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    Plan détaillé Texte intégral L’impossible « transaction » : le massacre nécessaire de la multitude S’accommoder de la violence excessive Notes de bas de page Auteur

    Entre violence et conciliation

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    L’homme sensible et l’homme cruel au xixe siècle. La violence politique et les seuils du tolérable

    Frédéric Chauvaud

    p. 181-195

    Texte intégral L’impossible « transaction » : le massacre nécessaire de la multitude S’accommoder de la violence excessive Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Ils n’ont ni les yeux exorbités, ni l’écume à la bouche, ni ne participent à quelque sabbat nocturne, et pourtant, presque placidement, les vainqueurs des guerres civiles ont mis sur leurs autels « la férule rationaliste » et le massacre au nom de la défense de la société ou de la défense de la civilisation. De la sorte, quelles que soient les horreurs de la guerre civile, le massacre est présenté comme nécessaire, organisé avec méthode et accepté par le plus grand nombre. Le recours à la brutalité l’emporte de manière systématique sur la recherche de la conciliation. Observateur singulier de la Semaine sanglante, l’aîné des Goncourt, qui vit les événements comme une sorte d’exécutoire à ses malheurs personnels, écrit dans son journal : « C’est bon. Il n’y a eu ni conciliation ni transaction. La solution a été brutale. Ç’a été de la force pure. La solution a retiré les âmes des lâches compromis1. » Avec une économie de mots : conciliation, transaction, compromis, force, brutalité, tous les éléments relatifs aux règlements des conflits sont énoncés. Ils suggèrent que des solutions négociées peuvent être retenues pour assurer une sortie de guerre civile en choisissant une autre solution que la répression brutale des vaincus, mais ils indiquent aussi que le pouvoir ne veut ni s’accommoder ni s’arranger, mais répondre par la violence en autorisant les atrocités commises et les parodies de justice. Interroger les seuils du tolérable, saisir la licence donnée à la cruauté, c’est tenter de comprendre les mécanismes de l’acceptation.

    2Tandis que la violence se retire de la scène publique, se réfugie dans les alcôves où elle semble de moins en moins tolérée, il s’agit de se demander comment, brusquement, le massacre civil se banalise, comme si l’honnête homme du xixe siècle ne s’émouvait guère d’actes horribles et de la démesure répressive. Les seuils du tolérable2, qui relèvent des systèmes d’appréciation et de perception, désignent ce que l’on accepte à une certaine époque et ce que l’on refuse à d’autres moments. Ils pourraient ressembler à une digue qui se déplacerait sur le lit d’un fleuve en fonction des attentes d’une société. Or la violence répressive réduit l’entrave au milieu des flots à une brindille que le courant emporte. Certes, tout le monde ne s’affranchit pas de règles morales, mais se dessine un accord de la majorité pour mettre un terme à la « fureur des guerres civiles3 » ou à la « guerre engagée […] contre la société moderne4 ». Pour rendre acceptable le massacre, il convient de traiter l’autre comme un « droit commun », en lui déniant toute dignité politique. De la sorte, il devient possible de considérer ceux que l’on réprime comme de la « canaille », des « gredins », des « bandits », des « scélérats » ou encore « des égouttures de toutes les classes5 », en un mot comme une des figures de l’altérité radicale en politique. Il importe de saisir jusqu’où les vainqueurs s’accommodent des pratiques de la cruauté, dont il faudrait commencer par faire l’inventaire6, qui sont parfois une façon de « tenir le réel en respect7 ». Sans doute aussi, convient-il de rappeler que les historiens du xixe siècle se sont interrogés depuis longtemps sur l’intensité des combats, sur les fonctions de la violence, notamment barricadière, et le sens que l’on pouvait donner aux affrontements entre groupes sociaux et aux « guerres fratricides ».

    3Reste à préciser qu’à l’égard d’un groupe particulier, souvent désigné par le mot « canaille », il n’existe, pour le pouvoir en place, indépendamment des régimes politiques, aucun dialogue possible et la conciliation ne semble même pas envisageable. La présence de la canaille, stigmatisée, élevée au rang de figure collective et radicale du mal8, est attestée aussi bien en 1827 qu’en 1871 ou, plus tardivement encore, en 1893 comme en 1905, sous la plume d’essayistes, d’observateurs de la vie sociale ou encore de journalistes rapportant les témoignages d’acteurs. Un lignard déclare ainsi à la fin de la Commune : « Nous avons fusillé à Passy une quarantaine de ces canailles9. » Le propos est énoncé de manière froide, sans émotion, comme une évidence, à l’instar d’un tâcheron qui vient d’effectuer la besogne qu’on lui avait confiée. Ainsi, à l’égard de la canaille, il ne saurait y avoir ni de cruauté ni de commisération, mais une mise à mort nécessaire et impersonnelle, comparable à celle qui s’effectue dans les abattoirs. Plus communément, pour l’un des lexicographes les plus célèbres du siècle, la canaille désigne la « vile populace ». Même si le mot vient du latin canis il est, du point de vue du sens, plus proche de canalicola, mot par lequel « les Romains désignaient leur canaille, tas de gens sans aveu, habitué à fréquenter le lieu du forum appelé canal ». Dans la partie encyclopédique du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, il est précisé que tantôt canaille se dit pour évoquer le « bas peuple » mais sans connotation péjorative, tantôt un « tas de gens digne de mépris ». Avant de refermer l’explication, l’auteur de l’article qui trouve place dans un des volumes publiés à la fin du Second Empire10, donne à ses lecteurs quelques commentaires : « On a singulièrement abusé du mot canaille quand on a appliqué cette qualification. » Nul doute en effet que le mot cherche à dénigrer : « trop souvent, aux yeux de l’aristocratie, la canaille, c’est ce qui est attaché à la glèbe, c’est ce qui travaille, ce qui produit, ce qui sue, ce qui a les mains calleuses ; c’est la chair à canon, c’est la vile multitude ; ce sont les faubourgs […] en un mot c’est la blouse ». Ces remarques, distillées régulièrement, jouent le rôle de confirmation sociale. Leur existence est avérée par la réitération des observations dans les dictionnaires, mais aussi dans la littérature, les rapports de procureurs généraux et dans un ensemble de textes divers qui accréditent la construction de cette société imaginaire en réduction. La reconnaissance négative d’individus presque invisibles contribue à renforcer l’angoisse sociale. Ce dispositif a de multiples incidences. D’une certaine manière, il somme des individus de se reconnaître dans cette catégorie artificielle. Le glissement du singulier au pluriel, le passage de la canaille aux canailles, illustrent cette dynamique sociale à l’œuvre. La Gazette des tribunaux se fait parfois l’écho de cette appropriation : « Je ne suis qu’une canaille », répond un prévenu. Ce sont des « canailles de la pire espèce », rapporte un chroniqueur11. Êtres à part, ils semblent presque insaisissables. Tapis dans les anfractuosités de la ville, ils n’apparaissent en plein jour que lors des moments de crises civiles : « C’était une foule de bandits atroces, de mégères échevelées et moitié nues échappées de Saint-Lazare, dont le peuple avait forcé les portes, et escortant, avec des vociférations infâmes, une troupe de cavalier sans armes, la plupart, tête nue, tandis que les gamins déguenillés portaient leurs carabines et leurs coiffures12. » Ce type de récits retraçant sur le vif les journées de Juillet ne veut rien expliquer, juste constater et donner une lumière crue sur des conduites mystérieuses et effrayantes.

