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    Plan détaillé Texte intégral L’absence des voix L’enfant martyrisée : l’interprétation de Bernanos Jeanne au Japon Notes de bas de page Auteur

    Jeanne d’Arc

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Jeanne d’Arc dans la littérature du XXe siècle en France et au Japon

    Makiko Nakazato

    p. 239-247

    Texte intégral L’absence des voix L’enfant martyrisée : l’interprétation de Bernanos Jeanne au Japon Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Pour ce colloque organisé à l’occasion du sixième centenaire de la naissance de Jeanne d’Arc, nous aurions peut-être dû examiner la situation des six cents ans passés afin d’évoquer les représentations littéraires de Jeanne d’Arc en France et au Japon. Nous sommes cependant obligée de limiter notre réflexion au seul XXe siècle et ce, principalement pour deux raisons. D’une part, les écrivains français que la Pucelle a inspirés, et parmi eux, on peut citer Christine de Pizan, Voltaire et Charles Péguy, sont innombrables : les textes littéraires qui lui ont été consacrés en France sont si nombreux qu’une personne ne pourra jamais, à elle seule, les examiner tous. Et, par ailleurs, la création littéraire autour de Jeanne d’Arc, au Japon, n’a pas débuté avant le XXe siècle. Après une longue période de politique d’isolement de 1639 à 1853, les Japonais de l’ère Meiji aspiraient fortement à connaître la civilisation occidentale. C’est dans ce courant social que le premier livre consacré à Jeanne d’Arc est paru en 18721. Dans le domaine littéraire, le premier texte qu’elle semble avoir inspiré date des années 1920. Depuis, Jeanne d’Arc, l’une des Françaises les plus connues au Japon, a suscité la création de beaucoup d’œuvres importantes. Cela reste toutefois un phénomène relativement récent. Ces conditions ont été déterminantes dans le choix d’évoquer uniquement quelques œuvres du XXe siècle afin de comparer les représentations littéraires de Jeanne d’Arc en France et au Japon.

    L’absence des voix

    2En France, un certain nombre d’œuvres littéraires du XXe siècle ont pour toile de fond le procès de condamnation de Jeanne. Citons quelques exemples : Le Procès de Jeanne d’Arc (1909) d’Émile Moreau, Jeanne, relapse et sainte (1929) de Georges Bernanos, Jeanne et les juges (1949) de Thierry Maulnier, l’Alouette (1953) de Jean Anouilh. Il faudrait en outre y ajouter un film de Robert Bresson : Procès de Jeanne d’Arc (1962).

    3Les comptes-rendus du procès – dont la première édition critique, complète et fiable, a été publiée par Jules Quicherat dans les années 1840 – retiennent toujours l’attention des historiens. D’après Gerd Krumeich, certains chercheurs mettent en doute la valeur des textes du procès comme sources historiques2, alors que les dramaturges et les cinéastes inspirés par la « Jeanne devant ses juges » semblent s’y fier. Dans son entretien avec Jean Guitton, Robert Bresson raconte qu’il a relu la minute du procès en vue de la préparation de son film. Pour lui, les répliques de Jeanne constituent « un livre », qui est « un portrait, le seul portrait qui nous reste d’elle3 ». Il est opportun de citer ici la préface que Bernard Shaw a rédigée pour sa pièce Sainte Jeanne. À ses yeux, les textes édités par Quicherat sont des « documents entièrement vrais », qui « ont suscité pour Jeanne l’intérêt vivant qui manquait au pastiche homérique de Voltaire et à l’absurdité romantique de Schiller4 ».

    4Cependant, les écrivains qui créent autour du procès de Jeanne ne visent pas toujours la reproduction fidèle du contenu du procès-verbal. Tout en faisant confiance aux éditions de Quicherat ou de Champion, ces écrivains trahissent intentionnellement l’image de Jeanne d’Arc – que les éditions mentionnées présentent – afin de poursuivre leurs propres intérêts dans leurs créations. Les façons dont ils réécrivent l’histoire reflètent donc les problématiques littéraires qu’ils poursuivent avec la figure de « Jeanne devant ses juges ».

