Chapitre I. Bagnes : production et reproduction d’un espace alpin
p. 19-34
Texte intégral
L’espace
1Tel un grand amphithéâtre naturel, le val de Bagnes se présente soudain aux yeux du voyageur qui remonte la route du Grand Saint-Bernard, de Martigny vers l’Italie, à la hauteur du village de Sembrancher, à 760 m d’altitude. La route qui mène à Bagnes se sépare alors sur la gauche et semble conduire dans un petit monde à part, enfermé dans ses montagnes : un paysage fascinant, qui se détache sensiblement de celui de la vallée principale – l’Entremont – avec une lumière et un charme particuliers.
2Le territoire de la commune couvre une superficie de 28 221 ha ; il s’étend entre Le Châble (890 m), premier village à l’entrée du val, et le Grand Combin qui culmine à 4 283 m, l’un des plus hauts et imposants sommets des Alpes suisses. La partie habitée est néanmoins beaucoup plus restreinte : elle correspond à 5,3 km2 entre Le Châble, Lourtier/Sarreyer sur l’axe ouest-est, entre Verbier et Bruson sur l’axe nord-sud. La géographie du lieu mérite d’être relevée, car elle influence de façon importante les histoires que nous allons étudier : la commune se compose de 11 villages principaux – sans compter plusieurs hameaux mineurs, et bien évidemment les mayens et les alpages –, constituant une sorte d’agglomération alpine le long des routes principales. Seuls les villages les plus élevés, Verbier, Sarreyer et en partie Lourtier-Fregnoley, se démargent quelque peu.
3S’attarder sur la production historique de cet espace peut paraître anodin, tant les contours du territoire semblent imposés par la nature même. Toutefois, dans la littérature sur les sociétés alpines, nous sommes souvent confrontés à des clichés persistants qui peuvent fausser la perspective sur les réalités que nous entendons étudier. D’un côté, plusieurs témoignages et études ont suggéré la vision de vallées de montagne fermées et presqu’imperméables aux innovations, aux évolutions qui investissent les villes et les régions de plaine. Dans les années 1970, le Pr Gérald Berthoud, de l’université de Genève, a essayé de construire sur cette base une « anthropologie de la marginalité1 ». Depuis quelques décennies, une vision différente semble s’imposer dans la littérature historique, sinon dans les médias, et dans la perception des villes : celle de vallées ouvertes et en contact direct avec les centres politiques et économiques, surtout par les canaux traditionnels de l’émigration. Cependant, je crois qu’aucune de ces visions ne rend compte avec précision de la tension constante entre ouverture et fermeture de l’espace local et des conflits que cette tension a provoqués.

Carte 1a. – Bagnes, Suisse.
4Notre approche s’oppose clairement à la vision classique de la marginalité des montagnards, et j’espère montrer que cette interprétation est en grande partie due à un problème de sources. Mais cela ne veut pas dire que l’espace soit ouvert et parfaitement perméable – ce serait une autre simplification.

Carte 1b. – Bagnes, villages.
5Nous savons que l’espace est toujours le résultat d’un processus spécifique d’appropriation et d’une définition culturelle2. Il faut préciser, à ce propos, que la commune ne couvre pas toute la superficie de la vallée de Bagnes ; celle-ci comprend également la commune de Vollèges, avec les villages de Vollèges et du Levron. La commune de Bagnes des XVIIIe et XIXe siècles est en effet le résultat d’une histoire et de réseaux complexes.
6Dans la période considérée, il s’agit de la commune la plus étendue de Suisse : à présent elle a été devancée par Davos en raison d’une recomposition spatiale très récente (2005). Avec 3 000 habitants environ autour de 1800 et 4327 en 1860, Bagnes a été longtemps la commune la plus populeuse du Valais.
7Cette donnée est assez exceptionnelle et donc très significative pour notre étude : dans l’espace alpin du XVIIe et le XIXe siècle, on assiste généralement à une fragmentation remarquable du territoire par la création de nombreuses communes et paroisses. Dans notre vallée, l’unité se conserve malgré les conflits dramatiques qui, au XIXe siècle, opposent les radicaux aux conservateurs et partagent les différents villages de la commune. Cette cohésion me paraît un phénomène très intéressant : d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un espace fermé, étanche – loin de là.
