Chapitre VI. Bagnes, la Suisse et l’Europe au XVIIIe siècle
p. 121-124
Texte intégral
1Dans l’histoire de l’Europe, le XVIIIe siècle est vu comme une époque de changements fondamentaux : l’époque pendant laquelle les structures de l’Ancien Régime commencent à basculer, à se modifier en profondeur. C’est l’économie, d’abord, qui se transforme : l’industrialisation s’affirme en Angleterre, encore timidement, mais les conséquences deviennent bientôt sensibles dans le reste de l’Europe.
2Le continent suivra au XIXe siècle – les premières fabriques modernes apparaissent en Suisse autour de 1800. Toutefois, les structures de la production changent déjà profondément depuis la fin du XVIIe siècle : c’est l’époque de la diffusion rapide de la « proto-industrialisation », c’est-à-dire la production d’étoffes, d’horloges, d’articles en métal et d’autres articles de consommation, produits principalement par des milliers de travailleurs et travailleuses à domicile. Le Plateau suisse, le Jura, le Genevois sont à l’avant-garde : au XVIIIe siècle, la Confédération suisse est parmi les principaux pays exportateurs au monde. Apparemment les Alpes, et surtout les vallées de montagne, restent à l’écart de ce développement ; les clivages entre villes protestantes et villages catholiques sont perçus comme une réalité indiscutable. Les régions alpines semblent plonger dans un retard qui leur confère – du point de vue des observateurs extérieurs – un air archaïque et fascinant.
3En réalité, les nouveautés qui agitent l’Europe n’épargnent pas le Valais occidental, ni les régions montagneuses en général. Même la commune de Bagnes, avec ses villages situés entre 890 et 1 400 m d’altitude – ne restera pas étrangère aux grandes transformations du XVIIIe siècle. Certes, on ne parlera pas, ici, de proto-industrialisation et de « fabriques » ; néanmoins, les conflits importants se développent autour des foires, des nouveaux produits de consommation – soieries, mousselines, indiennes, tabac… : le développement du commerce mondial, et même du commerce colonial ne reste pas sans laisser des traces dans les montagnes valaisannes. Les foires, comme celles de Sembrancher ou celles de Bagnes depuis 1724, représentent des relais importants et concourent à la diffusion des nouveautés.
4Pendant cette période, une élite locale s’enrichit et s’affirme politiquement et socialement : ce ne sont pas, bien sûr, les philosophes des salons parisiens, mais des notaires de village, de moyens propriétaires, des éleveurs, des bouchers, des soldats au service étranger… Ces hommes – ainsi que leurs épouses – ne restent pas enfermés dans les montagnes : ils nouent des contacts avec l’extérieur, voyagent parfois et essaient de profiter des nouveaux courants commerciaux pour améliorer la situation économique de la vallée.
5Cette élite s’accommode mal du pouvoir encombrant de l’abbé de Saint-Maurice, qui, poursuivant une politique paternaliste de conservation politique et sociale parfois arrogante, les traite en sujets, tenus à la stricte obéissance.
6Cette nouvelle élite s’allie avec de puissants notables de la plaine et ne craint pas de se confronter au pouvoir du seigneur féodal. Ses membres regardent au-delà des frontières, ils aspirent à une certaine ouverture d’esprit, à l’instruction de leurs enfants ; vers la fin du XVIIIe siècle, ils se font portraiturer avec leurs femmes par l’artiste, Félix Corthay. Certaines familles développent des attitudes sexuelles qui se détachent – encore de façon timide – des prescriptions de la morale catholique et développent de nouvelles sensibilités face à la famille et au mariage. Peut-on même parler d’une nouvelle culture ?
7Le XVIIIe siècle est aussi l’époque de grandes transformations culturelles, que l’on peut résumer schématiquement par l’« époque des Lumières » : la religion, l’église, la monarchie deviennent objets de débat et de critique ; les sciences évoluent et ouvrent de nouvelles perspectives intellectuelles. Livres, journaux, ainsi que différentes publications promeuvent le débat intellectuel et la circulation des idées. Au niveau politique, de vastes réformes sont discutées et en partie appliquées par des souverains ou des ministres « éclairés » : les privilèges de l’Église et de la noblesse sont remis en question, les innovations économiques, administratives et fiscales envisagées et en partie réalisées.
