Mesurer le risque par la fatigue : la psychophysiologie dans les débats sur l’indemnisation des accidents de travail à la fin du xixe siècle
Les cas de Zaccaria Trèves et Armand Imbert
p. 99-115
Texte intégral
1Entre mars et avril 1898, l’Italie et la France se dotaient de lois réglementant les indemnisations des accidents de travail. Ces lois, considérées communément comme la pierre angulaire de l’état social salarial1, arrivent avec un certain retard dans les deux pays, la première norme de ce genre ayant en effet été votée en 1884 en Allemagne. Or, en jetant un regard aux deux législations, on saisit immédiatement l’influence de la loi allemande. Toutefois, bien que les deux normes assument la notion de risque professionnel introduite par la loi bismarckienne, à la différence de cette dernière, elles n’établissent pas une assurance obligatoire contrôlée par l’État. Cela laissait ouverte la question de l’organisation du marché assurantiel et donc le problème de la définition des critères d’évaluation du risque, autour desquels ce marché se structure. En examinant les solutions données à cette question par les lois française et italienne, on remarque que le problème de l’évaluation du risque professionnel, lié à l’organisation du marché assurantiel des accidents, s’insère dans un débat plus complexe sur l’évaluation de l’efficacité productive.
2L’article 3 de la loi française spécifie trois types différents d’invalidité (permanente absolue, permanente partielle et temporaire) et établit l’indemnité pour une invalidité permanente partielle comme équivalente au pourcentage de salaire que l’accident empêcherait de gagner, sans toutefois fournir des critères clairs pour définir ce pourcentage. Cette absence de précision paraissait nécessaire puisque comme l’indiquait le rapporteur de la loi M. Mauréjouls : « Un charretier qui perd un pouce garde une capacité de travail presque entière ; si c’est un graveur ou un typographe, il ne peut presque plus travailler2. » L’évaluation de l’indemnité partielle revenait donc en totalité aux tribunaux et aux médecins. Au contraire, l’article 74 du décret royal italien du 25 septembre 1898 se compose d’une longue série de pourcentages d’indemnisation établis en fonction des « organes moteurs » atteints par l’accident, dont le caractère extrêmement détaillé mérite d’être souligné :
« En cas d’invalidité permanente partielle, afin de réglementer l’indemnisation, le salaire est considéré comme réduit, dans les proportions suivantes : pour la perte totale du bras droit ou du tiers supérieur de l’avant-bras droit, 80 pour cent ; pour la perte totale du bras gauche ou du tiers supérieur de l’avant-bras gauche, 75 pour cent ; pour la perte totale de la main droite ou de cinq doigts de la main droite ou du tiers inférieur de l’avant-bras droit, ou d’une cuisse, 70 pour cent ; […] pour une hernie inguinale ou fémorale double, 15 pour cent ; pour la perte totale du petit doigt de la main, 12 pour cent ; pour la surdité totale d’une oreille, pour une hernie inguinale ou fémorale simple, 10 pour cent ; pour la perte du doigt du milieu de la main ou du pouce, 8 pour cent ; pour la perte du hallux ou d’un autre orteil ou une phalange d’un doigt de la main, 5 pour cent […]3. »
3Les parlementaires appelés à voter le texte étaient conscients du caractère arbitraire des évaluations contenues dans le règlement4. Le législateur considérait néanmoins que fixer précisément la valeur de l’indemnisation était la seule solution possible pour éviter d’exposer l’ouvrier à la « concurrence commerciale dans le domaine de l’indemnité5 ». Cette différence entre les deux lois est en réalité le symptôme d’un même problème : comment calculer la « valeur professionnelle » amoindrie par un accident ? C’est autour de la définition des critères d’évaluation de la valeur de l’indemnité que se joue effectivement la plus grande partie des conflits ouverts par la notion de « risque professionnel ». Cela non seulement à cause du conflit judiciaire qui s’ouvre une fois l’accident advenu, mais aussi à cause de l’évaluation du risque qui détermine la valeur de la prime à verser à l’assurance6. Le rôle joué par les médecins dans l’évaluation de l’indemnisation, et a fortiori du risque professionnel, les positionnait donc au cœur d’une sorte de conflit triparti entre les assureurs, les ouvriers et les employeurs. D’un côté, les assureurs accusaient les ouvriers de simuler des accidents pour justifier l’augmentation de leurs primes, d’un autre les ouvriers accusaient les assureurs de ne pas indemniser l’intégralité de leur perte de salaire et les employeurs dénonçaient à leur tour leur impuissance.
