Attendre le retour des hommes
p. 323-328
Texte intégral
1La vie quotidienne des populations de l’arrière est immédiatement bouleversée par le départ des hommes mobilisés, et rares sont les familles françaises qui ne sont pas touchées par l’absence prolongée des soldats, pendant quatre longues années. Mis à l’écart de l’autorité militaire et des combats, femmes, enfants, vieillards ou hommes réformés sont placés en position d’attente : la mobilisation générale signe en effet la séparation entre ceux qui partent et ceux qui restent. Les historiens ont cependant montré que, dans une guerre totalisante, le « front domestique » n’était en rien passif1. Cette réserve posée, soulignons trois éléments permettant d’approcher la vie quotidienne des populations de l’arrière, dans l’attente du retour des hommes.
2« Les conséquences les plus directes de la guerre sont démographiques2 », affirme Antoine Prost. En effet, projets d’union perturbés, mariages reportés, cérémonies modifiées, alliances anticipées : l’entrée en guerre bouleverse la nuptialité. Le mois d’août 1914, assurément celui de la séparation pour les millions de mobilisés et leurs familles, est donc également pour certains couples celui de l’ajournement de l’union attendue et, pour d’autres, celui de son anticipation ou de sa réalisation imprévue3. L’événement collectif majeur que constitue l’entrée en guerre incite en effet, parfois, à repenser les configurations conjugales et familiales. Ainsi, le départ massif des hommes vers le front s’accompagne d’une « cassure4 » démographique. Sur l’ensemble du conflit, 800 000 unions n’auraient pas été scellées5, la moyenne annuelle des mariages passant de 320 000 entre 1904 et 1913 à 160 000 entre 1914 et 1918. L’importante diminution de la nuptialité s’accompagne d’une baisse massive des naissances, visible à partir du mois d’avril 1915. Jean-Claude Sangoï et Jean-Pierre Bardet évaluent respectivement à 1 600 000 et 1 300 000 les naissances empêchées par le conflit6. Les années de guerre correspondent également à une baisse sensible des chiffres du divorce liée, entre autres, à l’impossibilité pour les couples séparés de mener à bien la procédure engagée. Ainsi, entre 1909 et 1913, le nombre annuel moyen des divorces s’élève à 13 655 ; entre 1914 et 1919, il tombe à 6 3307. Le conflit impose par ailleurs son rythme à la célébration des unions. On distingue ici trois phases qui peuvent être lues à la lumière de la prise de conscience progressive de la longue durée de la guerre. La première, du mois d’août 1914 à l’été 1915, qui voit diminuer fortement le nombre de mariages, correspond à une période durant laquelle prédomine la croyance en une guerre courte. Le départ massif des hommes mobilisés, la brutale séparation des fiancés, l’absence d’un système régulier de permission empêchent ou reportent les unions, et les pouvoirs publics ne tentent pas d’y remédier. La seconde phase, qui commence à l’été 1915 et dure jusqu’à la fin de l’été 1917 environ, est marquée par une reprise relative des mariages sous une double impulsion. D’une part, les autorités mettent en place un ensemble de mesures pour favoriser les unions : il s’agit de l’instauration des permissions et, dans une bien moindre mesure, de la mise en place du mariage par procuration, autorisé par la loi du 4 avril 1915. D’autre part, les populations ont intériorisé l’idée d’une guerre longue et meurtrière. Certains couples ont donc choisi d’assurer l’avenir économique de la femme ou refusé de reporter une union prévue depuis longtemps. Enfin, après l’été 1917, « l’idée que la guerre ne pouvait avoir de fin » pourrait expliquer la nette augmentation des mariages : reporter à l’après-guerre perdait en effet tout sens.
