surcroît en qualité d’alliés, avec le cœur de la société impériale ottomane. Claire Fredj a décrit l’obsession hygiéniste des médecins qui découvrent la ville ottomane. Passées les premières émotions exoticistes, les praticiens français décrivent systématiquement leur expérience d’un « désenchantement », insistant sur la « saleté », la « puanteur », voire « l’insalubrité » d’une contrée qu’il s’agit désormais de domestiquer, c’est-à-dire d’européaniser. Voilà une expérience concrète qui va profondément contribuer à la transformation des usages français de l’Orient ottoman – un changement qui doit moins à la tradition littéraire et solitaire des récits de voyage et de pèlerinage orientalistes, on y reviendra dans un instant, qu’à la nécessité pragmatique de subvenir aux besoins immédiats d’un corps expéditionnaire qui compte jusqu’à 160 000 hommes, qu’il faut encadrer, nourrir et soigner en plein Constantinople89.
37Autre inflexion majeure, à peu près contemporaine, qui consacre le mitan du XIXe siècle comme l’amorce d’une ère nouvelle : la navigation à vapeur, qui depuis les années 1840 a mis Istanbul à six jours des côtes françaises. Dix ans plus tôt « il ne fallait pas moins de six semaines pour franchir la distance qui sépare Constantinople de Marseille ou de Gênes90 ». La conséquence immédiate de cette petite révolution géo-historique est l’accélération de la spécialisation économique des plaines littorales de la Méditerranée, et leur intégration croissante à l’économie-monde. On observe de même dans la seconde moitié du XIXe siècle la recolonisation agricole des hinterlands méditerranéens (espagnol, italien, syrien, comtadin, anatolien) : le plateau micrasiatique est emblavé ; l’Empire ottoman, dont la production double entre les années 1830 et les années 1880, voit ses exportations brutes de blé considérablement augmenter91, tandis que les tabacs de la mer Noire, la soie égéenne, les laines anatoliennes, les cotons de Cilicie s’écoulent sur les marchés d’Europe occidentale92. Face à l’offre de biens manufacturés occidentaux, les termes de l’échange commercial sont inégaux – et les conditions réunies de leur détérioration, du moins jusqu’à la fin du XIXe siècle93.
38Le rétrécissement du monde provoqué par l’arrivée du steamer facilite l’émigration de Français vers les ports de l’Empire ottoman. Il y a tous ceux qui fuient le coup d’État du 2 décembre 1851 ; il y a surtout ceux, ouvriers, artisans, ingénieurs, pharmaciens, commerçants, précepteurs, instituteurs, que motivent la quête de conditions de vie meilleures et le désir de tenter fortune en Orient. Il faut en convenir : l’histoire sociale de ces petites communautés « françaises », parfois enracinées depuis la fin du XVIIIe siècle, actives jusqu’au milieu du XXe siècle, est encore terra incognita94. C’est cette densification globale des flux entre la France et l’Empire ottoman qui va déterminer, à moyen terme, la sédentarisation des acteurs et la stabilisation des circuits de l’échange culturel franco-turc. Sans elle on ne s’explique ni le « développement prodigieux de la presse francophone dans l’Empire ottoman à partir des années 186095 », ni même l’éclosion dans les ports de la Méditerranée orientale, et jusqu’en mer Noire, d’une multitude de petites « colonies » françaises. Un topos de la prose des voyageurs français est d’ailleurs la caractérisation complaisante de telle cité, Istanbul, Smyrne, Salonique, comme « Paris de l’Orient96 », et de telle localité plus modeste comme « Petit Paris97 » – ce qui, soit en dit en passant, en dit long sur la propension des acteurs historiques, autant que des historiens, à réduire l’échange « franco-turc » à sa déclinaison métropolitaine : Paristanbul98.
39Un troisième et dernier aspect à souligner de cette densification soudaine des échanges s’explique par la pénétration économique et l’ingérence politique croissantes des acteurs européens dans les affaires intérieures de l’Empire ottoman. Ici s’impose un bref rappel sur le motif historique des capitulations. À l’origine, au XVIe siècle, les traités capitulaires sont de simples privilèges statutaires et fiscaux octroyés par la Porte aux ressortissants de puissances étrangères pour faciliter et encadrer le développement du commerce portuaire. Mais le régime des capitulations est le support d’empiètements croissants sur la souveraineté de l’État ottoman, tant sur le plan juridique, du fait du l’étoffement de clientèles de non-musulmans assujettis aux systèmes judiciaires des puissances qui leur accordent leur « protection », que sur le plan fiscal, du fait de la multiplication des individus bénéficiant de régimes exonératoires, qui affaiblissent d’autant les capacités extractives du Trésor ottoman99. Le publiciste et voyageur Abdolonyme Ubicini, dit assez ce que sont devenues les capitulations au second XIXe siècle :
« Encore à présent les Français résidant au Levant ne relèvent point d’une autre autorité que de l’autorité française ; ils n’ont à répondre de leurs actes (sauf dans deux ou trois cas spécifiés) que devant les tribunaux français, et ils ne peuvent être expulsés du territoire ottoman que du consentement et avec la participation de la légation française. »
« Ce privilège exorbitant, d’où découle ce qu’on appelle “l’imperium in imperio”, s’étendit successivement à tous les États qui conclurent des traités d’amitié et de commerce avec la Porte, en sorte qu’aujourd’hui Péra n’est plus la Turquie, c’est la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie, la Hollande, l’Espagne, etc., avec le palais de leurs ambassades pour capitale100. »
40« Empires dans l’Empire », les capitulations deviennent après la guerre de Crimée les têtes-de-pont de l’ingérence occidentale101. Pour payer sa guerre, en effet, la Porte s’est fortement endettée auprès de consortiums européens, l’émission du premier emprunt datant de 1854. Dans la brèche ouverte par les créditeurs s’engouffrent les investisseurs. Les Ottomans financent leurs dépenses en équipements et en infrastructures en concédant à des entreprises étrangères une partie des revenus indirects du Trésor. Britanniques et Français se taillent la part du lion102. Dès 1855, les Anglais contrôlent une Direction générale des Phares de l’Empire ottoman. Les concessions se multiplient de la sorte, jusqu’à la banqueroute de l’État ottoman en 1875-1876. Les années 1880-1890 marquent l’entrée en jeu du grand capital sur la scène franco-ottomane. En décembre 1881, le décret de Mouharrem sanctionne la création de la Dette publique ottomane, institution dont le contrôle est principalement détenu par la France et l’Angleterre. « La Dette », comme on l’appelle, est une administration étrangère qui a pour mission d’assainir la situation financière de l’Empire et d’en rétablir la solvabilité sur le marché des emprunts internationaux – moyennant quoi elle gère jusqu’à 30 % des revenus du Trésor ottoman103. Le français y est langue officielle, au côté du turc, mais il s’agit bien d’une agence multinationale ; il en va de même à la Régie des tabacs104. Voici enfin la Banque impériale ottomane : fondée dès 1863, celle-ci est très liée à l’Administration de la dette dans les années 1880. Dès sa création, elle joue le rôle de banque d’État en même temps que celui d’une banque d’investissement, pour le plus grand profit de ses actionnaires européens.
41Si la dimension transnationale de cette ingérence financière ne fait aucun doute, il reste que les différents acteurs nationaux ne sont pas à égalité sur le terrain. Entre 1888 et 1914, la part des capitaux français parmi les investissements étrangers dans l’Empire augmente de 31,7 % à 50,4 % ; celle des capitaux britanniques chute dans le même temps de 56,2 % à 15,3 % ; celle des capitaux allemands, enfin, bondit de 1,1 % à 27,5 %105. Sur le plan commercial, la France n’est en 1914 que le troisième exportateur de marchandises dans l’Empire ottoman (9,3 %), derrière la Grande-Bretagne (20 %) et l’Autriche-Hongrie (18,2 %) mais à égalité avec l’Allemagne ; elle est en revanche le deuxième plus gros client de l’Empire ottoman (20 %), derrière la Grande-Bretagne106 (24,5 %). On mesure ici la croissance fulgurante des Allemands parmi les investisseurs étrangers (et le désinvestissement relatif des Britanniques), ainsi que le poids pris par l’Allemagne parmi les partenaires commerciaux de l’Empire. Cette montée en puissance de l’Allemagne, qui remplace la Grande-Bretagne comme principal concurrent de la France, constitue la toile de fond économique sans laquelle il n’est pas possible de saisir les enjeux de la rivalité culturelle franco-allemande dans l’Empire ottoman. Cela étant dit, la France en 1914 est bien la première source de capitaux étrangers dans l’Empire ottoman et l’un de ses tout premiers partenaires commerciaux. Les investisseurs français disposent de surcroît d’une série de leviers institutionnels qui témoignent de l’emprise non seulement économique mais encore juridique et même politique qu’ils se sont acquise sur le terrain : Jacques Thobie définit ainsi la Banque impériale ottomane comme « le fer-de-lance de l’impérialisme français dans l’Empire107 ».
Ba(na)liser l’Orient
42Pour saisir le corollaire imaginaire de cette prise de possession pratique et pragmatique de l’Empire ottoman par toutes sortes d’acteurs (officiers, commerçants, financiers, artisans), il convient de revenir au milieu du XIXe siècle. C’est-à-dire à ce tournant, que nous oserons dire anthropologique, et que nous appellerons la « vulgarisation de l’Orient ». Rien ne rend plus perceptible cette inflexion – que l’étiolement de la tradition générique du récit de voyage en Orient, et son remplacement par une forme nouvelle : le guide de conversation à l’usage du soldat, du voyageur et bientôt du touriste. Si l’art de la relation orientale, de Volney à Lamartine en passant par Chateaubriand, a connu son apogée dans la première moitié du siècle, le voyage de Théophile Gautier, accompli en 1852, traduit un essoufflement du genre, face à un public déjà « gavé de récits de voyage en Orient108 ». Après Sébastopol, le charme est rompu. Malgré quelques exceptions – Loti, Barrès –, l’heure est au désengagement, voire à la profanation des idoles109.
43Le recentrement flaubertien sur la province normande semble l’inversion proportionnelle de l’engagement croissant des moyens matériels et humains investis sur le Bosphore : Yvetot, selon le mot, vaudra désormais Constantinople110. Relisons la fin de L’Éducation sentimentale (1869). L’Orient y fait une apparition sous l’espèce d’une dérisoire maison close de Nogent – chez « la Turque » – opportunément située au bord de l’eau, c’est-à-dire au bordel111. « La Turque », disons-nous :
« On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de l’eau, derrière le rempart ; même en plein été, il y avait de l’ombre autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges, près d’un pot de réséda, sur une fenêtre. Des demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d’oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la porte, chantonnaient doucement d’une voix rauque112. »
44Ce que Frédéric et Deslauriers estiment avoir eu « de meilleur » au cours de leur jeunesse ? Une virée chez les filles – d’ailleurs avortée –, un harem de pacotille où des odalisques d’eau douce dispensent leurs faveurs contre monnaies sonnantes et trébuchantes.
