La mort du soldat. Sépultures, services religieux, rituels
p. 191-197
Texte intégral
1La Grande Guerre voit l’avènement d’un phénomène inédit dans l’histoire du fait guerrier : la mort de masse, qui bouleverse à la fois les sensibilités, les usages et rituels funéraires en temps de guerre. La lecture nationale du conflit, de même que la mobilisation générale des citoyens en âge de combattre, généralise la mise en place d’un culte du corps des morts à la guerre, qui existait depuis la Révolution française mais n’avait pas jusque là été systématisé. À la suite du traité de Francfort en 1871 (article 16), la loi du 4 avril 1873 prévoit une conservation des tombes respectant une norme esthétique, mais la majorité des soldats tués reposent dans des ossuaires.
2Si un grand nombre de combattants meurent dans les hôpitaux, la particularité de la Grande Guerre est que les pertes humaines sont pour la première fois davantage dues aux effets des combats qu’aux maladies et épidémies contractées au cours des opérations. 80 % des morts militaires sont ainsi directement dues aux combats, la proportion étant inverse dans les guerres du XIXe siècle. La très grande létalité des armes à répétition et de l’artillerie a une autre conséquence inédite : le nombre de disparus.
3Les lieux de décès sont dès lors très variés : sur le front – corps identifié ou porté disparu –, dans les formations sanitaires de l’avant, dans les formations sanitaires de l’arrière, et chez soi pour un nombre plus réduit d’hommes, surtout pour ceux qui disparaissent des suites de leurs blessures dans les années qui suivent la guerre.
4Au cours des premières semaines de combat, le nombre considérable de tués oblige l’État-Major à reconsidérer complètement la gestion des corps, la création des sépultures puis des nécropoles accueillant les restes des soldats défunts. Alors que, dans les campagnes militaires du XIXe siècle et des siècles précédents, les corps des soldats étaient la plupart du temps inhumés collectivement dans des fosses communes, hormis éventuellement les officiers, cette pratique encore présente en 1914 semble rapidement scandaleuse pour les familles des défunts, d’autant plus que leur identification est rendue possible par le port, depuis 1881, d’une plaque d’identité.
5Le 9 novembre 1914, une circulaire impose la nécessité du repérage et de la conservation des tombes qui devient, fait nouveau, systématique. Latombe individuelle devient la norme en 1915. S’ensuit également l’emprise spatiale et architecturale du cimetière militaire : alors que les ossuaires de la guerre de 1870-1871 demeurent assez peu visibles, la nécropole militaire impose sa présence provisoire puis durable dans le paysage dès le temps de la guerre. Individuelles, nommées, les tombes sont réparties de façon uniforme et égalitaire. Seule la religion distingue les combattants, car les grades sont indiqués mais ne sont pas matérialisés esthétiquement. Dans un premier temps, les maires sont amenés à réaliser l’inventaire des tombes, tandis que les militaires doivent fournir à l’administration centrale du ministère la liste des soldats défunts. Les services de l’« état civil militaire », chargés de ces opérations, sont réorganisés et renforcés en 1915 et 1916. L’individualisation des tombes, la prise en charge des corps des soldats allemands, la question du rapatriement des corps et du regroupement des cimetières provisoires suscitent de nombreux débats parlementaires relayés par la presse, montrant combien la prise en compte des « Morts pour la France » constitue un enjeu majeur à la fois symbolique et politique tout au long des années de guerre et jusqu’au milieu des années 1920.
6Si l’égalitarisme du traitement semble prévaloir, à l’image de ces nécropoles militaires, les recherches depuis une vingtaine d’années ont montré que la ritualisation de la mort des combattants relevait d’une plus grande diversité. Les fouilles archéologiques de champs de batailles réalisées depuis le début des années 1990 ont permis de mieux comprendre les rituels funéraires mis en place dans l’urgence, ce que les sources écrites ne permettent pas d’appréhender. Ces fouilles ont notamment mis en valeur l’existence de pratiques funéraires au cœur du combat : enfouissement, même sommaire, des corps, parfois en restituant symboliquement l’intégrité corporelle lorsque le corps a été disjoint par la violence du choc subi, dépôt du casque sur les yeux. Elles ont montré également que les hiérarchies de grades étaient conservées dans l’ordonnancement des tombes provisoires. Le traitement des cadavres peut varier selon qu’ils sont reconnus comme amis ou ennemis, le cadavre de l’ennemi pouvant être simplement inhumé sommairement sans rituels.