    5L’une des formes de réécriture concerne les voix. Comme on peut le lire dans la préface de sa pièce Jeanne et les juges, Thierry Maulnier savait bien que, tout au long du procès, Jeanne « ne manqua pas une occasion d’affirmer à ses juges que les deux Saintes et l’Archange étaient à ses côtés dans son cachot5 ». Néanmoins, il a décrit dans son œuvre « la désolation suprême » qu’elle éprouvait en raison du silence de ses « conseillers célestes6 ». Le dramaturge semble culpabiliser pour cette adaptation infidèle car il continue dans sa préface : « De quel droit, me dirait-on peut-être, supposer que Jeanne avait pu cesser d’entendre ses voix, alors qu’elle prétendait les entendre7 ? »

    6Quant à l’Alouette, de Jean Anouilh, on y ressent, d’une part, la volonté de l’auteur d’être fidèle aux comptes-rendus du procès. Il reproduit, par exemple, la fameuse réplique de Jeanne à la question sur la grâce : « Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir8. » Il reprend également le texte du procès pour ses réponses concernant les habillements des saintes9, la réaction coléreuse de son père quand il a pris connaissance de son intention de quitter Domrémy10, etc. Mais en même temps, l’œuvre d’Anouilh s’écarte nettement du procès-verbal à propos de la question des voix. Délaissée par le roi Charles, ses compagnons d’armes et ses voix, la Jeanne de l’Alouette accepte de signer l’acte d’abjuration. Par la suite, seule dans sa prison, elle adresse la parole à l’archange et aux deux saintes :

    « Jeanne, seule : Monseigneur saint Michel, mesdames Catherine et Marguerite, vous ne me parlerez donc plus ? Pourquoi m’avez-vous laissée seule depuis que les Anglais m’ont prise ? Vous étiez là pour me conduire à la victoire, mais c’est surtout dans la peine que j’avais besoin de vous11. »

    7Une scène de monologue similaire se rencontre dans la pièce de Maulnier12, ainsi que dans l’Histoire de France de Jules Michelet. Ce dernier transcrit les questions que Jeanne s’est possiblement posées dans son cachot : « Pourquoi hélas ! viennent-ils donc si rarement dans un si grand besoin ? Pourquoi ces consolants visages des saintes n’apparaissent-ils plus que dans une douteuse lumière et chaque jour pâlissants13 ? » Bien entendu, personne ne peut affirmer que des réflexions de ce genre lui aient effectivement traversé l’esprit. Ce n’est qu’une hypothèse invérifiable, hypothèse « directement contredite par de nombreuses affirmations de Jeanne elle-même14 ».

    8De surcroît, Bertolt Brecht, le dramaturge allemand, laisse s’exprimer sa fidélité au procès lors de l’édition de sa pièce, Le Procès de Jeanne d’Arc à Rouen, 143115, tandis qu’il présente – lui aussi – une scène de l’abjuration par une Jeanne d’Arc qui n’entend plus ses voix.

    9Pour Simone Fraisse, l’absence des inspirations divines, constatée dans beaucoup d’adaptations du XXe siècle, traduit « une certaine indifférence à l’égard des Voix », elle-même résultant de « la laïcisation de la société16 ». Mais la question se pose de savoir, sur le plan littéraire, quel effet pourrait donner ce silence. Si les écrivains modernes ont présenté la Jeanne abandonnée par ses voix en trahissant expressément le contenu du procès-verbal, c’est sans doute pour développer leur réflexion sur la question du langage. Dans les œuvres théâtrales qui viennent d’être mentionnées, le silence de l’archange et des saintes fait ressortir le bavardage tumultueux des juges dans les interrogatoires. Anouilh le fait observer à sa Jeanne d’Arc : « Vous vous taisiez, mon Dieu, et tous ces prêtres parlaient en même temps, embrouillant tout avec leurs mots17. »

    L’enfant martyrisée : l’interprétation de Bernanos

    10À présent, il faut évoquer le nom de Georges Bernanos, auteur qui a creusé, notamment, la question du langage à travers la figure de « Jeanne devant ses juges ». Bernanos est connu pour avoir été l’un des protagonistes de l’« affaire Thalamas », ainsi que pour s’être marié avec Jeanne Talbert d’Arc, descendante d’un frère de la Pucelle. Et comme nous allons le voir, il a réécrit lui aussi l’histoire de sa sainte favorite d’une certaine manière.