8Vers la fin du siècle, la Révolution française ébranle les traditions politiques et ouvre – selon l’historiographie traditionnelle – une nouvelle ère. Les fondements mêmes de l’ordre traditionnel s’écroulent, les privilèges de la noblesse et de l’Église sont formellement abolis, la monarchie est emportée par le mouvement collectif des masses révolutionnaires. Même si l’interprétation de la Révolution française comme triomphe de la bourgeoisie ne peut plus être acceptée, de nouvelles couches sociales participent désormais au pouvoir et conquièrent une nouvelle place dans la société et dans l’économie.
9Encore une fois les villes (ou les bassins urbains) apparaissent comme les moteurs de ces transformations, tandis que les zones alpines restent souvent sceptiques ou ouvertement opposées à ce nouvel ordre politique. En Suisse, les vallées de Suisse centrale, du Valais oriental, du Tessin, d’une partie des Grisons et de l’Oberland bernois sont des bastions réfractaires à la République helvétique et à la France. Mais cela ne signifie aucunement que l’arc alpin dans son entier demeure figé sur des positions conservatrices.
10Pour cerner le mouvement, il faut essayer d’aller au-delà des apparences et des clichés de retard et d’archaïsme – toujours établis par rapport à d’autres types de société : voir de près les conflits, les changements apparemment insignifiants dans la vie et les coutumes locales, essayer d’interpréter les actes des protagonistes, faire parler les sources… même si le plus souvent elles ne sont guère bavardes – à l’image des femmes et des hommes de la montagne. Il ne faut donc pas se borner à ce que les individus écrivent, mais plutôt interpréter ce qu’ils font et avec qui ils le font.
11Au niveau culturel aussi, les Lumières ne passèrent pas au-dessus des communautés alpines sans laisser de traces. Certes, à Bagnes on ne parlera pas – du moins d’après ce que nous savons – de l’esprit des lois ou du contrat social, on ne débattra point dans les salons élégants des dernières publications des philosophes et des écrivains à la mode. Mais une partie de la communauté conteste désormais ouvertement les privilèges du seigneur féodal ; les notables et leurs alliés se battent pour améliorer les possibilités de formation de leurs enfants en créant en 1766 – contre la résistance de l’abbé – la Grande École du Châble.
12À la fin du siècle, l’instauration de la République helvétique balaie le pouvoir temporel de l’abbé de Saint-Maurice et affranchit la vallée : à cette époque, la nouvelle élite bagnarde s’installe au pouvoir et assure la transition politique difficile vers le XIXe siècle. Certes, Bagnes n’aura pas un rôle très actif dans cette transition. Mais la conquête du pouvoir local par un nouveau groupe dirigeant n’est pas non plus le fruit du hasard : les nouveaux charge-ayants – président de la commune, secrétaire, conseillers… – sont issus des familles qui ont combattu l’abbé pendant des décennies et sont donc les représentants d’une faction – ou d’un parti – qui a prôné depuis les années 1720 des changements au niveau politique et économique. Or, ces familles manifestent en partie des attitudes sexuelles différentes de celles de l’ancienne élite, ce qui peut être interprété comme une attitude plus critique envers la morale catholique traditionnelle. Le rôle des femmes, bien qu’imperceptiblement, change.
13Bref, que l’on considère les aspects culturels, politiques, économiques ou sociaux, le val de Bagnes ne reste pas à l’écart ; au contraire, il est touché par les grands courants qui agitent l’histoire européenne du XVIIIe siècle. Participation, certes, selon des modalités propres et en partie originales. Mais il n’est assurément plus possible de considérer les montagnes comme un milieu marginal, immobile, où perdurent des structures sociales traditionnelles, des écosystèmes plus ou moins statiques. Il est nécessaire de considérer attentivement les dynamiques de transformation, ainsi que les modalités par lesquelles les hommes et les femmes de la vallée ont interprété et exploité les marges de manœuvre et de liberté qui leur ont été offertes. Les variables anthropologiques classiques, telles que la parenté ou les réseaux sociaux, ne constituent pas des structures immuables, mais sont le résultat de restructurations constantes, liées à la dynamique historique que nous avons évoquée, aux tendances politiques et à l’évolution des mœurs. Ce sont des constructions historiques intrinsèquement liées aux événements et aux évolutions qui agitent et changent en profondeur la vallée.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