8La commune se situe à quelques kilomètres de la route du col du Grand Saint-Bernard qui, depuis le Moyen Âge, canalise un trafic remarquable d’hommes et de marchandises entre la Suisse et l’Italie3. Les voies de communication ont eu un rôle éminent dans la définition de l’espace. Au XVIIIe siècle, l’Entremont et le val de Bagnes étaient accessibles par des chemins parcourus à pied, à dos de mulet et de cheval et en char ; les communications seront peu à peu améliorées au cours du XIXe siècle.
9L’espace économique exploité ne se borne pas uniquement aux champs, aux prés et aux alpages de la vallée, mais s’étend à la vallée du Rhône, notamment à la commune de Fully. Depuis le Moyen Âge, les Bagnards y possèdent en effet des vignes et quelques vergers, ainsi que des bâtiments dans lesquels ils résident durant les principaux travaux viticoles étalés de la taille en hiver aux vendanges en automne. Les habitants de la vallée ont d’ailleurs des contacts intenses avec l’Entremont et la plaine du Rhône : ils fréquentent par exemple les foires de Sembrancher et de Martigny. L’émigration masculine n’est pas aussi intense que dans d’autres espaces de l’arc alpin, mais elle est néanmoins présente sous diverses formes, notamment au XVIIIe siècle avec le mercenariat dans les armées françaises, sardes et espagnoles.
10Pour mieux comprendre la recréation permanente de cet espace, il convient de décrire brièvement les formes et les pratiques d’occupation et d’exploitation du territoire. Les recherches sur l’arc alpin nous en ont dévoilé les formes typiques : la transhumance du bétail, les déplacements saisonniers des personnes et des familles, l’importance des transports, des communaux, des alpages4.
11Bagnes ne se distingue pas nettement de ces usages, mais la région présente toutefois quelques spécificités intéressantes.
12On sait que le Valais a connu une économie très peu spécialisée par rapport à d’autres régions, comme la Suisse centrale ou orientale : néanmoins, l’extension des champs et l’intensité des cultures céréalières en val de Bagnes – lisibles encore à la fin du XIXe siècle dans les inventaires ou dans les registres notariés – sont assez surprenantes. Cette situation a permis jusqu’au XXe siècle la culture de céréales à une altitude impensable pour d’autres régions. Le seigle, en particulier, mais aussi le froment, l’orge, l’avoine, la pomme de terre depuis la fin du XVIIIe siècle et quelques autres produits mineurs représentent les productions les plus importantes.
13En plus de l’activité agricole, le paysan pratique évidemment l’élevage : d’après les traces éparses repérées dans les registres et les actes notariés, il s’agit plutôt d’ovins que de bovins. En 1833, on dénombre 5 953 brebis (sans compter 387 brebis étrangères) et 1 873 vaches, dont 348 veaux et 618 génisses5 ; dans les documents économiques, on trouve de nombreuses traces de commerce d’ovins entre Bagnes et la vallée d’Aoste, en Italie, mais beaucoup moins concernant les bovins. De plus, il semble qu’au début du XIXe siècle la laine ait été travaillée à domicile. La réponse à une enquête de 1811, lorsque le Valais, alors département du Simplon, fait partie de l’empire français, nous donne quelques détails supplémentaires : à la demande du sous-préfet, le président de Bagnes fournit quelques renseignements statistiques sur les manufactures et fabriques installées sur sa commune, notamment :
« Fabrique de draps et toiles : difficile de donner une moyenne de production car la production du chanvre change chaque année, de même l’hivernage des brebis. Filage à la main par les femmes et les filles de la région, dans plus de 700 foyers. Plus de 100 femmes et filles savent tisser draps et toiles. Pas de lin. Uniquement pendant les mois d’hiver. Le surplus, après vente et échange directs, se vend à Martigny6. »
14La source est à considérer avec une certaine prudence : 700 foyers correspondent pratiquement à la totalité de la population locale, ce qui apparaît suspect. Les informations ultérieures à propos de cette activité sont rares ; mais la laine joue un rôle constant dans la vie de la communauté. En 1839, une fabrique de draps sera fondée à Montagnier – un fait significatif pour une vallée de montagne : les moutons et la laine représentent donc une activité constante.