    11D’abord, la Jeanne d’Arc que Bernanos décrit dans son essai Jeanne, relapse et sainte, n’est plus une femme de dix-neuf ans, mais une fille beaucoup plus jeune : on dirait « la plus jeune des Jeanne d’Arc18 ». Cela peut s’expliquer par le fait que, dans ce texte, il approfondit le thème capital qui traverse presque toute sa création littéraire : « L’écrasement de l’enfance par les vieux19. » Afin d’illustrer le drame spirituel de l’enfant torturée par les vieux prêtres, Bernanos remet surtout en cause les propos de ceux-ci qui rongent et détruisent l’âme pure de sa petite héroïne :

    « Mais ce sont là des mots entendus trop souvent, devenus si familiers, si monotones, qu’ils ne lui donnent plus guère que de l’ennui. Ils l’ennuient. Elle regarde par la fenêtre à la dérobée, compte les poutres du plafond, soupire, ainsi qu’une écolière distraite20… »

    12Ainsi, Bernanos compare Jeanne d’Arc à une écolière qui s’ennuie dans une salle de classe. D’ailleurs, il remet en doute la version courante selon laquelle elle a toujours réussi à convaincre ses juges dans les interrogatoires :

    « De semaine en semaine, de jour en jour, d’heure en heure, l’interrogatoire dont on a voulu faire un miraculeux duel d’éloquence où Jeanne a toujours le dernier mot – quel nouveau mensonge ! – l’a peu à peu arrachée hors d’elle-même, déracinée21. »

    13D’après Bernanos, Jeanne ne s’exprime jamais avec éloquence, et devient de plus en plus silencieuse à mesure que son procès avance. Plutôt que ses répliques, Bernanos cite les énoncés de ses juges pour en souligner la force sinistre qui l’atteint, et la mène à la mort. Dans son essai, il recopie entre autres le texte entier de l’admonestation que Pierre Maurice, chanoine de Rouen, a prononcée le 23 mai22 – la veille de l’abjuration de Jeanne.

    14Bernanos se distingue clairement de ses pairs qui mettent en avant la fluidité des paroles de Jeanne dans le tribunal. Il considère comme un « nouveau mensonge » l’interprétation moderne qui tend à insister sur son éloquence. Frappé par « l’élégance de la langue qu’elle emploie », Robert Bresson dit : « En répondant à ses juges, sans toucher à une plume, Jeanne a fait œuvre d’écrivain. Elle a écrit un livre, pur chef-d’œuvre de notre littérature23. » De même, Jean Cocteau révèle que « Jeanne d’Arc est [s] on grand écrivain », et qu’il « ne cesse de lire et relire son procès24 ». Or, Bresson et Cocteau sont sans doute trop épris de la qualité de la langue employée par Jeanne d’Arc pour saisir exactement la nature de ses énoncés. En réalité, elle était obligée de répondre à ses juges, mais elle-même n’avait l’intention ni de s’exprimer en public, ni de laisser ses mots à la postérité. Elle n’aurait jamais imaginé qu’on la qualifierait d’« écrivain » au XXe siècle. De ce point de vue, on peut considérer la figure de l’enfant morose, présentée par Bernanos, comme reflétant fidèlement son intention réelle.

    15Bernanos n’a pas fait apparaître Jeanne d’Arc dans ses œuvres littéraires fictives, mais il est tentant de supposer que l’héroïne de son roman, Nouvelle Histoire de Mouchette (1937), est calquée sur la « Jeanne devant ses juges » et ce, pour les raisons suivantes. D’abord, si Jeanne d’Arc a comparu dans un tribunal constitué de clercs, Mouchette, elle, se laisse juger à la fois par l’institutrice, son père et les habitants de son village. Par ailleurs, la mort que Mouchette se donne en plongeant dans l’eau fait référence à la mort de Jeanne sur le bûcher. Et surtout, Mouchette se rapproche du personnage de Jeanne d’Arc par le fait qu’elle continue à entendre des voix mystérieuses qui l’appellent et la guident. Dès le début, les voix flottent autour d’elle :