7Lorsque le corps du soldat défunt a pu être extrait du champ de bataille, les rituels sont plus élaborés et peuvent donner lieu à une cérémonie d’obsèques religieuses, le cas échéant réunissant quelques camarades du défunt. Après les grandes offensives, des enterrements collectifs donnent lieu à un office des morts, souvent catholique, en présence des aumôniers des autres confessions. Les services religieux œcuméniques sont en effet courants. Ponctuellement, dès octobre 1914 et plus systématiquement à partir de la fin 1915, l’ornementation des tombes respecte davantage la confession du défunt, à la suite de réclamations des aumôniers israélites et des soldats musulmans. Il n’est pas rare ensuite que la tombe du défunt soit personnalisée, au moins par le dépôt de gerbes présentant des dédicaces durables, parfois par des décors élaborés, sculptés, de bois ou de pierre, réalisés par les camarades. C’est le cas surtout pour les régiments qui combattent sur une durée relativement longue dans un secteur. Les modalités de cette personnalisation de la tombe réalisée pendant la guerre sont encore mal connues. Ces rituels viennent remettre profondément en cause l’image statique et peu personnelle, égalitaire, des tombes et nécropoles nationales, notamment françaises et allemandes, constituées à partir de 1921, dans lesquelles les objets personnels sont prohibés. Quant aux disparus, le rite des obsèques des « péris en mer » se généralise, tandis que les services religieux peuvent être effectués autour d’un cénotaphe, notamment à la Toussaint, reprenant souvent la forme et la dénomination d’une « tombe comme au front ». La Toussaint constitue d’ailleurs un moment particulièrement important que les religions investissent dès 1914 pour secourir les endeuillés, insistant sur la nécessité de sauvegarder le souvenir des défunts pour donner sens à leur mort. Ce moment de célébration et de communion des endeuillés demeure essentiel au-delà de l’armistice et contribue à la mise en place des commémorations en partie centrées sur la célébration des morts.
8Les cimetières provisoires sont innombrables. Dans la Marne par exemple, on compte en 1919 entre 400 et 500 cimetières provisoires français et allemands et plus de 300 000 tombes individuelles, sans compter les ossuaires. Si des témoignages de combattants laissent penser que nombre d’entre eux visitent, voire entretiennent les tombes de leurs camarades ou de leurs proches, on sait moins comment les familles se sont appropriées ces espaces funéraires. L’entretien des cimetières provisoires est également mal connu. Toutefois, les articles de presse ou les procès-verbaux de gendarmerie dressés lors de transfert clandestins de corps montrent que la population locale a certainement joué un rôle essentiel dans l’entretien de ces nécropoles, mais également dans l’accueil et le soutien des endeuillés. Le rôle des associations de femmes (Union des femmes françaises) et des écoles pendant la guerre et dans la sortie de guerre, avant la prise en charge par l’État des nécropoles, est sans doute important et mériterait d’être étudié de façon plus précise. L’intégration de ces nécropoles dans l’espace symbolique de la commune se réalise vraisemblablement par l’intermédiaire de ces actions sans doute spontanées.
9Après la guerre, la loi du 31 juillet 1920 (article 105) organise la transformation des cimetières provisoires en nécropoles nationales. Par les articles 225 et 226 du traité de Versailles, l’État français est chargé de cette opération tant pour les tombes françaises qu’allemandes. À l’opposé du choix fait par les autorités britanniques et du Commonwealth, la France décide le regroupement des tombes provisoires en quelques vastes nécropoles nationales. Dans la Marne, entre 1921 et 1925, les 220 cimetières français et les 212 cimetières allemands ont été réduits respectivement à 34 et 11 nécropoles durables. Cette politique concerne les nécropoles françaises et allemandes sur le territoire national, avant qu’un service allemand, le Zentralnachweise-Amt für Kriegerverlufte und Kriegergräber, ne prenne en charge progressivement les nécropoles de ses ressortissants, à partir de 1924, en accord avec l’État français. Les États alliés organisent eux-mêmes ces cimetières, obtenant dans certains cas l’autorisation de disposer d’un privilège de souveraineté sur leur territoire. La mise en pratique réelle de l’égalitarisme funéraire a lieu à ce moment et s’accompagne d’un phénomène parallèle : la multiplication de monuments personnels, plaques, souvenirs déposés dans les mémoriaux par les familles et les anciens camarades des défunts, puis parfois, à partir des années 1930, par des anciens combattants allemands. La concomitance de ces deux mouvements n’est pas encore assez connue, notamment sa chronologie et sa diversité spatiale. La réticence des familles envers le regroupement des tombes nécessite des approches sur l’ensemble du front, de même que le choix de rapatrier le corps du défunt dans sa commune d’origine, dont les ressorts culturels et sociaux sont méconnus.