    L’impossible « transaction » : le massacre nécessaire de la multitude

    4Si la révolution de 1830 peut être qualifiée, trois mois après les Trois Glorieuses, de « ruade du peuple », le plus souvent, chaque émeute, chaque révolution, chaque guerre civile, est décrite, soit comme l’aboutissement de mouvements souterrains animés par des conspirateurs, soit comme l’effet d’une ébullition sourde attendue avec impatience par un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants, formant la lie de la société, cantonné dans les cloaques sordides et délétères des villes, guettant l’occasion de se répandre dans les rues. Dès la Révolution française, on rencontre « d’horribles personnages dans les troubles politiques13 ». Un siècle plus tard, étudiant leur époque, les criminologues reprennent la même analyse : « Voyez […] à quel point de pareils êtres sont préparés au rôle qu’ils se réservent dans les moments d’émeutes ou dans les préliminaires d’élections plus passionnées ou plus bruyantes que les autres14. » L’analyse à rebours joue bien le rôle de vérification et sert à valider, par l’accumulation d’exemples, l’existence d’un groupe situé en dehors de la société et vis-à-vis duquel il ne saurait y avoir le moindre scrupule.

    5Cette minorité agissante peut tout au plus être intimidée, mais il est impossible de lui tenir un autre langage que celui de la force, soit pour la tenir à distance, soit pour la réprimer.

    6L’invention de la canaille, fiction formidable et d’une grande plasticité, permet à chacun de prendre ses distances, de ne pas s’offusquer et surtout de s’accommoder de la violence d’état la plus brutale sans heurter le modèle général de la commisération à l’égard des victimes. L’affirmation identitaire de la canaille, en partie essentialiste en partie constructiviste, répond bien à des logiques sociales : écrasons les gredins qui ne méritent ni apitoiement ni publicité. Mais il n’est pas toujours possible de distinguer la canaille du peuple, soit parce que la situation ne permet pas de démêler dans la foule l’une de l’autre, soit parce que le deuxième a changé et qu’on ne le reconnaît plus. La comtesse de Boigne relate que, le 30 juillet 1830, les ouvriers qui travaillaient chez elle reviennent après les combats. Elle constate que les ateliers ouvrent à nouveau, mais que les « défenseurs des barricades restaient à leur poste ». Toutefois, le 31, elle observe « un flot de populace ». La foule qui passe devant elle « était laide à voir, ses cris étaient effrayants, de hideuses femmes y étaient mêlées. Ce n’étaient déjà plus mes amis des barricades15 ». L’émeute du « convoi Lamarque », en 1832, a été qualifiée de « folies noyées dans le sang », comme si la formule suffisait à reconnaître l’existence d’un massacre sans avoir besoin d’en dire plus16. Le silence relatif suffit à suggérer que ce n’est pas le peuple, mais un groupe de « furieux », proche de la canaille, qui s’est livré à ces débordements.

    7Et pourtant, en juillet 1830 ou en février 1848, la violence des insurgés apparaît légitime. Le mouvement insurrectionnel est victorieux et il correspond au « bouillonnement d’un peuple17 ». S’il échappe à l’intention – on ne décide pas de déclencher une révolution – il n’est pour autant irrationnel et n’est pas « le fait d’individus ou de groupes socialement isolés », pour parler comme Charles Tilly. La violence devient fondatrice puisqu’elle permet de changer le régime ou de fonder la République. Toutefois, pour bien montrer que le peuple, même insurgé, se tient à l’écart de la canaille, on multiplie, avant 1871, les exemples sur sa sobriété et sa probité. Pas un seul verre de vin ne circule parmi les barricadiers en 1830, les panonceaux et les placards sur les barricades signalent en 1848 que la propriété est respectée et que voleurs et pilleurs subiront le sort qu’ils méritent. Sous les arcades de la place Royale, on pouvait lire « maure au voleur18 ! » S’il arrive que la canaille, les repris de justice, se fondent dans le peuple, ils conservent malgré tout des traits distinctifs qui révèlent leur nature. Canler aperçoit en juin 1848, parmi les insurgés de la barricade d’Angoulême, deux « plus acharnés aux combats que les autres », il les reconnaît pour appartenir à la canaille et commente-t-il, « ces deux misérables semblaient vouloir se venger dans le sang19 ». Toutefois, la thématique du vol est subitement utilisée à la fin de l’insurrection par les vainqueurs, attestant, par le collage d’exemples, que le pillage n’est pas politique et que les insurgés relèvent bien du droit commun.

    8Reste que, d’une révolution à l’autre, le peuple, auparavant ardent et admirable, est devenu méconnaissable, envieux et menaçant. Victor Hugo le souligne fortement à plusieurs reprises. Autant la révolution de février 1848 était belle, autant celle de juin est « hideuse ». Quant au peuple, qui était grand et noble, il est devenu « amer, mécontent, injuste défiant, presque haineux. En quatre mois de fainéantise, on a fait du brave ouvrier un flâneur hostile auquel la civilisation est suspecte20 ». Les morts de février sont des héros à l’instar des victimes de Juillet 1830, les cadavres de juin 1848 n’ont plus rien de glorieux, du moins du côté des insurgés21. Ce point de vue, le futur auteur des Misérables n’est pas le seul à le défendre. Nombreux sont ceux qui le partagent, avec d’infinies nuances, élargissant les impressions, mais ne changeant rien sur l’essentiel. Certains morts suscitent l’émotion, la tristesse, l’indignation ; d’autres, considérés comme de simples scories de la guerre civile, ne provoquent qu’une certaine gêne, un haussement d’épaule, voire une véritable satisfaction pouvant aller jusqu’à la jubilation. Peu de témoignages viennent offrir un contrepoint, tant il est vrai que ce sont les vainqueurs qui donnent leur interprétation22, façonnent la mémoire collective à partir de leurs expériences, de leurs perceptions et de leurs souvenirs personnels. Les imaginaires sociaux et les figures de l’altérité ont des effets sur le réel, ils contribuent à modifier les champs du tolérable ainsi que de l’intolérable et les pratiques répressives. Dans l’une de ses chansons, écrite en juillet 1848, Charles Gille veut évoquer la mémoire agissante des victimes de la « guerre sociale » ensevelie par un gigantesque écho : « Ils sont tombés après cinq jours de lutte ! / Ils sont tombés sans nous dire leurs noms ! / Ils sont tombés, mais le bruit de leur chute/Recouvre encor la voix de vos canons23. » L’ouvrier typographe Salière dénonce, toujours en 1848, la brutalité, l’égoïsme des possédants, mais aussi le mépris affiché par les représentants de « l’ordre bourgeois », qui n’est qu’un ordre « fratricide » et pour qui tout « banquet de prolétaires » ne saurait être qu’une « communion de parias, de barbares, de factieux ». De la sorte, c’est ce dernier qui ne veut pas négocier, qui pousse « aux guerres sociales les plus désastreuses24 ». Mais, pour les futurs vainqueurs de 1848, pendant que l’insurrection se développe et donne même le sentiment à plusieurs reprises de l’emporter, peut-on discuter avec le peuple, chercher une conciliation pendant l’action, entrevoir une réconciliation future ?