    « Mais déjà le grand vent noir qui vient de l’ouest – le vent des mers, comme dit Antoine – éparpille les voix dans la nuit. Il joue avec elles un moment, puis les ramasse toutes ensemble et les jette on ne sait où, en ronflant de colère. Celle que Mouchette vient d’entendre reste longtemps suspendue entre ciel et terre, ainsi que les feuilles mortes qui n’en finissent pas de tomber25. »

    16L’héroïne de Nouvelle Histoire de Mouchette n’est jamais appelée Jeanne. Mais cette écolière malheureuse, dont le vocabulaire est réduit, et qui « ne dispose que d’un certain nombre d’idées élémentaires26 », s’apparente à la petite héroïne taciturne de Jeanne, relapse et sainte. De même que l’admonestation de Pierre Maurice conduit celle-ci à l’abjuration qu’est la mort spirituelle, de même le murmure sinistre de la vieille sacristine atteint définitivement l’âme de Mouchette juste avant son suicide.

    Jeanne au Japon

    17La tragédie de Rouen racontée par Bernanos est « la moins dramatique des Jeanne d’Arc, réduisant toute l’action à une agonie27 ». Mais sa version, plutôt exceptionnelle en France ou en Europe, permet d’éclairer les représentations littéraires de Jeanne d’Arc au Japon : elle est partagée par certains écrivains japonais, dont Kôtarô Takamura, qui a publié – et ce fut le premier au Japon – des textes littéraires inspirés par ce personnage.

    18Kôtarô Takamura est né à Tokyo en 1883. Fils du sculpteur Kôun Takamura, il était lui-même sculpteur, ainsi que peintre et poète. À partir de 1906, il a passé un an et demi à New York, un an à Londres et neuf mois à Paris. Pendant ces voyages, il a eu une forte attirance pour l’art et la poésie modernes. À Paris, il a notamment découvert les œuvres de Rodin, Cézanne, Baudelaire et Verlaine. En 1909, de retour à Tokyo, il a essayé d’appliquer leur esthétique à sa propre création. Ses textes sur Jeanne d’Arc reflètent donc son aspiration pour la civilisation occidentale.

    19En plus des propos de Rodin, Takamura a traduit en japonais des poèmes d’Émile Verhaeren. Sur le modèle des textes que ce poète belge a composés pour sa femme, Marthe, Takamura a lui aussi écrit beaucoup de poèmes qui racontent son amour pour la sienne, qui s’appelait Chieko. Dans quelques-uns de ses textes, il compare le destin de sa femme à celui de Jeanne d’Arc. En 1913, l’année précédant leur mariage, il écrit à Chieko et lui indique qu’il a fait un rêve dans lequel elle était exécutée publiquement :

    « Cette nuit, j’ai fait un terrible rêve. […] Tu avais commis un meurtre. Une foule de gens t’a emmenée sur un haut échafaud pour te brûler sous le ciel bleu. Mais par manque de feu, ils ont décidé de te tuer par l’eau et t’ont dépouillée de tous tes vêtements sur l’échafaud28. »

    20En mars 1926, après avoir vu une représentation de Sainte Jeanne, de Bernard Shaw, au Théâtre Tsukiji à Tokyo, Kôtarô rédige le poème « Sainte Jeanne » qui témoigne de son admiration pour la Pucelle :

    « Sainte Jeanne
    C’est normal de suivre les ordres de Dieu.
    Oui, c’est vraiment normal, la Pucelle de province.
    Bien que ta décision, un peu trop sérieuse, soit embêtante
    pour ce monde fabriqué par les hommes,
    et qu’elle ne soit pas du tout prudente…
    Comme ton regard farouche me rafraîchit le cœur !
    Enfin, quiconque entend le moindre écho de la voix
    est destiné à la solitude,
    exclu de ce monde,
    condamné au supplice du feu
    ou à mourir de faim.
    Hélas ! Mais comme cette voix me ravit29. »