4Le problème de « l’évaluation » se trouve ainsi au cœur des débats médicaux concernant ces lois, au point d’être même à l’origine d’un congrès international médical sur les accidents du travail7. À cet égard, on se doit de rappeler schématiquement que la médecine du travail était à l’époque traversée par deux tendances : d’une part, la tradition ramazzinienne de médecine pathologique et clinique ; de l’autre la nouvelle physiologie expérimentale qui, depuis une décennie, cherchait à bâtir une véritable science positive du travail humain. L’approche clinique envisageait son rôle dans l’arbitrage du point de vue du « diagnostic individuel » en concevant l’évaluation de l’indemnisation comme le résultat de l’observation pathologique du blessé. Néanmoins, cela était difficilement viable dans le contexte des lois sur l’indemnisation, puisque le principe d’individualité du diagnostic clinique était confronté au besoin de critères généraux, pouvant servir à prévoir le taux de risque dans les entreprises assurées. De ce fait, les évaluations médicales étaient transformées en données statistiques à partir desquelles les compagnies d’assurances déterminaient la valeur des primes à payer pour les différentes industries. Ainsi l’évaluation pathologique de l’accident devenait évaluation de la valeur professionnelle atteinte par l’accident :
« Il ne suffit pas que le médecin ait prouvé la réalité d’une invalidité et sa relation directe avec l’accident incriminé, on lui demande encore de fixer numériquement la valeur de cette invalidité. Le sujet que vous venez d’examiner gagnait cent francs en un temps donné combien peut-il gagner actuellement dans le même temps de travail ? […] Eh bien ! la compétence du médecin cesse d’être entière quand il s’agit de répondre à cette question […]. En sa qualité de médecin, il ignore les aptitudes professionnelles similaires ou autres de la victime. Seuls, ses chefs directs savent quel travail ils peuvent lui confier ou lui conseiller d’apprendre. […] Ils se tirent d’embarras et assurent le repos de leur conscience au moyen de tableaux, sorte de barèmes, où chaque infirmité, chaque mutilation entraînant invalidité est tarifiée en centième de la capacité supposée normale8. »
5Dans la pratique, la loi française et la loi italienne se rejoignaient. En se basant sur des barèmes dont le seul fondement était le diagnostic pathologique, elles détachaient l’évaluation du risque professionnel de l’évaluation des réels besoins psychomoteurs d’une profession, en la fondant exclusivement sur l’appréciation des effets pathologiques de la concrétisation du risque. C’est dans ce contexte que la psychophysiologie du travail, qui faisait de l’analyse des aptitudes professionnelles l’un de ses terrains d’application privilégié, se proposait comme un outil innovateur pour l’évaluation du risque professionnel. Parmi les psycho-physiologistes qui songeaient à se servir de l’analyse des aptitudes comme outil pour déterminer la valeur du risque professionnel, nous nous concentrerons en particulier sur deux auteurs, Zaccaria Trèves et Armand Imbert qui, en Italie et en France, ont proposé la psychophysiologie comme outil pour la solution des conflits ouverts par les lois d’indemnisation. Ces deux auteurs ne concevaient pas l’analyse psychophysiologique des aptitudes comme une sorte de dépistage des prédispositions individuelles au risque professionnel, mais en mettant l’accent sur l’observation de l’activité réelle des travailleurs, ils montraient que l’évaluation de la « valeur professionnelle » atteinte par l’accident devait toujours prendre en compte le rapport réel dans lequel se trouve le travailleur avec sa tâche.