45Revenons à l’Orient-le-vrai, celui des investisseurs et des orientalistes, tel qu’il se donne à voir dans toute une littérature de poche qui explose littéralement au moment de la guerre de Crimée : méthodes de langue, vocabulaires, « grammaires de guerre113 » – autant de balises culturelles, généralement agrémentées de petits tableaux où sont exposées de la manière la plus pédagogique les realia ottomanes que tout bon usager de l’Orient se doit désormais de posséder. L’heure, en somme, est à la familiarisation des choses ottomanes, à commencer par la langue, dont il s’agit d’acquérir quelques utiles rudiments. Les mots turcs sont transcrits en caractères latins, à l’intention d’un lectorat qui, contrairement aux diplomates, aux ecclésiastiques, ou encore aux drogmans, souvent férus de littératures orientales, n’a pas de temps à perdre. Au vrai la nouveauté ne réside pas tant dans la simplification du matériau linguistique – Guillaume Postel insérait déjà une « Instruction des mots de la langue turquesque les plus communs » dans son Traité de la république des Turcs (l’édition de 1575) – ; ni même dans le format du guide de conversation, en tant qu’objet livresque indépendant et destiné à un usage commercial114. L’innovation tient plutôt dans la prolifération même de ce type de production, qui traduit l’émergence d’un marché éditorial stimulé par la présence sur place du contingent français. L’avant-propos de l’un de ces guides paru en 1854 est à cet égard éclairant :
« Ce livre étant exclusivement destiné à des corps militaires chargés d’opérer dans des pays qu’ils ne connaissent pas, et les interprètes pouvant et devant souvent manquer, soit aux corps détachés, soit aux officiers chargés de faire des reconnaissances, on n’y trouvera que les choses absolument nécessaires à une armée en campagne. Ce sont des reconnaissances aussi variées que le sont les localités à reconnaître, des questions à adresser à des guides, des espions, des déserteurs, le tout précédé des phrases les plus simples et les plus usuelles. »
« Il fallait encore éviter, dans la traduction du français, le style élevé et la langue littéraire, qui ne sont pas compris par le peuple des campagnes, c’est pourquoi il était nécessaire de n’employer que l’idiome le plus vulgaire, et c’est ce que nous avons fait115. »
46En 1854, le professeur du collège arménien de Paris Ambroise Calfa publie son Guide de la conversation à l’usage de l’armée expéditionnaire et des voyageurs français en Orient. Les premiers mots du livre disent mieux que de long discours ce que la soudaine dynamisation des échanges entre les deux pays doit à la campagne de Crimée :
« Les relations de la France avec la Turquie viennent tout-à-coup de prendre un tel développement qu’il importait de songer à simplifier et faciliter, pour les Français et particulièrement pour ceux qui font partie de l’armée expéditionnaire en Orient, les moyens de se faire comprendre des habitants du pays, et réciproquement. […] Dans une circonstance aussi impérieuse, nous nous sommes fait un devoir de venir en aide, pour leurs communications forcées, à deux nations qui semblent vouloir désormais entretenir des rapports de mutuelle confiance. »
47Après quoi l’auteur imagine une série de dialogues bilingues sous les rubriques suivantes : « Salutation », « État de santé », « Avec un coiffeur », « Pour acheter un cheval », « Pour changer de l’argent » ou encore « Manger et boire » – par exemple :
« Un peu de jambon, du fromage et du pain suffiront
Bir az basterma, péynir vé ékmék élvérir116. »
48Troisième exemple. Ancien consul de Russie en Iran, le Polonais Aleksander Chodzki est passé au service du ministère des Affaires étrangères français au début des années 1850. Pendant la guerre, il publie (sous acronyme en 1854, sous signature en 1855), un Drogman turc donnant les mots et les phrases les plus nécessaires pour la conversation. Vade mecum indispensable à l’armée d’Orient. En voici les premiers mots :
« Tout dans ce petit livre est usuel et pratique. Ceux que la France envoie en Turquie ne peuvent prétendre à la science de l’homme de cabinet. Quand ils serons revenus vainqueurs, ils pourront, s’il leur plaît ainsi, employer les loisirs de la paix qu’ils auront conquise à étudier les subtilités de la grammaire et les finesses de la langue ottomane ; mais aujourd’hui, ce qu’il importe, c’est de communiquer oralement avec les habitants du pays que l’on va occuper ; c’est de pouvoir se livrer avec facilité à toutes les transactions que nécessitera un séjour plus ou moins prolongé, se procurer les choses indispensables à la vie, porter un ordre, demander un chemin, etc.117. »
49Suivent des informations métrologiques (monnaies, nombres, calendrier), diverses considérations sur les « civilités et politesses turques », ainsi que des recommandations concernant le « régime sanitaire à suivre en Orient » :
« 1. Le matin on ne doit pas se mettre en marche à jeun. Il faut prendre au moins un morceau de pain, avec un quart de petit verre d’eau-de-vie.
2. L’essentiel est de se tenir la tête chaude et l’estomac chaud (C’est de là que vient l’usage des turbans et des ceintures, au plus fort de l’été)118. »
50C’est la mort du récit de voyage ; c’est l’école Berlitz et le Guide du Routard avant l’heure : l’Orient balisé et banalisé du quotidien, mesuré par le drogman, arpenté par le soldat, sillonné par l’ingénieur et le représentant de commerce et bientôt par le touriste en vadrouille. De fait, les guides de conversation pour militaires précèdent seulement de quelques années les premiers guides de voyage francophones : voici que déjà s’annonce cet « Orient de consommation » étudié par Edhem Eldem. Dès 1840, les Britanniques avaient à leur disposition un Hand-Book for Travellers en Asie Mineure. C’est en 1861 que paraît le premier guide Joanne de « L’Orient », cinq ans à peine après la fin de la guerre119.
51Inauguré par un orientaliste français plus de deux décennies avant le conflit120, le créneau des guides de conversation franco-turcs – auxquels il y aurait lieu de consacrer une étude socio-littéraire à part entière – est majoritairement investi par des Ottomans chrétiens : arméniens121, melkites libanais122, catholiques levantins123. Leur exposition ancienne à la langue française, favorisée par l’action missionnaire et subventionnaire de la France au Levant, de même que leurs compétences professionnelles (enseignement, drogmanat, négoce), expliquent cet engouement éditorial. Publiant à Vienne, Paris, Leipzig, Smyrne ou à Hermannstadt, en Transylvanie, les auteurs de ces guides ne s’embarrassent guère de frontières politiques ou linguistiques ; leur polyglossie, au contraire, de l’anglais à l’arménien en passant par l’italien, l’allemand, le roumain et le russe, compose le terreau cosmopolite sur lequel lèvera bientôt le commerce culturel « franco-turc124 ». Voici comment se présente le melkite Nassif Mallouf : « Né en Orient, possédant à fond le turc, l’arabe, le persan, le français, l’anglais, l’italien, ayant professé au collège de la Propagande de Smyrne. » L’argumentaire, bien sûr, est promotionnel. Mais qui, mieux que Mallouf, pouvait pour reprendre les termes même de son préfacier, « faire de bons livres élémentaires125 » ?
Les échelles de l’échange (1850-1920)
Un archipel réformateur entre Paris et Péra
52Voici longtemps qu’à Péra, les dignitaires ottomans s’initiaient à la gastronomie d’ambassade – côtelettes d’agneau et pudding diplomatique126. Précisons que « Franc » (Frenk, Efrendj), dans la langue des Ottomans, désigne d’abord les catholiques et protestants européens ; éventuellement tous les Européens ; voire – mais une telle extrapolation est sujette à caution – « tous les sujets étrangers, à quelque nation ou à quelque religion qu’ils appartiennent, nés ou domiciliés dans les États du Grand Seigneur127 ». Tandis que la majorité des musulmans vit à Stamboul, la « ville musulmane » située au sud de la Corne d’Or, Péra et Galata forment la « ville franque » au nord, qui abrite la vieille colonie génoise, plusieurs quartiers juifs et roums, ainsi que « les étrangers de toutes les contrées de l’Europe (qui) affluèrent en Turquie, les uns attirés par le commerce, les autres chassés de leur pays par le mauvais état de leurs affaires ou par le hasard des révolutions128 ». Dès 1855, la plume colorée d’Ubicini décrit ces quartiers comme une enclave européenne en terre ottomane :
« La ville d’ailleurs n’offre rien de remarquable. N’étaient ça et là quelques groupes de femmes turques stationnant devant les magasins de mode de nouveautés françaises, on pourrait se croire dans quelque ville d’Italie de second ou de troisième ordre. Des églises presque à chaque pas, des images de la sainte Vierge appendues aux murailles, tous les signes extérieurs du catholicisme, le bruit des cloches, des processions, des enterrements ; des prêtres de tous les rites, des religieux de tous les ordres ; force juifs et mendiants ; mais rien de turc, ni les mœurs, ni le costume, ni la langue. Annexé à Stamboul, Péra est aussi indépendant de cette capitale que pourrait l’être Pékin ou Calcutta129. »
53La citation nous rappelle que la présence française dans l’Empire ottoman est une affaire extrêmement localisée qui concerne certaines villes, et parmi elles certains quartiers bien spécifiques.
54La signature d’un traité de commerce entre la Porte et la Grande-Bretagne en 1838 (cette dernière rapidement imitée par les autres puissances européennes) marque l’arrivée massive d’Européens qui font souche à Galata et à Péra où ils s’agrègent aux « Francs ». Un premier et modeste opéra voit le jour dès 1846, suivi d’un premier club privé, le casino de Péra, en 1849 ; une bourse commerciale est inaugurée en 1852. La guerre de Crimée accélère la transfiguration des quartiers francs de Péra et de Galata, qui connaissent une explosion urbaine, démographique, et commerciale au second XIXe siècle. Les restaurants, cabarets, théâtres, hôtels, hôtels de passe, ateliers de photographie, pharmacies, cabinets médicaux vont se multiplier, de même que le tramway hippomobile.
55Les Ottomans ne sont pas en reste : après avoir découpé la ville en quatorze cercles, c’est précisément par le 6e cercle, celui de Galata, qu’ils choisissent en 1856 de lancer la réforme de l’administration municipale dans l’Empire130. Directement décalqué des arts de faire administratifs français en matière communale, le 6e cercle est doté d’un conseil (meclis) de six membres dirigé par un directeur (müdür), tous nommés par le grand vizir sur des critères de fortune ; tirant ses moyens des taxes d’habitations et parfois du revenu des habitants, la nouvelle municipalité a autorité en matière de voirie, d’assainissement urbain, d’éclairage public, de police de quartier131. La langue de délibération y est le français, et des interprètes y sont employés pour tenir à jour des registres dans les deux langues officielles – le turc et le français132. S’il connaît des difficultés de trésorerie au début des années 1860, et disparaît à l’orée des années 1870, le 6e cercle n’en a pas moins constitué une étape importante dans l’expérimentation ottomane de la réforme municipale, une expérimentation dont l’instrument essentiel fut la langue française.
56C’est d’ailleurs au nom même de cette axiologie réformatrice133 commune aux Européens et aux Ottomans que ces derniers se dotent dans le deuxième tiers du siècle de nouveaux établissements scolaires au sein desquels l’enseignement du français se taille la part du lion. Si l’École impériale ottomane (Mekteb-i Osmanî) fondée à Paris en 1857 fait long feu134, il faut marquer d’une pierre blanche, en revanche, la même année, la fixation, définitive après de nombreuses oscillations, du ministère ottoman de l’Instruction publique, inspirée de son équivalent français – les Ottomans poussant le mimétisme jusqu’à importer les plans d’architecture des établissements scolaires français pour les nouveaux « collèges » (rüsdiye) qui avaient commencé de concurrencer les medrese dans l’Empire135. La fin des années 1850 marque une inflexion essentielle que l’on retrouve dans la fondation à Istanbul en 1859 de la Mülkiye, une sorte de Sciences Po et d’ENA mélangés, où la haute administration civile impériale (puis républicaine) n’apprendra avant bien longtemps d’autre langue étrangère que le français136. 1859 marque également un jalon en termes d’histoire littéraire avec la parution des premières traductions intégrales (mais il faut là encore parler d’adaptations137) d’une langue européenne – le français – vers le turc. Racine, La Fontaine, Lamartine, le poète Nicolas Gilbert, Fénelon, Fontenelle et Voltaire font leur entrée dans le paysage littéraire turcophone138.
57À partir du début des années 1860, une cohorte de publicistes francophones İbrahim Şinasi, Namık Kemal, Ali Suavi, etc., font résonner les noms de philosophes français dans leur mobilisation pour la constitutionnalisation du régime. Derrière leurs revendications pour les libertés politiques, et leur défense d’une nation ottomane qui puisse disposer d’elle-même, ce sont déjà les contours du turquisme culturel qui se dessinent. La création en 1868 du lycée francophone de Galatasaray, pépinière des élites musulmanes, achève de donner à la langue française ce rôle véhiculaire qui sera le sien pendant plusieurs décennies, au sein de l’enseignement ottoman et, plus largement, dans l’appropriation par les Ottomans des productions culturelles européennes139. Un an plus tard, le 1er septembre 1869, la Porte adopte la première loi sur l’enseignement dans l’Empire ottoman qui prévoit un cursus directement calqué sur le modèle français140.
Qui parle français ?
58Au-delà de l’aura internationale de quelques figures littéraires du Grand siècle ou des Lumières, ce qui se dessine ici, c’est, tout au long du second XIXe siècle, l’augmentation continue du nombre des individus qui, au sein des bourgeoisies ottomanes, passent par le filtre de la langue française – et par tout ce qu’une langue convoie avec elle : références, manières de dire, de sentir et de penser, styles de vie. « Le français s’est imposé dans l’administration, aux écoles, dans les entretiens, aux affaires, aux banques, aux salons de l’aristocratie. L’italien végète au théâtre, dans quelques églises », déplore en 1898 un journaliste du Rassegna italiana141. « Vers la fin du XIXe siècle, écrivait avec emphase Tarik Zafer Tunaya, le français régnait en monarque absolu sur la vie culturelle de l’intelligentsia ottomane. Tous ceux qui rêvaient d’abattre l’absolutisme et de mettre sur pied un régime constitutionnel s’étaient formés au contact de la pensée française. L’action politique et sociale passait obligatoirement, à cette époque, par la connaissance du français142. »
59Les élites ottomanes sont d’autant mieux disposées à embrasser les choses françaises qu’elles y puisent les ressources symboliques requises pour garantir leur propre éminence sociale. « Le français, écrit Henri Nahum, est, dans l’Empire ottoman, à la fin du XIXe siècle, la langue de culture de toutes les élites chrétiennes et musulmanes ; avoir fait ses études au lycée français de Galatasaray d’Istanbul est nécessaire à tout Turc qui souhaite avoir une position sociale, une carrière administrative ou politique ; parler français, et à plus forte raison le parler en famille, est la preuve qu’on fait partie de la classe dirigeante143. » Pour Ekrem Aksoy, la maîtrise du français est « une condition préalable pour accéder aux fonctions importantes, pour devenir un homme d’État144 ». D’aucuns la voient même comme « la condition sine qua non de l’avancement social145 ».