    21D’après ce poème, l’innocence de son âme permet à Jeanne d’entendre la voix divine, et pour cela même, elle est exclue de la société humaine. On peut savoir que le poète pense aussi à sa femme Chieko à travers l’expression « la Pucelle de province ». Chieko est originaire de la préfecture de Fukushima, région malheureusement célèbre depuis la catastrophe nucléaire de mars 2011, et elle a commencé à vivre à Tokyo à l’âge de 17 ans, pour y étudier la peinture. Tandis qu’elle éprouvait un amour sincère pour Takamura et du respect pour son talent, elle avait toujours du mal à s’adapter à la vie urbaine. En 1932, à l’âge de 46 ans, elle a tenté de se suicider avec du poison, et elle a commencé à sombrer dans la folie. Ce destin, ainsi que son « regard farouche », la rapprochent de l’héroïne de Nouvelle Histoire de Mouchette.

    22Ce rapprochement peut se justifier d’autant plus que Chieko n’était pas bavarde. Peu communicative depuis sa jeunesse, elle l’était de moins en moins après son suicide manqué, et « s’est définitivement privée des mots vers la fin de sa vie30 ». Chieko évitait le contact avec les autres, et préférait rester dans la nature. Son admiration pour le ciel de Fukushima est si connue qu’une des versions anglaises de Chieko-shô, le recueil des poèmes qui lui sont consacrés, est symboliquement intitulée Chieko’s Sky – Le ciel de Chieko. Maintenant, il faut peut-être nous rappeler que dans Jeanne, relapse et sainte de Bernanos, Jeanne d’Arc, traquée par ses juges, « a guetté un coin du ciel libre, ce ciel de mars âpre et venteux, propice aux longues chevauchées nocturnes31 ». Takamura ne connaissait probablement pas Bernanos, mais ils ont tous les deux représenté l’innocence de leurs figures féminines à travers leur contemplation silencieuse du ciel.

    23Avant de conclure, nous allons évoquer le regard que les écrivains ont porté sur la Pucelle et ses avatars. Bernanos et Takamura tentent de mettre en relief la perversion des hommes qui exclut les innocentes de leur communauté. Et le regard qu’ils portent sur leur aventure, destinée à la mort ou à la folie, n’est jamais neutre, mais témoigne de leur tendresse. Dans son essai, Bernanos ne peut s’abstenir d’exprimer sa compassion pour Jeanne d’Arc :

    « Il est vrai qu’à cinq siècles de distance, nous voudrions que fût épargnée à Jeanne une si longue, si tortueuse, si éloquente agonie, et que nous l’aimerions mieux mangée des loups que grignotée par ces renards scolastiques, ces rats32. »

    24Ce regard qui accompagne Jeanne d’Arc avec tendresse, on peut le voir représenté dans les deux chefs-d’œuvre suivants de la fin du XXe siècle : Mercenaire Pierre33, un roman de Kenichi Satô, et Jeanne34, un manga de Yoshikazu Yasuhiko.

    25Dans le roman de Kenichi Satô, Jeanne d’Arc n’est pas le personnage principal, et son aventure est observée et racontée du point de vue du héros, Pierre. Après l’avoir accompagnée à Orléans et à Reims, ce chef d’une troupe de mercenaires se rend à Rouen pour la sauver du château de Bouvreuil, la veille de son exécution. Pour ce qui suit, l’auteur a donné libre cours à son imagination : son roman s’achève sur la description de la vie heureuse, menée par Pierre et Jeanne mariés. Cette vision euphorique semble traduire la compassion de l’auteur pour Jeanne, compassion qui est aussi présente dans le regard de Pierre observant son aventure.

    26Pour son manga, Jeanne, Yoshikazu Yasuhiko a également inventé un personnage fictif, Émilie de Baudricourt, pour ne pas décrire directement la vie de la Pucelle. Fille bâtarde du duc de Lorraine, et élevée par Robert de Baudricourt, Émilie garde le souvenir des exploits et de la mort de Jeanne d’Arc, qu’elle a croisée une fois dans son enfance. En 1440, au milieu de la Praguerie, elle quitte Vaucouleurs pour contribuer à réprimer la révolte contre le roi Charles vii. Au cours de son voyage, similaire à celui de Jeanne d’Arc, Émilie entend la voix de celle-ci l’appeler et l’encourager. Yoshikazu Yasuhiko choisit de faire une évocation indirecte de la vie de Jeanne d’Arc. À travers ce choix, on sent l’intention de cet auteur de rester fidèle à la volonté de la Pucelle. Dans les dernières pages, le narrateur du manga se demande si son héroïsation postérieure y répond vraiment.