6Dans cette perspective, nous montrerons, tout d’abord, la manière dont les deux auteurs, en discutant les théories énergétistes qui dominaient la psychophysiologie de la fin du XIXe siècle, arrivèrent à une conception de l’activité professionnelle en termes d’une adaptation fonctionnelle de l’activité psychophysiologique à la tâche professionnelle. Bien que les deux savants n’utilisassent pas le même cadre d’analyse, ils formulèrent des conclusions très similaires en partant d’une conception de l’activité organique comme « effort économique ». Par-delà leurs théories du travail, en refusant tout déterminisme (mécaniciste pour l’un et psychologiste pour l’autre), ils aboutirent à concevoir l’évaluation de la « valeur professionnelle » comme une opération devant prendre en compte l’ensemble des conditions qui déterminent l’« efficacité » de l’effort d’un ouvrier. En ce sens, finalement, cette conception déboucha sur une idée de la pacification des relations industrielles fondée sur la confrontation démocratique de différentes « évaluations » de « l’efficacité économique » dont les acteurs sociaux se faisaient les promoteurs.
La fatigue comme mesure de l’aptitude. Du fétichisme énergétique à l’étude des gestes professionnels
7Bien que la notion d’aptitude nous renvoie immédiatement à la psychotechnique des années 1920, celle-ci n’était que l’aboutissement d’un parcours de recherche plus large qui a ses racines dans l’évolution énergétiste de la psychophysiologie entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. L’étude de l’aptitude au travail se présentait en effet à la psychophysiologie comme le terrain idéal pour observer chez l’homme ces lois énergétiques que la thermodynamique avait fait apparaître comme le fondement de l’univers9. C’est d’ailleurs en ce sens que l’on signale l’étude expérimentale de la fatigue humaine, commencée par le physiologiste italien Angelo Mosso10, comme le moment fondateur de cette « science du travail » qui aurait abouti dans les années 1920 à la psychotechnique11. La fatigue apparaît en effet comme l’expression la plus évidente de l’économie énergétique humaine en tant que rapport entre travail réalisé et énergie dépensée.
8Dès les premières recherches de Mosso, la fatigue est considérée comme l’expression d’une sorte d’aptitude individuelle au travail objectivable dans les termes d’un bilan énergétique. En effet, selon Mosso, la fatigue aurait été évaluable en kilogrammètre grâce à un instrument appelé ergographe qui permettait de tracer sur un graphique la décroissance des hauteurs des soulèvements qu’un doigt pouvait accomplir avec un poids donné jusqu’à l’épuisement total. La courbe ergographique serait dans cette perspective une donnée permettant de traduire graphiquement la capacité productive du travailleur. On pouvait donc imaginer de l’utiliser pour déterminer la perte de capacité suite à un accident et donc la valeur de l’indemnité à verser ou, de manière plus générale, pour déterminer les prestations sociales à allouer à un individu en fonction de son potentiel « productif ». Ce système « proportionnaliste » fut proposé par le philanthrope belge Ernest Solvay qui développa une véritable théorie de « l’énergétisme social » fortement inspirée par les recherches ergographiques. Cette théorie établissait en pratique que toute forme de redistribution sociale devait se faire en fonction de la capacité productive d’un individu calculée « énergétiquement » (capacitariat)12.