15Pour le reste, l’économie locale semble très peu commercialisée : mais cette organisation du territoire ne s’est pas faite de façon naturelle et n’est pas évidente ; elle est au contraire le produit d’une tension de fond entre plusieurs forces politiques et sociales. En 1745, un conflit divise la commune et oppose une partie de la population à l’abbé de Saint-Maurice. Au centre de la discorde, la volonté de la commune, ou d’une partie de ses dirigeants, d’accueillir de nouveaux « communiers » – des bourgeois ou membres de la corporation communale – sans demander la permission à l’abbé, ce qui semble avoir été une pratique courante durant plusieurs années, voire décennies. L’abbé s’oppose en revendiquant le droit d’admission : il est supporté par une partie des Bagnards, surtout des couches inférieures, qui se battent contre l’ouverture de la commune et les droits octroyés aux nouveaux « communiers ».
16L’un des enjeux centraux est donc une nouvelle organisation de l’espace, l’ouverture partielle des droits d’accès à la bourgeoisie ainsi qu’à ses biens : les alpages, les communaux, les forêts, les eaux. Il est intéressant de remarquer que plusieurs « meneurs » du conflit contre l’abbé sont des notables de Martigny ou des « étrangers » ayant récemment acquis le droit de bourgeoisie. Une certaine ouverture se fait donc jour, mais elle provoque des réactions virulentes parmi les couches qui se sentent menacées par cette évolution. L’échec de cette petite révolte semble avoir bloqué pendant plusieurs décennies le processus d’ouverture et avoir cristallisé les structures corporatives traditionnelles.
17Nous reviendrons sur cet épisode, qui nous offre une clé d’accès inespérée à la complexité de la vie locale. Mais d’ores et déjà il convient de souligner l’intervention de plusieurs acteurs politiques, sociaux et religieux dans la définition et la reproduction de cet espace apparemment immobile, et dans les conflits que les différentes conceptions de cet espace – entre autonomie corporative et ouverture – vont engendrer dans le futur.
18Depuis le Moyen Âge, le seigneur spirituel et temporel de la vallée est l’abbé de Saint-Maurice, mais son pouvoir n’est pas illimité, puisqu’il est sujet de la République des 7 Dizains qui constitue à l’époque moderne l’État du Valais. Dans les conflits entre la commune et l’abbaye de Saint-Maurice, l’État du Valais et surtout l’évêque de Sion jouent également un rôle prépondérant : ce dernier, en particulier, essaie à plusieurs reprises de profiter des tensions pour diminuer le pouvoir et le prestige de l’abbé, son rival traditionnel.
19Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’espace politique sera redéfini à plusieurs reprises. En 1798, la création de la République helvétique met fin au pouvoir temporel de l’abbaye de Saint-Maurice sur Bagnes ; désormais, plusieurs systèmes et régimes politiques se succèdent, jusqu’à l’entrée du canton du Valais dans la Confédération suisse en 1815 et dans le nouvel état fédéral en 1848.
20Malgré cette ouverture et ce dynamisme relatifs, l’espace politique bagnard se maintient unitaire et solidaire depuis le Moyen Âge, marquant une identité spécifique à l’intérieur de l’Entremont.
21Comme dans d’autres régions alpines, des tendances centrifuges se manifestent : au fil du temps, les différents villages de la vallée s’organisent et marquent une certaine autonomie en se dotant de chapelles, d’écoles, d’infrastructures régies par des consorts, voire d’un nouveau vicariat pour Le Châble, sans toutefois menacer l’unité de la grande commune7.
22Cette unité remarquable est favorisée par deux facteurs, sur lesquels il faudra réfléchir attentivement : l’appartenance politique et religieuse à l’abbaye de Saint-Maurice jusqu’en 1798 et surtout les logiques de reproduction de la parenté et des réseaux sociaux.
Réseaux et appropriation de l’espace social
23Si l’espace communal reste uni et solidaire, c’est parce que les réseaux parentaux et sociaux contribuent à la fois à sa cohésion et le démarquent clairement par rapport à l’extérieur.
24La définition précise des espaces sociaux vécus par les habitants de la commune se heurte pourtant à des problèmes méthodologiques importants. Il convient de s’attarder un instant sur ce point, parce qu’il représente une difficulté centrale dans plusieurs études micro-historiques, qui risque de fausser de façon rédhibitoire la perspective.