    ***

    27Au fur et à mesure que les recherches en histoire se développent, on en sait davantage sur la vie de Jeanne d’Arc, mais ses images ne finissent jamais par converger. Au contraire, il en existe une grande variété en France et au Japon. Nous avons vu que la version des comptes-rendus du procès varie selon les écrivains. Malgré tout, leurs perspectives sont conditionnées par les problématiques littéraires de leur temps. Au XXe siècle, un certain nombre d’écrivains a considéré le procès de Jeanne d’Arc comme un drame où s’opposent le « silence de Dieu » et le « bavardage des hommes ». Cette interprétation reflète sans doute une méfiance tangible à l’égard du langage humain, éprouvée par bien des écrivains de ce siècle.

    Notes de bas de page

    1 T. Yamanouchi, Vie de Jeanne, héroïne de la France, « collection Vies des Grands Hommes de l’Occident », Tokyo, Eirendô, 1872.

    2 G. Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, traduit de l’allemand par J. Mély, M.-H. Pateau et L. Rosenfeld, Paris, Albin Michel, 1993 (1989), p. 234.

    3 R. Bresson, « Entretien avec Robert Bresson et Jean Guitton », Études cinématographiques, Jeanne d’Arc à l’écran, no 18-19, automne 1962, p. 91.

    4 B. Shaw, « Préface », Sainte Jeanne, texte français par A. Scherrer, Paris, L’Arche, 1997 (1924), p. 37.

    5 Th. Maulnier, « Préface : Un procès d’abjuration », id., Jeanne et les juges, Paris, Gallimard, 1951 (1949), p. 40.

    6 Ibid., p. 39.

    7 Ibid., p. 40.

    8 J. Anouilh, L’Alouette, Théâtre II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2007 (1953), p. 11. Dans une « note », Bernard Beugnot remarque que pour cette réplique de Jeanne, Anouilh a textuellement cité l’Histoire de France de Jules Michelet (ibid., p. 1372). Dans la « notice », il précise qu’Anouilh a consulté notamment cet ouvrage pour s’informer sur le procès (ibid., p. 1363).

    9 « Oh, messire ! Croyez-vous que Notre-Seigneur n’ait pas les moyens de payer des robes à ses saintes ? », J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 9. Dans son procès, interrogée sur le fait de savoir si saint Michel était nu, Jeanne répond : « Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? », P. Tisset, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, t. II, Traduction et notes, Paris, Société de l’Histoire de France, 1970, p. 87.

    10 « Mais la prochaine fois qu’elle parle d’aller avec des soldats, je la noie, ta fille, dans la Meuse, tu entends ? de mes propres mains. Et si je ne suis pas là, j’autorise ses frères à le faire à ma place… », J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 16. Dans le procès, Jeanne dit que « son père disait avoir rêvé [qu’elle] s’en irait avec des gens d’armes » et cite les mots de son père : « Vraiment si je croyais que cette chose advînt que je redoute au sujet de ma fille, je voudrais que vous [ = les frères de Jeanne] la noyiez et, si vous ne le faisiez, je la noierais moi-même », P. Tisset, op. cit., p. 115.

    11 J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 81.

    12 « Michel, Gabriel, soldats de Dieu, sainte Catherine, ma sœur dans le ciel, sainte Marguerite, ma sœur dans le ciel, je vous appelle, je vous appelle », Th. Maulnier, Jeanne et les juges, op. cit., p. 145.

    13 J. Michelet, Histoire de France V, édition présentée par P. Viallaneix et P. Petitier, Sainte-Margueritesur-Mer, Éditions des Équateurs, 2008, p. 113.