9Toutefois, au fur et à mesure de l’évolution des recherches sur la fatigue, le fétichisme métrologique de l’ergographie montre ses limites. La fatigue apparaît en effet comme un phénomène lié à l’expérience réelle de l’effort et difficilement objectivable dans l’évolution des soulèvements d’un doigt observé dans un laboratoire. La fatigue émerge ainsi non seulement comme la mesure de la quantité de travail qu’un individu est capable de produire, mais aussi comme l’expression de la capacité d’adaptation de l’apparat psychophysiologique à une tâche donnée. L’apparition, l’augmentation ou la diminution de la fatigue peuvent donc être interprétées comme des expressions de la capacité individuelle à être employé efficacement dans un métier déterminé, en ouvrant ainsi la voie à l’étude des aptitudes professionnelles. Parmi les chercheurs qui ont fait évoluer la réflexion sur la fatigue du simple calcul de la dépense énergétique à l’étude du rapport entre un individu et une tâche, on retrouve un élève de Mosso, Zaccaria Trèves, et le physiologiste français Armand Imbert. Les deux physiologistes, bien qu’en partant de deux points de vue différents, critiquent de la même manière la conception développée par Mosso, selon laquelle la fatigue aurait été mesurable à partir de l’abaissement de la production de travail musculaire.
10Zaccaria Trèves, assistant de Mosso à l’université de Turin, critique la courbe ergographique à partir d’une analyse psychophysiologique de l’effort volontaire. Notamment influencé dans son approche par les recherches sur la fatigue intellectuelle du psychiatre Emil Kraepelin13, il consacre toute son œuvre à l’étude des causes et des effets psychologiques de la fatigue14. Entre 1899 et 1905, Trèves commence une série d’études avec un ergographe modifié15. Grâce à ce nouvel instrument, il montre que la fatigue ne correspond pas au simple épuisement musculaire, puisqu’en diminuant le poids durant les soulèvements un doigt épuisé peut reprendre l’exercice16. Selon Trèves, ce résultat expérimental est d’ailleurs évident dans l’expérience quotidienne : on peut en effet poursuivre un travail malgré une grande sensation de fatigue, sans se retrouver presque jamais dans une situation d’épuisement total. La courbe des kilogrammètres tracée par l’ergographe ne nous dit rien donc sur la fatigue, puisqu’en effet l’abaissement de production de travail ne serait pas déterminé par l’épuisement musculaire, mais par la condition mécanique dans laquelle les soulèvements sont accomplis (l’obligation du doigt dans une position anormale rend les soulèvements douloureux). Ainsi, conclut Trèves, l’organisme « fonctionne de telle façon qu’il dissimule, pour ainsi dire, à soi-même par des mécanismes si compliqués l’apparition de la fatigue en élevant les effets utiles de son activité17 ». En ce sens, lorsque l’on « veut » amener à terme un travail on peut continuer notre activité en augmentant l’effort, malgré la sensation de fatigue. C’est d’ailleurs précisément cette gestion volontaire de l’effort, et non l’épuisement énergétique, qui expose l’homme au risque du surmenage que l’on observe dans l’industrie. Trèves montre donc que la fatigue ne dépend pas seulement de la quantité d’énergie consommée, mais de la relation entre l’individu et son travail, conçu comme un effort en vue d’un résultat. Il souligne donc que pour étudier cette relation il faut prendre en compte toutes les conditions environnementales, sociales et psychologiques qui la déterminent.
