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    Plan détaillé Texte intégral À Ce Soir : des illusions (vite) perdues Guilloux et ses « choix » Où le critique se moque de la critique Esquisse d’une psychologie du roman Notes de bas de page Auteur

    Louis Guilloux

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Guilloux critique littéraire ? D’Europe à Ce soir, une expérience peu concluante

    Grégoire Leménager

    p. 167-184

    Texte intégral À Ce Soir : des illusions (vite) perdues Guilloux et ses « choix » Où le critique se moque de la critique Esquisse d’une psychologie du roman Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Personne n’est parfait. Louis Guilloux aussi a cédé à cette tentation commune à tant d’écrivains : parler, dans la presse, des livres des autres. Cela suffit-il à faire de lui un critique littéraire ? Rien n’est moins sûr. L’essentiel de son expérience en la matière se situe dans les années 1930. Ce fut assez rapide, dans des circonstances et un contexte qui mériteraient probablement des recherches approfondies. Mais à chacun son métier. Le mien est précisément de parler des livres des autres, dans les pages littéraires d’un hebdomadaire d’information générale (Le Nouvel Observateur). J’ai donc tâché de porter ici, sur les articles de Guilloux, le regard qu’on peut porter sur le travail d’un confrère. Évidemment, c’est ajouter le risque de l’anachronisme à celui de l’impressionnisme. Il n’est pas dit cependant que cela empêche de lire de près, ni surtout de s’interroger sur le rapport de ce romancier à la critique littéraire.

    2Autant l’avouer d’emblée : l’impression générale n’est pas extrêmement favorable, Guilloux ne semble guère avoir fait d’étincelles dans ce domaine. Tout se passe même comme s’il avait éprouvé une gêne à pratiquer la critique. D’ailleurs, le corpus constitué ici1 est assez maigre. Ce n’est pas faute d’avoir cherché à l’élargir : on y a inclus une douzaine de textes publiés dans Europe (mais cette critique littéraire-là relève-t-elle du journalisme ?) ; quelques autres dans La NRF, Nouvel Âge et Monde ; et enfin une autre douzaine d’articles parus dans Vendredi et surtout Ce soir, en 1936-1937, seul moment où Guilloux semble avoir exercé, au sens strict, la profession de journaliste littéraire2. Qu’aurait-on pu retenir d’autre ? Il a bien collaboré à de nombreux journaux dans les années 1920, et dans des domaines allant de la rédaction d’articles sur le cinéma (pour Le Petit Journal) à la traduction de journaux anglais (pour L’Intransigeant). Il a bien encore, à l’époque, travaillé pour André Billy, qui dirigeait la rubrique littéraire de L’Œuvre. Mais ces tâches étaient essentiellement celles d’une petite main, d’un exécutant, d’un collaborateur extérieur répondant à des commandes (souvent en retard). Aussi n’y trouve-t-on pas grand-chose qui puisse raisonnablement s’apparenter à une activité de critique littéraire, ni surtout nous éclairer sur la manière dont il concevait l’exercice3.

    3Reste donc un petit assortiment de textes assez disparates, parus d’une part dans des revues d’écrivains, et d’autre part dans une presse destinée à un vaste public. Comment leur faire dire quelque chose d’intéressant ? Souvent brefs, ils ne sont pas le lieu d’une réflexion théorique très poussée sur la littérature. Retenir l’idée d’une gêne peut cependant ouvrir quelques pistes : elle s’observe à différentes niveaux.

    À Ce Soir : des illusions (vite) perdues

    4Une première observation s’impose : la seule expérience véritablement professionnelle de Guilloux dans le domaine de la critique littéraire a tourné court. C’était à Ce Soir, pendant le premier semestre 1937, au moment où ce quotidien piloté par Louis Aragon et Jean-Richard Bloch fut lancé par le PCF. On connaît la version de Guilloux puisque c’est, dans les Carnets qu’il a publiés quatre décennies plus tard, l’un des fils conducteurs des pages consacrées à l’année 1937. Les pages en question s’ouvrent même là-dessus :

    Janvier – Aragon me demande d’entrer à Ce soir, journal quotidien qu’il va diriger avec Jean-Richard Bloch. J’aurai la responsabilité de la page littéraire. J’accepte. En même temps on me propose un « poste » à la direction de la Radio (rue de Grenelle)4.

    5Le premier numéro est lancé le 5 mars. Guilloux y signe une sorte de chronique, plutôt éditorialisée, où il rend compte d’un livre de la veuve de D. H. Lawrence. La chose se présente de la façon la plus sobre qu’on puisse imaginer : le titre du livre chroniqué et le nom de son auteur lui tiennent lieu de titre, accompagnés d’un surtitre sur deux lignes (« Les livres/Par Louis Guilloux »). Peut-être cette mise en relief de sa signature est-elle une façon de le traiter en vedette : officiellement, c’est lui qui supervise toutes les publications relatives à la littérature dans le journal ; et le bruit fait par son Sang noir moins de deux ans plus tôt lui a évidemment donné une notoriété qui compte. Les choses se gâtent pourtant assez vite si l’on en croit les Carnets. Guilloux rapporte presque aussitôt un incident à propos d’un conte de Remizov, l’écrivain russe qui avait aux yeux d’Aragon le vice rédhibitoire d’avoir fui l’URSS en 1923. Guilloux souhaite le publier, Aragon s’y oppose :

    Je proteste : suis-je ou ne suis-je pas responsable de la page littéraire ?
    – Le conte est excellent.
    – Il ne s’agit pas de littérature5.

    6Le ton semble un peu sec, la consternation de Guilloux affleure. Les pages inédites des Carnets le confirment très largement. On y trouve l’épisode, mais raconté avec moins de pudeurs que dans le volume paru en 1978. Le voici dans son intégralité, les passages en italiques indiquant les principales suppressions faites par Guilloux avant l’édition :

    Dimanche, j’étais invité à dîner chez Adrienne Monnier où j’aurais rencontré le poète Spendler. J’ai préféré accompagner Petit à Provins. Dîné de bonne heure. Ensuite, promenade en auto, dans la campagne. Beaucoup souffert. À quoi pensais-je ? Lundi. Arrivée à Paris vers 11 heures ; au journal en taxi – Remizov m’y attendait. Personnage bossu, à visage de singe (et à lunettes). Très minable. M’apporte un conte. Le conte est bon. C’est certainement la meilleure chose qu’on m’ait offerte pour Ce Soir. Au nom de Remizov, Aragon s’exclame : « Non, nous ne publierons pas ici les œuvres de gens qui ont quitté l’URSS ! »
    Je proteste : Le conte est excellent.
    – Il ne s’agit pas de littérature.
    Je demande à Bloch : « Est-ce aussi votre avis ? »
    – Je n’engagerai pas la lutte avec Aragon sur un tel sujet, me répond-il. Il y en a de plus intéressants.
    Je suis battu. Ça me dégoûte beaucoup d’être l’instrument de pareilles choses.
    Essayer de faire passer ailleurs le conte de Remizov6.