    9Quelques tentatives relevant de l’initiative individuelle et non d’une politique concertée ont été observées ou entreprises par divers acteurs. Mgr Affre trouvant la mort, Arago essayant de négocier, ou encore le 24 juin 1848, le représentant du peuple Lagrange, l’ancien combattant de Lyon en 1834, tentant, « en écharpe », de parlementer à la mairie du 11e arrondissement, alors qu’on le traite de lâche et qu’on lui demande de prendre part aux combat derrière les barricades25. Après la répression, il sera l’un des seuls à demander une large amnistie. Victor Hugo, le 25 juin, assiste aux tirs du boulevard Beaumarchais. En début d’après-midi, il se décide à faire un geste : « Je crus devoir tenter un effort pour faire cesser, s’il était possible, l’effusion de sang26. » Une fusillade l’accueille presque aussitôt et lui fait renoncer à toute tentative en ce sens. À l’Assemblée, les rares propositions visant une conciliation se heurtent à l’hostilité de la majorité. Il s’avère que toute « transaction », pour reprendre la formule de ces journées, équivaudrait à reconnaître l’autre non comme un ennemi mais comme un adversaire.

    10Toutefois, entre le 18 mars 1871 et la Semaine sanglante, on assiste à d’autres formes de discussion, il s’agit de transiger ou plutôt de donner l’impression que l’on cherche des points de discussion. Aux demandes d’arbitrage ou de conciliation, Thiers feint d’accorder du crédit. Il se montre même presque aimable à l’égard des trois porte-parole de la Ligue d’Union républicaine des droits de Paris, reçu à Versailles le 12 avril. Il écoute aussi les doléances de l’Union nationale des Chambres syndicales qui a créé une « Commission permanente de Conciliation ». Quelques jours plus tard à peine, le 25 avril, les maires, adjoints et conseillers municipaux des communes suburbaines de la Seine demandent que l’on mette un terme à « la guerre civile actuelle » et que l’on prenne toutes les mesures pour aboutir à « une suspension d’armes » et à une « cessation complète des hostilités ». Les édiles de Lyon et de Lille demandent également que tout soit fait pour parvenir à une vaste « conciliation basée sur de larges concessions27 ». Après les élections du 30 avril, de nombreux appels sont adressés à Versailles. Le 11 mai, le conseil municipal lyonnais Ferrouillat, écrit à Ernest Picard, alors ministre de l’Intérieur, que « tout Lyon veut la cessation de la guerre civile » et qu’il faut une « conciliation honorable pour tous28 ». Selon Jeanne Gaillard, la conciliation a échoué à la fin du mois d’avril et dès le début du moi de mai, avec le retour des prisonniers consenti par le traité de Francfort, le rapport de forces change en profondeur, Adolphe Thiers est même « beaucoup moins conciliateur qu’il ne l’a été29 ». Le 7 mai, toutefois, un journal demande encore la « Conciliation sans transaction30 ».

    11Pour saisir en partie pourquoi la conciliation n’a pas essaimée, pourquoi ses partisans n’ont pu se faire véritablement entendre, laissant la place à la violence d’état la plus meurtrière, il importe de revenir à juin 1848 où le peuple est décrété introuvable. Il n’est pas possible de sortir du conflit violent avec le peuple qui s’est dissous. Même chez soi, il semble désormais s’être volatilisé. Il faut rappeler les propos célèbres de Tocqueville : « les lieux mêmes où nous nous croyions les maîtres fourmillaient d’ennemis domestiques ; c’était comme une atmosphère de guerre civile ». Peu importe d’ailleurs la composition sociale des insurgés, en juin 1848 comme en mai 1871, ce qui compte, c’est la perception que le pouvoir en place peut en avoir. De la sorte, les seuils de l’admissible en matière de violence changent aussitôt. Le soir, tandis qu’il regarde son concierge d’une autre façon, il craint quelque traquenard de sa part et garde dans ses poches deux pistolets : « Je le suivis donc, mais sans perdre un de ses mouvements de vue et bien résolu à le tuer comme un chien au premier signe qui m’annoncerait un mauvais dessein31. » Toute action conciliatrice semble alors impossible et justifie l’usage de la violence politique la plus extrême. Le peuple ressemble aux barbares des villes manufacturières, dénoncés au lendemain de la révolte des canuts de 1831, et rejoint les figures de l’altérité radicale. Cette populace, c’est aussi la multitude, dénoncée par Thiers, en 1850 : la « vile multitude », la « multitude confuse » et « remuante » qu’il s’agit de contrôler et, si on ne peut le faire, de massacrer. Ce discours de guerre civile est celui que dénonce le vicomte de Launay dans l’une de ses toutes dernières chroniques écrites à chaud en 1848 : « Les uns ont un mot charmant qu’ils affectionnent, qui résume toute leur pensée : Fusiller, fusiller ! Les autres ont aussi leur mot favori, également affectueux, qui dévoile tout leur système : Guillotiner, guillotiner32. » Pour autant, les acteurs victorieux de 1848, dans l’instant, et plus tard dans les reconstitutions des scènes et des prises de décision, arguent du fait qu’il n’y avait pas d’autres solutions. En effet, Tocqueville encore écrit à propos des journées de juin : « Mais l’insurrection fut de telle nature que toute transaction avec elle parut sur le champ impossible et qu’elle ne laisse, dès le premier moment, d’autre alternative que de vaincre ou de périr33. » Ce sont encore des « journées nécessaires et funestes ». La répression apparaît d’autant plus indispensable que le mouvement de juin n’a pas de porte-parole, de figures dominantes, de chefs, qui en assureraient la direction. De nombreux acteurs et témoins ont souligné que l’engagement dans un camp plutôt que dans l’autre était parfois dû aux circonstances ou à un événement de dernière minute. Dans le même registre, arguant de la banalité de la violence d’état et de l’impérieuse nécessité, peu de temps après la Semaine Sanglante, Edmond de Goncourt écrit dans son Journal, que : « Enfin, la saignée a été une saignée à blanc […]. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle34. » Maxime du camp, dont les analyses et la haine anticommunarde sont bien connues, concède qu’« un groupe d’ambitieux déclassés, d’ignorants vaniteux, de cuistres rongés d’envie […] poussèrent à tous les crimes une population devenue peut-être inconsciente de ses propres forfaits35 ». Dans cette analyse ou l’éructation le dispute à l’effroi, la plus virulente du siècle, l’auteur reconnaît malgré tout que le peuple, s’il s’est livré à toutes sortes d’exaction, a été guidé, poussé, encouragé. Il faut donc anéantir le peuple qui s’est laissé séduire et entraîner par un petit groupe de factieux ou de gredins. Contre les auxiliaires de l’émeute, tout est possible.