11L’éloignement du réductionnisme énergétiste, qui, chez Trèves, se concrétise dans l’étude de la psychologie de la volonté, se fait par une étude détaillée de la mécanique humaine dans l’œuvre du médecin montpelliérain Armand Imbert. L’économie humaine, entendue comme la recherche de la relation optimale entre l’énergie dépensée et le travail produit se trouve de fait au cœur du premier texte consacré par Imbert aux problématiques de la science du travail et ceci de manière explicite. Ce texte, intitulé Mode de fonctionnement économique de l’organisme, étudie la relation entre la structure anatomique du corps humain et son potentiel mécanique. Son objectif est précisément celui de démontrer que tout l’organisme est conçu autour d’une « préoccupation constante à l’épargne énergétique18 » afin de toujours maximiser l’effet utile de son activité. Or, si Imbert s’intéresse à la mécanique, c’est justement parce que cette « préoccupation » paraît évidente dans la structure musculo-squelettique qui semble conçue pour pouvoir adapter les mouvements afin de les réaliser avec la moindre fatigue. Cette tendance à l’économie de l’organisme humain est observable dans les activités quotidiennes des hommes. À ce propos, Imbert reprend une observation du physiologiste anglais Samuel Haughton sur les parcours empruntés par un groupe de pêcheuses entre la côte et le village. Haughton avait remarqué que les pêcheuses empruntaient à l’aller le parcours le plus rapide (une ligne droite) et au retour un parcours beaucoup plus long. Suite à cette observation, il s’était aperçu que les pêcheuses au retour empruntaient un parcours moins accidenté, bien que plus long, puisqu’elles étaient chargées et que le transport du fardeau sur un parcours accidenté se révélait très fatigant. Ainsi, Imbert conclut :
« Ce n’est pas d’ailleurs par des mesures linéaires, effectuées à l’aide d’instruments appropriés, que nous arrivons à la connaissance de cette vérité géométrique, mais bien par l’appréciation de la dépense énergétique, c’est-à-dire par la sensation de fatigue qui détermine le parcours des diverses routes que l’on peut suivre19. »
12Imbert définit donc le corps comme un moteur qui se perfectionne grâce à la fatigue : « nous sommes nous-mêmes les mécaniciens du moteur que nous constituons » et on peut apprendre à régler de mieux en mieux l’économie de notre activité « puisque nous pâtissons des fautes que nous pouvons commettre ». C’est à la suite de cette conception du travail qu’Imbert développe des instruments spécifiques afin de mesurer l’énergie demandée par chaque tâche professionnelle. En effet, si l’individu réajuste constamment ses efforts en fonction des conditions imposées par la tâche qu’il doit accomplir, on ne peut pas faire abstraction de la nature de la tâche lorsque l’on cherche à mesurer l’efficacité professionnelle. Imbert adapte ainsi des dynamographes aux instruments professionnels comme un cabrouet, une lime, un couteau à greffer et un sécateur20, afin de connaître l’effort moyen demandé par chaque tâche. Imbert était en effet convaincu que la réduction de toute activité professionnelle au calcul en kilogrammètre de l’ergographe, sans prendre en compte les conditions particulières dans lesquelles chaque tâche était accomplie, amenait à des résultats paradoxaux. Par exemple, l’ouvrier de chais qui « soulève le vin en travaillant à la pompe », accomplit un travail trois fois plus important en kilogrammètre que les dockers charbonniers qui soulèvent des charges avec leurs bras, toutefois « tous les dockers charbonniers seraient capables d’effectuer la journée d’un ouvrier de chais, mais la réciproque n’est certes pas exacte21 ».
13Bio-mécanicisme et psychologie de la volonté arrivent donc étonnamment au même dépassement de l’énergétisme : pour mesurer la fatigue en tant qu’expression de la capacité de travail on ne peut pas se limiter à la mesure de la quantité de travail produite, mais il faut prendre en compte l’activité dans son « milieu ». De la même manière que le corps adapte sa mécanique en fonction de l’activité, ainsi la volonté régule son effort en fonction du rapport entre l’objectif recherché et la résistance à dépasser pour l’atteindre. C’est ainsi que mécanicisme et psychologisme nous conduisent étonnamment vers la prise en compte du social comme un élément fondamental dans l’évaluation de la « valeur professionnelle ». Les deux points de vue se rejoignent justement autour d’un refus de tout « comptabilisme » qui chercherait à évaluer socialement la valeur productive à partir d’une seule unité de mesure. En reconduisant, par l’étude de la fatigue professionnelle, l’économie humaine à une gestion de l’activité organique (mécanique, psychologique et physiologique) en fonction d’un but, les deux auteurs refusent de fait la possibilité de déterminer l’efficacité par une mesure universelle.