60Des travaux récents invitent certes à nuancer ce tableau. Olivier Bouquet interroge le niveau de maîtrise du français dans la haute fonction publique ottomane du XIXe siècle. Sur 282 hauts fonctionnaires ottomans ayant porté le titre de pacha entre 1839 et 1909, il établit qu’un tiers a étudié le français ou a été amené à se servir de cette langue dans le cadre de son activité professionnelle. Mais un pacha sur six seulement parle et écrit le français. Si le français joue un rôle bureaucratique important, il ne peut donc être considéré « comme une condition d’élévation jusqu’aux plus hauts grades, encore moins comme une condition d’accès au service de la Porte146 ». La période républicaine serait au contraire marquée par une hausse considérable de la francophonie au sein du groupe dirigeant : 55 % du corps préfectoral de la Turquie des années dc1923-1938 parleraient le français, et, pour la période 1920-1957, pas moins de 84 % des députés de la Grande assemblée nationale de Turquie déclarent connaître la langue de Molière147. Sans préjuger de la fiabilité de ces derniers chiffres, il est évident qu’une telle évolution ne peut uniquement s’expliquer par la croissance générale de la francophonie au sein de la classe lettrée musulmane, entre la fin de l’Empire ottoman et la jeune république de Turquie. Il faut ici invoquer un effet de structure, lié au recrutement différentiel des cohortes administratives et politiques hamidiennes d’un côté, unionistes et républicaines de l’autre – ces dernières émanant en beaucoup plus large part des nouveaux établissements d’enseignement supérieur où elles ont eu toutes les chances de se socialiser à la langue française148.
61On retiendra que les dispositions prédatrices et expansionnistes des exportateurs-réformateurs français croisent, sur le terrain, l’opportunisme collectif et individuel des importateurs-réformateurs ottomans149. Si empreinte culturelle francophone et française il y eut dans l’Empire ottoman celle-ci ne fut donc pas moins redevable aux Ottomans qu’aux Français. La « rencontre » qui fait l’objet de ce livre est le produit même d’une dynamique croisée : au moment même où les Français posent de plus en plus nombreux le pied à Constantinople et dans d’autres villes de l’Empire – un pied de soldat, puis de voyageur, de touriste, de commerçant ou de technicien –, il émane des bourgeoisies citadines ottomanes – musulmanes, chrétiennes, juives – une immense curiosité pour ces choses que les acteurs appellent « modernes ». Ce double courant d’extraversion culturelle, des Français vers l’Orient ottoman, des Ottomans vers les biens symboliques français et francophones, reflète la structure profondément asymétrique de l’échange franco-turc. Mais il témoigne également de mécanismes et de stratégies de domination internes à la société importatrice.
L’ombre allemande plane sur l’échange culturel franco-turc
62Si tant est qu’il existe, le « modèle français » n’a jamais été seul en lice150. Dans le second tiers du XIXe siècle, des migrants de toutes origines trouvent dans l’Empire ottoman une « land of opportunity ». Darina Martykánová met ainsi au jour une migration professionnelle de techniciens britanniques, italiens, autrichiens, polonais, hongrois, qui trouvent à s’employer dès les années 1840 dans de nouveaux secteurs en développement, liés à l’introduction de la navigation à vapeur dans l’Empire (aménagement des ports, entretien des navires), puis, à partir des années 1850, dans les chantiers de construction des lignes télégraphiques, de chemins de fer, dans la construction de routes, ou encore comme ingénieurs dans les mines : issue de couches sociales intermédiaires, voire modestes, cette population invite à repenser l’idée d’une interaction entièrement monopolisée par les élites151.
63La Prusse est particulièrement présente dans deux secteurs : la formation militaire dès les années 1830 ; l’archéologie dans la seconde moitié du siècle152. Mais les Allemands occupent une place de plus en plus importante à partir du dernier tiers du siècle, et leur position continue de se renforcer pendant toute la période que nous étudions153. C’est d’ailleurs le IIe Reich qui « invente » la diplomatie culturelle (scolaire, plus exactement), et c’est dans l’Empire ottoman que cette innovation, rapidement imitée par le Quai d’Orsay, trouve son premier terrain d’application154. Nombre des contributeurs de cet ouvrage en témoignent : réelle ou putative, l’ombre de la rivalité allemande plane sur le commerce culturel franco-turc155.
64Le contraire aussi est vrai : « De l’époque wilhelmienne jusqu’à la fin de la république de Weimar, écrit Klaus Kreiser, il semble que sa “politique culturelle étrangère” [de l’Allemagne] (auswärtige Kulturpolitik) n’ait été pensable sans une confrontation avec la France – en tant que modèle ou sujet d’irritation156. » La tutelle de la langue française sur l’extraversion culturelle de l’Empire ottoman est telle, au tournant du XXe siècle, que les autres puissances que la France en sont également tributaires. Ainsi après la révolution jeune-turque les Allemands créent l’Osmanischer Lloyd, un organe de propagande en allemand destiné au nouveau milieu dirigeant, et financé par un consortium de banquiers et de marchands d’armes. S’il touche aisément la colonie germanophone d’Istanbul, le journal est obligé, pour atteindre sa cible principale, de paraître dans une édition francophone : ce sera le Lloyd ottoman, « porte-parole docile du ministère des Affaires étrangères » qui paraîtra de novembre 1908 à novembre 1918157. Une citation moqueuse exhumée par Klaus Kreiser du quotidien français Le Matin illustre les effets de dépendance induits par le poids de la francophonie dans le pays :
« Les Allemands […] ont fondé, à Constantinople, un journal, l’Osmanischer Lloyd, et ils le rédigent, pour une grande partie en français. Puisque les Turcs, les Arméniens, les Grecs comprennent le français et ne comprennent pas l’allemand, c’est en français qu’on leur vantera la puissance de l’Allemagne, la supériorité de la culture et de la discipline allemandes, l’excellence et le bon marché des produits allemands158. »
65Si l’on doit penser l’échange culturel franco-turc dans sa dimension étatique et diplomatique, il est indispensable de le penser non comme une structure bilatérale mais (au moins) triangulaire, du moins jusqu’à ce qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale l’entrée en jeu de l’acteur américain vienne radicalement bouleverser la donne.
Le flot et le jusant (1920-1960)
66La Première Guerre mondiale, au cours de laquelle Français et Ottomans se retrouvent ennemis est assurément favorable au rapprochement culturel turco-allemand. Mais, dès les années 1920, se reconstitue cette « sorte de monopole culturel » qui caractérisait le référentiel français à la fin de l’Empire ottoman159. L’entre-deux-guerres marque l’apogée, ne fût-ce que par inertie biologique, du prestige associé aux choses françaises, parmi ceux des Ottomans qui sont devenus les Turcs. Les maîtres de la « Turquie nouvelle » forment une cohorte arrivée à l’âge adulte et aux responsabilités qui, plus que toute autre, a été socialisée, acculturée et scolarisée à la langue française – au point qu’il n’est pas exagéré d’affirmer que l’horizon occidental des élites intellectuelles et politiques kémalistes est d’abord un horizon français.
67Mais dès la seconde moitié des années 1920, le groupe dirigeant se montre soucieux de diversifier ses sources d’approvisionnement, s’assurant la venue d’universitaires, de scientifiques, d’experts et de techniciens français, mais aussi allemands, suisses, belges, américains et autrichiens. Cette marge de manœuvre supérieure des Turcs par rapport aux Ottomans est sans doute une première raison fondamentale du déclin du référentiel français en Turquie.
L’arrivée des réfugiés allemands dans l’Université turque
68Au cours des années 1930, l’arrivée en masse de savants allemands et autrichiens dans les universités turques représente, du point de vue de la compétition internationale, un véritable « dumping intellectuel ». Au point que l’on a pu dit de l’université d’Istanbul, qui était encore fréquentée par de nombreux enseignants français dans les années 1920, qu’elle était devenue dans les années 1930 « la plus grande université allemande en dehors de l’Allemagne160 ». Composée de réfugiés politiques et/ou juifs fuyant le régime national-socialiste, mais aussi de représentants officiels du Troisième Reich, cette migration académique rencontre les aspirations des autorités turques qui entreprennent en 1933 une vaste réforme de leur enseignement supérieur161. Ainsi, les lignes de clivage entre universitaires européens, à l’intérieur du champ académique turc, ne sont pas que nationales. Au sein même de l’Université turque, réfugiés allemands et autrichiens mènent leur propre guerre : plutôt qu’aux candidats officiels du Reich, ils s’efforcent de faire attribuer les chaires réservées aux professeurs étrangers à des candidats français. Chassé de l’université de Cologne, le Viennois Léo Spitzer enseigne par exemple les langues romanes à l’université d’Istanbul de 1933 à 1936. On a voulu voir en Spitzer, ainsi qu’en Auerbach (qui lui succède de 1936 à 1947) la quintessence même de cette translatio studii qui, de Berlin à Istanbul, se trouverait au principe de rien moins que « l’invention de la littérature comparée162 ». On le découvrira dans ce livre sous un jour autrement trivial, apportant son concours au « gonflement » du curriculum vitae d’un candidat français pour favoriser ses chances de recrutement face à la concurrence national-socialiste163.
69Les universitaires allemands ne s’attardent guère après la Seconde Guerre mondiale (les juifs vont en Amérique, les émissaires du Reich retournent en Allemagne). Mais l’expérience aura contribué à relativiser le prestige de la « science française », pour employer une formule (française) d’époque. Témoins, les souvenirs de Julien Greimas, qui professe la linguistique, d’abord à l’université d’Ankara (1958-1960), où il a retrouvé Louis Marin, puis à l’université Istanbul (1960-1962) :
« On a trouvé un Kurde164 (sic), un professeur de logique symbolique, qui avait été assistant de Reichenbach à Istanbul. Reichenbach fuyait les nazis et il s’est retrouvé à l’université d’Istanbul avec Auerbach, Spitzer, bien d’autres. C’était une grande université et ils étaient antinazis. Reichenbach avait formé mon Kurde. Tous les Allemands sont partis peu à peu aux États-Unis où on leur offrait des traitements dix fois plus élevés que ce que les Turcs pouvaient proposer. Après 45, il n’y avait plus personne. Mais les Turcs qui avaient été formés sont devenus professeurs165. »
70La présence de nombreux étrangers dans l’Université turque de l’entre-deux-guerres, français aussi bien qu’allemands, aura d’abord rendu possible ce que les Turcs attendaient d’elle : l’indigénisation du corps universitaire. En somme, l’entre-deux-guerres marque un apogée paradoxal. Car les flux culturels entre les deux espaces, francophone et turcophone, sans doute à leur plus haut niveau historique, se sont révélés en deçà des opportunités immenses que la familiarité des deux mondes aurait pu laisser attendre.
Fin de partie
71Après la Seconde Guerre mondiale, la Turquie intègre l’alliance atlantique et importe les références drainées dans le sillage d’un nouveau partage de la domination culturelle internationale. Les normes anglo-américaines pénètrent le pays au même titre que les autres sociétés méditerranéennes, espagnole, italienne, grecque166. Le prestige littéraire et philosophique des auteurs français, encore vivace dans les années 1940 et 1950167, décline à mesure que l’anglais s’impose comme langue d’extraversion. Les étudiants issus de la bourgeoisie stambouliote délaissent la Sorbonne pour les universités américaines. Les héroïnes des romans turcs désertent les rues de Paris pour les avenues new-yorkaises. En 1876, Ahmet Midhat Efendi (1844-1912) publiait à Istanbul son Paris’te Bir Türk (« Un Turc à Paris »), qui inaugurait une longue tradition de pèlerinages littéraires – réels ou fictionnels – au cœur du Quartier latin. Quand cela a-t-il cessé ? Gül Mete-Yuva voit cette « parenthèse » se refermer avec le romancier Halit Ziya Uşaklıgil, qui meurt en 1945168. Ekrem Aksoy situe « la fin de la Belle époque de la culture française en Turquie » au tournant des années 1950 et 1960169. « Immense Babylone déchue », le Paris des années 1960 est, aux yeux des romanciers turcs, une rombière fatiguée. Certes la veine n’est pas totalement épuisée, Nedim Gürsel la creuse encore170. Mais, après 1980, pour Timour Muhidine, « l’inspiration se tarit171 ».