    12Reste toutefois à se demander comment on accepte le massacre et à s’interroger sur la perception de la brutalité répressive par les acteurs. Après avoir scruté le crime, Henry Joly s’intéresse à la France criminelle et s’attache en particulier aux crimes à travers les siècles et les départements. Puis, ce faisant, il s’interpelle à haute voix : « Pourquoi les gens paisibles ont-ils tant applaudi à la sanglante répression des journées de juin ? Pourquoi, fait plus étonnant, s’est-il trouvé tant d’hommes élevés dans le respect de la loi pour excuser le coup d’état de 1851 ? Pourquoi ces mêmes hommes ont-ils protesté contre l’amnistie générale des condamnés de la Commune ? Pourquoi ont-ils si peu approuvé les pensions données par la Troisième République aux victimes du 2 décembre36. » Tocqueville, dans ses Souvenirs qui n’étaient pas destinés à être divulgués dans le feu de l’action, ni même immédiatement après, donne en partie les réponses. Le deuxième jour, il croise des gardes nationaux transfigurés et, confie-t-il : « Je remarquai en causant avec eux, avec quelle effrayante rapidité, même au milieu d’un siècle aussi civilisé que le nôtre, les âmes les plus pacifiques se mettent pour ainsi dire à l’unisson des guerres civiles, et comme le goût de la violence et le mépris de la vie humaine s’y répandent tout à coup en ces temps malheureux. » Selon lui, la métamorphose subite ne connaît plus de freins. En effet, les artisans qu’ils connaissaient, qui se « tenaient plus éloignés de la cruauté que de l’héroïsme », veulent prendre des mesures extrêmes « et ne voulaient plus faire de quartier à personne ». Ces changements qu’il observe chez les autres, il les reconnaît aussi à l’intérieur de lui. Il s’entend dire « qu’il fallait tuer sur le champ tout ce qui faisait mine de se défendre. Je laissai mes gens un peu plus tranquilles et, en continuant mon chemin, je ne pouvais m’empêcher de faire un retour sur moi, et de m’étonner de la nature des arguments dont je venais d’user et de la promptitude avec laquelle je me familiarisais moi-même en deux jours avec ces idées d’inexorable destruction37 ». En catégorisant un groupe dangereux, puis en poussant le peuple vers la canaille, il devient alors possible de les fondre momentanément. Cette alchimie de la pensée, dans un siècle qui vante la rationalité judiciaire et la pensée scientifique, offre ainsi un espace où la violence d’état peut s’exercer sans susciter de vastes débats moraux. La raison et la nécessité se conjuguent pour justifier les massacres en cours ou à venir. Gustave le Bon, présenté comme l’inventeur de la psychologie des foules, l’écrira de manière cynique en affirmant qu’il n’y a que deux attitudes possibles : soit les décimer périodiquement, soit les éduquer. Nul doute qu’il y a bien un processus de brutalisation acceptée à l’égard des « ennemis-nés des pouvoirs centraux », pour reprendre une expression de 189938. On retrouve l’idée de scarification nécessaire, malgré son coût humain, du corps social. La mort massive donnée dans les souterrains des Tuileries ou de la prison Saint-Lazare en juin 184839, les « assassinats prévôtaux » à la caserne Lobau, à la caserne Dupleix, dans la cour de l’école polytechnique, au Jardin des plantes et dans les gares en 1871, attestent de l’ampleur répressive. Cette massification de la répression et du carnage, indépendamment du nombre précis de victimes, témoigne, malgré quelques cris de protestations, d’une acceptation au moins passive de la société dans son ensemble.

    S’accommoder de la violence excessive

    13Les excès de violence apparaissent d’abord comme des éclats de brutalité et renseignent sur les seuils de l’inacceptable. Les fusillades, les humiliations, l’exposition du corps de l’autre, le massacre en masse, l’assassinat d’enfants, la tuerie à domicile, parfois dans leur lit, des habitants d’un immeuble, à l’instar de celui la rue Transnonain en sont quelques exemples. L’excès s’apparente à la cruauté qui suscite d’autant plus la réprobation immédiate et unanime qu’il est isolé. De la sorte, on ne peut s’accommoder de la violence et il importe de réagir pour dénoncer, demander justice ou réparation. Ainsi, en 1827, lors de la charge de la rue Saint-Denis, le feu nourri de la troupe est-il dirigé aussi en direction des fenêtres : « des victimes furent atteintes dans leur domicile ». Ces morts ont des allures de scandale. L’un des épisodes les plus marquants de cette violence répressive se déroule le 28 juillet 1832. Sur le Pont d’Arcole, une trentaine de personnes, des jeunes gens, chantent la Parisienne et la Marseillaise et on entend aussi distinctement une expression séditieuse « Vive la République ». Des sergents de ville et des gardes municipaux interviennent. Sur le pont, quelques-uns des chanteurs nocturnes, à genoux demandent qu’on les laisse partir. Toutefois, « le sergent de ville P…, repoussant celui qui était à ses pieds, lui passa son épée à travers le corps, puis, prenant sa victime qui respirait encore, il la jeta à l’eau avec l’aide de G…, l’un de ses collègues ». Canler, qui rapporte la scène, parle d’atrocité, raconte qu’un autre sergent de ville est intervenu, mais que l’affaire est portée sur la place publique grâce aux journaux qui s’en emparent et l’un d’entre eux, Le Corsaire, publie un article intitulé « De la rivière comme moyen de répression ». Cet épisode qui révèle que « l’esprit politique fait souvent taire la voix de l’humanité40 » montre aussi que les sensibilités d’une époque ne sont pas identiques. Il faut tenir compte de leur dénivellation due à de multiples facteurs identitaires : le milieu social, l’activité professionnelle, les convictions, l’âge, le sexe, l’appartenance régionale, la personnalité de chacun, et bien d’autres encore. Toutefois, l’excès de violence collective ne suscite pas les mêmes réactions, comme si le seuil de l’acceptable se déplaçait subitement. Les circonstances empêchent de s’exprimer, soit parce que la scène est d’une telle brutalité qu’on ne parvient pas à la restituer, soit parce qu’il n’est pas possible, sauf au péril de sa vie, de temporiser : « Il ne faisait pas bon alors manifester de la pitié ; sans plus de cérémonie, on faisait entrer dans la danse celui qui osait dire une parole humanitaire41. »