L’individualité de l’expérience professionnelle
14Cette conception de la fatigue comme expression du rapport individu-tâche est au fondement de l’engagement réformateur des deux auteurs au début du XXe siècle. C’est d’ailleurs par le biais de cette continuité entre l’analyse scientifique de la fatigue, à partir de l’étude de l’activité professionnelle, et leur engagement dans l’organisation industrielle que l’on a voulu proposer le rapprochement entre ces deux auteurs dans cet article. En effet, leurs respectives interventions dans les débats sur les lois italiennes et françaises pour l’indemnisation des accidents sont l’expression d’une conception similaire de la science du travail. Il s’agissait pour les deux physiologistes de concevoir l’analyse des conditions d’efficacité du corps au travail non pas comme un outil normatif censé clore le débat socioéconomique, mais comme un instrument à disposition de ce même débat. Cela débouche sur une sorte de logique des « relations professionnelles22 » selon laquelle l’analyse psychophysiologique ne doit pas être le modèle de l’organisation socio-économique du travail, mais exclusivement l’une des mesures qui fournissent aux acteurs sociaux les arguments pour leurs négociations sociales. En ce sens, bien que cette conception de la science soit sûrement influencée par le contexte positiviste-réformiste qui domine dans l’Italie libérale comme dans la France de la Troisième République, la définition d’Imbert et de Trèves du rôle de la science dans l’arbitrage sur les indemnisations des accidents est particulièrement originale. C’est en effet leur conception même de l’économie corporelle qui les conduit, indépendamment l’un de l’autre23, à concevoir l’organisation sociale de la production économique comme un arbitrage entre différentes idées de l’efficacité.
15Armand Imbert, dès ses premières recherches de physique médicale sur les rayons X, avait pu apprécier la limite majeure de la loi du 9 avril 1898. Il avait pu en effet se rendre compte qu’ouvriers, patrons et assureurs ne pouvaient s’accorder sur la valeur des indemnisations parce qu’ils n’avaient pas la même expérience de l’accident. Toutefois, le simple fait de montrer une fracture sur une radiographie permettait de jeter les bases pour un consensus24. Le physiologiste considérait que cette loi, « l’une des meilleures de la république », censée « donner la solution de l’un des plus douloureux conflits du capital et du travail », n’avait pas atteint son résultat à cause de l’absence d’une évaluation partagée des effets d’un accident. Cela était donc la cause du conflit tripartite évoqué dans l’introduction :
« Les ouvriers en effet récriminent contre la rigueur des compagnies d’assurances à leur égard ; les compagnies se plaignent d’être exploitées par les ouvriers, et les patrons déplorent l’accroissement des charges qui leur incombent, par suite du relèvement des primes d’assurance25. »
16Imbert conçoit donc explicitement la psychophysiologie comme un outil pour résoudre ce conflit. Dans cette perspective, en 1901, le médecin montpelliérain est appelé avec l’inspecteur du travail Antonin Mestre à arbitrer un contentieux entre les dockers de Sète et la compagnie d’assurance chargée des indemnisations26. Les assurances accusaient les ouvriers de provoquer volontairement des accidents, arguant avec des statistiques que les ouvriers de Sète se blessaient anormalement plus que leurs collègues des autres ports. Toutefois, selon Imbert cette différence statistique entre le nombre des accidents recensés à Sète et ceux des autres ports, où les dockers font apparemment le même travail, ne signifie pas qu’à Sète les fraudes étaient plus importantes qu’ailleurs. En mesurant la quantité d’effort fourni par les dockers à l’aide de ses instruments, le physiologiste peut affirmer que, dans le port étudié, les ouvriers produisent plus de travail en moins de temps, en fournissant donc un effort majeur par rapport aux collègues des autres ports. En effet, à Sète on avait introduit la journée de huit heures sans néanmoins avoir baissé la charge de travail. Cela signifie que les dockers de Sète accumulent plus de fatigue à la fin de la journée, ce qui affaiblit leur attention en les exposant plus au risque d’accidents. Ce sont d’ailleurs les mêmes statistiques utilisées par les assurances pour accuser les ouvriers de triche qui montrent ce phénomène, en recensant une augmentation exponentielle des accidents dans les dernières heures de travail. Imbert démontre ainsi que l’accroissement statistiquement anormal des accidents n’était pas provoqué par la triche des ouvriers, mais par le surmenage dû à la mauvaise gestion de la charge de travail. En effet, puisque la psychophysiologie démontre que la fatigue est la cause d’une augmentation du temps de réaction d’un individu, Imbert peut conclure qu’une organisation du travail qui amène les ouvriers à accumuler de la fatigue est la principale cause de leur prédisposition aux accidents.