    7Il est probable que Guilloux a vite trouvé bien pesante cette soumission de la littérature à d’autres valeurs, et notamment à des considérations politiques – d’autant qu’Aragon et Bloch lui demanderont par ailleurs bientôt, et « très lourdement » de témoigner contre le Retour d’URSS de Gide7. La façon dont il rend finalement compte, le 27 août, de son passage éclair à Ce soir indique en tout cas assez clairement qu’il ne s’y sentait pas chez lui :

    Ce que Bloch avait à me dire, c’est qu’il a été décidé que je ne ferai plus partie du journal. Il m’explique avec beaucoup de fausse gentillesse, me demandant de rester cependant l’ami du journal et d’y donner des collaborations, que des nécessités de « relancement », de « compression », etc. C’est Nizan qui prend ma place. Je n’insiste pas. Tout ceci fait d’ailleurs mon affaire8.

    8Les raisons du licenciement sont d’abord idéologiques, sans doute. Elles n’expliquent pourtant pas tout. C’est par exemple ce que laisse entendre le très bon accueil réservé dans le même temps par Ce soir à une plume aussi peu marxisante que celle de Jean Cocteau, et dont témoigne cette confidence inédite faite à Guilloux par l’intéressé :

    À Ce Soir, dit-il on a toujours été très gentil pour moi, on ne m’a jamais fait de reproches, pas une remarque, sauf pourtant à propos de mon article sur le couronnement. On l’a trouvé un peu dur. Eh bien quoi, qu’est-ce qu’il y avait de dur là-dedans ? J’ai dit que c’était très bien la veille9.

    9La vérité est aussi qu’il ne suffisait probablement pas à quelqu’un comme Guilloux d’avoir écrit La Maison du peuple, ou même Le Sang noir, pour rivaliser avec une gloire montante comme Paul Nizan. Mais qu’importe. Il est possible que le soulagement formulé par Guilloux exprime aussi autre chose : le sentiment de s’être fourvoyé dans le journalisme, fut-il littéraire. Voir, en effet, ce qu’il notait dix ou quinze jours plus tôt :

    À la Radio et à Ce soir. Hum ! Vu Bloch. Croit que la guerre ne fait que commencer et que ça va durer au moins pendant deux générations. Atmosphère du journal pour moi intolérable. Sentiment profond que je m’égare. Il faut à toute force choisir. Tout est à recommencer. Passé à Vendredi. Verre, avec Martin-Chauffier10.

    10Le désarroi exprimé ici (« je m’égare ») rappelle terriblement les termes dans lesquels Guilloux évoquait son état dépressif au milieu des années 1920, alors qu’il renonçait à faire le journaliste pour L’Intransigeant11. Mais si ce licenciement « fait son affaire », c’est aussi parce que des indemnités viennent l’adoucir. À la date du 27 août, Guilloux observe encore que « la question d’argent soulève quelques difficultés » ; c’est pour noter dès le lendemain, samedi 28, que le problème est réglé : « Reçu, ce matin, de Ce Soir, un chèque de six mille francs12. »

    11La somme n’est pas colossale. Elle ne paraît pas négligeable non plus. Et les Carnets sont bien conçus de manière à le souligner, puisque quelques pages plus tôt, à la date du mardi 17 août, Guilloux aboutissait à ce résultat en faisant ses comptes : « Je fais le calcul de ce que j’ai gagné depuis dix ans que je publie des livres, et j’arrive à peine à une moyenne de mille francs par mois13. » Recevoir « six mille francs » d’un coup n’était donc pas rien dans sa position. Il faut pourtant croire que l’expérience de Ce soir aura vacciné Guilloux, d’une manière qui dépasse la question de la censure et de la ligne idéologique. On ne le reprendra plus à collaborer ainsi à un journal. Mais est-ce si surprenant, au fond ? La première qualité d’un journaliste, entend-on souvent dans le métier, est de rendre sa copie à l’heure, en respectant les longueurs demandées par le rédacteur en chef. Travailler pour un journal suppose d’abord de se plier à certaines contraintes. Et l’on connaît le peu de passion de Guilloux, ce réfractaire-né, pour la ponctualité, la discipline, et les règlementations en tous genres.

    Guilloux et ses « choix »

    12Une deuxième observation permet d’envisager notre question autrement. Faire de la critique littéraire, c’est, qu’on le veuille ou non, se situer dans le champ littéraire de son temps, surtout quand on est soi-même écrivain, et surtout quand on écrit sur ses contemporains. Inutile d’avoir lu tout Bourdieu pour le remarquer chez Guilloux. Il suffit d’établir la liste de ceux dont il chronique les livres, d’autant que la plupart de ces ouvrages sont ceux d’auteurs en activité (les exceptions les plus notables étant Vallès, sur lequel il écrit à deux reprises, et Maine de Biran).

    13Pour ce qui concerne Ce soir, mener un examen très précis est d’autant moins simple que tous les titres qu’il évoque ne sont pas passés à la postérité, loin s’en faut. Mais il est douteux que des goûts personnels de Guilloux se soient pleinement exprimés dans ces articles-là. Quelle était sa marge de manœuvre réelle ? L’anecdote rapportée plus haut invite à ne pas se faire trop d’illusions. Dans le contexte de 1937, où le champ littéraire se trouve plus que jamais soumis à des impératifs d’ordre idéologique, plusieurs de ses « choix » éditoriaux apparaissent lourds de signification. On voit par exemple Guilloux saluer les livres de deux écrivains allemands engagés dans la lutte antifasciste, Ernst Glaeser et Gustav Regler (lequel, réfugié en France depuis 1933, joua comme Guilloux lui-même un rôle actif dans le Congrès « Pour la défense de la culture » de juin 1935). Il n’est pas tout à fait indifférent non plus que son papier le plus cinglant soit consacré à un recueil d’aphorismes de Maeterlinck, le prix Nobel 1911 qui venait de soutenir, au Portugal, un certain Salazar. Enfin, en négligeant cette fois les règles du jeu politique, il est encore possible de noter ici que Guilloux rend compte d’un roman d’Édith Thomas (Le Refus), laquelle était assez proche du quotidien puisqu’elle y collaborait elle-même à l’époque comme journaliste.