3La désorganisation de l’ordre familial est également visible dans les profonds aménagements économiques qu’impose le départ du « soutien indispensable8 ». Au sein du couple, du fait de la mobilisation, les rôles familiaux alloués traditionnellement à chacun des conjoints sont modifiés et les sources témoignent de l’étendue des recompositions familiales à l’œuvre pendant le conflit. Ascendants ou membres de la famille élargie deviennent parfois des charges, ou sont au contraire de précieux soutiens pour les ménages ; quant à l’épouse, aidée par ses proches ou au contraire appui des parents, elle devient le personnage central d’une économie familiale où elle occupe un rôle grandissant du fait de l’absence du mari. Confrontée à la guerre et au départ pour le front d’un de ses membres, souvent soutien économique principal ou exclusif, la famille doit donc se redéfinir. Pour contrer l’appauvrissement ou les difficultés matérielles liées au départ du mobilisé, que l’allocation prévue par la loi du 5 août 1914 ne permet pas toujours de pallier, certaines femmes bénéficient de l’activation des solidarités familiales. Celles-ci, opérantes essentiellement en milieu rural, cherchent parfois à limiter les conséquences économiques les plus néfastes à l’échelle de la famille. Mais cette transformation des relations de dépendance peut prendre le tour inverse, la femme du mobilisé devenant parfois le pilier d’un système économique familial défaillant à cause de la guerre. Contrainte, en effet, de subvenir aux besoins des descendants dont elle a traditionnellement la garde, elle prend parfois en charge le conjoint mobilisé sur le front ou prisonnier, ou encore les ascendants âgés et incapables de subvenir à leurs besoins. Dans le système de recomposition familiale qu’impose la guerre, les charges s’étendent en effet bien au-delà des enfants9.
4Enfin, pendant les quatre années de guerre, sans doute l’attente est-elle l’expérience la mieux partagée, du front jusqu’à l’arrière. Soulignons cependant que le contenu de l’attente ne peut être considéré de façon uniforme. Il varie, tout d’abord, selon la situation militaire du mobilisé : les populations de l’arrière n’attendent pas de la même manière un prisonnier, un combattant dans l’infanterie, un disparu ou un ouvrier mobilisé en usine. De même, pour les populations occupées, parfois sans nouvelles de leurs proches sous l’autorité militaire, le retour des hommes contient une saveur toute particulière. Notons cependant que les correspondances familiales sont traversées par de multiples attentes : l’arrivée de la lettre, de la permission, de la fin de la guerre, des futures retrouvailles et d’un lendemain meilleur. En effet, avec la séparation, les relations familiales se recentrent sur la lettre, qui devient l’objet émotionnel par excellence : surprise ou plaisir de la réception, déception ou angoisse de l’attente sont autant d’émotions provoquées par la présence ou l’absence de courrier. Pour de nombreuses familles, l’objectif, à très court terme, semble bien être la lecture de la prochaine lettre. Les lettres sont, par ailleurs, traversées par une attente double : celle qui concerne les retrouvailles provisoires – dans la zone des armées ou en permission, par exemple – ; celle, plus puissante encore mais plus hypothétique aussi, du retour définitif du soldat dans son foyer. Durant les premiers mois du conflit, la croyance en une guerre courte fait aisément suggérer le retour, sain et sauf, du soldat. Les retrouvailles imaginées sont celles permises par la victoire rapide et certaine. Jean-Jacques Becker a montré que cet espoir se dissipe dès la fin du premier mois de guerre10. Et si les prévisions se font peu à peu moins optimistes dans les mois qui suivent, c’est pourtant, toujours, la fin de la guerre et le retour définitif qui sont envisagés. À partir de juillet 1915, l’instauration des permissions – destinées à soutenir le moral sur le front et à l’arrière – et la perspective de ces retrouvailles autorisées changent la donne. Plus que la fin de la guerre, trop lointaine et indéfinie, c’est alors ce retour provisoire qui occupe pleinement les pensées des combattants et de leurs proches. Dès leur mise en place, les permissions deviennent en effet des moments-clés – imaginés ou vécus – qui rythment le temps de l’attente.
5La séparation des familles, pendant la guerre, est créatrice de sources pour l’historien : les abondantes correspondances échangées, publiées, déposées dans les centres d’archives ou conservées par les descendants permettent d’étudier le quotidien des populations combattantes ou de l’arrière. En s’appuyant entre autres sur ces documents, des travaux récents se sont intéressés aux bouleversements des relations familiales pendant la guerre. Mais de nombreuses recherches doivent encore être menées, sur le lien maternel, par exemple, ou encore sur l’expérience de guerre des personnes âgées pendant le conflit.