25Nous pouvons supposer qu’une partie décisive des transactions sociales se reflètent dans des sources locales, surtout dans les actes stipulés par les notaires de la vallée. Mais nous n’en avons point la certitude. Au contraire, nous savons que d’autres notaires de la région, tels que le notaire Voutaz de Sembrancher au XIXe siècle ou le notaire Bruchez, établi à Fully depuis 1837, ont signé de nombreux actes impliquant des Bagnards. Ils n’étaient certainement pas les seuls ! D’un autre point de vue, nous savons que les notaires de Fully, commune de plaine où de nombreux Bagnards possèdent des terres viticoles – ont joué un rôle important. Mais pour le XVIIIe siècle, les sources sont rares et les vérifications difficiles.
26Pour des raisons évidentes, nous n’avons pas la possibilité de compulser systématiquement tous les registres notariés de la région, voire du Valais : nous ne pouvons donc avancer que sur la base d’échantillons choisis, qui nous permettent d’estimer l’importance des rapports entre Bagnes et l’extérieur – et principalement au XIXe siècle.
27Des contrôles effectués sur des registres choisis parmi les notaires de Sembrancher et de Fully devraient nous permettre d’intégrer les sources bagnardes, permettant une estimation plus générale des rapports avec les régions voisines. Mais demeure le risque d’une sous-estimation structurelle de ces rapports, qui tendrait à exagérer la clôture, voire l’isolement de la vallée par rapport au monde extérieur : il faudra donc rester extrêmement prudent à cet égard.
28En ce qui concerne l’interprétation des réseaux de parenté, notre base d’informations est plus solide, puisque les auteurs des généalogies de Bagnes ont consulté également les registres d’autres paroisses de la région. Cependant, il n’est pas toujours possible de suivre les mouvements des migrants de façon systématique : que deviennent, par exemple, les femmes qui se marient en dehors de la commune, et leurs enfants ? Les rapports avec la commune d’origine se perdent-ils ? Ou, au contraire, des rapports privilégiés subsistent entre la famille restée à Bagnes et celle établie à l’extérieur ? Une question très difficile !
29Quelques patronymes bagnards importants sont par exemple présents à Fully au XVIIIe siècle, certains apparaissant déjà à la fin du XVIIe siècle. Ce sont principalement les Bruchez, Carron, Caseux (devenus Cajeux) et Roduit. Au XVIIIe siècle les bagnards établis stablement en dehors de la vallée sont donc encore rares : nous avons connaissance d’une douzaine de groupes parentaux établis dans la région, qui ont fait souche en dehors de la commune :
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Branche |
Code |
Résidence XVIII e siècle |
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Baillifard 3 |
BAI |
Vollèges |
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Bessard 7 |
BSA |
Sembrancher |
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Besse 30 |
BSE |
Martigny Croix |
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Brouchoud 6 |
BRO |
Martigny |
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Bruchez 31 |
BRU |
Saxon |
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Carron 9 |
CAR |
Vollèges, Martigny |
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Caseux 7 |
CAS |
Fully |
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Corthay 5 |
COR |
Vollèges |
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Gard 1 |
GAR |
Saint-Maurice |
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Lang 9 |
LAN |
Sembrancher |
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Maret 52 |
MAR |
Saxon |
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Nicollier 5 |
NIC |
Vollèges |
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Oillet 3 |
OIL |
Cries |
Tableau 1. – Branches originaires de Bagnes établies dans d’autres communes valaisannes, XVIIIesiècle.
30S’y ajoutent des groupes qui ne sont pas originaires de Bagnes, mais résident depuis le début du XVIIIe siècle soit à Bagnes soit à Vollèges, comme les Rege, les Roncat et les Pellaud…
31Souvent ce sont des couples constitués à Bagnes qui quittent la vallée pour s’installer à Fully ou dans d’autres villages, des couples mixtes (un Carron et une dame d’Illiez), des femmes se mariant à des ressortissants de Fully (3 femmes Bruchez, Gabbud, 2 femmes Maret), et des Bagnards qui descendent se marier à Fully (Caseux et Granges). Les relations restent toutefois assez peu soutenues. Il faut préciser que la présence importante de patronymes bagnards à Fully découle essentiellement d’une ou de deux unions (Carron, Caseux, Roduit) et non de plusieurs.
32Les réseaux de parenté jouent un rôle primordial dans la définition d’un espace social vécu. Or, le premier résultat important est qu’ils reproduisent essentiellement l’espace de la commune politique, et non celui du village, ni l’espace physique de la vallée.

Tableau 2. – Lieux de baptême des conjoints de la commune de Bagnes, 1700-1900.
lb1 : lieu de baptême de l’époux.
lb2 : lieu de baptême de l’épouse.