    14Mais mieux vaut replier un instant les pages jaunies de Ce Soir pour revenir quelques années en amont : autour de 1930, c’est-à-dire au moment décisif où Guilloux entre dans le champ littéraire. La critique qu’il pratique alors est très clairement l’expression d’une position. Ses articles, favorables dans leur immense majorité, vont généralement à des auteurs qui d’une façon ou d’une autre sont des alter ego – sinon de véritables amis. Parmi les plus proches se repèrent vite les noms de Jean Grenier (qui a chroniqué son Dossier confidentiel dans Europe en juin 1930) et d’André Chamson (auquel Guilloux consacre quatre pages dans Europe le 15 mai 1929). Il convient de leur ajouter celui d’Henri Petit, même si ce n’est que plus tard, le 27 février 1937 dans Vendredi, pour recommander Un homme veut rester vivant, que Guilloux aura le culot fort sympathique d’oser cette phrase en forme de clin d’œil sans jamais dire ouvertement combien ils ont été proches :

    À 18 ans, il est venu à Paris, comme tout le monde. C’était une aventure, un destin qu’il partageait avec pas mal de jeunes Français de son âge.

    15En somme, s’il écrivait aujourd’hui, ce genre de pratique pourrait valoir à Guilloux, l’accusation que les donneurs de leçons sont si prompts à dégainer quand ça les arrange : celle du copinage. Le mot peut sembler brutal, sinon affreusement familier ici, mais un simple coup d’œil aux sommaires de la revue Europe de ces années-là donne la mesure de ce qu’il peut résumer : Le 15 mars 1931, Guilloux consacre un bref papier élogieux à Enfance de Jean Blanzat. Il sera bien payé en retour : Blanzat rend compte dans la même revue de ses Souvenirs sur Georges Palante à peine six mois plus tard, en août 1931 ; puis évoque Le Lecteur écrit en juin 1933 ; et enfin salue Le Sang noir comme le chef-d’œuvre de Guilloux en décembre 1935.

    16Le 31 mai 1930, Guilloux consacre quelques lignes à L’Hôtel du nord d’Eugène Dabit dans Monde. Il n’attend sans doute pas grand-chose de ce débutant, dont il ne fera pas connaissance avant l’automne suivant. Toujours est-il que Dabit le remerciera deux fois dans cette même revue Europe : en rendant compte de Compagnons en octobre 1931, puis d’Angelina en mars 1934.

    17Autre détail révélateur de cette intégration de Guilloux dans ce qu’on peut appeler un réseau : la deuxième chronique qu’il publie dans Europe (en novembre 1927) porte sur La Rencontre de Cervantès et du Quichotte, de Pierre et Étienne Martel : le livre est préfacé par Guéhenno, il inaugure la collection « les Écrits » que dirige Guéhenno chez Grasset ; le deuxième livre de cette collection est La Maison du peuple, sorti la même année.

    18On voit par là que tout ceci se fait clairement sous l’autorité, ou du moins le parrainage de Guéhenno. C’est lui qui dirige Europe de 1929 à 1936, lui qui publie Guilloux chez Grasset, lui qui cite son nom dans son grand article sur la littérature prolétarienne14. De son côté, Guilloux consacre plusieurs textes à son Caliban parle : il prend sa défense dans une lettre ouverte à Monde en janvier 1929, mais aussi dans les Cahiers pédagogiques des Côtes du Nord fin 1929. Plus anecdotique enfin, mais non moins éloquent : Guilloux rend compte en juillet 1931 avec Jean Grenier, dans La NRF, des Lettres de Sacco et Vanzetti que publie Jean Guéhenno, toujours dans sa collection « les Écrits », et dans une traduction de sa femme, Jeanne Guéhenno.

    19Il ne s’agit évidemment pas de dire que la seule logique à l’œuvre, ici, est celle de l’intérêt. Guilloux n’avait pas exactement le profil cynique d’un mercenaire. Et même les déontologues les plus austères doivent admettre qu’il y a aussi quelque chose de vertueux, sinon parfois d’émouvant dans ces manifestations d’amitiés littéraires. Ainsi, pour ce qui concerne Dabit et sa mort tragique15 : Guilloux, revenu d’URSS sans lui, ne manquera pas de payer sa dette à ce camarade disparu en lui rendant hommage dans Commune en octobre 1936, ou encore dans les Lettres françaises en 1946, pour le dixième anniversaire de sa disparition. Mais passons. L’essentiel est que l’on voit bien, au-delà même des affinités réelles et des services rendus, se dessiner une famille, un réseau.

    20La reconnaissance plus ou moins implicite d’alter ego se lit en effet dans les papiers que consacre Guilloux à Lucien Bourgeois (dans Europe), Eugène Dabit (dans Monde), Henry Poulaille (dans Europe), André Fraigneau (dans Nouvel Âge) ou encore Jean Pallu (dans Europe) : autant d’auteurs qui évoluent dans la même nébuleuse que lui, celle des jeunes auteurs dits « prolétariens ». Guilloux rend compte de leurs livres dans des papiers très chaleureux, ou qu’il trouve le moyen de tourner favorablement alors même qu’on le sent un peu tiède (quand il évoque L’Hôtel du nord et Nouvel âge littéraire notamment). Quant à la seule critique clairement négative qu’il signe à cette période (dans Europe), elle concerne comme par hasard un « faux chef-d’œuvre » de Jacques Chardonne : lequel n’est pas tout à fait situé à gauche, n’appartient pas à la même génération et n’a évidemment pas du tout la même trajectoire sociale16.