    14 Th. Maulnier, Jeanne et les juges, op. cit., p. 40.

    15 D’après la « notice » rédigée par Anna Seghers, Brecht a tiré son adaptation théâtrale de la pièce radiophonique qu’elle avait composée sur la base du procès-verbal, archivé à la Bibliothèque de l’Assemblée Nationale. B. Brecht, Le Procès de Jeanne d’Arc à Rouen, 1431, texte français par Cl. Yersin, Théâtre complet, t. 7, Paris, L’Arche, 1994 (1954), p. 210.

    16 S. Fraisse, « Jeanne d’Arc », P. Brunel (dir.), Dictionnaire des mythes littéraires, Monaco, Éditions du Rocher, 1988, p. 859.

    17 J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 84.

    18 J. Chabot, « Notice », G. Bernanos, Jeanne, relapse et sainte, Essais et écrits de combat I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 1346.

    19 Y. Bridel, « Jeanne d’Arc et Bernanos », Actes du colloque Bernanos de Cerisy-la-Salle (juillet 1969) sous la direction de M. Milner, Paris, Plon, 1972, p. 301-302.

    20 G. Bernanos, Jeanne, relapse et sainte, Essais et écrits de combat I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971 (1929), p. 35.

    21 Ibid., p. 34.

    22 Ibid., p. 36-38.

    23 R. Bresson, « Entretien avec Robert Bresson », op. cit., p. 91.

    24 J. Cocteau, La Difficulté d’être, Monaco, Éditions du Rocher, 2003 (1983), p. 36-37.

    25 G. Bernanos, Nouvelle Histoire de Mouchette, Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961 (1937), p. 1265.

    26 Ibid., p. 1304-1305.

    27 J. Chabot, « Notice », art. cit., p. 1349.

    28 Lettre de Kôtarô Takamura (date du 28 janvier 1913), reproduite dans H. Ôshima, Chieko-shô no kôkei, Tokyo, Shinten-sha, 2009, p. 71-72, notre traduction.

    29 K. Takamura, Œuvres complètes, t. II, Tokyo, Chikuma-shobô, 1957, p. 43, notre traduction.

    30 T. Saitô, « Chieko-san no byôshi », Takamura Kôtarô shiryô, vol. 6, Tokyo, Bunchidô-shoten, 1977 (1959), p. 512, notre traduction.

    31 G. Bernanos, Jeanne, relapse et sainte, op. cit., p. 30.

    32 Ibid., p. 26.

    33 K. Satô, Mercenaire Pierre, Tokyo, Shûei-sha, 1999 (1996).

    34 Y. Yasuhiko, Jeanne, Tokyo, Nihon-hôsô-shuppan-kyôkai, 2002 (1995-1996).

    Auteur

    • Makiko Nakazato
      Université Iwate (Ueda, Japon)
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    1 T. Yamanouchi, Vie de Jeanne, héroïne de la France, « collection Vies des Grands Hommes de l’Occident », Tokyo, Eirendô, 1872.

    2 G. Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, traduit de l’allemand par J. Mély, M.-H. Pateau et L. Rosenfeld, Paris, Albin Michel, 1993 (1989), p. 234.

    3 R. Bresson, « Entretien avec Robert Bresson et Jean Guitton », Études cinématographiques, Jeanne d’Arc à l’écran, no 18-19, automne 1962, p. 91.

    4 B. Shaw, « Préface », Sainte Jeanne, texte français par A. Scherrer, Paris, L’Arche, 1997 (1924), p. 37.

    5 Th. Maulnier, « Préface : Un procès d’abjuration », id., Jeanne et les juges, Paris, Gallimard, 1951 (1949), p. 40.

    6 Ibid., p. 39.

    7 Ibid., p. 40.

    8 J. Anouilh, L’Alouette, Théâtre II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2007 (1953), p. 11. Dans une « note », Bernard Beugnot remarque que pour cette réplique de Jeanne, Anouilh a textuellement cité l’Histoire de France de Jules Michelet (ibid., p. 1372). Dans la « notice », il précise qu’Anouilh a consulté notamment cet ouvrage pour s’informer sur le procès (ibid., p. 1363).