33Concrètement, environ 90 % des mariages unissent des habitants de la commune8, mais pas nécessairement du même village. Le reflet de cette endogamie élevée est une immigration limitée pendant les XVIIIe et XIXe siècles : rares sont les familles qui s’établissent dans la commune après 1 700 et qui y font souche. Dans cette perspective, les démographes des années 1980 ont parlé d’un « isolat » alpin9. Toutefois, si la commune constituait un marché matrimonial largement privilégié, de puissantes solidarités parentales existent et se confirment entre les différents villages. Considérons d’abord la provenance des conjoints lors des mariages (voir ci-dessus, tableau 2).
34Nous observons que dans les villages de montagne de Lourtier et Sarreyer seulement, la plupart des partenaires étaient choisis au sein de la même communauté ; dans les autres villages, les échanges avec les autres localités priment – surtout des échanges entre villages voisins, mais également avec d’autres secteurs de la vallée.
35Les hommes de Bruson, par exemple, choisissent la plupart de leur partenaire dans les villages limitrophes du Châble et de Versegères (96) ; mais une partie significative provient d’autres villages de la commune (177), de Vollèges-Levron et de l’Entremont (17) ou encore de l’extérieur (56).
36C’est une structure assez typique : dans la plupart des cas, nous avons une large diversification spatiale des réseaux d’alliance.
37Ces échanges récurrents signifient une mobilité remarquable à l’intérieur de la vallée, puisqu’une partie importante des hommes et des femmes déménagent après le mariage dans le village de leur partenaire. On peut donc quantifier et étudier l’établissement des couples après les mariages entre partenaires issus de village différents – au moins dans les cas, ou nous possédons les informations suffisantes. Il faut noter que le premier établissement n’est pas toujours définitif : le tableau suivant considère donc les mouvements documentés du couple après le mariage (tableau 3).
38On aura remarqué que dans la plupart des cas, les femmes s’établissent dans le village de leur mari, mais que ce n’est de loin pas la règle générale : au cours du temps, on a une certaine évolution d’une famille patrifocale vers une famille matrifocale.
39Comment interpréter cette évolution ? Le XIXe siècle est une période de croissance démographique remarquable et de crises économiques ou politiques récurrentes : dans ce contexte mouvant, une certaine flexibilité et adaptabilité est incontournable. Comme on peut l’observer dans d’autres cas, l’organisation patrilinéaire de la parenté demeure l’idéal, mais dans la pratique les familles sont obligées de s’adapter aux conditions concrètes, et dans cette perspective les alliances, c’est-à-dire les épouses, jouent un rôle plus important dans la reproduction de la famille10.

Tableau 3. – Établissement des couples après le mariage d’après l’origine des conjoints, 1700-1900.

Tableau 4. – Établissement des conjoints par tranches chronologiques.
H = village du mari/F = village de la femme/A = Autre village.
40Si des relations significatives et importantes existent entre les différents villages de la commune, les rapports d’alliance avec les autres villages de la région – même avec Vollèges et Le Levron, situés dans la même vallée – ont une incidence marginale. Les alliances entre des individus de Bagnes et des partenaires de Vollèges et du Levron sont rares : seulement 102 mariages sur 7 294 (1,4 %) entre 1700 et 1900. Cela confirme l’observation, assez surprenante, que l’environnement physique et la proximité ne sont pas les facteurs décisifs dans le choix d’un partenaire, et que l’appartenance politique est un élément beaucoup plus puissant.
41Les déplacements fréquents des familles ou des individus sont un autre facteur d’intégration spatiale à l’intérieur de la vallée : nous pouvons observer une partie de ces mouvements en comparant systématiquement les lieux de naissance des individus, ceux de leurs enfants, le lieu de décès, ainsi que les informations de lieu au moment des transactions économiques. D’après nos sources, environ 80 % des couples s’établit définitivement dans un village après le mariage. Un 10 % ne déménage qu’une seule fois par la suite, et le solde de 10 % bouge plusieurs fois, le plus souvent à l’intérieur de la commune.
42Il est souvent difficile d’expliquer la logique de ces déplacements, mais nous pouvons distinguer deux cas différents. D’un côté, nous avons des familles forcées de se déplacer, car à la recherche de possibilités de travail ou de vie : parfois ces familles quittent la vallée après des pérégrinations à l’intérieur du territoire communal. De l’autre côté, nous avons des familles relativement aisées qui possèdent probablement plusieurs bâtiments et qui se déplacent entre ces résidences au cours de l’année ou pendant une certaine période de leur vie.