17Or, parler de « temps de réaction » renvoyait immédiatement à l’« équation personnelle » dont la psychologie se servait pour classer les individus en fonction de leur « réactivité ». En ce sens, le fait de reconduire les accidents aux variations de l’attention semblait mettre directement en cause un facteur intimement « individuel ». D’ailleurs, Imbert en paraît conscient lorsqu’il souligne qu’« à côté des causes des accidents résultant de l’organisation même du travail, il en existe d’autres […] plus difficiles à mettre en évidence […] parce qu’il s’agit de causes personnelles à chaque ouvrier27 ». Il est aussi conscient que depuis les premiers débats sur la loi de 1898, on avait discuté de la possibilité de prendre en compte les « prédispositions individuelles » dans l’évaluation des indemnisations en mettant en place des mesures différentielles du risque.
18Néanmoins, au deuxième congrès sur les accidents de travail à Rome en 1909, dans une session intitulée Évaluation de l’aptitude au travail avant et après l’accident28, Imbert, montre que le problème de l’évaluation des « aptitudes » individuelles ne participe nullement à la définition de la valeur de l’indemnisation. En partant d’un constat pragmatique, il souligne que dans le processus d’indemnisation « ce qu’il importe surtout de connaître c’est une somme d’argent » et donc pour « l’évaluation précise de la capacité de travail antérieure à l’accident il suffit de connaître le salaire gagné29 ». C’est au contraire l’évaluation de la capacité de travail après l’accident qui pose problème. Or comme nous l’avons vu, cela dépend du rapport entre les conditions de fatigue de l’individu et l’effort demandé par la tâche professionnelle. Imbert remarque en ce sens que pour déterminer la réduction de la capacité professionnelle d’un individu, il faut d’abord, à travers une étude « physiologique des divers métiers », déterminer l’effort moyen demandé par les différentes tâches à chaque organe (doigts, oreilles, yeux…). Une fois cela établi, il faut comparer ces données avec « l’effort maximum qu’un ouvrier peut développer dans les conditions mécaniques où le travail s’effectue30 ». On peut donc évaluer à la fois le risque et les effets des accidents, sans besoin de prendre en compte les aptitudes individuelles, mais en se servant de mesures mécaniques et physiologiques de l’effort demandé par une activité professionnelle.