6Clémentine Vidal-Naquet
***
Les archives
7Archives publiques ou privées, documents administratifs ou iconographiques, correspondances ou imprimés : les sources pour l’étude de la première guerre mondiale ne manquent pas. Pourtant, il n’est pas toujours facile de se faire une juste idée de la vie quotidienne à l’arrière à partir de ces documents. Ce sont en effet les événements militaires, la surveillance politique et économique du pays, les mesures sanitaires et sociales qui sont la matière principale des archives que nous conservons. Pour pouvoir apprécier les conséquences démographiques, sociales et culturelles de l’absence prolongée des hommes, l’historien peut être en difficulté : les informations sont souvent dispersées dans différents fonds d’archives publiques ou privées qu’il faut dépouiller systématiquement sans avoir pour autant une assurance de résultat.
8Étudier l’évolution démographique du pays est relativement aisé. Deux recensements de population (Archives départementales, sous-série 6 M ; Archives municipales, série F) encadrent le conflit et, même s’ils sont relativement distants l’un de l’autre (1911 et 1921), ils permettent de juger de l’impact de la guerre (mouvements et déplacements de population, composition de la cellule familiale). Quant aux grands paramètres démographiques (natalité, mortalité infantile, nuptialité), il est possible de les analyser sans avoir nécessairement recours aux registres d’état civil eux-mêmes (Archives départementales, série E ; Archives municipales, série E), en dépouillant les bordereaux récapitulatifs des actes d’état civil enregistrés dans les communes établis tous les semestres dans chaque département (Archives départementales, sous-série 6 M). Ces sources sont facilement accessibles dans les soixante-dix-sept départements non occupés, beaucoup moins dans les dix départements envahis, où les circonstances rendent l’enregistrement des actes bien plus aléatoire.
9Mais l’historien ne saurait s’en tenir là : des informations de tout premier plan peuvent lui être données par les archives des organismes d’assistance et de prévoyance sociale (Archives départementales, série X ; Archives municipales, série Q). Les rapports des inspecteurs de l’Assistance publique sont à cet égard tout à fait explicites : difficultés pour trouver des nourrices à la suite du départ des hommes pour le front, ce qui provoque une légère augmentation des morts de nourrissons et conduit l’administration à créer des crèches et des pouponnières ; augmentation du nombre des enfants confiés en dépôt à l’Assistance par des hommes mobilisés sans famille ; difficultés de placement des enfants en âge scolaire en raison de l’enchérissement des denrées alimentaires, alors que le placement des pupilles de plus de treize ans est aisé en raison des besoins de main-d’œuvre agricole ; accroissement des demandes d’assistance des femmes et des vieillards.
10Mais l’absence des hommes ne saurait se réduire à des conséquences démographiques ou sociales. Les archives privées, et tout particulièrement la précieuse correspondance échangée par les soldats et leurs familles tout au long du conflit, sont à cet égard une source de tout premier plan (Archives départementales, série J et documents numérisés ; Archives municipales, série S et documents numérisés). Plus de quatre millions de lettres échangées chaque jour, un total avoisinant vraisemblablement les dix milliards, tels sont les chiffres cités par Rémy Cazals11. Certes, tous ces documents ne sont pas parvenus jusqu’à nous mais, grâce notamment à la Grande Collecte organisée à l’occasion du centenaire de la première guerre mondiale, un grand nombre de ces correspondances est désormais accessible aux chercheurs, y compris sous forme numérique12. Même si on doit déplorer un certain déséquilibre dans leur conservation (les lettres dont nous disposons proviennent plus souvent des soldats au front que de leurs familles13), ces documents nous parlent, mieux que tout autre, de ce que fut l’absence. Dans ces échanges portant sur la santé, la vie de l’exploitation, les conditions climatiques, que d’aucuns peuvent trouver banals, s’exprime, dans toute sa diversité, l’amour qui unit le mari à son épouse, le fils à ses parents, le père à ses enfants. On comprend mieux alors ce qu’il en est de la cellule familiale (où les parents âgés retrouvent souvent un rôle de premier plan, aux côtés de l’épouse), ou des solidarités villageoises (notamment le soutien moral apporté aux familles en deuil). On perçoit ce que furent les permissions (tardivement mises en place, au printemps 1915) pour ces êtres séparés par la distance et par l’angoisse : des moments, longuement attendus, d’un fort potentiel émotionnel, où sont enfin renoués les liens sociaux dans toutes leurs dimensions, amoureux, familiaux et de voisinage.