43En plus de ces mouvements familiaux, il y a naturellement les déplacements individuels : en particulier une certaine mobilité des personnes âgées qui s’établissent chez un fils ou une fille pendant leurs dernières années de vie. Quoi qu’il en soit, cette petite mobilité renforce les contacts à l’intérieur de la vallée, mais ne concerne que marginalement les communes limitrophes de Sembrancher et de Vollèges.
Transactions, vie sociale et espace
44Mais au-delà de la parenté et des alliances, quelle est la dimension spatiale des réseaux sociaux ? Si nous considérons les transactions que nous pouvons reconstruire grâce aux registres des notaires, nous pouvons obtenir une idée des relations économiques et sociales qui se nouent dans la commune. Commençons par synthétiser ce que les sources locales nous révèlent. En considérant la période 1700-1900 dans son ensemble, environ 88,5 % des transactions (13 268 au total) effectuées par des notaires de Bagnes concernent deux individus de la commune11. Seule une petite minorité des sources locales nous révèle des contacts avec l’extérieur :
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Cas/catégorie |
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248 transactions avec d’autres communes de l’Entremont |
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209 avec la commune de Vollèges (avec Le Levron) ; |
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189 avec des habitants de Fully ; |
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85 avec Martigny, la petite ville la plus proche ; |
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200 avec d’autres communes du Valais. |
Tableau 5. – Transactions entre individus de Bagnes et autres, 1700-1900.
45Nous observons que les relations entre les différents villages de la vallée sont très fréquentes et beaucoup plus intenses que les contacts avec l’extérieur. Sur 11 690 transactions entre habitants de Bagnes, 4 460 (38,15 %) impliquent des habitants du même village ; la majorité des transactions met donc en contact des ressortissants de villages différents12.
46Le village principal du Châble, siège de la paroisse et depuis 1766 de l’École moyenne, joue un rôle particulier surtout au XIXe siècle, car c’est aussi le lieu où résident les notaires et la plupart des notables de la région. De ce point de vue, il n’est pas surprenant qu’une partie significative des transactions concernent des individus ou des institutions du Châble (3 450 relations au total, 26,12 %). En ce sens, Le Châble assume le rôle de centre économique et social de la vallée, qui va bien au-delà de sa taille relativement réduite (304 habitants en 1798, 490 en 1900). Le rôle central du chef-lieu est très important pour comprendre l’unité de l’ espace communal.
47En général, les relations sont établies de préférence avec des villages limitrophes ou voisins (Le Châble et Villette, Le Châble et Bruson…), même si ce n’est pas toujours le cas car la distribution spatiale reste importante. La même observation vaut pour un village de montagne, tel que Lourtier (1 100 m) : sur 1 311 transactions, on observe la distribution du tableau 6.
48Cette distribution, assez typique, confirme que la proximité spatiale joue un certain rôle dans les relations sociales, mais que ce n’est pas le seul facteur en jeu : la taille des villages, leurs forces financière et économique, les liens de famille ou personnels existants sont des éléments tout autant influents.
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Cas |
% |
Type de relation |
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414 |
31,58 % |
Relations à l’intérieur du village |
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149 |
11,37 % |
Relations avec villages limitrophes (Sarreyer, Fregnoley) |
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120 |
9,15 % |
Relations avec Champsec (5 km) |
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589 |
44,93 % |
Relations avec d’autres villages de la commune |
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39 |
2,97 % |
Relations avec villages en dehors de la commune |
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1 311 |
100 % |
Total |
Tableau 6. – Transactions effectuées par des habitants de Lourtier, 1700-1900, logiques spatiales.
49Pouvons-nous détecter des différences significatives, si nous considérons différents types de transaction à des époques différentes ? La première impression est une stabilité étonnante.