72À l’évidence, la parenthèse franco-turque s’est refermée comme elle s’était ouverte, à des rythmes différents selon les objets et les secteurs. Le critère linguistique, néanmoins, est encore une fois révélateur. Les cohortes universitaires socialisées au référentiel culturel occidental par le truchement du français, dans le premier tiers du XXe siècle laissent place, à partir des années 1960, à une nouvelle génération (scolarisée dans les années 1940) pour laquelle la langue française ne revêt plus le même prestige. Citons à nouveau Greimas :
« En 58, je viens à Ankara avec un passeport suisse. […] On me propose un poste, une chaire de grammaire à l’université d’Ankara. Et j’accepte évidemment. Un hasard. C’était le seul poste de grammaire française disponible. J’enseignais en français. À l’époque, tous les Turcs de plus de quarante-cinq ans parlaient français, ceux de l’intelligentsia évidemment172. »
73Quarante-cinq ans. On ne saurait mieux dire la sénescence des élites francophones en Turquie et, en contrepoint, la montée dans la pyramide des âges d’une jeunesse intellectuelle anglophone. À l’extrême fin du XXe siècle, c’est « une communauté en voie d’extinction » que décrit Pierre Dumont dans un bilan qui ressemble fort à un inventaire avant décès : « La moyenne d’âge de ce public francophone tout autant que francophile, nostalgique d’une époque à tout jamais révolue, et pour tout dire résiduel, est très élevée173 (entre soixante-dix et quatre-vingt ans). »
74Le Quai d’Orsay des années 1970-1980 ne paraît pas avoir toujours bien pris la mesure de cet effondrement social et biologique174. Certes, aujourd’hui beaucoup d’efforts sont déployés pour maintenir l’enseignement francophone en Turquie, dont les fameux « Saints d’Istanbul » qui continuent d’accueillir une clientèle choisie : les lycées Saint-Benoît, sous tutelle des pères lazaristes depuis 1783, Notre-Dame de Sion (1856), Saint-Joseph (1870), Saint-Michel (1886), Sainte-Pulchérie (une école dès 1846, devenue lycée en 2000). L’historien, pour sa part, observe avec curiosité ces vénérables institutions qui, pour être plus vivantes que jamais, à l’instar du lycée de Galatasaray, n’en sont pas moins les buttes-témoins d’un autre temps.
Le mort saisit le vif
75La cause est entendue. En matière de « rencontre », il convient d’accorder une égale dignité documentaire à toutes les parties en présence175. Cette exigence doit néanmoins s’accommoder de multiples contingences. En France, les Archives nationales, le service historique de la Défense, les services nantais et courneuvien des Affaires étrangères, les archives de l’outre-mer d’Aix-en-Provence regorgent de séries « Levant » ou « Turquie » et livrent aux historiens une moisson de mots sur l’échange culturel franco-turc. – Et les Turcs ? Combien de cartons ? En Turquie les choses sont contrastées, selon une ligne de partage plusieurs fois tracée et traversée dans cette contribution. Les archives ottomanes conservées à Istanbul recèlent une documentation abondante qui permet d’approfondir largement la question des circulations entre la France et l’Empire ottoman, tant à travers les migrations des individus que sous l’espèce de transferts de savoirs et de savoir-faire dans maints secteurs d’activité (ingénierie, médecine, sciences policières, technologies administratives, archéologie etc.176). Ces archives permettent de restituer pleinement le point de vue des Ottomans. Quant au point de vue des Turcs, pour reprendre une dernière fois les catégories introduites par l’avènement de la Turquie nationaliste, c’est-à-dire s’agissant des archives de la période républicaine, qui sont conservées à Ankara, un constat s’impose : la pauvreté des fonds disponibles sur les échanges avec la France177.
76Un tel déséquilibre entre l’Empire ottoman et la Turquie républicaine, d’une part, entre la France et la Turquie républicaine, de l’autre, est sans doute le lot de nombreuses configurations asymétriques en histoire des relations inter- et transnationales. Mais elle trouve aussi son explication dans des problématiques inhérentes au cas turc qui affectent d’ailleurs bien d’autres aspects de l’écriture de l’histoire de la Turquie contemporaine178. Il est bien clair, en tout état de cause, qu’une telle disproportion documentaire, au point de commencement de la chaîne de montage de l’historien, continue de peser sur la production historiographique. Car les termes de l’échange sont les mots des Français bien plus souvent que des Turcs. Bien sûr les archives ne sont pas les seules ressources mobilisables : les sources imprimées offrent un vaste vivier de vocables disponibles pour entendre ce que ces derniers ont à dire. Mais la distribution inéquitable des ressources archivistiques réifie et perpétue les inégalités et les dépendances du siècle écoulé. Entonner l’antienne de la collaboration culturelle et du partenariat interinstitutionnel ne suffira guère, de ce point de vue, à compenser l’immense force d’inertie de la machine archivale hexagonale et les faiblesses de son homologue républicaine en Turquie. Le mieux est encore d’en être avisé avant de commencer la lecture de ce livre, en souhaitant qu’à l’avenir de nouveaux fonds soient mis à la disposition des chercheurs en Turquie.
Notes de bas de page
1 Dollfus E., « Un Parisien très franco-turc », Conversation franco-turque d’un Parisien, s. l., Imprimerie Charles de Mourgues Frères, mai 1870, p. 11.
2 Sans prétention à l’exhaustivité, et pour s’en tenir à la production francophone : Bourguet M. N. et al. (dir.), L’invention scientifique de la Méditerranée. Égypte, Morée, Algérie, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998 ; Izzo J. C., Fabre T., La Méditerranée française, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000 ; Moatti C. (dir.), La mobilité des personnes en Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et documents d’identification, Rome, École française de Rome, 2004 ; Moatti C., Kaiser W. (dir.), Gens de passage en Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et d’identification, Paris, Maisonneuve et Larose, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, 2007 ; Dakhlia J., Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Arles, Actes Sud, 2008 ; Heyberger B., Verdeil C. (dir.), Hommes de l’entre-deux. Parcours individuels et portraits de groupes sur la frontière de la Méditerranée (XVIe-XXe siècle), Paris, Les Indes Savantes, 2009 ; Nordman D., Tempête sur Alger. L’expédition de Charles Quint en 1541, Saint-Denis, Bouchène, 2011, en particulier les pages 19-54 ; Valensi L., Ces étrangers familiers. Musulmans en Europe (XVIe- XVIIIe siècle), Paris, Payot, 2012.
3 La dissonance introduite par le néologisme « francologie » est d’abord une manière d’interroger les ressorts épistémologiques d’une discipline qui se définit par un ethnonyme. Mais, placé en miroir de turcologie, le mot est aussi une invite à méditer la dissymétrie de la relation d’objectivation académique : les Français et les Européens ont fait de l’étude des « Turcs » une science en soi ; la réciproque n’est pas vraie.
4 Une orientation bibliographique est proposée en fin de volume.
5 On peut scolairement se demander si, dans « histoire transnationale », l’adjectif revêt une valeur objective ou subjective, c’est-à-dire s’il qualifie l’étude d’objets transnationaux (organisations internationales, congrès scientifiques, ONG, etc.) ou bien s’il désigne plutôt une façon de revisiter les mêmes objets à l’aune de nouvelles subjectivités historiographiques (en « sauvant » la discipline historique du cadre national, en « jouant sur les échelles » ou encore en « décentrant le regard », selon les formules consacrées). Cf. Duara P., « Transnationalism and the challenge to national histories », Bender T., Rethinking American History, Berkeley, University of California Press, 2002, p. 25-46 ; Iriye A., « Transnational History », Contemporary European History, 13, 2, 2004, p. 211-222 ; Saunier P. Y., « Circulations, connexions et espaces transnationaux », Genèses, 2004/4, 57, p. 110-126 ; Clavin P., « Defining Transnationalism », Contemporary European History, 14, 4, 2005, p. 421-439 ; Boschetti A., « Pour un comparatisme réflexif », Boschetti A. (dir.), L’espace culturel transnational, Paris, Nouveau Monde, 2010, p. 7-51 ; Zuñiga J.-P. (dir.), Pratiques du transnational. Terrains, preuves, limites, Paris, Centre de recherches historiques, 2011 ; Wilfert-Portal B., « L’histoire culturelle de l’Europe d’un point de vue transnational », à paraître.
6 Marc Aymes, Romain Bertrand, Nathalie Clayer, Ségolène Débarre, Benjamin Gourisse, Benjamin Lellouch, Darina Martykánová, Lucette Valensi et Blaise Wilfert-Portal ont accepté de lire et de critiquer ce texte, à différents stades de son élaboration. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés.
7 La réflexion qui suit doit beaucoup à la distinction opérée par Roger Chartier (et Éric Hobsbawm) entre histoire sociale du culturel et histoire culturelle du social. Chartier R., « La structure, la culture et le blue-jeans », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2006, 5, p. 88-92 : 88 ; id., Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998.
8 Robert Frank reprenait par exemple en 2003 la définition dite « anthropologique » proposée en 1980 par Pierre Milza de « la culture » entendue comme « la production, la diffusion, et la consommation des objets symboliques créés par une société ». Frank R., « Introduction » de « Diplomatie et transferts culturels au XXe siècle », Relations internationales, 115, automne 2003, p. 319-323 : 321. Il y revient dans « Culture et relations internationales : les diplomaties culturelles », Frank R. (dir.), Pour l’histoire des relations internationales, Paris, Presses universitaires de France, 2012, p. 371-386 : 372 sq.
9 Il se déclare lui-même « né dans l’Asie Mineure et établi 10 ans à Constantinople et 13 ans à Vienne ». Hindoglu A., Dictionnaire abrégé françaisturc, Vienne, F. Beck, 1831, préface non paginée.
10 Dakhlia J., Islamicités, Paris, Presses universitaires de France, 2005, p. 2. Où l’auteure nous met en garde contre les dérives possible d’un imaginaire historiographique un peu trop prompt à opposer les « milieux interlopes du port et de la taverne », qui seraient par excellence les lieux mâles et turbides du « métissage », à un « intérieur » (continental, terrien, mais aussi domestique et féminin) fatalement dévolu à la conservation de « l’identité » dans sa pureté immaculée.
11 Ilbert R., Yannakakis I., Alexandrie, 1860-1960. Un modèle éphémère de convivialité : communautés et identité cosmopolite, Paris, Autrement, 1992 ; Anastassiadou M., Salonique 1830-1912. Une ville ottomane à l’âge des réformes, Leiden, Brill, 1997 ; Escallier R., Gastaut Y. (dir.), « Le cosmopolitisme méditerranéen : réflexions et interrogations », Cahiers de la Méditerranée, 67, 2003 ; Georgelin H., La fin de Smyrne. Du cosmopolitisme aux nationalismes, Paris, CNRS Éditions, 2005 ; Smyrnelis M.-C. (dir.), Smyrne, la ville oubliée ? 1830-1930. Mémoires d’un grand port ottoman, Paris, Autrement, 2006 ; Kolluoğlu B., Toksöz M., Cities of the Mediterranean. From the Ottoman Times to the Present, Londres, I. B. Tauris, 2010; Zandi-Sayek S., Ottoman Izmir. The Rise of a Cosmopolitan Port, 1840-1880, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2012.
12 Seni N., « Finances ottomanes et figures levantines », Thobie J., Bacqué-Grammont J.-L. (dir.), L’accession de la Turquie à la civilisation industrielle. Facteurs internes et externes. Actes du colloque d’Istanbul, 2-4 décembre 1985, Isis, Istanbul, 1987 ; idem, « Les Levantins d’Istanbul à travers les récits des voyageurs du XIXe siècle », Eldem E. (dir), Première rencontre internationale sur l’Empire ottoman et la Turquie moderne, Institut national des langues et civilisations orientales, Maison des sciences de l’homme, 18-22 janvier 1985, Istanbul, Isis, 1991, p. 161-169.
13 L’ouvrage de référence sur la question est : Schmitt O. J., Les Levantins. Cadres de vie et identités d’un groupe ethno-confessionnel de l’Empire ottoman au « long » XIXe siècle, Istanbul, Isis, 2007 ; voir également Smyrnelis M.-C., Une société hors de soi. Identités et relations sociales à Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles, Louvain, Peeters, 2005, p. 228-234.
14 Hanssen J., « “Malhamé-Malfamé”: Levantine elites and Transimperial networks on the Eve of the Young Turk Revolution », International Journal of Middle East Studies, 43, 2011, p. 25-48.
15 Dakhlia J., « La langue franque méditerranéenne. Asymétrie de la frontière et illusion du creuset », Cahiers du Centre de recherches historiques, 42, octobre 2008, p. 133-147.
16 Georgeon F., « Présentation », Georgeon F., Dumont P. (dir.), Vivre dans l’Empire ottoman. Sociabilités et relations intercommunautaires (XVIIIe-XXe siècles), Paris, L’Harmattan, 1997, p. 5-20 : 15.