    21Un sociologue du champ littéraire se régalerait sans doute devant cet intéressant cas d’école, en considérant que ces articles sont autant le résultat de choix personnels de Guilloux que le reflet de la position qu’on lui assignait, à ses débuts, alors qu’il n’était que l’auteur de La Maison du peuple : il avait conçu ce livre comme une « carte de visite17 », il devait continuer à se faire connaître en l’affichant. Mais l’élément le plus intéressant est que ses articles expriment précisément une gêne à ce niveau-là. Cela apparaît dans le « Memento » qu’il consacre à L’Hôtel du nord, dans Monde le 31 mai 1930 :

    Il ne s’agit nullement d’être un auteur prolétarien ou autre. Un homme comme M. Eugène Dabit doit à tout ce qu’il est de laisser les étiquettes sur les bocaux de pharmaciens pour quoi elles sont faites et de rechercher tout seul sa vérité, même si cette vérité doit contrarier ceux qu’il aime le plus et l’empoisonner lui-même.

    22Cela revient au terme de son hommage à Vallès, dans La NRF en octobre 1930 :

    Il faut laisser aux universitaires le soin d’assigner à Vallès un rang dans une école. Mais il est amusant de se demander ce qu’en feraient aujourd’hui nos chefs de file. Un écrivain populiste ? Un écrivain prolétarien ?

    23C’est là-dessus, surtout, qu’il s’oppose directement à Poulaille en novembre 1930, dans Europe. Guilloux admet avec lui que « le populisme n’était qu’une affaire de boutique », le salue comme « un esprit sincère, honnête », mais termine sur un paradoxe très offensif contre la littérature prolétarienne théorisée par le même Poulaille :

    Tout ce que je veux dire se résume d’un mot : On veut nous enfermer dans nos classes, on exige de nous que nous soyons fidèles. Je demande, au contraire, qu’on soit infidèles. […] Car pour nous, être fidèles, c’est là précisément trahir.

    24On peut même percevoir ce sentiment-là, à un autre niveau, lorsque Guilloux évoque les paysans cévenols d’André Chamson :

    Ne cherchons pas d’abord, dans Les Hommes de la route, des paysans cévenols, cherchons-y d’abord des hommes. Rejetons les étiquettes trop faciles, et trop lâches. Littérature régionaliste ? […] Mais une littérature régionaliste proprement dite ne pourrait jamais être qu’une littérature pittoresque, c’est-à-dire fausse, limitée aussi bien en profondeur qu’elle le serait en étendue18.

    25Au fond, ce que récuse le futur auteur du Sang noir est l’appartenance à une école, à un camp, à un groupe. Un double mouvement se trouve ainsi inscrit dans son exercice de la critique littéraire : Guilloux refuse une position trop claire au moment même où il la construit. Voilà bien une ambivalence qui lui ressemble, à lui et à sa manière d’être en général.

    Où le critique se moque de la critique

    26Il n’y pas que cette ambivalence-là. La gêne de Guilloux à l’égard de l’activité critique se traduit également dans sa rhétorique, où l’on trouve plus d’une fois ces présupposés largement répandus par ailleurs que la critique assèche l’œuvre, ou qu’elle échoue le plus souvent à en rendre compte. C’est assez net dans ses contributions à Europe. On l’y voit se défendre d’emblée, au moins en creux, de faire de la critique littéraire : « Il serait bien trop facile de montrer les défauts d’un livre comme L’Ascension, de Lucien Bourgeois, si l’on devait parler de ce livre en littérateur19. » Et ce refus de parler « en littérateur » revient quand il fait mine de congédier les termes mêmes de la critique : « Les mots : livres, auteurs, perdent ici leur sens. Rien ne vaut que par l’émotion20. »

    27On retrouve cette mise à distance de tout ce qui pourrait favoriser une approche intellectuelle de l’œuvre à propos du Journal intime de Maine de Biran : « Le tout s’accompagne de notes et de gloses fort érudites, et souvent fort plaisantes. Mais nous laisserons de côté tout cet appareil21. » C’est à nouveau pour en appeler à l’émotion, et à la rencontre avec un individu :

    Ici nous trouvons un homme d’une qualité bien rare […]. Il nous importe peu que l’on puisse tirer de ces notes une contribution à l’étude de l’œuvre de l’homme. Il nous suffit qu’elles nous révèlent un visage, qu’elles nous permettent de saisir un homme dans son élan et dans son tragique.

    28Faut-il en déduire qu’il y a bien chez Guilloux, comme le suggère Henri Godard, quelque chose qui le rapproche de Levinas22 ? C’est encore ce motif du « visage », cher au philosophe d’Altérité et transcendance, qui apparaît – doublé par celui du « ton de voix » – lorsque Guilloux s’efforce de « rendre compte » des Îles de Jean Grenier :

    On voudrait avoir un autre moyen qu’une note de lecture nécessairement brève et incomplète, pour commenter ces pages et attirer sur elles l’attention. On voudrait surtout savoir comment « rendre compte » d’un ton de voix, d’une pudeur, d’un désespoir, d’une certaine fascination de la mort et pourtant d’un amour passionné de la vie. Mais est-ce qu’on « rend compte » d’un visage ? Le mieux serait peut-être de ne rien tenter et de laisser à qui en est digne la chance de découvrir tout seul ces « îles ». Les vrais découvreurs se moquent pas mal de l’agence Cook23.

    29Une certitude, en tout cas : Guilloux ne se contente pas d’abuser de la prétérition. Le procédé passe bien par une mise en question de l’exercice même du « compte-rendu », et de ses limites.

    30Dans Ce soir, cette logique aboutit à des textes passablement paresseux. Plusieurs sont bâtis sur le même modèle : long résumé de l’histoire, assorti sur quelques lignes de formules passe-partout (« C’est un livre qui compte », ou encore : « nous sommes tout près de la poésie24 »). Comme il s’agit alors d’écrire pour un vaste public, il n’est évidemment pas question de proposer des analyses fouillées, mais d’abord de transmettre un désir de lire. Guilloux le dit d’ailleurs ouvertement, après avoir longuement résumé Le Dernier civil d’Ernst Glaeser : « Je voudrais que ce résumé plus que rapide, et faut-il le dire, bien incomplet, donnât à beaucoup l’envie de lire ce beau livre25… »

    31N’empêche. Il reconnaît lui-même abuser des citations quand il rend compte du livre d’Albert Béguin sur Nerval26. Et il lui arrive manifestement de tirer un peu à la ligne. L’article qu’il consacre aux Ambitions déçues, le nouveau roman de Moravia, est à cet égard un petit chef-d’œuvre : Guilloux commence en évoquant le précédent livre de Moravia, Les Indifférents, dont « il y a quelques années, les éditions Rieder publiaient la traduction française ». Il lui consacre les trois quarts de sa chronique, avant d’expédier rapidement Les Ambitions déçues en quelques généralités. L’a-t-il vraiment lu ? Tout au plus saura-t-on cette fois, pour ce qui est de l’histoire, que « l’Action se passe à Rome, dans les milieux de la bourgeoisie27 ».