50Considérons d’abord les ventes et les achats de biens immobiliers : au XVIIIe siècle, l’influence des étrangers sur le marché immobilier local est presque nulle. Sur 174 ventes/achats considérés, les vendeurs étrangers ne sont que 8, les acheteurs ne sont que 2 (Sembrancher et Orsières). Ces chiffres sont très probablement sous-estimés, puisque les registres d’autres notaires de la région devraient être considérés – ce que la rareté des sources ne nous permet pas. Mais le fait intéressant est que seulement une minorité des acheteurs habite dans le même village du vendeur (24,7 %) : la nette majorité provient d’un autre village de la commune (59,8 %). Encore une fois, les échanges entre les différents villages sont très intenses, et soulignent la cohésion et la solidarité à l’intérieur de la commune. Au contraire, les échanges documentés avec les communes limitrophes de Sembrancher (5) et de Vollèges-Le Levron (1) représentent une quantité négligeable – même si ces chiffres pourraient être doublés si l’on considère que d’autres transactions semblables devraient avoir été stipulées par des notaires des villages concernés.
51Une image similaire émerge de l’analyse des relations de crédit : les créditeurs extérieurs (dans les sources bagnardes) ne sont également qu’une petite minorité (8,2 %) ; la majorité est choisie dans d’autres villages de la commune (81 %), et seulement le 10 % est issu du voisinage, dans le sens des habitants du même village.
52La concentration sur des partenaires dans la même commune est encore plus marquée pour les tutelles et les curatelles : dans ces cas, plus de 90 % des tuteurs sont choisis avant 1800 dans la vallée, mais en majorité – 56,4 % – dans un autre village de la commune. Dans ce cas, le biais représenté par les sources devrait être moins important, parce qu’on peut supposer que la désignation des tuteurs pour des habitants de Bagnes se fait dans la commune. C’est l’espace de toute la commune qui définit l’espace social vécu par les femmes et les hommes qui l’habitent.
Conclusion : espace physique et espaces vécus
53À la rigueur, il est pratiquement impossible de définir de façon systématique l’espace vécu et fréquenté par les habitants de Bagnes. Pour en avoir une image significative, il faudrait compulser les registres de tous les notaires d’une région très vaste, ce qui demanderait un investissement excessif en temps et en énergie. Sur les rapports des habitant-e-s de la vallée avec l’extérieur, les résultats restent donc partiels, et nous ne pouvons que formuler des hypothèses.
54La conclusion certaine, et significative, concerne néanmoins l’importance de l’organisation politique, et l’importance toute relative du village – donc du voisinage – ou de l’espace physique comme facteurs d’organisation des rapports sociaux. La mobilité des populations alpines réduit l’importance du lieu de résidence et de travail pour l’organisation de la vie sociale et déplace l’attention sur l’influence des facteurs politiques et identitaires dans la construction de la parenté et des réseaux sociaux.
55C’est essentiellement l’appartenance politique qui structure la reproduction de la parenté, et non l’espace du village ou de la vallée. Cette observation remet en question quelques interprétations largement acceptées : par exemple, l’idée selon laquelle la haute endogamie villageoise que l’on observe dans les campagnes de l’Ancien Régime est fondée sur des intérêts de regroupement de la propriété foncière. Encore une fois, l’analyse contredit l’image « anthropologique » de paysans gouvernés uniquement par les structures primaires du village, du voisinage et de la parenté, mais aussi l’influence parfois dramatisée de l’habitat. C’est l’appartenance politique qui est le facteur d’identification central : pour quelles raisons ?
56Je crois qu’il faut considérer plusieurs facteurs : d’abord la représentation des différents villages, ou « quarts » dans les organes communaux, des structures de participation active de la population. Mais un rôle central doit être probablement attribué à l’expérience politique commune de mobilisation pour ou contre le seigneur, l’abbé de Saint-Maurice. Comme nous le verrons dans les chapitres suivants, l’opposition contre l’abbé est soutenue par des individus et des familles de tous les villages de la commune ; les partisans de l’abbé sont également représentés dans tous les secteurs de Bagnes. La commune est partagée, mais le long de frontières politiques et sociales, et non géographiques. En ce sens, les rapports politiques représentent un puissant facteur de solidarité contre un ennemi ou un patron commun.
57Un facteur décisif est représenté par la stabilité des réseaux de parenté et d’alliance et des réseaux sociaux en général, qui construisent et reproduisent un espace homogène et très démarqué par rapport à l’extérieur : je reviendrai sur cet aspect central en étudiant les évolutions, en partie dramatiques, du XIXe siècle.
58D’autres facteurs viennent renforcer cette solidarité au XVIIIe siècle : le rôle central et croissant du chef-lieu, souligné par l’église paroissiale et la maison de l’abbé, ainsi que par la création de la Grande École en 1766. Ces facteurs permettront de conserver l’unité territoriale au travers des conflits violents des XVIIIe et XIXe siècles. C’est sur la dynamique de ces conflits et des passions politiques que nous devons à présent nous concentrer.