    14L’excès suscite l’angoisse. Il montre que rien ne vient la brider, que la loi, la morale, la compassion, le respect d’autrui, le sens de la mesure, le lien social, tout ce qui concourt à dessiner les contours de ce qui est admissible a subitement disparu pour laisser place à la seule cruauté. Max Weber, auteur d’une des thèses les plus célèbres sur la violence, affirmait que « l’état contemporain […] revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime42 », à condition, pourrait-on ajouter, quelle ne dépasse pas une certaine limite et reste circonscrite à l’intérieur d’un cadre juridique. Ce qui est en jeu, dans l’effacement du seuil, ce ne sont, ni les normes de comportement, ni les réflexions sur l’instrumentalisation de la violence, mais la légitimité de la réaction brutale. Walter Benjamin évoque la « violence discrétionnaire », sorte de droit qui est concédé pour fonder un ordre nouveau par la violence43. La lettre de Jules Favre du 20 mai 1871, objet de plusieurs lectures, illustre aussi et surtout cet aspect. Pour rendre tolérable le massacre, il faut lui donner un masque juridique. L’œuvre de la Commune, écrit-il, « constitue une série de forfaits prévus et punis par les lois de tous les peuples civilisés ». Plus loin, dans cette courte missive expédiée de Versailles, il mentionne une catégorie juridique qui renseigne sur le droit de punir que s’attribuent les futurs vainqueurs : « l’expiation légale », plus proche dans sa formulation des châtiments d’Ancien régime que de la sanction pénale promue par les jurisconsultes des premières années du xixe siècle. Plus tard, éloignées du temps de l’action, les célèbres Convulsions de Paris, publiées en 1878, maintiennent une sorte de fiction légale. C’est au nom du droit que la répression peut s’exercer et, de la sorte, procéder à la négation de l’autre et substituer au mot de massacre celui de châtiment : « les héros de ces sinistres saturnales, échappés à l’action des lois du pays […] ne gardaient odieusement l’espoir de prendre un jour la revanche du juste châtiment que la France, indignée de leur perversion morale, a dû leur infliger44 ».

    15Au début de la monarchie de Juillet, un témoignage instantané souligne que « les vaincus sont toujours les plus coupables. Mais quand on osera regarder les vainqueurs45 ! » Les combats de 1832 n’ont guère suscité de clameurs protestataires à l’égard des vaincus. Seules quelques voix isolées se font entendre. George Sand écrit le 13 juin 1832 à Laure Decerfz : « Je m’indigne contre tous les hommes. Ils ont un espoir, un devoir, un vœu dans le conflit, moi je n’ai que de la douleur. Chaque balle qui siffle à leurs oreilles leur enlève peut-être un ennemi, et pour ces gens-là, un ennemi n’est pas un homme. Pour toi et pour moi, un soldat, un étudiant, un ouvrier, un garde national, un gendarme même, représentent quelque chose qui vit, qui doit vivre. » La description d’une ligne rouge sur la Seine, celle d’une charrette avec une trentaine de corps entassé et mal dissimulés, qui ne laissent rien ignorer des blessures reçues, l’atteste. Mais le pire est « de voir achever le fuyard qui se sauve à moitié mort en demandant grâce […], d’entendre râler sous sa fenêtre le blessé qu’il est défendu de secourir et que condamnent trente baïonnettes ». Georges Sand commente ensuite les événements de la nuit et les mesures prises qui obligent les médecins, les chirurgiens, les officiers de santé et les pharmaciens de la capitale à dénoncer aux commissaires de police les blessés qu’ils ont secourus. Elle s’exclame dans une sorte de cri « J’ai horreur de la monarchie, horreur de la république, horreur de tous les hommes46. » Si la possibilité d’avoir recours à la violence armée fait partie de la construction de la personnalité des hommes et des femmes du xixe siècle, elle s’accompagne aussi du rejet des normes se rapportant aux formes de virilisation agressive du conflit. Ces deux mouvements contradictoires sont à l’œuvre depuis le début du siècle lorsque s’affirment notamment le « credo humanitaire » du romantisme et le retrait de la scène publique des violences collectives, s’accompagnant de remises en cause des formes d’éducation agonistiques. La violence particulière qui est dénoncée ici est celle du « face-à-face », de la mort donnée, non pas à distance, par l’artillerie comme ce sera parfois le cas en juin 1848, mais au contact direct, visuel ou corporel, de son adversaire. Ces sensibilités qui affleurent et qui ont du mal à s’affirmer, car très souvent balayées avec mépris, du fait qu’il ne peut y avoir pendant une guerre civile ni de tiers parti ni de sensiblerie, était sans doute partagées par un grand nombre d’hommes et de femmes du siècle. Victorine Boucher avait dix ans en 1848 lorsque sa mère l’entraîne dans les rues de Paris pendant les journées de juin à la recherche de son mari. En 1909, elle relate la scène et donne une interprétation mesurée. Elle interpelle ses lecteurs et se demande « quand les hommes cesseront-ils ces luttes sauvages, sous prétexte de civiliser les gens qui ne pensent pas comme eux ? ». Si elle défend la mémoire du peuple, elle souligne aussi que « des deux côtés on devenait impitoyable ». Nul doute aussi, que le registre d’écriture adopté dénonce la violence des plus forts ou l’outrance répressive, mais il s’agit aussi de condamner certaines valeurs viriles qui autorisent le massacre. Le 24 juin, une fois disparue la Commission exécutive, les décisions de l’Assemblée nationale sont bien qualifiées de « résolution virile47 ». Toutefois, plus tardivement, lorsqu’elle restitue le rôle qu’elle a joué pendant la Commune et, depuis Belleville, sa fuite à travers les barricades étêtées, elle livre des récits minuscules de l’horreur. Si elle voit des cadavres qui jonchent les rues, des enfants fusillés dans les bras de leur mère, des mises en scène macabre, elle tente de faire partager avec retenue l’épouvante, elle fait aussi preuve d’une forme d’empathie avec les « bourreaux ordinaires ». Pour cela, elle part de tableaux vécus attestant de la banalité du mal. Cachée avec deux autres compagnons, elle ne peut intervenir et assiste impuissante à une tragédie parmi d’autres. Quatre soldats entre avec fracas dans la cour d’un immeuble, parmi eux un sergent. Ils interpellent un vieillard, lui disent « Canaille, vous avez donné asile à des fuyards, votre compte est bon ! ». Ils le frappent, adoptent le tutoiement et l’exécutent. Cette banalité du mal suscite la révolte, mais aussi un certain regard sur ces hommes, obéissant à des directives de maintien de l’ordre, mais laissés à eux-mêmes, capables de donner la mort sans se poser de questions et sans s’émouvoir : « à quel degré de bestialité ces malheureux soldats étaient-ils tombés48. »