17 Les travaux de Paul Dumont sur les loges maçonniques d’Istanbul, ainsi que la contribution de Claire Fredj (dans ce volume) sur le monde médical constantinopolitain, éclairent l’exclusion relative dont les Ottomans musulmans peuvent faire l’objet dans les arènes de la rencontre franco-ottomane. Dumont P., « La Turquie dans les archives du Grand Orient de France : les loges maçonniques d’obédience française à Istanbul du milieu du XIXe siècle à la veille de la Première Guerre mondiale », Collectif, Économie et sociétés dans l’Empire ottoman (fin du XVIIIe-début du XXe siècle), Paris, CNRS Éditions, 1983, p. 171-192.
18 Clayer N., « The Dimension of Confessionalisation in the Ottoman Balkans at the time of Nationalisms », Grandits H., Clayer N., Pichler R. (dir.), Conflicting Loyalties in the Balkans. The Great Powers, the Ottoman Empire and Nation-Building, Londres, Tauris, 2011, p. 89-109.
19 Thiesse A.-M., La création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2001.
20 Par ce jeu de va-et-vient (qui illustre une fois encore la non contradiction entre le national le transnational), on observe l’unification de communautés qui tendent de plus en plus à se penser comme une « diaspora ». Sur le cas des Arméniens « from exilic nationalism to diasporic transnationalism », voir Tololyan K., « Elites and Institutions in the Armenian Transnation », Diaspora, 9, 1, 2000, p. 107-136.
21 Hanioğlu Ş., The Young Turks in Opposition, Oxford, Oxford University Press, 1995; id., Preparation for a Revolution. The Young Turks, 1902-1908, Oxford, Oxford University Press, 2001 ; Kreiser K., « Turkey’s élite diaspora in Switzerland (1860s-1920s) », Anastassiadou-Dumont M. (dir.), Médecins et ingénieurs ottomans à l’âge des nationalismes, Paris, IFEA-Maisonneuve et Larose, 2003, p. 349-382 ; Kaynar E., « Les Jeunes Turcs et l’Occident », Georgeon F. (dir.), « L’ivresse de la liberté ». La révolution de 1908 dans l’Empire ottoman, Paris, Peeters, 2012, p. 27-64 ; Sendesni W., « Les Turcs, les Arabes et la question du califat : une controverse entre le Türk et Al Manar (1903-1904), Ibid., p. 65-90 ; id., « La presse jeune-turque en Égypte et la modernité (1895-1908) », Yod, 17, 2012, p. 25-36.
22 Dakhlia J., Islamicités, op. cit. La même insatisfaction épistémologique conduisait Arjun Appadurai à bannir de sa prose la notion de « culture » (mais non l’adjectif culturel) et Jean-François Bayart à se demander si c’était là « un mot à jeter ». Appadurai A., Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation, préface de Marc Abélès, traduit de l’anglais par Françoise Bouillot, Paris, Payot et Rivages, 2005 [1996], p. 43 ; Bayart J.-F., L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996, p. 69-125.
23 Balandier G., « La situation coloniale : approche théorique » [extraits], Cahiers internationaux de sociologie, 110, 2001 [1951], p. 9-29 : 23.
24 C’est le raisonnement qui conduit Jocelyne Dakhlia à récuser la notion d’« entre-deux », Lingua franca, op. cit., p. 485 sqq.
25 Strauss J., « Oubliés, exclus ou “entre deux chaises” : les auteurs non-musulmans dans l’activité littéraire de l’Empire ottoman », Heyberger B., Verdeil C. (dir.), op. cit., p. 151-178 : 163 sq.
26 Bayart J.-F., L’illusion identitaire, op. cit., p. 70.
27 Noiriel G., État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Gallimard, 2005.
28 Brubaker R., Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne, Paris, Belin, 1997, p. 24.
29 Kushner D., The Rise of Turkish Nationalism 1876-1908, London, Frank Cass, 1977.
30 Cahen C., The Formation of Turkey. The Seljukid Sultanate of Rum: Eleventh to Fourteenth Century (1988), Harlow, Longman, 2002, p. 76. Mais au XVIIe siècle et jusqu’au premier XVIIIe, Turc, en français, sert également à désigner des chrétiens originaires de l’Empire ottoman, par exemple dans les minutiers des commerçants marseillais aux échelles du Levant. C’est Güneş Işıksel qui a attiré notre attention sur ce point. Une mise au point sémantique utile dans Valensi L., op. cit., p. 11 sq.
31 Georgeon F., « La formation des élites à la fin de l’Empire ottoman. La cas du Lycée de Galatasaray », Sous le signe des réformes. État et société de l’Empire ottoman à la Turquie kémaliste (1789-1939), Istanbul, Isis, 2009, p. 87-112 : 88 (première publication dans la Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 72, 1995).
32 Smyrnelis M. C., « Identités inventées dans l’Empire ottoman au XVIIIe siècle », Moatti C., Kaiser W. (dir.), op. cit., p. 459-470 : 466.
33 Hanioğlu Ş., « Turkism and the Young Turks, 1889-1908 », Kieser H. L. (dir.), Turkey Beyond Nationalism. Towards Post-Nationalist Identities, Londres, I. B. Tauris, 2006, p. 3-19.
34 Bayart J.-F, L’islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar, Paris, Albin Michel, 2010, p. 124.
35 On trouvera des mises au point théoriques et historiographiques dans : Sigalas N., Toumarkine A. (dir.), 7, 2008 : « Demographic Engineering : Part I » ; 12, 2011 : « Demographic Engineering : Part II », European Journal of Turkish Studies [désormais abrégé EJTS] ; Schaller D. J., Zimmerer J. (dir.), Late Ottoman Genocides. The Dissolution of the Ottoman Empire and Young Turkish Population and Extermination Policies, London-New York, Routledge, 2009.
36 Ainsi dès 1878 les modifications de frontières consécutives au congrès de Berlin faisaient mécaniquement passer la part des musulmans dans la population totale de l’Empire de 68 % à 76 %. Georgeon F., « Le dernier sursaut (1878-1908) », Mantran R. (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 459-522 : 481.
37 Toumarkine A., Les migrations des populations musulmanes balkaniques en Anatolie (1876-1913), Istanbul, Isis, 1995; Williams B. G., « Hijra and Forced Migration From Nineteenth-Century Russia to the Ottoman Empire. A Critical Analysis of the Great Crimean Tatar Emigration of 1860-1861 », Cahiers du monde russe, 41, 1, 2000, p. 79-108; Saydam A., Kırım ve Kafkas Göçleri (1856-1876) [Les migrations de Crimée et du Caucase (1856-1876)], Ankara, TTK Yay., 1997; Kirimli H., « Emigrations from the Crimea to the Ottoman Empire during the Crimean War », Middle Eastern Studies, 44, 5, 2008, p. 751-773; Clayer N., Bougarel X., Les musulmans de l’Europe du sud-est. Des Empires aux États balkaniques, Paris, Karthala, 2013.
38 Zürcher E. J., Greek and Turkish Refugees and Deportees 1912-1924, Turkology Update Leiden Project Working Papers Archive, Department of Turkish Studies, Universiteit Leiden, 2002, [http://www.transanatolie.com/english/turkey/turks/ottomans/ejz18.pdf], consulté le 14 janvier 2012 ; Ülker E., « Contextualising “Turkification”; nationbuilding in the late Ottoman Empire, 1908-1918 », Nations and Nationalism, 11, 4, octobre 2005; Dündar F., L’ingénierie ethnique du comité Union et Progrès et la turcisation de l’Anatolie, thèse de doctorat, EHESS, 2006; Üngör U. Ü., « Geographies of Nationalism and Violence: Rethinking Young Turk “Social Engineering” », EJTS, 7, 2008, [http://ejts.revues.org/index2583.html], consulté le 25 août 2012; id., « Seeing like a nation-state: Young Turk social engineering in Eastern Turkey, 1913-1950 », Schaller D. A., Zimmerer J. (dir.), op. cit., p. 933.
39 Ter Minassian T., « Les Arméniens au XXe siècle », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 67, 2000, p. 135-150; Kévorkian R., Le génocide des Arméniens, Paris, Odile Jacob, 2006; Akçam T., A Shameful Act: the Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsibility, New York, Metropolitan Books, 2006; id., The Young Turks’Crime Against Humanity. The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire, Princeton, Princeton University Press, 2012.
40 En réalité dès l’automne 1922, l’accord de janvier 1923 venant rétroactivement sanctionner les déplacements forcés de populations effectifs depuis la défaite des armées grecques en Asie Mineure.
41 Beaucoup d’incertitudes entourent ces chiffres. Zürcher E. J., art. cit., p. 4 ; Akgönül S., Les Grecs de Turquie : processus d’extinction d’une minorité de l’âge de l’État-nation à l’âge de la mondialisation, Paris/Louvain La Neuve, L’Harmattan/Bruylant Academia, 2004 ; Yildirim O., Diplomacy and Displacement. Reconsidering the Turco-Greek Exchange of Populations, 1922-1934, Londres, Routledge, 2006.
42 Burbank J., Cooper F., Empires in World History. Power and the Politics of Difference, Princeton-Oxford, Princeton University Press, 2010.
43 « The larger Christian communities, poursuit l’historien néerlandais, were practically gone and the population of about 13 million was now 98 per cent Muslim, as against 80 per cent before the war. » Zürcher E. J., « The Ottoman Legacy of the Kemalist Republic », Atabaki T. (dir.), The State and the Subaltern. Modernization and the State in Turkey and Iran, Londres, I. B. Tauris, 2007, p. 95-110: 99.
44 Schaub J. F., « Une historiographie expérimentale », Moatti C. (dir.), op. cit., p. 305-312 : 311 ; Hobsbawm É., Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992, p. 202. Il n’est, pour s’en convaincre, que de se pencher sur les usages de la notion de « pureté linguistique », ou « culturelle » dans la Turquie républicaine : Szurek E., « Appeler les Turcs par leur nom. Le nationalisme patronymique dans la Turquie des années 1930 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 60-2, 2013, p. 18-37.
45 C’est la même histoire, autour des mêmes jalons – du moins jusqu’aux années 1940 –, qui de l’autre rive de l’Égée nous est racontée dans Mazower M., Salonica, City of Ghosts. Christians, Muslims and Jews, 1430-1950, New York, Alfred A. Knopf, 2005.
46 Benjamin Fortna, dans une étude sur les pratiques lectorales à cheval sur la fin de l’Empire ottoman et la première décennie de la République désigne ainsi « the shift from a multi-ethnic, multi-cultural, multi-linguistic environment to one increasingly resembling monoculture ». Fortna B. C., Learning to Read in the Late Ottoman Empire and the Early Turkish Republic, New York, Palgrave Macmillan, 2011, p. 14.
47 M. U. Campos, Ottoman Brothers. Muslims, Christians and Jews in Early Twentieth-Century Palestine, Stanford, Stanford University Press, 2011.
48 Articles 37 à 44. Contrairement à ce qu’on lit parfois, il n’est fait mention d’aucune confession en particulier. « C’est donc bel et bien l’État turc qui, dès le départ, a une interprétation officielle restrictive du traité, considérant que les droits spécifiés ne s’appliquent qu’aux seuls Grecs, Arméniens et Juifs d’Istanbul […] » et non à l’ensemble des populations non-musulmanes qui peuplent le territoire turc. Interview de Jean-Paul Burdy par Jean Marcou, en ligne : [http://ovipot.hypotheses.org/1348/], consulté le 12 juillet 2012.
49 Pour cette datation, qui prête sans doute à discussion, cf. Thobie J., Les intérêts culturels français dans l’Empire ottoman finissant. L’enseignement laïque en partenariat, Louvain, Peeters, 2008, p. XXIX sq. ; Abou Ramadan M., « Les accords de Mytilène de 1901 et l’agrément de Constantinople de 1913 », Trimbur D., Aaronsohn R. (dir.), De Bonaparte à Balfour. La France, l’Europe occidentale et la Palestine, 1799-1917, Paris, CNRS Éditions, 2008, p. 57-68 : 64 sq.
50 Douki C., Minard P., « Histoire globale, histoires connectées : un changement d’échelle historiographique ? Introduction », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2007, 5, p. 7-21 : 10.
51 Charle C., Les élites de la République 1880-1900, Paris, Fayard, 1987.
52 Türesay Ö., Être intellectuel à la fin de l’Empire ottoman : Ebuzziya Tevfik (1849-1913) et son temps, thèse de doctorat, EHESS, 2008, p. 80-84 et p. 495. Pour des illustrations concrètes voir les contributions d’Enes Kabakçı et de Dilek Sarmış dans ce volume.