    32Il n’est pas plus facile de deviner ce qui se trouve dans le livre de Frieda Lawrence, la veuve de D. H. Lawrence. Ce Lawrence et moi offre en effet surtout à Guilloux l’occasion d’un billet, plutôt spirituel, sur les « veuves abusives » de la littérature – il y est notamment question des femmes de Stevenson, de Michelet, de Dostoïevski ou de Tolstoï. Autant l’avouer : dans ces critiques-là de Guilloux, la part de la critique est souvent assez limitée. Mieux vaut ne pas trop compter sur elles pour apprendre quelque chose à propos des livres dont il parle28.

    Esquisse d’une psychologie du roman

    33Au fond, si cet ensemble de textes a un intérêt, c’est plutôt pour ce qu’ils nous disent de Guilloux lui-même, de ses valeurs et de ses critères d’appréciation – donc de sa conception de l’écriture. Encore faut-il qu’ils soient un peu détaillés, ce qui n’est pas toujours le cas, mais par-delà les formules toutes faites, il est tout de même frappant de voir certaines notions revenir constamment : sincérité, courage, franchise, vérité, poésie, lyrisme… Autrement dit : tout ce qui suppose un investissement de l’auteur dans son œuvre.

    34« Son jeu est d’une franchise héroïque », note le primo-romancier de La Maison du peuple à propos du Guéhenno de Caliban parle29. La suite est plus éloquente encore :

    Une voix s’élève… On ne sait d’où elle part. Mais quel accent ! C’est une voix connue, et pourtant elle frappe comme si on l’entendait pour la première fois. […] C’est la voix grave, ardente et pourtant douce d’un homme mûr et plein d’expérience. […] Comment passer à portée d’une telle voix sans s’arrêter ? Il parle, et chacun doit quitter son masque, car ce qu’il dit ne s’adresse pas aux personnages de la comédie, mais à des hommes.

    35Comment, surtout, passer à portée d’une telle tirade sans s’y arrêter une seconde ? Difficile de ne pas l’entendre sans songer au fameux conseil de Malraux dont Guilloux fera à peu près tout son art poétique : « côtoyer son propre ton de voix30 ». Rappeler que le style, c’est l’homme, est naturellement un de ces lieux communs qui envahissent la plupart des journaux de la plupart des époques. Mais on aurait tort de s’en tenir ici à ce niveau de lecture : ce que Guilloux esquisse, déjà, c’est bien une conception de la lecture comme confrontation avec un alter ego31.

    36Car dans ce cadre-là, même « les défauts » peuvent devenir des qualités : les vices de fabrication, les « gaucheries » que savent si bien relever les impitoyables critiques professionnels signalent en fait l’homme derrière l’œuvre. Voir notamment les textes de Guilloux sur Lucien Bourgeois :

    L’Ascension est un livre naïf et direct, nu : il est plein d’une franchise sublime, de gaucheries et de maladresses qui vont droit au cœur comme des paroles d’expérience. Bourgeois écrit avec ses outils. Il ne fait qu’un avec eux32.

    37Sur Eugène Dabit :

    Un livre comme celui-ci est d’un homme franc, qui s’engage à fond, mais pour son propre compte, et ne dit que ce qu’il a à dire, et dans la forme qu’il s’est choisie en dehors de toute influence consentie. Quels que soient, par ailleurs, les défauts de l’œuvre et les faiblesses de l’auteur, on est en droit d’affirmer qu’Hôtel du Nord est une œuvre originale et vivante, à la fois par son contenu et par ses promesses33.

    38Ou même sur André Fraigneau :

    Ce livre [Val de Grâce] est un premier livre, où se révèlent, comme on dit, des influences, parfois même assez directes. Mais la belle affaire ! Ses qualités et ses défauts lui appartiennent en propre, et il doit être capable d’une création originale34.

    39N’est-ce pas à peu près ce que Malraux dira de La Maison du peuple, d’Hyménée et du Sang noir35 ? Ce rapprochement signale plus qu’une coïncidence. De manière générale, un certain brio en moins, on sent beaucoup s’exercer chez Guilloux l’influence de Malraux. Et pour l’auteur de La Condition humaine, il y a bien une supériorité de l’expression sur la représentation, donc du lyrisme, voire de la poésie, sur un genre romanesque toujours suspect d’être trop fabriqué pour être parfaitement honnête36. « On écrit pour transmettre […], on lit pour se confronter », résume de son côté Guilloux dans ses « Notes sur le roman » de 193537. Plutôt que de le classer parmi les néo-naturalistes du XXe siècle, c’est-à dire plus ou moins comme un romancier attardé, mieux vaudrait peut-être le considérer, au même titre que Malraux et quelques autres, comme un héritier de la « crise du roman » étudiée par Michel Raimond38.

    40La gêne de Guilloux face au jugement critique doit-elle quelque chose à cette sensibilité, qui suppose en lisant de prêter l’oreille à la voix d’un autre ? Ce n’est pas à exclure. Tout dans son œuvre récuse ce qu’il appelle dès 1932, dans un compte-rendu enthousiaste de Cour d’Assises de Léon Werth, « la bassesse hypocrite qu’ont les hommes de se juger les uns les autres39 ». Il n’est jamais simple de prétendre au rôle de l’arbitre, quand on n’aime pas les positions de surplomb. Mais mieux vaut conclure ces pages en soulignant l’autre grand critère d’appréciation mis en avant par Guilloux, parce qu’il condense l’une de ses réflexions esthétiques les plus aiguës.