    16Ces excès, en partie tronqués et réduits à des actes de guerre, on les retrouve dans L’Histoire de la Révolution de 1870-71 de Jules Claretie qui est à la fois un livre à succès et une condamnation de la Commune et des communards. À plusieurs reprises, toutefois, pour que les propos n’apparaissent pas outranciers, il procède par collage, et donne la parole aux insurgés, même si c’est pour mieux railler tel propos ou s’en offusquer. Il ne peut non plus méconnaître les excès de la violence répressive, mais c’est pour user de l’argument qui met en parallèle deux formes de violence et les justifie par l’intensité du combat : « ces exécutions sont horribles, à coup sûr, mais la frénésie de la lutte explique ces déchaînement de la brute humaine ». L’argumentation est essentielle, car elle se présente comme une version presque officielle, sans pour autant être aux ordres d’un commanditaire. Elle n’a pas non plus l’outrance de Maxime Du Camp. De la sorte, le livre tout entier peut apparaître comme la « concrétion » d’une époque qui justifie les massacres. Jules Claretie en effet examine les « excès » des vainqueurs, mais c’est pour mieux les minimiser : « Les incendies allumés partout, la surexcitation de la lutte, l’atmosphère chargée de salpêtre, de soufre, tout exaspérait les soldats qui, dans leur colère, fusillaient les insurgés pris les armes à la main49. » C’est donc le seul contexte des combats qui préside aux fusillades. D’une certaine manière, les troupes engagées ne font qu’obéir et agissent en soldats professionnels, se conformant aux ordres. Seule la situation de guerre civile justifie la brutalité des combats50. Il nie ou ignore les massacre en masse, seules des « erreurs effroyables » et individuelles ont été commises. C’est ainsi « qu’on arrêta sur le territoire de Grenelle, un homme qu’on disait être Billioray […]. Le malheureux se défendait, crispé, roulé à terre, demandant grâce. On le fusilla sur place. Ce n’était pas Billioray. Près de Saint-Germain-l’Auxerrois, un malheureux fut mis à mort qu’on disait être Jules Vallès. Ce n’était pas lui ». La violence de la soldatesque a été encadrée, et Jules Clarétie conforte la thèse de Robert Tombs sur la violence sélective51. Il y a bien un système de violence répressive organisée qui désigne des « cibles ». Mais, en même temps, la violence qui s’exerce dépasse la simple instrumentalisation. Certes, Karl Marx ne s’intéresse guère aux massacres, il ne s’interroge, ni sur leur intensité, ni sur leur échelle, ni même sur leur fonction. Engels, tout au plus parlera de la « furie de la classe dirigeante52 ». Nombre de faits vécus, rapportés, reconstruits par Prosper-Olivier Lissagaray, Victorine Boucher, André Léo, Benoît Malon, Jules Vallès et quelques autres « rescapés » donnent une moisson d’informations sur la « terreur tricolore53 ». Manifestement, la peur a joué un rôle non négligeable, abolissant la réserve ou la retenue, transformant ainsi aisément des combattants ou des soldats en exécuteurs. En effet, les récits de cruauté, tenus pour vrai, permettent de ravaler l’autre au rang de « sauvage » et d’annihiler tous scrupules. La revue des Deux-Mondes parle de « bêtes féroces54 ». En 1848, en 1851 ou en 1871, ces récits se multiplient et ont pour fonction d’intensifier la brutalité des combats. Ils favorisent les pratiques de cruauté acceptées par les combattants civils comme une réponse aux ennemis de l’autre camp. Henri Guillemin a lu pour l’année 1848 La Patrie, Le Siècle, L’Assemblé nationale, Le Constitutionnel, qui tous affirment à partir de témoignages indirects, recueillis pendant les journées révolutionnaires, que les insurgés crevaient les yeux des prisonniers, leur arrachaient la langue, que les crânes des soldats tués étaient transformés en lampion, que des malheureux étaient attachés entre deux planches et sciés vivants55. La rumeur vient renforcer ces dires. M. de Castallane inscrit dans son journal les propos entendu le 25 : « on a coupé les poignets à un jeune garde mobile et on les lui a mis dans ses poches ». En 1871, encore on colporte de semblables faits. La presse des vainqueurs parlent « d’orgie de meurtre », affirmant que des soldats du 113e furent pendus rue d’Italie, qu’un commandant est égorgé place de la Bastille, qu’un pharmacien de la Butte-aux-Cailles est assassiné et suspendu à son balcon, qu’un autre est égorgé devant sa femme56. La peur de l’autre, comme sa diabolisation, peut conduire aux plus extrêmes violences.

    17La certitude de ne pas avoir à répondre de ses actes, d’être encouragé contribue aussi à l’effacement des règles. L’impunité, en effet, est un des ressorts qui libère les « instincts » les plus cruels. Des actes perpétrés confinent au sadisme, défini en France pour la première fois en 1896. Celle folie meurtrière, Louise Michel la tient aussi pour une clé explicative. Ses souvenirs de la Commune sont publiés deux ans après : « En lisant l’incroyable affaire du tueur de bergers, on se rend compte de la rage de tuerie, qui tient parfois un être, parfois une collection d’êtres ; ainsi enragée de sang fut l’armée de Versailles57. » Le tueur de bergers et de bergères, c’est Vacher l’éventreur, à qui la soldatesque est comparée. S’ils ont tué, ce n’est pas seulement pour obéir, c’est aussi par plaisir. Prosper-Olivier Lissagaray parle de « raffinements de sauvagerie58 ». Si la violence d’Etat a été instrumentalisée, la démesure répressive n’a guère suscité de réflexion ; Wolfang Sofsky le souligne aussi : « Si l’on veut comprendre la pratique et le déroulement du massacre, il faut donc s’attacher à la façon dont il est perpétré, et non aux buts qu’il peut viser59. » L’inacceptable devient alors tolérable.