53 Frank R., art. cit. ; Dubosclard A. et al., Entre rayonnement et réciprocité. Contributions à l’histoire de la diplomatie culturelle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002 ; Dulphy A. et al., Les relations culturelles internationales au XXe siècle. De la diplomatie culturelle à l’acculturation, Bruxelles, PIE Peter Lang, 2010 : voir en particulier la distinction proposée par Pascal Ory en introduction entre trois types de relations culturelles internationales : la « diplomatie culturelle », les « échanges culturels » et « l’acculturation », p. 15-23 : 18 sqq.
54 Intersectorialité plutôt que multipositionnalité. Cette dernière notion laisserait supposer, en effet, une forte différenciation du monde social (sous la forme de « champs ») avec une pluralité d’espaces relativement autonomes où les acteurs pourraient se positionner. Or, le champ étatique, dans la Turquie du parti unique, n’offre pas un tel visage. La notion d’intersectorialité est préférée en tant qu’elle renvoie moins à des divisions du monde social qu’à des découpages de l’action publique (les « secteurs ») qui ne correspondent pas encore à des espaces sociaux fortement objectivés.
55 Szurek E., « Le linguiste et le politique. La Türk Dil Kurumu et le champ du pouvoir dans la Turquie du parti unique », Aymes M., Gourisse B., Massicard É. (dir.), Arrangements de l’action publique en Turquie de la fin de l’Empire ottoman à nos jours, Paris, Karthala, 2014.
56 Başbakanlık Cumhuriyet Arşivleri [archives de la présidence du conseil, Ankara], 030.18.1.2/46.48.3.
57 Bertrand R., L’histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècle), Paris, Éditions du Seuil, 2011, p. 15-19.
58 Bouquet O., « Maintien et reconversion des noblesses ottomanes aux débuts de la République turque », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 99, 2008, p. 129-142.
59 Ruth Miller a par exemple démontré que 35 % des articles qui composent le Code civil turc adopté en 1926 ont fait l’objet de modifications, en relation avec le substrat juridique ottoman ou islamique – tandis que 65 % des articles sont des traductions mot pour mot de la matrice helvétique. Miller R., « The Ottoman and Islamic Substratum of Turkey’s Civil Code », Journal of Islamic Studies, 11, 3, 2000, p. 335-361: 361.
60 Le point de vue économiste, nous fait remarquer Blaise Wilfert-Portal, induirait plutôt de parler d’une « intégration dans la société industrielle transnationale ». Il nous semble cependant que, bien maîtrisée, la notion d’occidentalisation ne doit pas nécessairement subir la même dévaluation historiographique que le paradigme de la modernisation. Sur la grandeur et décadence de ce dernier dans les sciences sociales ; Cooper F., Le colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire, Paris, Payot, 2010, p. 153-202 ; dans le domaine des études ottomanes : Bouquet O., « Faut-il encore parler de modernisation ottomane ? », Aymes M., Gourisse B., Massicardé. (dir.), op. cit., p. 53-73.
61 Abat-jour ; ascenseur ; fer-forgé ; gendarme ; conservatoire ; coiffeur ; petit-beurre ; réclame ; tragédie. Cf. le dictionnaire de l’Institut turc de la langue : [www.tdk.gov.tr/index.php?option=com_bts&view=bts].
62 İmer K., Dilde Değişme ve Gelişme Açısından Türk Dil Devrimi [La révolution linguistique turque du point de vue du changement et du développement dans la langue], Ankara, TDK, 1976, p. 78.
63 Werner M., Zimmermann B., « Penser l’histoire croisée. Entre empirie et réflexivité », Annales. Histoire, sciences sociales, 2003, 1, p. 7-36.
64 Wilfert-Portal B., « L’histoire culturelle de l’Europe d’un point de vue transnational », Revue Sciences/Lettres, 1, 2013, [rsl.revues.org/279], consulté le 2 mai 2014, en ligne.
65 Şişman A., Tanzimat Döneminde Fransa’ya Gönderilen Osmanlı Öğrencileri (1839-1876) [Les étudiants ottomans envoyés en France à l’époque des Tanzimat], Ankara, Türk Tarih Kurumu, 2004 (1994) ; Kreiser K., « Étudiants ottomans en France et en Suisse (1909-1912) », Panzac D. (dir.), Histoire économique et sociale de l’Empire ottoman et de la Turquie (1326-1960), Louvain, Peeters, Aix-en-Provence, 1995, p. 843-854.
66 Mignon L., « L’héritage symboliste belge en Turquie : Émile Verharen et Ahmet Haşim », Neither Shiraz nor Paris. Papers On Modern Turkish Literature, Istanbul, Isis, 2005, p. 61-68 : 61.
67 Zahra T., « Imagined Noncommunities: National Indifference as a Category of Analysis », Slavic Review, 69, 1, 2010, p. 93-119.
68 Une tentative de démonstration de cette considération théorique dans Szurek E., « Dil Bayramı. Une lecture somatique de la fête politique dans la Turquie du parti unique », Clayer N., Kaynar E. (dir.), Penser, agir et vivre dans l’Empire ottoman et en Turquie. Études réunies pour François Georgeon, Brill, Leiden, 2013, p. 497-523.
69 La captation nationaliste du répertoire culturel « français » ayant commencé au moins un siècle auparavant.
70 Boucheron P., « Introduction. Les boucles du monde : contours du XVe siècle », Boucheron P. (dir.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Belin, 2009, p. 9-30 : 22. On trouvait déjà la même idée dans Douki C., Minard P., art. cit., p. 8.
71 C’est la perspective théorique, formulée en termes d’histoire croisée (pour reprendre le syntagme théorisé par Michael Werner et Bénédicte Zimmermann), que dans cet ouvrage nous tentons d’appliquer empiriquement à l’étude de la turcologie française (1860-1960).
72 Aksoy E., « La littérature d’expression française en Turquie », Revue d’histoire littéraire de la France, 108, 2008/3, p. 633-644, passim. Nous soulignons.
73 Chartier R., « “La chimère de l’origine”. Foucault, les Lumières et la Révolution française », Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998, p. 132-160.
74 Barbier De Meynard A. C., Dictionnaire turc-français, Paris, Ernest Leroux, 1881, p. iv. Ce dernier occupe la chaire de turc des Langues orientales de 1867 à 1908. Son successeur est Jean Deny.
75 Kreiser K., « Le Paris des Ottomans à la Belle Époque », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 91-94, 2000, p. 333-350 : 335.
76 Martykánová D., Reconstructing Ottoman Engineers. Archaeology of a Profession (1789-1914), Pise, Pisa University Press, 2010.
77 Hitzel F., « Une voie de pénétration des idées révolutionnaires : les militaires français à Istanbul », Bacqué-Grammont J.-L., Dor R. (dir.), Mélanges offerts à Louis Bazin, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 87-94 : 91. ; id., « Les écoles de mathématiques turques et l’aide française (1775-1798) », Panzac D. (dir.), Histoire économique et sociale de l’Empire ottoman et de la Turquie (1326-1960), Louvain, Peeters, 1995, p. 813-825.
78 Kaçar M., « The development in the attitude of the Ottoman state towards science and education and the establishment of the Engineering schools (Mühendishanes) », İhsanoğlu E., Djebbar A., Günergün F. (dir.), Science, Technology, and Industry in the Ottoman World, Brepols 2000, p. 81-90; Landweber J., « Fashioning nationality and identity in the eighteenth century: the Comte de Bonneval in Ottoman Empire », The International History Review, 30, 1, 2008, p. 131.
79 Dumont P., « La présence culturelle française dans l’Empire ottoman à l’âge de la compétition coloniale en Europe (1870-1914) », colloque « Hommage aux poètes francophones », université Hacettepe (Ankara, 12-13 octobre 2006), [http://turcologie.u-strasbg.fr/dets/images/travaux/pr%E9sence%20culturelle%20fran%E7aise.pdf], consulté le 19 janvier 2012. Sur ce sujet: Göçek F. M., East Encounters West. France and the Ottoman Empire in the Eighteenth Century, Oxford, Oxford University Press, 1987.
80 Hurewitz J. C., « Europeanization of Ottoman diplomacy: the conversion from unilateralism to reciprocity », Belleten, XXV, 1961, p. 455-466.
81 Günergün F., « The Ottoman ambassador’s curiosity coffer: eclipse prediction with De La Hire’s “machine” crafted by Bion of Paris », Günergün F., Raina D. (dir.), Science Between Europe and Asia. Historical Studies on the Transmission, Adoption and Adaptation of Knowledge, Leyde, Springer, 2010, p. 103-123. Cf. également, Le paradis des infidèles. Relation de Yirmisekiz Çelebi Mehmed efendi, ambassadeur ottoman en France sous la Régence, traduit par Julien-Claude Galland et Gilles Veinstein, Paris, La Découverte, 2004 [1981].
82 Hitzel F., « Turcs et turqueries à la cour de Catherine de Médicis », Dakhlia J., Vincent B. (dir.), Les musulmans dans l’histoire de l’Europe I. Une intégration invisible, Paris, Albin Michel, 2011, p. 33-54.
83 Laurens H., Tolan J., Veinstein G., L’Europe et l’islam. Quinze siècles d’histoire, Paris, Odile Jacob, 2009, p. 227 sq.
84 Işiksel G., La politique étrangère ottomane dans la seconde moitié du XVIe siècle : le cas du règne de Selîm II, thèse de doctorat, EHESS, 2012.
85 Haran A. Y., Le lys et le globe. Messianisme dynastique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Champ Vallon, 2000, p. 306.
86 Si les diplomates français et turcs cultivent volontiers le souvenir de 1536, les historiens nationalistes turcs font parfois remonter leur récit à l’époque seldjoukide et au temps de la première croisade. Par exemple, Akinci G., Türk Fransız Kültür İlişkileri (1071-1859). Başlangıc Dönemi [Les relations culturelles turco-françaises (1071-1859). La période du commencement], Ankara, Atatürk Üniversitesi Yay., 1973.
87 Qui s’applique alors « selon les contextes, aux seuls “Turcs” ou turcophones, à l’ensemble des sujets de l’Empire ottoman, ou à n’importe quel musulman de Méditerranée, fût-il marocain, par exemple ». Dakhlia J., Lingua franca, op. cit., p. 45.
88 Prospectus, Souscription aux fastes de la guerre d’Orient. Histoire complète des opérations militaires en Orient et dans la Baltique […], par Jules Ladimir, Paris, Renault et Cie, s. d. [1857].
89 Fredj C., Médecins en campagne, médecine des lointains : le service de santé des armées en campagne dans les expéditions lointaines du Second Empire (Crimée, Chine-Cochinchine, Mexique), thèse de doctorat, EHESS, 2006, p. 319-323, p. 405 sq.
90 Ubicini A., La Turquie actuelle, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1855, p. 455. En 1888, l’arrivée de L’Orient-Express met Constantinople à trois jours de Paris : il en sera ainsi jusqu’à la démocratisation (relative) des premières lignes aériennes, après la Seconde Guerre mondiale, qui réduit le voyage à une grosse journée (avec escale, souvent en Italie). Autant dire que le navire à vapeur et le chemin de fer sont par excellence, bien plus que l’avion, les véhicules de l’échange culturel franco-turc. Lire néanmoins : Raynalt M., « France-Turquie : trois quarts de siècle de liaisons aériennes », Batu H., Bacqué-Grammont J.-L. (dir.), L’Empire ottoman, la république de Turquie et la France, Istanbul, Isis, 1986, p. 523-543.
91 Tabak F., The Waning of the Mediterranean, 1550-1870. A Geohistorical Approach, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2008, p. 239 sqq.
92 Toksöz M., Nomads, Migrants and Cotton in the Eastern Mediterranean: The Making of the Adana-Mersin Region, 1850-1908, Leyde, E. J. Brill, 2010.
93 Pamuk Ş., The Ottoman Empire and European Capitalism, 1820-1913. Trade, Investment and Production, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 41-54.
94 À l’exception, notable, des travaux précités de Marie-Carmen Smyrnelis sur Smyrne, et de la thèse d’Anne-Marie Planel sur Tunis : De la Nation à la colonie. La communauté française de Tunisie au XIXe siècle d’après les archives civiles et notariées du consulat général de France à Tunis, sous la direction de Lucette Valensi, EHESS, 2000, 3 tomes, 773 p.
95 Strauss J., « Le livre français d’Istanbul (17301908) », Hitzel F. (dir.), REMMM, 87-88, Livres et lecture dans le monde ottoman, 1999, p. 277-301 : 283.
96 Relire, sur Istanbul, le capitaine Seignobosc, cité en exergue de ce livre ; sur Smyrne : De La Roière J. V., Voyage en Orient, Paris, Debécourt, 1836, p. 240 ; Michaud J. F., Poujoulat J. J. F., Correspondance d’Orient (1830-1831), Bruxelles, N. J. Gregoir, V. Wouters et Cie, 1841, p. 148. Cf. Smyrnelis M.-C., « Prologue. Une ville à la recherche de son histoire », Smyrnelis M.-C. (dir.), op. cit., p. 7-18 : 9.