    9 « Oh, messire ! Croyez-vous que Notre-Seigneur n’ait pas les moyens de payer des robes à ses saintes ? », J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 9. Dans son procès, interrogée sur le fait de savoir si saint Michel était nu, Jeanne répond : « Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? », P. Tisset, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, t. II, Traduction et notes, Paris, Société de l’Histoire de France, 1970, p. 87.

    10 « Mais la prochaine fois qu’elle parle d’aller avec des soldats, je la noie, ta fille, dans la Meuse, tu entends ? de mes propres mains. Et si je ne suis pas là, j’autorise ses frères à le faire à ma place… », J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 16. Dans le procès, Jeanne dit que « son père disait avoir rêvé [qu’elle] s’en irait avec des gens d’armes » et cite les mots de son père : « Vraiment si je croyais que cette chose advînt que je redoute au sujet de ma fille, je voudrais que vous [ = les frères de Jeanne] la noyiez et, si vous ne le faisiez, je la noierais moi-même », P. Tisset, op. cit., p. 115.

    11 J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 81.

    12 « Michel, Gabriel, soldats de Dieu, sainte Catherine, ma sœur dans le ciel, sainte Marguerite, ma sœur dans le ciel, je vous appelle, je vous appelle », Th. Maulnier, Jeanne et les juges, op. cit., p. 145.

    13 J. Michelet, Histoire de France V, édition présentée par P. Viallaneix et P. Petitier, Sainte-Margueritesur-Mer, Éditions des Équateurs, 2008, p. 113.

    14 Th. Maulnier, Jeanne et les juges, op. cit., p. 40.

    15 D’après la « notice » rédigée par Anna Seghers, Brecht a tiré son adaptation théâtrale de la pièce radiophonique qu’elle avait composée sur la base du procès-verbal, archivé à la Bibliothèque de l’Assemblée Nationale. B. Brecht, Le Procès de Jeanne d’Arc à Rouen, 1431, texte français par Cl. Yersin, Théâtre complet, t. 7, Paris, L’Arche, 1994 (1954), p. 210.

    16 S. Fraisse, « Jeanne d’Arc », P. Brunel (dir.), Dictionnaire des mythes littéraires, Monaco, Éditions du Rocher, 1988, p. 859.

    17 J. Anouilh, L’Alouette, op. cit., p. 84.

    18 J. Chabot, « Notice », G. Bernanos, Jeanne, relapse et sainte, Essais et écrits de combat I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 1346.

    19 Y. Bridel, « Jeanne d’Arc et Bernanos », Actes du colloque Bernanos de Cerisy-la-Salle (juillet 1969) sous la direction de M. Milner, Paris, Plon, 1972, p. 301-302.

    20 G. Bernanos, Jeanne, relapse et sainte, Essais et écrits de combat I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971 (1929), p. 35.

    21 Ibid., p. 34.

    22 Ibid., p. 36-38.

    23 R. Bresson, « Entretien avec Robert Bresson », op. cit., p. 91.

    24 J. Cocteau, La Difficulté d’être, Monaco, Éditions du Rocher, 2003 (1983), p. 36-37.

    25 G. Bernanos, Nouvelle Histoire de Mouchette, Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961 (1937), p. 1265.

    26 Ibid., p. 1304-1305.

    27 J. Chabot, « Notice », art. cit., p. 1349.

    28 Lettre de Kôtarô Takamura (date du 28 janvier 1913), reproduite dans H. Ôshima, Chieko-shô no kôkei, Tokyo, Shinten-sha, 2009, p. 71-72, notre traduction.

    29 K. Takamura, Œuvres complètes, t. II, Tokyo, Chikuma-shobô, 1957, p. 43, notre traduction.

    30 T. Saitô, « Chieko-san no byôshi », Takamura Kôtarô shiryô, vol. 6, Tokyo, Bunchidô-shoten, 1977 (1959), p. 512, notre traduction.

    31 G. Bernanos, Jeanne, relapse et sainte, op. cit., p. 30.

    32 Ibid., p. 26.

    33 K. Satô, Mercenaire Pierre, Tokyo, Shûei-sha, 1999 (1996).

    34 Y. Yasuhiko, Jeanne, Tokyo, Nihon-hôsô-shuppan-kyôkai, 2002 (1995-1996).

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