    Notes de bas de page

    1 Edmond et Jules Goncourt, Journal, Mémoires de la vie littéraire, II, Paris, Robert Laffont, Coll. « Bouquins », 1989, 11 juin 1871, p. 516.

    2 Voir notamment, « Bruits, excès, sensations, discipline : tolérable et intolérable », entretien avec Alain Corbin réalisé par Michel Porret, Equinoxe, n° 11, printemps 1994, p. 13-23.

    3 Tocqueville, Souvenirs, Paris, Gallimard, 1964 p. 184.

    4 George Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Marcel Rivière, 2e éd., 1910, p. 153.

    5 Louis Mathurin Moreau-Christophe, « Les détenus », dans Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, publiée par Léon Curmer t. 4, Paris, Omnibus, 2004 [1841], p. 532.

    6 Lucien Febvre écrivait au début de la Seconde Guerre mondiale : « Nous n’avons pas d’histoire de la Pitié ni non plus de la Cruauté », « La Sensibilité et l’Histoire », Annales d’histoire sociale, 1941, n° I-II, p. 18.

    7 Clément Rosset, Le principe de cruauté, Paris, éditions de Minuit, 1988, p. 17.

    8 J.-B. Pontalis (dir.), Le mal, Paris, Gallimard, 1988, 442 p.

    9 Rapporté par le journal belge l’Étoile, cité par Lisagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, La Découverte, 1972, [1896], p. 498.

    10 Pierre Larousse, Grand Dictionnaire du xixe siècle, Paris, Larousse et Boyer, 1867, tome troisième, p. 243.

    11 Gazette des tribunaux, 7 juillet 1848 et 25 octobre 1871.

    12 Mémoires de la comtesse de Boigne, II. De 1820 à 1840, Paris, Mercure de France, 1999, p. 672.

    13 Voir notamment Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du xixe siècle, Le xixe siècle et la Révolution française, Paris, Créaphis, 1992, 430 p.

    14 Henri Joly, La France criminelle, Paris, Cerf, 1889, p. 409.

    15 Mémoires de la comtesse de Boigne, op. cit., p. 308.

    16 Voir notamment, Thomas Bouchet, Le roi et les barricades, Paris, Seli Arslan, 2000, 221 p.

    17 Victor Hugo, Choses vues, 1847-1848, Paris, Gallimard, 1972, « 1848 », 25 février, p. 290 ; voir aussi la Gazette des tribunaux pour 1830.

    18 Victor Hugo, Choses vues, 1847-1848, édition d’Hubert Juin, Paris, Gallimard, 1972, p. 345.

    19 Mémoires de Canler, Paris, Mercure de France, 1986, p. 55.

    20 Victor Hugo, Choses vues, op. cit., p. 336.

    21 On se reportera en particulier, même si ce n’est pas le point de vue adopté dans la présente contribution à Louis Ménard, Prologue d’une révolution, février-juin 1848, présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, Paris, La fabrique Éditions, 2007, 299 p.

    22 Voir toutefois la thèse publiée de Louis Hincker, Citoyens-combattants à Paris, 1848-1851, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2008, 350 p.

    23 Charles Gille, « Les tombeaux de juin », dans Alain Faure et Jacques Rancière (textes rassemblés et présentés), La parole ouvrière. 1830/1850, Paris, UGE, p. 372-373.

    24 « Banquet des travailleurs socialistes, Toast du citoyen Salières », À l’ordre, dans Alain Faure et Jacques Rancière, op. cit., p. 386-394.

    25 Victor Hugo, Choses vues, op. cit., p. 343.

    26 Victor Hugo, Choses vues, op. cit., p. 345.

    27 A. Zeller, Les hommes de la Commune, Paris, Perrin, p. 219-221.

    28 Lettre datée du 11 mai 1871, citée dans Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871, p. 126-127.

    29 Jeanne Gaillard, « Guerre civile ou conciliation », dans Communes de province…, ouv. cit., p. 79-84.

    30 La Réunion libérale, 7 mai 1871.

    31 Tocqueville, Souvenirs, op. cit., p. 191 et p. 208.

    32 « Lettres parisiennes du vicomte de Launay » par Madame de Girardin, Paris, Mercure de France, coll. ; « Le Temps retrouvé », 1986, t. II, p. 484.

    33 Tocqueville, Souvenirs, op. cit., p. 193.

    34 Edmond et Jules de Goncourt, Journal, II, op. cit,. p. 453.

    35 Maxime du Camp, Les convulsions de Paris, Hachette, 1878, t. I, p. 470.

    36 Henri Joly, La France criminelle, op. cit. p. 410.

    37 Tocqueville, Souvenirs, ouv. cit., p. 217 et 218.

    38 Bouglé, Les idées égalitaires, Paris, F. Alcan, 1899, p. 235.

    39 Odilon Barrot, Mémoires, II, Paris, P. Charpentier, 1875, p. 274.

    40 Mémoires de Canler, op. cit., p. 153-154.

    41 Victorine B., Souvenirs d’une morte vivante, Paris, Maspero, 1976 (1909), p. 214).

    42 Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1959, p. 125.

    43 Walter Benjamin, « Critique de la violence », Œuvres I, Paris, Gallimard, 2000, p. 210-243.

    44 Maxime du Camp, Les convulsions de Paris, op. cit., p. 471.

    45 George Sand, Correspondance (1832-juin 1835), tome II, Paris, Garnier, 1966, p.103.

    46 George Sand, Correspondance (1832-juin 1835), tome II, op. cit., p. 102-105.

    47 Maxime Du Camp, Souvenirs de l’année 1848, op. cit., p. 188.

    48 Victorine B., Souvenirs…, op. cit., p. 210 et p. 213.

    49 Jules Claretie, Histoire de la Révolution de 1870-71, Paris, Aux Bureaux du Journal l’Éclipse, 1872, 2 vol., p. 686 et p. 684.

    50 Voir aussi, Stanley Milgran, Soumission à l’autorité, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 253.

    51 Robert Tombs, La guerre contre Paris, Paris, Aubier, 1997, 380 p.

    52 Friedrich Engels, préface à La Guerre civile en France, op. cit., p. 11.

    53 Jacques Rougerie, La Commune, Paris, PUF, 1988, p. 116-120.

    54 Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1848.

    55 Henri Guillemin, La première résurrection de la République, Paris, Gallimard, 1967, p. 437.

    56 Jules Claretie, Histoire de la Révolution, op. cit., p. 687.

    57 Louise Michel, La Commune et souvenirs, Paris, La découverte, 1999 (1898), p. 206.

    58 Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, ouv. cit., p. 378.