Notes de bas de page
1 Gérald Berthoud, « Anthropologie de la marginalité : Bagnes au 19e s. », in Cahiers de l’Alliance culturelle romande 23, 1977, p. 80-86.
2 Voir notamment Henry Lefèbvre, La production de l’espace, Paris, Anthropos 2000 (1re éd. 1974) ; À propos du « spatial turn » voir par exemple B. Belina, B. Michel, Raumproduktionen. Beiträge der Radical geography. eine Zwischenbilanz, Münster, Westfälisches Dampfboot, 2007 ; J. Döring, T. Thielmann, Spatial Turn. Das Raumparadigma in den Kultur-und Sozialwissenschaften, Bielefeld, 2008 ; D. Massey, « Raum, Ort und Geschlecht. Feministische Kritik geographischer Konzepte », in E. Bühler u.a. (Hrsg.), Ortssuche. Zur Geographie der Geschlechterdifferenz, Zürich, 1993, p. 109-122 ; récemment Angelo Torre, Luoghi. La produzione di località in età moderna e contemporanea, Donzelli, Roma, 2011.
3 Gilles Bertrand, Le Grand Tour revisité. Pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu XVIIIe-début XIXe siècle, Rome, École française de Rome (collection de l’École française de Rome, no 398), 2008.
4 Voir par exemple Jon Mathieu, Eine Agrargeschichte der Inneren Alpen. Graubünden, Tessin, Wallis 1500-1800, Zürich, Chronos Verlag, 1992, p. 117-162.
5 Christine Fellay, La commune de Bagnes (1814-1857), mémoire de licence ès lettres, Genève, 1980, p. 93.
6 Bagnes. Lettre du maire de Bagnes à M. le sous-préfet de l’arrondissement de Saint-Maurice, dans : Archives du CREPA, Sembrancher, (A.Crepa) fonds Germaine Bruchez, Pc11., 5 novembre 1811.
7 Le XVIIe siècle fut la période de fondation des chapelles de village : on dénombre une chapelle à Sarreyer (après 1639), à Lourtier (1659), aux Vernays (1661), à Médières (1679), à Champsec, à Versegères (1684) et à Verbier en 1686. À Montagnier une chapelle fut fondée au XIVe siècle. J.-Yves Gabbud, « Bagnes », in DHS, version en ligne, 27 mai 2010 ; cf. Constant Rust, « Notes d’art et d’histoire au Val de Bagnes », in Annales valaisannes II, 7, 1949/51, p. 21-62.
8 Claudine Sauvain-Dugerdil, Philippe Richard, « Le cercle des unions : une définition dynamique de la population, ou de la pertinence d’une convergence entre l’anthropologie biologique et la démographie historique », in G. Burnet, A. Fauve-Chamoux, M. Oris (dir.), Le choix du conjoint. Les chemins de la Recherche no43, programme Rhône-Alpes, Recherches en sciences humaines, Lyon, 1998, p. 27-45.
9 Claudine Sauvain-Dugerdil, « Les “isolats” alpins ont-ils existé ? Réflexions à partir de 250 ans d’histoire généalogique d’une vallée valaisanne », in A. A. V. V., Approche pluridisciplinaire des isolats humains, Paris (INED), 1990 (Congrès et Colloques no 3), p. 297-322.
10 Cf. Sandro Guzzi-Heeb, Donne, uomini, parentela. Casati alpini nell’Europa pre-industriale, Torino, Rosenberg & Sellier, 2008, p. 261-328.
11 Je considère toutes les transactions pour lesquelles nous avons une indication d’origine ou de domicile de ego1 et ego2.
12 Parfois nous avons dans les sources une indication sur l’origine d’une personne et une sur le domicile : dans ces cas nous avons considéré le domicile actuel. Mais il faut – comme je l’ai indiqué plus haut – tenir compte des biais de ces sources. Les registres de Bagnes nous proposent en effet l’image d’une vallée relativement fermée aux influences extérieures ; mais les sources extérieures confirment-elles cette impression ? L’analyse des sources du XIXe siècle, plus complètes et significatives, nous permettent de corriger en partie l’image, mais sans la renverser (voir partie II, chap. iv).
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