    41Dès 1927, il note à propos de L’Ascension, dans Europe : « Une autre grande qualité de Lucien Bourgeois, c’est qu’il ne cherche pas à exciter la pitié. » Voilà qui renvoie très directement le futur auteur du Pain des rêves à sa propre hantise du misérabilisme, à sa méfiance pour toutes les ambiguïtés qu’il suppose. La pitié, dans son imaginaire, est en effet toujours dangereusement « voisine du mépris40 ». Son hommage à Vallès, publié par La NRF à l’automne 1930, l’explicite clairement :

    Il ne geint pas, il ne cherche pas à exciter la pitié, comme tant d’autres, qui arrivent tout juste à exciter le mépris. La misère n’est pas pour lui un thème à exploiter, mais une réalité contre laquelle il faut se battre joyeusement.

    42Cette observation engage bien toute une éthique et une esthétique de la représentation littéraire. Elle est en tout cas si cruciale chez Guilloux qu’on en retrouvera l’écho jusque dans Les Batailles perdues, en 1960, lorsqu’il sera question d’un ouvrage délicatement intitulé Né dans la fange :

    L’auteur s’empare d’une expérience extrêmement sérieuse : l’humiliation d’un enfant pauvre, disons, si vous voulez bien, d’un domaine sacré, pour le transformer en matière de séduction. Si nos critiques littéraires étaient autre chose que des andouilles, c’est là-dessus qu’ils feraient porter leur condamnation41…

    43Même si c’est ici par l’intermédiaire d’un personnage, ces lignes sont les seules où Guilloux dit aussi ouvertement ce qu’il pense des gens que l’on paye pour parler des livres. Décidément, cet écrivain-là n’aurait sans doute pas beaucoup aimé qu’on le traite de critique littéraire.

    Compte rendu des Varais de Jacques Chardonne

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    Début du manuscrit du compte rendu de Îles de Jean Grenier

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    Notes de bas de page

    1 Grâce à l’aide précieuse de Sylvie Golvet, que je tiens à remercier très amicalement ici.

    2 Voir ici même l’article de Bernard Pudal à propos de Ce soir et celui de Michèle Touret à propos de Vendredi.

    3 Sur la variété de ces expériences professionnelles de Guilloux comme jeune journaliste, voir la contribution de Sylvie Golvet à ce volume.

    4 Carnets, 1921-1944, Paris, Gallimard, 1978, p. 137.

    5 Idem, p. 138.

    6 Figure dans les brouillons des Carnets, 1937, fonds Guilloux, B. M. Saint-Brieuc, cote LGO CI 9.1.1. Je tiens ici à remercier vivement Michèle Touret, qui a attiré mon attention sur ces pages inédites.

    7 « J.-R. Bloch insiste très lourdement pour que j’écrive “quelque chose” sur mon voyage en URSS avec Gide. En fait, contre Gide. […] S’il insiste encore, je lui répondrai que si je n’écris rien, c’est aussi parce qu’Aragon et lui me le demandent. » Ibid., p. 152.

    8 Ibid., p. 153-154.

    9 Cocteau, qui collaborera pendant deux années à Ce soir, se confie ainsi à Guilloux alors qu’il vient lui rendre visite, précisément à propos de sa participation au journal. Le passage figure également dans les brouillons inédits des Carnets, 1937, fonds Guilloux, B. M. Saint-Brieuc, cote LGO CI 9.1.1.

    10 Carnets, op. cit., p. 152.

    11 Sylvie Golvet a détecté les symptômes d’un « état dépressif » dans les brouillons des Carnets tenus par Guilloux à cette époque. Voir dans ce volume les contributions de Sylvie Golvet, « Accéder au monde de la presse. Une entrée réussie et une ambition manquée ? », et d’André Rot « Louis Guilloux à L’Intransigeant » (1er mai 1922-27 avril 1926).

    12 Ibid., p. 154.

    13 Carnets, t. I, p. 152.

    14 Dans cet article intitulé « Littérature prolétarienne », publié en deux épisodes dans Europe les 15 décembre 1931 et 15 janvier 1932, Guéhenno salue Chamson, Dabit, Giono et Guilloux comme des écrivains « venus du peuple » qui connaissent « les règles du métier ».

    15 Eugène Dabit est mort le 21 août 1936 à Sébastopol, au terme du fameux voyage d’André Gide en URSS, auquel il avait participé avec Louis Guilloux, Jef Last, Pierre Herbart et Jacques Schiffrin.

    16 Ce texte porte sur Les Varais de Jacques Chardonne. Guilloux aurait d’ailleurs eu bien des difficultés à écrire, si l’on en croit une lettre à Guéhenno du 31 août 1929. Il a été publié dans Europe en novembre 1929.

    17 Voir notamment le premier chapitre du livre de Sylvie Golvet, Louis Guilloux, devenir romancier, Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2010.

    18 Europe, mai 1929.

    19 Cette phrase ouvre un article paru dans Europe en février 1927. C’est donc, du moins dans notre corpus, la première phrase de Guilloux en tant que critique littéraire.

    20 À propos de La Rencontre de Cervantès et du Quichotte, de Pierre et Étienne Martel, dans Europe en novembre 1927.

    21 À propos du Journal intime de Maine de Biran, Europe, avril 1928.

    22 Voir Henri Godard, Louis Guilloux romancier de la condition humaine, Paris, Gallimard, 1999, p. 25-27.

    23 Europe, février 1934.

    24 À propos du Refus d’Édith Thomas, Ce Soir, 12 mars 1937.

    25 Ce Soir, 8 mai 1937.

    26 Vendredi, 2 avril 1937. Et encore ces citations semblent-elles issues des lettres de Nerval lui-même, bien plus que du livre d’Albert Béguin, explicitement utilisé ici comme « un heureux prétexte à relire la correspondance de Nerval ».

    27 Ce Soir, 19 mars 1937.

    28 Il serait sans doute cruel de comparer ces articles de Guilloux avec ceux que publient, dans les mêmes années 1930, des gens comme Brice Parain dans L’Humanité, Robert Brasillach dans L’Action française, ou même André Thérive dans le Temps.

    29 Les Cahiers pédagogiques des Côtes-du-Nord, décembre 1929. On trouve la même année sous la plume de Guilloux un autre éloge de la franchise, quoique plus paradoxal : « Proudhon ne triche jamais. Il joue franc jeu. Ça ne l’empêche pas d’être rusé, madré. » (Monde, 29 avril 1929.)