    59 Wolfang Sofsky, Traité de la violence, Paris, Gallimard, 1996, p. 163.

    Auteur

    • Frédéric Chauvaud
      Professeur d’histoire contemporaine, Université de Poitiers, GERHICO (EA 2625)
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    1 Edmond et Jules Goncourt, Journal, Mémoires de la vie littéraire, II, Paris, Robert Laffont, Coll. « Bouquins », 1989, 11 juin 1871, p. 516.

    2 Voir notamment, « Bruits, excès, sensations, discipline : tolérable et intolérable », entretien avec Alain Corbin réalisé par Michel Porret, Equinoxe, n° 11, printemps 1994, p. 13-23.

    3 Tocqueville, Souvenirs, Paris, Gallimard, 1964 p. 184.

    4 George Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Marcel Rivière, 2e éd., 1910, p. 153.

    5 Louis Mathurin Moreau-Christophe, « Les détenus », dans Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, publiée par Léon Curmer t. 4, Paris, Omnibus, 2004 [1841], p. 532.

    6 Lucien Febvre écrivait au début de la Seconde Guerre mondiale : « Nous n’avons pas d’histoire de la Pitié ni non plus de la Cruauté », « La Sensibilité et l’Histoire », Annales d’histoire sociale, 1941, n° I-II, p. 18.

    7 Clément Rosset, Le principe de cruauté, Paris, éditions de Minuit, 1988, p. 17.

    8 J.-B. Pontalis (dir.), Le mal, Paris, Gallimard, 1988, 442 p.

    9 Rapporté par le journal belge l’Étoile, cité par Lisagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, La Découverte, 1972, [1896], p. 498.

    10 Pierre Larousse, Grand Dictionnaire du xixe siècle, Paris, Larousse et Boyer, 1867, tome troisième, p. 243.

    11 Gazette des tribunaux, 7 juillet 1848 et 25 octobre 1871.

    12 Mémoires de la comtesse de Boigne, II. De 1820 à 1840, Paris, Mercure de France, 1999, p. 672.

    13 Voir notamment Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du xixe siècle, Le xixe siècle et la Révolution française, Paris, Créaphis, 1992, 430 p.

    14 Henri Joly, La France criminelle, Paris, Cerf, 1889, p. 409.

    15 Mémoires de la comtesse de Boigne, op. cit., p. 308.

    16 Voir notamment, Thomas Bouchet, Le roi et les barricades, Paris, Seli Arslan, 2000, 221 p.

    17 Victor Hugo, Choses vues, 1847-1848, Paris, Gallimard, 1972, « 1848 », 25 février, p. 290 ; voir aussi la Gazette des tribunaux pour 1830.

    18 Victor Hugo, Choses vues, 1847-1848, édition d’Hubert Juin, Paris, Gallimard, 1972, p. 345.

    19 Mémoires de Canler, Paris, Mercure de France, 1986, p. 55.

    20 Victor Hugo, Choses vues, op. cit., p. 336.

    21 On se reportera en particulier, même si ce n’est pas le point de vue adopté dans la présente contribution à Louis Ménard, Prologue d’une révolution, février-juin 1848, présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, Paris, La fabrique Éditions, 2007, 299 p.

    22 Voir toutefois la thèse publiée de Louis Hincker, Citoyens-combattants à Paris, 1848-1851, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2008, 350 p.

    23 Charles Gille, « Les tombeaux de juin », dans Alain Faure et Jacques Rancière (textes rassemblés et présentés), La parole ouvrière. 1830/1850, Paris, UGE, p. 372-373.

    24 « Banquet des travailleurs socialistes, Toast du citoyen Salières », À l’ordre, dans Alain Faure et Jacques Rancière, op. cit., p. 386-394.

    25 Victor Hugo, Choses vues, op. cit., p. 343.

    26 Victor Hugo, Choses vues, op. cit., p. 345.

    27 A. Zeller, Les hommes de la Commune, Paris, Perrin, p. 219-221.

    28 Lettre datée du 11 mai 1871, citée dans Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871, p. 126-127.

    29 Jeanne Gaillard, « Guerre civile ou conciliation », dans Communes de province…, ouv. cit., p. 79-84.

    30 La Réunion libérale, 7 mai 1871.

    31 Tocqueville, Souvenirs, op. cit., p. 191 et p. 208.

    32 « Lettres parisiennes du vicomte de Launay » par Madame de Girardin, Paris, Mercure de France, coll. ; « Le Temps retrouvé », 1986, t. II, p. 484.

    33 Tocqueville, Souvenirs, op. cit., p. 193.

    34 Edmond et Jules de Goncourt, Journal, II, op. cit,. p. 453.

    35 Maxime du Camp, Les convulsions de Paris, Hachette, 1878, t. I, p. 470.

    36 Henri Joly, La France criminelle, op. cit. p. 410.

    37 Tocqueville, Souvenirs, ouv. cit., p. 217 et 218.

    38 Bouglé, Les idées égalitaires, Paris, F. Alcan, 1899, p. 235.

    39 Odilon Barrot, Mémoires, II, Paris, P. Charpentier, 1875, p. 274.

    40 Mémoires de Canler, op. cit., p. 153-154.

    41 Victorine B., Souvenirs d’une morte vivante, Paris, Maspero, 1976 (1909), p. 214).

    42 Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1959, p. 125.

    43 Walter Benjamin, « Critique de la violence », Œuvres I, Paris, Gallimard, 2000, p. 210-243.

    44 Maxime du Camp, Les convulsions de Paris, op. cit., p. 471.

    45 George Sand, Correspondance (1832-juin 1835), tome II, Paris, Garnier, 1966, p.103.

    46 George Sand, Correspondance (1832-juin 1835), tome II, op. cit., p. 102-105.

    47 Maxime Du Camp, Souvenirs de l’année 1848, op. cit., p. 188.

    48 Victorine B., Souvenirs…, op. cit., p. 210 et p. 213.

    49 Jules Claretie, Histoire de la Révolution de 1870-71, Paris, Aux Bureaux du Journal l’Éclipse, 1872, 2 vol., p. 686 et p. 684.

    50 Voir aussi, Stanley Milgran, Soumission à l’autorité, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 253.

    51 Robert Tombs, La guerre contre Paris, Paris, Aubier, 1997, 380 p.

    52 Friedrich Engels, préface à La Guerre civile en France, op. cit., p. 11.

    53 Jacques Rougerie, La Commune, Paris, PUF, 1988, p. 116-120.

    54 Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1848.

    55 Henri Guillemin, La première résurrection de la République, Paris, Gallimard, 1967, p. 437.

    56 Jules Claretie, Histoire de la Révolution, op. cit., p. 687.

    57 Louise Michel, La Commune et souvenirs, Paris, La découverte, 1999 (1898), p. 206.

    58 Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, ouv. cit., p. 378.

    59 Wolfang Sofsky, Traité de la violence, Paris, Gallimard, 1996, p. 163.

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