11Sylvie Caucanas
Bibliographie
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Format
BIBLIOGRAPHIE
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Vidal-naquet Clémentine, « Te reverrai-je ? » Le lien conjugal pendant la Grande Guerre, thèse d’histoire, Paris, EHESS, 2013.
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Notes de bas de page
1 Voir notamment dans cet ouvrage les chapitres « Travailler » et « Soutenir ou refuser la guerre ».
2 Antoine Prost, « Le bouleversement des sociétés », Encyclopédie de la Grande Guerre. 1914-1918, Bayard, 2004, p. 1177.
3 En août 1914, à Paris, de nombreuses unions sont scellées dans la précipitation, avant le départ des mobilisés. Dans les quinze premiers jours d’août 1914, le nombre de mariages augmente de 55 % par rapport aux unions réalisées les deux années précédentes durant la même période.
4 Jean Gaudemet, Le mariage en Occident. Les mœurs et le droit, Éditions du Cerf, 1987, p. 426.
5 Jean-Claude Sangoï, « La guerre de 14-18 et l’évolution démographique française : rupture ou continuité ? », Traces de 14-18, Actes du colloque de Carcassonne, Les Audois, 1997, p. 147-155, p. 148 ; Jean-Pierre Bardet, « La France : la fin d’une singularité ? », dans Jean-Pierre Bardet et Jacques Dupâquier (dir.), Histoire des populations de l’Europe, volume III, « Les temps incertains. 1914-1918 », Fayard, 1999, p. 440.
6 Jean-Claude Sangoï, « La guerre de 14-18 et l’évolution démographique française… », op. cit., p. 148 ; Jean-Pierre Bardet, « La France : la fin d’une singularité ?… », op. cit., p. 439.
7 Michel Huber, La population de la France pendant la guerre, Presses universitaires de France, 1931, p. 239.
8 Selon la terminologie utilisée dans la loi du 5 août 1914 prévoyant l’allocation aux familles de mobilisés.
9 Les ascendants bénéficient largement de ce système de solidarité, la vieillesse accentuant la vulnérabilité économique.
10 Jean-Jacques Becker, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, p. 571.
11 Rémy Cazals, Les mots de 14-18, Presses universitaires du Mirail, 2003, p. 38-39.
12 Les résultats de la Grande Collecte sont disponibles sur le site Internet d’Europeana 14-18 : [wwweuropeana1914-1918.eu/fr].
13 Ce qui se comprend aisément : il était difficile pour le soldat, compte tenu de ses conditions de vie sur le front, de conserver la correspondance qu’il recevait.
Auteurs
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Clémentine Vidal-Naquet
Agrégée et docteur en histoire, Clémentine Vidal-Naquet est enseignante dans le secondaire. Sa thèse, qui porte sur le lien conjugal pendant la Grande Guerre, sera publiée aux Belles Lettres à l’automne 2014. Elle publie également une anthologie des correspondances conjugales échangées entre 1914 et 1918 (Correspondances conjugales. 1914-1918, Robert Laffont, collection Bouquins, à paraître en octobre 2014).
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Sylvie Caucanas
Sylvie Caucanas est archiviste paléographe, docteur en histoire, directrice des archives départementales de l’Aude depuis 1991. Elle a travaillé à plusieurs reprises sur la première guerre mondiale avec Rémy Cazals, professeur émérite de l’université de Toulouse-Le Mirail, à l’occasion d’expositions des archives départementales (La Grande Guerre, 1914-1918. Blessures et cicatrices, 2006 ; Vivre en temps de guerre. L’Aude de 1914 à 1918, 2013) et des colloques de Carcassonne (Traces de 14-18, colloque de 1996, Les Audois, 1997 ; Les prisonniers de guerre dans l’histoire, colloque de 2002, Les Audois-Privat, 2003 ; Paroles de paix en temps de guerre, colloque de 2004, Les Audois-Privat, 2006).
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