    30 Voir Carnets, 1944-1974, Paris, Gallimard, 1982, p. 469 : « Il faut tâcher d’écrire comme on parle, “côtoyer son propre ton de voix” me disait autrefois Malraux. » On en trouve cet écho important jusque dans l’Herbe d’oubli : « Il faudrait écrire comme on se parle à soi-même, comme on parle à son plus vieil ami, comme on lui écrirait sans plus d’amour-propre qu’il n’en faut et sans trop d’ambition, sans chercher non plus à lui en faire accroire ni à personne et ne jamais céder qu’à l’envie. » (L’Herbe d’oubli, Paris, Gallimard, 1984, p. 20.)

    31 On renvoie ici à la manière dont Henri Godard lit très finement La Confrontation comme une « mise en abyme du jeu romanesque », op. cit., p. 353-359.

    32 Europe, 15 février 1927.

    33 Monde, 31 mai 1930.

    34 Nouvel Âge, janvier 1931.

    35 Sur les premiers romans de Guilloux, voir André Malraux, « En marge d’“Hyménée” », Europe, juin 1932 : « De Guilloux, je dirai d’abord qu’il ne compose guère ; et que lorsqu’il compose il ferait mieux de se tenir tranquille. Ses livres font appel à une adhésion ; mais si nous envisageons leur vie, nous ne pouvons le faire qu’en fonction de cette adhésion. […] Il va de soi que le refus le plus complet de composition peut tout atteindre, chez celui qui écrit, sauf la volonté d’expression : c’est à celle-ci qu’il doit tout sacrifier. » Sur Le Sang noir, voir André Malraux, « Le Sens de la mort », Marianne, 20 novembre 1935 : « Un livre qui a ses défauts. […] Mais il suffit de lire les jugements de contemporains sur les plus grands écrivains pour comprendre le peu d’objections, même fondées, lorsqu’il s’agit d’art. » Malraux parle plus loin d’une « optique préméditée, volontaire, assez forte pour imposer sa réalité malgré un mouvement parfois trop lent, et qui donne sans cesse l’impression qu’un homme dit ici sa vérité, un homme contraint à écrire le livre qu’il a écrit ».

    36 Voir notamment Jean-Claude Larrat, Malraux théoricien de la littérature, Paris, PUF, 1996.

    37 Rédigé pour le meeting organisé Salle Poissonnière le 12 décembre 1935, ce texte a été publié dans Europe en janvier 1936 ; il y a été réédité dans un dossier consacré à Louis Guilloux, Europe, no 839, mars 1999, p. 173-177.

    38 Michel Raimond, La Crise du roman : des lendemains du naturalisme aux années vingt, José Corti, 1966.

    39 Europe, août 1932. Sur l’importance capitale de ce refus du jugement, qui structure à la fois son imaginaire, sa morale généreuse et ses choix narratifs ou esthétiques, voir ce que j’ai essayé de montrer dans « Louis Guilloux, une écriture à hauteur d’homme (le romancier et ses personnages) », in L’Atelier de Louis Guilloux, Madeleine Frédéric et Michèle Touret (dir.), Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2012, p. 149-163.

    40 Le Sang noir, Paris, Gallimard, coll. « Folio », p. 281.

    41 Les Batailles perdues, Paris, Gallimard, 1960, p. 43-44.

    Auteur

    • Grégoire Leménager
      Agrégé de lettres modernes. Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, membre du comité de rédaction de la revue Labyrinthe (Éd. Hermann, [www.labyrinthe.revues.org]) et titulaire d’un DEA consacré à « La poétique de Louis Guilloux » sous la direction d’Henri Godard (université Paris 4), il est actuellement journaliste au service littéraire du Nouvel Observateur, où il est notamment responsable du site d’actualité littéraire BibliObs.com.
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    1 Grâce à l’aide précieuse de Sylvie Golvet, que je tiens à remercier très amicalement ici.

    2 Voir ici même l’article de Bernard Pudal à propos de Ce soir et celui de Michèle Touret à propos de Vendredi.

    3 Sur la variété de ces expériences professionnelles de Guilloux comme jeune journaliste, voir la contribution de Sylvie Golvet à ce volume.

    4 Carnets, 1921-1944, Paris, Gallimard, 1978, p. 137.

    5 Idem, p. 138.

    6 Figure dans les brouillons des Carnets, 1937, fonds Guilloux, B. M. Saint-Brieuc, cote LGO CI 9.1.1. Je tiens ici à remercier vivement Michèle Touret, qui a attiré mon attention sur ces pages inédites.

    7 « J.-R. Bloch insiste très lourdement pour que j’écrive “quelque chose” sur mon voyage en URSS avec Gide. En fait, contre Gide. […] S’il insiste encore, je lui répondrai que si je n’écris rien, c’est aussi parce qu’Aragon et lui me le demandent. » Ibid., p. 152.

    8 Ibid., p. 153-154.

    9 Cocteau, qui collaborera pendant deux années à Ce soir, se confie ainsi à Guilloux alors qu’il vient lui rendre visite, précisément à propos de sa participation au journal. Le passage figure également dans les brouillons inédits des Carnets, 1937, fonds Guilloux, B. M. Saint-Brieuc, cote LGO CI 9.1.1.

    10 Carnets, op. cit., p. 152.

    11 Sylvie Golvet a détecté les symptômes d’un « état dépressif » dans les brouillons des Carnets tenus par Guilloux à cette époque. Voir dans ce volume les contributions de Sylvie Golvet, « Accéder au monde de la presse. Une entrée réussie et une ambition manquée ? », et d’André Rot « Louis Guilloux à L’Intransigeant » (1er mai 1922-27 avril 1926).

    12 Ibid., p. 154.

    13 Carnets, t. I, p. 152.

    14 Dans cet article intitulé « Littérature prolétarienne », publié en deux épisodes dans Europe les 15 décembre 1931 et 15 janvier 1932, Guéhenno salue Chamson, Dabit, Giono et Guilloux comme des écrivains « venus du peuple » qui connaissent « les règles du métier ».

    15 Eugène Dabit est mort le 21 août 1936 à Sébastopol, au terme du fameux voyage d’André Gide en URSS, auquel il avait participé avec Louis Guilloux, Jef Last, Pierre Herbart et Jacques Schiffrin.

    16 Ce texte porte sur Les Varais de Jacques Chardonne. Guilloux aurait d’ailleurs eu bien des difficultés à écrire, si l’on en croit une lettre à Guéhenno du 31 août 1929. Il a été publié dans Europe en novembre 1929.