97 Par exemple Alexandrette à l’époque mandataire : Bayard Çan H., Abak M., « La francophonie chez l’élite chrétienne d’Iskenderun (Turquie) au tournant du XXe siècle : processus d’appropriation et enjeux », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 38/39, 2007, p. 89-105.
98 Voir, a contrario, la contribution de Timour Muhidine sur les « voyageuses d’Anatolie », dans ce volume.
99 İnalcik H., « Imtiyāzāt. II – Empire ottoman », Encyclopédie de l’Islam. Nouvelle édition, t. III, Leyde, Brill, 1971, 1208-1219.
100 Ubicini A., op. cit., p. 436.
101 De la même manière – mais c’est un point que nous ne développerons pas ici –, il convient d’avoir à l’esprit la densification strictement contemporaine, dans la seconde moitié du XIXe siècle, des réseaux consulaires européens, particulièrement français, en Asie Mineure comme dans le reste de l’Empire ottoman.
102 Thobie J., Intérêts et impérialisme français dans l’Empire ottoman. 1895-1914, Paris, Publications de la Sorbonne, Imprimerie nationale, 1977 ; pour une mise en contexte récente voir Geyikdaği V. N., Foreign Investment in the Ottoman Empire. International Trade and Relations 1854-1914, Londres, I. B. Tauris, 2011.
103 Bouvier J., Girault R., Thobie J., La France impériale. 1880-1914, Paris, Mégrelis, 1982, p. 17-54 : 25.
104 Créée en 1883, la Régie est un consortium privé de capitaux essentiellement français (ainsi qu’autrichiens et allemands) qui obtient en 1884 le monopole de l’exploitation, de la commercialisation domestique, et de l’exportation des « tabacs turcs ». Elle répartit ses revenus entre ses actionnaires, les actionnaires de la Dette, la Dette elle-même, et le Trésor ottoman. Pamuk Ş., op. cit., p. 53.
105 Georgeon F., « Le dernier sursaut », art. cit., p. 539 sq. Mais les investissements financiers français dans l’Empire ottoman ne représentent que 7 % des capitaux français exportés dans le monde en 1913. Bouvier J., Girault R., Thobie J., op. cit., p. 34.
106 Mais le partenaire commercial ottoman ne représente que 1,3 % des importations et 1,5 % des exportations de la France. Ibid., p. 34.
107 Thobie J., « Conjoncture et stratégie : le groupe financier de l’Ottomane en 1914 », Collectif, Économie et sociétés dans l’Empire ottoman, op. cit., p. 471-483 : 480.
108 Gautier T., Constantinople et autres textes sur la Turquie, Paris, La Boîte à Documents, 1990, présentation et notes de Sarga Moussa, p. 7. C’est Claire Fredj qui nous a mis sur la piste de cette lecture.
109 Sarga Moussa parle de désacralisation, Ibid., p. 9 ; et l’associe à la diffusion du support photographique. Moussa S., La relation orientale. Enquête sur la communication dans les récits de voyage en Orient (1811-1861), Paris, Klinsieck, 1995, p. 225. L’effilochement jusqu’au XXe siècle de ce désenchantement est pointé dans Basch S., « De l’approche maritime à l’approche ferroviaire », Muhidine T., Monceau N. (dir.), Istanbul réelle, Istanbul rêvée. La ville des écrivains, des peintres et des cinéastes au XXe siècle, Paris-Istanbul, L’Esprit des Péninsules-Institut français d’études anatoliennes, 1998, p. 57-69.
110 « Il faut, écrit encore Flaubert, apprendre à porter sur Yvetot le regard que l’on accorde si volontiers à Constantinople. » (Et sur Annie Ernaux, celui qu’on porte à Chateaubriand – serait-on tenté d’ajouter.) Digérée par Pierre Bourdieu, la citation refait surface, en guise d’épigraphe, dans Jouhaud C., Ribard D., Schapira N., Histoire Littérature Témoignage, Paris, Gallimard, 2009.
111 Bordel/bord de l’eau : nous devons ce rapprochement à Christian Leroy.
112 Flaubert G., Œuvres, II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979, p. 456.
113 Özkal C., Le modèle de la déclinaison gréco-latine dans les grammaires européennes du turc (1612-1920), mémoire de master 2, Paris, université de Paris III, 2011, p. 15 ; id., « Le discours sur l’alphabet ottoman dans les grammaires des XVIIIe et XIXe siècles : prémices de la réforme de l’alphabet de la langue turque en 1928 ? », Histoire Épistémologie Langage, à paraître. Texte communiqué par l’auteure.
114 Des productions polyglottes du même ordre sont attestées dès la seconde moitié du XVIe siècle à Florence. Yerasimos S., « Le turc en Occident. La connaissance de la langue turque en Europe », Les cahiers de Fontenay, 65-66, Duchet M. (dir.), L’inscription des langues dans les relations de voyage (XVIe-XVIIIe siècles), 1992, p. 191-210 ; Kalus M., « Les premières grammaires turques en France et leur édition (XVIIe et XVIIIe siècles) », Bacqué-Grammont J.-L., Dor R. (dir.), op. cit., p. 83-86.
115 Gérard F., De Valdemare De Somow A., L’interprète militaire en Orient. Francais, russe, valaque et turc, Paris, Imprimerie administrative de Paul Dupont, 1854, p. VIII sq.
116 Où le jambon de Paris est remplacé par le basterma (pastrami) d’Anatolie. Calfa A., Guide de la conversation à l’usage de l’armée expéditionnaire et des voyageurs français en Orient suivi d’un dictionnaire français-turc, Paris, Garnier Frères, 1854 [nouvelles éditions en 1859 et 1865], p. 39.
117 Chodzko A., Le drogman turc, Paris, Benjamin Duprat, 1854 [nouvelle édition en 1855], p. 1.
118 Ibid., p. 6. Cette dernière phrase est un ajout de l’édition de 1855.
119 Joanne A., Isambert É., Itinéraire descriptif, historique et archéologique de l’Orient, Paris, L. Hachette et Cie, 1861. Cf. Eldem E., Consuming the Orient, Istanbul, Osmanlı Bankası Arşiv ve Araştırma Merkezi, 2007, p. 19 sq. ; Georgeon F., « À la veille de la guerre, des voyageurs », Yerasimos S. (dir.), Istanbul 1914-1923. Capitale d’un monde illusoire ou l’agonie des vieux Empires, Paris, Autrement, 1992, p. 25-39 ; Servantie A., « Des guides touristiques à la bande dessinée : parcours d’Istanbul », Muhidine T., Monceau N. (dir.), op. cit., p. 71-88.
120 Thomas-Xavier Bianchi (Vocabulaire français-turc, Paris, s. n., 1831 ; Id., Le guide de la conversation en français et en turc, Paris, Imprimerie d’A. Everat et Cie, 1839 [nouvelle édition en 1852].
121 Beyran J., La Turquie médicale […], suivi d’un vocabulaire scientifique et militaire, Paris, 1854 ; Notice sur la Turquie. Réformes, Paris, M. Chaumerot, 1855.
122 Mallouf N., Dictionnaire de poche français-turc ou Trésor de la conversation, Smyrne, Imprimerie d’A. Damiano, 1849 [nouvelle édition en 1856] ; id., Dialogues turcs-français, par M. Viguier […], Smyrne, Daveroni, 1854 ; id., Nouveau guide de la conversation, Paris, Maisonneuve et Cie, 1859 ; Cf. Samaha C. M., Nassif Mallouf. Dragoman and Orientalist (1823-1865), Istanbul, The Isis Press, 2010.
123 Timoni A., Guide de la conversation français-turc. Grammaire, dialogues, vocabulaire = Fransizca ve Turkdje Tekellum Risalesi, Paris, Librairie orientale de Maisonneuve, 1854.
124 Voir, encore, Giamgy P., Nouveau guide de conversation français-anglais-arménien-turc-allemand-italien, Vienne, s. n., 1848 ; Catergian S., Guide de conversation turc-français-allemand, Vienne, Imprimerie des Méchitharistes, 1855 ; Viotte C., Grammaire turque courte et facile […] suivie […] d’un guide de conversation en turc, français, anglais et italien […], Hermannstadt, Théodore Steinhaussen – Leipzig, F. A. Brockhaus, 1856 ; Mallouf N., Guide en trois langues : française, anglaise et turque – Guide in three languages : French, English and Turkish – rèhbèri èlsinèy sèlacè fransèvi ve ìnguilizi vè turki, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.
125 Ibid., p. V.
126 Rosenthal S. T., The Politics of Dependency. Urban Reform in Istanbul, Londres, Greenwood, 1980, p. 3.
127 Ubicini A., op. cit., p. 431. Les usages de cette catégorie indifférenciée ne saurait bien entendu occulter le fait que les Ottomans singularisent chacun des groupes « nationaux » ou « culturels » qui composent la carte mentale de l’Europe du XIXe siècle.
128 Ibid., p. 437.
129 Ibid., p. 443.
130 Steven Rosenthal note, après Osman Nuri Ergin, que Galata reçut le numéro 6 en écho au 6e arrondissement de Paris, considéré comme le plus « avancé ». Rosenthal S. T., op. cit., p. 51. Notons que 1856, c’est aussi l’année où Faidherbe, en pleine conquête du Sénégal, invente le cercle colonial, qui deviendra l’unité administrative de base de l’Empire français. Par ce rapprochement, notre propos n’est pas d’imputer une grille de lecture coloniale aux acteurs ottomans (ou français) du cercle municipal stambouliote, mais bien de souligner que la notion traduit parfaitement cette axiologie globale (ici trans-impériale) de remise en ordre du monde qui se décline partout au XIXe siècle sous le paradigme de la « réforme ».
131 Cf. également Yerasimos S., « Occidentalisation de l’espace urbain : Istanbul 1839-1871 », Panzac D. (dir.), Les villes dans l’Empire ottoman : activités et sociétés, Marseille, CNRS Éditions, 1992, p. 97-119.
132 Rosenthal S. T., op. cit., p. 57.
133 Mettre la configuration bureaucratique ottomane à l’épreuve de la formule de la « nébuleuse réformatrice » pourrait de ce point de vue se révéler intéressant. Cf. Topalov C. (dir), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999.
134 Elle est fermée en 1874. Kreiser K., « Le Paris des Ottomans à la Belle Époque », art. cit., p. 339.
135 Fortna B. C., op. cit., p. 14.
136 Une éloquente illustration de l’importance de la maîtrise de la langue française parmi les étudiants de la Mülkiye hamidienne dans Clayer N., « The Albanian Students of the Mektebi Mülkiye. Social Networks and Trends of Thought », Özdalga E. (dir.), Late Ottoman Society. The Intellectual Legacy, Londres, Routledge, 2005, p. 291-343 : 295 sq.
137 Georgeon F., « Le Rire de Bergson en turc, de l’adaptation à la traduction », Basch S., Chuvin P. (dir.), Pitres et Pantins. Transformations du masque comique : de l’Antiquité au théâtre d’ombres, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2007, p. 327-338.
138 Il s’agit du Tercüme-i Manzume, composé de textes de Racine, La Fontaine, Lamartine et Nicolas Gilbert translatés et versifiés par İbrahim Şinasi ; des Aventures de Télémaque de Fénelon adaptée par Yusuf Kâmil Pacha sous le titre Tercüme-i Telemak ; et d’une série de « dialogues philosophiques » (Muhaverât-i Hikemiye) de Fénelon, Fontenelle et Voltaire transposés par Münif efendi. Berk Ö., Translation and Westernization in Turkey from the 1840s to the 1980’s, Istanbul, Ege Yay., 2004, p. 15.
139 Georgeon F., « La formation des élites à la fin de l’Empire ottoman », art. cit. ; Güvenli G., Le lycée de Galatasaray (1868-1923). Histoire sociologique d’une institution scolaire, thèse de doctorat, EHESS, 2007 ; Thobie J., Les intérêts culturels français dans l’Empire ottoman finissant, op. cit., p. 119-143.
140 Somel S. A., The Modernization of Public Education in the Ottoman Empire, 1839-1908, Islamization, Autocracy and Discipline, Leiden-Boston-Köln, Brill, 2001.
141 Cité dans Strauss J., « Le livre français d’Istanbul », art. cit., p. 298 sq.
142 Tunaya T. Z., « La France et le français dans la vie politique et universitaire turque », Dumont P., Bacqué-Grammont J.-L. (dir.), La Turquie et la France à l’époque d’Atatürk, Paris, Association pour le développement des études turques, 1981, p. 161-178 : 163.
143 Nahum H., Juifs de Smyrne, XIX-XXe siècle, Paris, Aubier, 1997, p. 106.
144 Aksoy E., « Geçmişten Bugüne Türklerde Yabancı Dil Bir Örnek : Fransızca » [Le français : un exemple de langue étrangère chez les Turcs à travers l’histoire], Frankofoni, 11, 1999, p. 207-213 : 210.