10Stéphane Tison
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Les archives
11Toute recherche d’un combattant mort pendant le premier conflit mondial doit commencer par la consultation de la base de données « Morts pour la France 1914-1918 » sur le site Mémoire des hommes1. S’il est inhumé dans une nécropole nationale, sa tombe est répertoriée sur le même site dans la rubrique « Sépultures de guerre ».
12Pour compléter cette recherche, il est possible de consulter aux Archives nationales les registres d’état civil des régiments2 et les listes communales du Livre d’or des Morts pour la France de la première guerre mondiale (F/9/3901 à 5563 devenus 19860711/1 à 594), désormais consultables en ligne. Créé par la loi du 25 octobre 1925, le livre d’or comprenant les noms de tous les Morts pour la France classés par communes devait être déposé au Panthéon. Le ministère des Pensions dressa des listes qu’il demanda aux communes de vérifier en 1929. Il peut exister un décalage entre les noms inscrits sur les monuments aux morts, puisque ceux-ci ont en général été érigés entre 1920 et 1925, et le Livre d’or, qui recense les personnes nées ou résidant dans la commune au moment de la mobilisation. Ces listes existent pour toutes les communes de France hors Alsace et Moselle (sauf quelques lacunes dont une partie de Lyon et de nombreuses communes des Hautes-Alpes), ainsi que pour l’Algérie, le Maroc, le Sénégal et les consulats de La Paz en Bolivie, de Bahia, Porto Alegre et Rio de Janeiro au Brésil3.
13Aux Archives départementales, c’est principalement dans la sous-série 2 R que sont conservés les documents relatifs aux décès et aux sépultures de guerre4. Il s’agit surtout de documents relatifs aux cimetières : correspondances pour l’aménagement et l’entretien des sépultures militaires, honneurs rendus et listes de soldats morts pour la France, transferts de corps, visites des familles dans les cimetières. En sous-série 2 O (contrôle de légalité des budgets communaux), le chercheur peut trouver des renseignements sur l’aménagement des carrés militaires dans les cimetières. Les jugements déclaratifs de décès permettant l’inscription sur les registres d’état civil des communes sont conservés en série U (justice). Les fonds iconographiques (cartes postales et photographies, en général dans la série Fi) peuvent comporter des vues de cimetières provisoires ou définitifs. Les fonds privés (série J) peuvent également fournir quelques compléments intéressants.
14Dans les archives des départements situés dans la zone des armées, le chercheur peut trouver d’autres documents, en particulier sur les cimetières temporaires (listes ponctuelles ou périodiques, plans, repérage des tombes isolées), ainsi que des carnets de champ de bataille, généralement en sous-séries 2 R et 3 R dans les services où ils ont été conservés. Tous ces documents sont cependant très lacunaires. Les officiers d’état civil nommés auprès de chaque unité doivent relever les corps et assurer l’inhumation dans des cimetières provisoires avec des tombes numérotées et, si possible, portant les nom et prénoms du défunt. L’officier de secteur est chargé de dresser les plans de repérage des tombes et de vérifier le numérotage. Toutes ces informations sont reportées sur les carnets de champ de bataille.
15Institués par l’instruction no 2003/S du général en chef commandant (19 juillet 1915), les carnets de champ de bataille sont tenus en trois exemplaires par les officiers assurant les inhumations dans la zone des armées. Le premier exemplaire est destiné au ministère des Pensions ; le second doit être remis au maire de la commune ou, à défaut, au préfet du département, et le troisième reste sur la souche. Ces documents peuvent donc se trouver en sous-série 2 R ou en série E dépôt (archives municipales déposées) des Archives départementales. Chaque feuille de carnet permet d’inscrire dix soldats avec les indications suivantes : numéro d’ordre, matricule du recrutement avec indication du bureau et de l’année, corps et compagnie, nom et prénoms, grade, composition sommaire des successions (liste des objets trouvés sur le combattant), renseignements divers (mentionnant en général la date de décès et celle de l’inhumation), lieu d’inhumation. Ces listes donnent donc des indications sur le premier lieu d’inhumation des soldats et peuvent servir de base à des études prosopographiques ou sociologiques.