    17 Voir notamment le premier chapitre du livre de Sylvie Golvet, Louis Guilloux, devenir romancier, Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2010.

    18 Europe, mai 1929.

    19 Cette phrase ouvre un article paru dans Europe en février 1927. C’est donc, du moins dans notre corpus, la première phrase de Guilloux en tant que critique littéraire.

    20 À propos de La Rencontre de Cervantès et du Quichotte, de Pierre et Étienne Martel, dans Europe en novembre 1927.

    21 À propos du Journal intime de Maine de Biran, Europe, avril 1928.

    22 Voir Henri Godard, Louis Guilloux romancier de la condition humaine, Paris, Gallimard, 1999, p. 25-27.

    23 Europe, février 1934.

    24 À propos du Refus d’Édith Thomas, Ce Soir, 12 mars 1937.

    25 Ce Soir, 8 mai 1937.

    26 Vendredi, 2 avril 1937. Et encore ces citations semblent-elles issues des lettres de Nerval lui-même, bien plus que du livre d’Albert Béguin, explicitement utilisé ici comme « un heureux prétexte à relire la correspondance de Nerval ».

    27 Ce Soir, 19 mars 1937.

    28 Il serait sans doute cruel de comparer ces articles de Guilloux avec ceux que publient, dans les mêmes années 1930, des gens comme Brice Parain dans L’Humanité, Robert Brasillach dans L’Action française, ou même André Thérive dans le Temps.

    29 Les Cahiers pédagogiques des Côtes-du-Nord, décembre 1929. On trouve la même année sous la plume de Guilloux un autre éloge de la franchise, quoique plus paradoxal : « Proudhon ne triche jamais. Il joue franc jeu. Ça ne l’empêche pas d’être rusé, madré. » (Monde, 29 avril 1929.)

    30 Voir Carnets, 1944-1974, Paris, Gallimard, 1982, p. 469 : « Il faut tâcher d’écrire comme on parle, “côtoyer son propre ton de voix” me disait autrefois Malraux. » On en trouve cet écho important jusque dans l’Herbe d’oubli : « Il faudrait écrire comme on se parle à soi-même, comme on parle à son plus vieil ami, comme on lui écrirait sans plus d’amour-propre qu’il n’en faut et sans trop d’ambition, sans chercher non plus à lui en faire accroire ni à personne et ne jamais céder qu’à l’envie. » (L’Herbe d’oubli, Paris, Gallimard, 1984, p. 20.)

    31 On renvoie ici à la manière dont Henri Godard lit très finement La Confrontation comme une « mise en abyme du jeu romanesque », op. cit., p. 353-359.

    32 Europe, 15 février 1927.

    33 Monde, 31 mai 1930.

    34 Nouvel Âge, janvier 1931.

    35 Sur les premiers romans de Guilloux, voir André Malraux, « En marge d’“Hyménée” », Europe, juin 1932 : « De Guilloux, je dirai d’abord qu’il ne compose guère ; et que lorsqu’il compose il ferait mieux de se tenir tranquille. Ses livres font appel à une adhésion ; mais si nous envisageons leur vie, nous ne pouvons le faire qu’en fonction de cette adhésion. […] Il va de soi que le refus le plus complet de composition peut tout atteindre, chez celui qui écrit, sauf la volonté d’expression : c’est à celle-ci qu’il doit tout sacrifier. » Sur Le Sang noir, voir André Malraux, « Le Sens de la mort », Marianne, 20 novembre 1935 : « Un livre qui a ses défauts. […] Mais il suffit de lire les jugements de contemporains sur les plus grands écrivains pour comprendre le peu d’objections, même fondées, lorsqu’il s’agit d’art. » Malraux parle plus loin d’une « optique préméditée, volontaire, assez forte pour imposer sa réalité malgré un mouvement parfois trop lent, et qui donne sans cesse l’impression qu’un homme dit ici sa vérité, un homme contraint à écrire le livre qu’il a écrit ».

    36 Voir notamment Jean-Claude Larrat, Malraux théoricien de la littérature, Paris, PUF, 1996.

    37 Rédigé pour le meeting organisé Salle Poissonnière le 12 décembre 1935, ce texte a été publié dans Europe en janvier 1936 ; il y a été réédité dans un dossier consacré à Louis Guilloux, Europe, no 839, mars 1999, p. 173-177.

    38 Michel Raimond, La Crise du roman : des lendemains du naturalisme aux années vingt, José Corti, 1966.

    39 Europe, août 1932. Sur l’importance capitale de ce refus du jugement, qui structure à la fois son imaginaire, sa morale généreuse et ses choix narratifs ou esthétiques, voir ce que j’ai essayé de montrer dans « Louis Guilloux, une écriture à hauteur d’homme (le romancier et ses personnages) », in L’Atelier de Louis Guilloux, Madeleine Frédéric et Michèle Touret (dir.), Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2012, p. 149-163.

    40 Le Sang noir, Paris, Gallimard, coll. « Folio », p. 281.

    41 Les Batailles perdues, Paris, Gallimard, 1960, p. 43-44.

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    Leménager, G. (2014). Guilloux critique littéraire ? D’Europe à Ce soir, une expérience peu concluante. In J.-B. Legavre & M. Touret (éds.), Louis Guilloux. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.48622
    Leménager, Grégoire. « Guilloux critique littéraire ? D’Europe à Ce soir, une expérience peu concluante ». In Louis Guilloux, édité par Jean-Baptiste Legavre et Michèle Touret. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2014. doi:10.4000/books.pur.48622.
    Leménager, Grégoire. « Guilloux critique littéraire ? D’Europe à Ce soir, une expérience peu concluante ». Louis Guilloux, édité par Jean-Baptiste Legavre et Michèle Touret, Presses universitaires de Rennes, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pur.48622.

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    Legavre, J.-B., & Touret, M. (éds.). (2014). Louis Guilloux. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.48603
    Legavre, Jean-Baptiste, et Michèle Touret, éd. Louis Guilloux. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2014. doi:10.4000/books.pur.48603.
    Legavre, Jean-Baptiste, et Michèle Touret, éditeurs. Louis Guilloux. Presses universitaires de Rennes, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pur.48603.
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    Presses universitaires de Rennes

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