145 Güven H., « Les élites turques francophones et le mouvement de la traduction des années 1940 », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 38-39, 2007, [http://dhfles.revues.org/320].
146 Bouquet O., Les pachas du sultan. Essai sur les agents supérieurs de l’État ottoman (1839-1909), Louvain, Peeters, 2007, p. 293. La nuance apportée par Olivier Bouquet trouve son explication dans le fait que la population des pachas qui composent son corpus est préférablement recrutée et promue, à l’époque hamidienne, parmi les fonctionnaires du rang (alaylı) plutôt que parmi les diplômés des nouvelles écoles (mektepli), à commencer par la fameuse Mülkiye, où la pratique du français se répand largement après la réforme de l’institution (1878). Nous remercions Nathalie Clayer d’avoir attiré notre attention sur ce point.
147 Baltaoğlu A. G., Atatürk Dönemi Valileri (29 Ekim 1923-10 Kasım 1938) [Les préfets de l’époque d’Atatürk (29 octobre 1923-10 novembre 1938)], Ankara, Ocak Yayınları, 1988, p. 209 ; Frey F. W., The Turkish Political Elite, Cambridge, The MIT Press, 1965, p. 132. Cités dans Bouquet O., op. cit., p. 293.
148 Georgeon F., « Les Jeunes Turcs étaient-ils jeunes ? Sur le phénomène des générations de l’Empire ottoman à la République turque », Georgeon F., Kreiser K. (dir.), Enfance et jeunesse dans le monde musulman – Childhood and Youth in the Muslim World, Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 147-173.
149 Georgeon F., « L’Empire ottoman et l’Europe au XIXe siècle. De la Question d’Orient à la Question d’Occident », Sous le signe des réformes, op. cit., p. 421-429 : 425 (première publication dans Confluences Méditerranée, 52, 2004).
150 Bozarslan H., « Modèles français et allemand au miroir ottoman », Schöttler P., Veit P., Werner M. (dir.), Plurales Deutschland. Festchrift für Etienne François, Göttingen, Wallstein Verlag, 1999, p. 58-65.
151 Martykánová D., op. cit., p. 163-168.
152 Wallach J. (dir.), Germany and the Middle East: 1835-1939, Tel Aviv, Tel-Aviv University, 1975; Wallach J., Anatomie einer Militärhilfe. Die Preußisch-deutschen Militärmissionen in der Turkei 1835_ 1919, Düsseldorf, Droste Verlag, 1976 ; Trümpler C. (dir.), Das große Spiel, Archäologie und Politik zur Zeit des Kolonialismus (1860-1940), Cologne, DuMont, 2008 ; Marchand S., Down from Olympus. Archeology and philhellenism in Germany, 1750-1970, Princeton, Princeton University Press, 2003. Je remercie Ségolène Débarre de m’avoir signalé ces références.
153 Ortayli İ, Osmanlı İmparatorluğunda Alman Nüfuzu [L’influence allemande dans l’Empire ottoman], İstanbul, Kaynak Yay., 1983 ; Koçak C., Türk-Alman İlişkileri (1923-1939). İki Dünya Savaşı Arasındaki Dönemde Siyasal, Kültürel, Askeri ve Ekonomik İlişkiler [Les relations germano-turques (1923-1939). Les relations politiques, militaires, culturelles et économiques dans l’entre-deux-guerres], Ankara, TTK, 1991 ; Gencer M., Bildungspolitik, Modernisierung und kulturelle Interaktion. Deutsch-türkische Beziehungen (1908-1918), Münster, LIT, 2002 ; Guillemarre-Acet D., Impérialisme et nationalisme : l’Allemagne, l’Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon, 2009 ; Hanioğlu Ş., « Blueprints for a Future Society. Late Ottoman Materialists on Science, Religion and Art », Özdalga E. (dir.), op. cit., p. 27-116 ; Mangold-Will S., Begrenzte Freundschaft. Deutschland und die Türkei 1918-1933, Göttingen, Wallstein Verlag, 2013.
154 Salon A., L’action culturelle de la France dans le monde. Analyse critique, thèse de doctorat, université Paris I, 1981, p. 45.
155 Voir les contributions de Loubna Lamrhari, Nicolas Ginsburger et Guillaume Tronchet.
156 Kreiser K., « Le rôle de la langue française en Turquie et la politique culturelle allemande au début du XXe siècle », Türkische Studien in Europa, Istanbul, Isis, 1998, p. 53-64 : 54.
157 Jacobsen I., « La politique de la presse allemande dans l’Empire ottoman en 1908 », Clayer N., Popovic A., Zarcone T. (dir.), Presse turque et presse de Turquie, Istanbul, Isis, 1992, p. 143-151.
158 Ibid., p. 56 sq.
159 Mantran R., « Les écoles françaises en Turquie (1925-1931) », Dumont P., Bacqué-Grammont J.-L. (dir.), op. cit., p. 179-189 : 179.
160 « Berlin dışında en büyük Alman Üniversitesi ». Sakaoğlu N., Cumhuriyet Dönemi Eğitim Tarihi [Histoire de l’enseignement à l’époque républicaine], Istanbul, İletişim, 1992, p. 77.
161 Widmann H., Exil und Bildungshilfe. Die deutschsprachige akademische Emigration in die Türkei nach 1933. Mit einer Bio-Bibliographie der emigrierten Hochschullehrer im Anhang, Bern, Herbert Lang, 1973 ; Cremer J., Pvzytulla H., Exil Türkei : Deutschsprachige Emigranten in der Türkei 1933-1945, Munich, Verlag Karl M. Lipp, 1991 ; Schwartz P., Notgemeinschaft : Zur Emigration deutscher Wissenschaftler nach 1933 in die Türkei, Marburg, Metropolis, 1995 ; Kubaseck C., Seufert G. (dir.), Deutsche im türkischen Exil : Die Wissenschaftsmigration in die Türkei. 1933-1945, Würzburg, Ergon, 2008. Halm D., Şen F., Exil sous le croissant et l’étoile. Rapport d’Herbert Scurla sur l’activité des universitaires allemands en Turquie pendant le IIIe Reich, Paris, Éditions Turquoise, 2007 ; Ergin M., « Cultural encounters in the social sciences and humanities : Western émigré scholars in Turkey », History of the Human Sciences, 22, 1, 2009, p. 105-130.
162 Apter E., « Translatio globale : l’invention de la littérature comparée, Istanbul 1933 », Littérature, no 144, 2006/4, p. 25-55 : 54.
163 Voir la contribution de Guillaume Tronchet dans ce volume.
164 Il s’agit selon toute vraisemblance de Nusret Hızır (1889-1980) qui n’était pas kurde. Après des études supérieures de physique, de mathématiques et de philosophie en Allemagne, celui-ci devint en 1934 l’assistant et le traducteur particulier de Hans Reichenbach qui avait trouvé refuge à l’université d’Istanbul. Après le départ de Reichenbach pour les Etats-Unis, Nusret Hızır travailla pendant quatre ans à la Société turque d’histoire, avant d’occuper une maîtrise de conférences (1942) puis une chaire de logique (1954) à l’université d’Ankara. Démissionné après le coup d’État de 1960, il recouvre son poste deux ans plus tard. Nous remercions Timour Muhidine de nous avoir apporté cet éclairage. Une notice biographique sur Nusret Hızır dans Demir R., Atilgan D., Dil ve Tarih-Coğrafya Fakültesi ve Türkiye Beşerî Bilimlerin Yeniden İnşası. Elli Portre [La faculté de langues, histoire et géographie et la reconstruction des sciences humaines en Turquie. Cinquante portraits], Ankara, Ankara Üniversitesi Basımevi, 2008, p. 31.
165 Chevalier J.-C., Encrevé P., Combats pour la linguistique, de Martinet à Kristeva. Essai de dramaturgie épistémologique, Lyon, ENS Éditions, 2006, p. 121-143, 129 sq. Sur l’héritage de Greimas en Turquie, cf. Vardar B., « Échanges scientifiques et culturels franco-turcs autour de la revue Dilbilim/Linguistique », Batu H., Bacqué-Grammont J.-L. (dir.), op. cit., p. 579-586.
166 Dulphy A., « Enseignement français et francophonie dans les pays du nord de la Méditerranée pendant la IVe République », Relations internationales, 115, 2003, p. 349-363.
167 Güven H., « Les élites turques francophones et le mouvement de la traduction des années 1940 », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 38-39, 2007, p. 193-211.
168 Mete-Yuva G., La littérature turque et ses sources françaises, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 17.
169 Aksoy E., « La littérature d’expression française en Turquie », art. cit., p. 644.
170 Gürsel N., Paris Yazıları : Edebiyat, Sanat, Kültür Üzerine (1973-1993) [Écrits de Paris : sur la littérature, l’art et la culture (1973-1993)], Istanbul, Yapı Kredi, 1995.
171 Muhidine T., Gökhan H. (dir.), Paristanbul. Paris et les écrivains turcs au XXe siècle, Paris, L’Esprit des Péninsules, 2000, p. 13 sq.
172 Chevalier J.-C., Encrevé P., op. cit., p. 129.
173 Dumont P., La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 10 ; un bilan moins sombre dans une revue financée par le ministère français de la Culture : Öztokat N., Kunt A., « État des lieux pour le français en Turquie », Synergies. Monde méditerranéen, 1, 2010, p. 153 sq.
174 Contrairement à la totalité de ses voisins, la Turquie ne figurait pas au rang des pays jugés prioritaires dans les grandes orientations de la politique culturelle de la France à l’étranger, du moins telles qu’exposées par la direction générale des Relations culturelles, scientifiques et techniques. Cf. Ministère des Relations extérieures, Le projet culturel extérieur de la France, Paris, La Documentation française, 1983.
175 Bertrand R., L’histoire à parts égales, op. cit.
176 Inter alia : dans le domaine de médical et scientifique, cf. les contributions de Ülman Y. I., « Besim Ömer Akalın (18621940) : ange-gardien des femmes et des enfants » ; Yildirim N., « Le rôle des médecins turcs dans la transmission du savoir » ; Günergün F., « Derviş Mehmed Emin (18171879), serviteur de la science et de l’État ottoman » dans Anastassiadou-Dumont M. (dir.), op. cit., respectivement p. 101-123, 127-170, 171-183. Sur l’archéologie, Eldem E., « From Blissful Indifference to Anguished Concern: Ottoman Perceptions of Antiquities, 1799-1869 », Bahrani Z., Çelik Z., Eldem E. (dir.), Scramble for the Past: A Story of Archeology in the Ottoman Empire, 1753-1914, Istanbul, Salt, 2011, p. 281-329. Sur les ingénieurs, Martykánová D., op. cit. En matière de science policière, Lévy N., « Modalités et enjeux de la circulation des savoirs policiers : un modèle français pour la police ottomane ? », Revue d’histoire des sciences humaines, 2008/2, 19, p. 11-27 ; id., Ordre et désordres dans l’Istanbul ottomane (1879-1909). De l’État au quartier sur les ingénieurs, Paris, Karthala, 2013, p. 191-213.
177 Cette observation résulte d’un examen approfondi mené au printemps 2009 dans les archives de la présidence du conseil d’Ankara. Le problème est également soulevé par Mete Tunçay dans sa préface à Ada S., Türk-Fransız İlişkilerinde Hatay Sorunu (1918-1939) [Le problème du Hatay dans les relations turco-françaises (1918-1939)], Istanbul, İstanbul Bilgi Üniversitesi yay., 2005, p. xiv. Au-delà de la comparaison avec la France, l’obligation fréquente pour les chercheurs turcs de se rendre dans des archives étrangères pour écrire l’histoire de leur propre pays est déplorée dans Aktar A., Varlık Vergisi ve « Türkleştirme » Politikaları [L’impôt sur la fortune et les politiques de « turcification »], Istanbul, İletişim, 2000, p. 11-15. Nuance importante à ce tableau général, les archives de la Banque impériale ottomane débordent largement sur la période républicaine : Eldem E., Banque impériale ottomane. Inventaire commenté des archives, Istanbul, IFEA, 1994.
178 Ce constat renvoie en effet au problème des « archives manquantes » dans la Turquie républicaine. Par l’expression missing archives l’anthropologue Meltem Ahıska interroge moins le problème (plus ou moins sensible selon les divisions ministérielles) de la censure archivistique que celui, beaucoup plus diffus, de l’indifférence sociale et bureaucratique aux archives en Turquie, illustrée par la destruction fréquente, par négligence ou par incurie, de fonds d’institutions publiques ou semi-publiques. Ahiska M., « Occidentalism and Registers of Truth: Politics of Archives in Turkey », New Perspectives on Turkey, 34, 2006, p. 9-29.
Auteur
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Emmanuel Szurek
Postdoctorant à l’université de Princeton
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