16Les Archives municipales fournissent des renseignements complémentaires, essentiellement sur les carrés militaires dans les cimetières, dans les registres de délibérations et en série N (biens communaux, dont aménagement et entretien des cimetières). De plus, après jugement déclaratif de décès prononcé par les tribunaux du département, les actes de décès des combattants sont transcrits dans les registres d’état civil de la commune de résidence au moment de la mobilisation. Enfin, dans les archives des communes situées dans la zone des armées, le chercheur est susceptible de trouver des carnets de champ de bataille, s’ils ont été conservés, comme c’est par exemple le cas pour la commune de Louvois dans la Marne (archives départementales de la Marne, E dépôt 10165).
17Des sources existent également sur les cimetières étrangers. Chacun des États belligérants dispose de documents sur les cimetières provisoires devenus, pour certaines nations (anglaise, pays du Commonwealth), définitifs : Commonwealth War graves commission, Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge. L’État français ayant pris en charge les tombes allemandes, une partie des documents sur les nécropoles allemandes se trouve aux Archives nationales (cote 19860710/1 à 18). Ce versement contient des documents relatifs aux cimetières allemands, classés par ordre alphabétique des départements et communes : a ménagement et entretien des cimetières, listes des militaires inhumés, inhumations et exhumations, correspondance avec les familles. Dans les services d’Archives départementales, quelques documents sont également conservés en sous-série 2 R.
18Manonmani Filliozat-Restif
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
Audoin-Rouzeau Stéphane, « Massacres. Le corps et la guerre », dans Jean-Jacques Courtine (dir.), Histoire du corps. Les mutations du regard, XXe siècle, t. III, Paris, Le Seuil, 2006.
Barcellini Serge, « La politique de la mémoire patriotique (1920-1969) », Historiens et Géographes, no 311, 1986, p. 84-96.
Becker Annette, La guerre et la foi. De la mort à la mémoire (1914-1930), Paris, Armand Colin, 1994.
Capdevilla Luc, Voldman Danièle, Nos morts. Les sociétés occidentales face aux tués de la guerre, Paris, Payot, 2002.
Desfossés Yves, Jacques Alain, Prilaux Gilles, L’archéologie de la Grande Guerre, Rennes, Éditions Ouest-France, 2008.
Winter Jay, Entre deuil et mémoire : la Grande Guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe, Paris, Armand Colin, 2008.
Notes de bas de page
1 [http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/].
2 Pour plus de détail voir la fiche Les registres d’état civil des régiments, p. 199.
3 Le Livre d’or des Morts pour la France de la première guerre mondiale, salle des inventaires virtuelle des Archives nationales : [https://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/cms/content/display.action?uuid=16e841bb-ffaa-4359-bf09-9714cb25c1ac&version=2&preview=false&typeSearch=&searchString=].
4 Aux archives départementales du Nord, ces documents sont en sous-série 9 R ; aux archives départementales du Pas-de-Calais, il faut consulter les versements 1609 W et 2533 W.
Auteurs
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Stéphane Tison
Stéphane Tison est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université du Maine (Le Mans) et membre du Centre de recherches historiques de l’Ouest (L’UNAM, CERHIO-UMR 6258). Spécialiste des sorties de guerre, des commémorations et des traumatismes de guerre, il a notamment publié Comment sortir de la guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme. 1870-1940 (Presses universitaires de Rennes, 2011) et Du front à l’asile, 1914-1918 (Alma, 2013).
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Manonmani Filliozat-Restif
Archiviste paléographe, conservateur en chef du patrimoine, Manonmani Filliozat-Restif est adjointe au directeur des archives départementales de la Marne. Conservateur du patrimoine et docteur en histoire, Bertrand Fonck est responsable des archives de la Guerre et de l’armée de Terre au Service historique de la Défense (Centre historique des archives, département des archives définitives), qui comprennent les fonds du ministère de la Guerre saisis par les nazis et rapatriés de Russie, de même que les archives de la justice militaire produites par les conseils de guerre du premier conflit mondial.
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