Avant-propos
p. 7-8
Texte intégral
« Pucelle. Ne s’emploie que pour Jeanne d’Arc et avec “Orléans”. »
1Comme Gustave Flaubert, nous nous faisons tous une certaine idée de Jeanne d’Arc. « Le faubourg Bourgogne, les souvenirs charnels, les anniversaires de la délivrance, sonnés à coups de cloches et de trompettes ? Bien sûr, tout Orléanais pense que Jeanne d’Arc lui appartient. » Quand c’est Roger Secrétain qui l’affirme dans Péguy, soldat de la vérité, comment ne pas le croire ? Je ne dérogerai donc pas à cette « coutume d’Orléans » en évoquant ma Jeanne d’Arc. Pour moi, elle aura toujours le visage de cette jeune fille du « petit lycée » Jeanne d’Arc qui, interrogée par le cartographe Gallouédec, président du conseil général du Loiret en 1933, lui répond avec assurance qu’elle connaît parfaitement la Pucelle, puisque c’est le cheval qui trône place du Martroi ! Il est bien d’autres lieux de mémoire tant locaux que nationaux, entre mythes et histoire et, les travaux ici rassemblés en témoignent, tout le spectre politique s’y dévoile. Bien avant le fameux « fils du peuple » de Maurice Thorez, Victor Duruy salue celle qui se saisit de la glorieuse mission de chasser l’occupant : « Le royaume trahi, livré par une femme, par une reine, par l’indigne Isabeau de Bavière, devait être sauvé, délivré par une fille du peuple, par une vierge ; cette héroïque fille du peuple, cette vierge libératrice, ce fut Jeanne d’Arc. » On reconnaît ici la trace profonde de Jules Michelet qui, quatre siècles après la libération d’Orléans, appelle les Français à se souvenir que « la patrie, chez nous, est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a versé pour nous ». Oui, il y a des moments où le sort bascule, comme en juin 1940 où Jeanne, et Péguy qui la voyait comme une « formidable dreyfusarde », sont autant évoqués des deux côtés, ceux qui croyaient à l’armistice comme ceux qui n’y croyaient pas. Quand l’antisémitisme se déchaîne et suinte en rumeur à Orléans, c’est Jeanne qui est représentée boutant les Israélites, le ministre Jean Zay comme le maire Claude Léwy, hors de la cité. Et quand la RAF bombarde Rouen, une autre affiche rouge stigmatise « les assassins qui reviennent toujours sur les lieux de leurs crimes ». Mais aux yeux de Churchill, c’est bien cet insupportable français de De Gaulle qui se prend pour la Pucelle de Covent Garden ! Depuis la Libération, quel président de la République n’a pas ressenti ce besoin de commémorer l’épisode orléanais du roman national ? Jusqu’à Jacques Chirac inclus, ils ont tous présidé aux fêtes johanniques…
2Décidément, l’heure est aux commémorations : après les 700 ans de l’Université et les 500 ans du réformateur Calvin, et avant les 800 de l’école de droit d’Orléans, les 600 ans de l’éternellement jeune Pucelle ! Mais avec la volonté de dépoussiérer d’un même geste scientifique fête et mythes.
3Oui, selon le mot de Régine Pernoud, les Orléanais gardent à Jeanne d’Arc « une reconnaissance éblouie », celle-là même que garderont les auditeurs, puis les lecteurs des actes de ce colloque prometteur. Là où Renan relève que « toute histoire d’un ancien peuple commence par des mythes », Lucien Febvre redonne aux chercheurs toute liberté, puisque « toute histoire est un choix » : l’historien « abrège, simplifie, met l’accent sur ceci, passe l’éponge sur cela ».
4Très œcuménique dans les Lieux de mémoire, Michel Winock conclut son bel article en parodiant Aragon : « La France, c’est la Jeanne de Michelet et la Jeanne de Claudel ; c’est la Jeanne du premier et la Jeanne du second Péguy ; c’est la Jeanne d’Arc de Barrès et la Jeanne d’Arc de Jaurès. C’est la double filiation, tantôt divergente, tantôt convergente ; c’est la bonne Lorraine une et divisible. » Et c’est précisément dans le chapitre des « grands hommes de guerre de la Lorraine » que, dans le Tour de France par deux enfants, est évoquée l’épopée de Jeanne d’Arc, mais illustrée par la statue orléanaise de la place du Martroi. Elle est présentée aux enfants comme « l’une des gloires les plus pures de la patrie. Les autres nations ont eu de grands capitaines [mais] aucune nation n’a eu une héroïne qui puisse se comparer à cette humble paysanne de Lorraine, à cette noble fille du peuple de France ».
5Comme l’a écrit Anatole France, « il y aurait grand intérêt à suivre la mémoire de la Pucelle à travers les âges. Mais ce serait tout un livre ». Nous sommes donc heureux de la publication des actes de ce colloque organisé par l’équipe CESFiMA du laboratoire POLEN. Et nous tenons à remercier tout particulièrement la mairie d’Orléans d’avoir financé notre rencontre et le musée des Beaux-Arts de cette ville qui a accueilli nos travaux dans d’excellentes conditions.
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