19Si Imbert avait pu contourner la question des aptitudes par son approche bio-mécanique, Zaccaria Trèves, qui avait été appelé à intervenir dans la même section du congrès en tant qu’expert des caractères psychologiques, était obligé de l’attaquer frontalement31. En effet, la communication de l’élève de Mosso est intégralement consacrée à la discussion des méthodes d’évaluation des aptitudes. Au fil de cette discussion, c’est justement dans l’étude de la fatigue que Trèves retrouve le meilleur outil pour déterminer les aptitudes. Toutefois, la fatigue, en tant qu’expression de l’effort volontaire, ne nous donne des informations sur les conditions individuelles du travailleur que si l’on prend en compte l’ensemble des conditions dans lesquelles il travaille. Ainsi, après avoir présenté la fatigue comme un véritable outil pour déterminer la « prédisposition d’un ouvrier à être victime d’un accident », Trèves souligne que, pour la déterminer, il ne faut pas se limiter à mesurer le potentiel énergétique d’un individu, mais qu’il faut prendre en compte son rapport à la fois physiologique, affectif et social avec une activité particulière :
« Le degré de fatigabilité d’un individu […] représente la donnée plus directe pour nous orienter sur la capacité de travail en général et sur le travail spécial auquel l’ouvrier est employé. […] le développement de la fatigue, avec les variations coïncidentes dans les relations psychophysiques (sensorielles), psychiques simples (attention, mémoire, équation personnelle, etc.) émotives (adaptation au rythme et rythme spontané du travail, exaltation ou dépression des affects, irritabilité, loquacité, etc.) et avec les variations les plus intimes qui se vérifient dans les fonctions circulatoires, dans la fonction rénale et dans le chimisme de la respiration (quotient respiratoire), est une vraie mesure de la constitution du sujet32. »
20C’est donc dans la mesure où la fatigue permet de « dévoiler les raisons économiques et sociales d’une baisse de la capacité productive, et donc d’une baisse de la valeur productive d’un individu » que son étude doit être mise en avant dans l’évaluation des effets des accidents professionnels. Ainsi, bien que Trèves ne nie pas l’importance de la sélection professionnelle des aptitudes comme moyen pour la gestion des accidents de travail, il met l’accent sur l’importance des conditions de travail dans l’évaluation des causes et des effets des accidents. Ce n’est donc pas en tant que mesure du potentiel productif que l’étude de la fatigue peut servir à l’évaluation du risque professionnel, mais c’est plutôt en tant que symptôme d’une détérioration de la relation de l’individu avec son activité. En effet, précise Trèves, un individu minoré travaillant dans le cadre d’un contrat à la pièce peut continuer à fournir la même quantité de travail en augmentant l’effort afin d’atteindre la quantité de production nécessaire pour gagner le salaire, mais cela amènerait une augmentation de la fatigue qui ferait baisser l’efficacité du geste en demandant une augmentation constante de l’effort jusqu’au surmenage. La fatigue ne se dévoile donc pas dans la baisse de productivité, mais dans une perte d’efficacité plus complexe qui ne serait pas directement visible. En ce sens, Trèves se sert comme Imbert des statistiques des accidents pour montrer que la fatigue, en tant que détérioration du rapport entre activité organique et activité professionnelle, augmente dans le temps sans que cela se répercute sur une baisse de la productivité. Les statistiques des accidents montrent, selon Trèves, le rôle de l’engagement affectif dans l’efficacité du geste professionnel :
« Les analyses les plus précises des résultats qui émergent dans les statistiques sur les accidents de travail confirment que les moyens de protection mécanique peuvent prévenir les grands accidents, mais ne suffisent pas pour empêcher l’augmentation continue de la fréquence des lésions légères comme celles qui dépendent essentiellement outre que de la résistance physique, de la perspicacité, des caractères de l’attention et des facteurs anthropologiques desquels résulte la valeur professionnelle (skill)33. »
21La biomécanique d’Imbert et la psychophysiologie de Trèves, en dépassant le réductionnisme énergétiste, aboutissent donc à une définition de l’accident de travail que l’on pourrait qualifier de sociologique. En effet, la baisse de l’efficacité productive d’un ouvrier, cause et résultat d’un accident, est considérée comme l’expression du rapport de l’ouvrier avec des conditions de travail qui sont aussi déterminées socialement. La définition de la valeur professionnelle comme expression de l’adaptation d’un individu à une profession particulière permet donc aux deux physiologistes d’envisager une évaluation des indemnisations qui pourrait varier en fonction du « potentiel productif » des travailleurs évalué dans sa réalité et non dans une mesure abstraite. Dans cette perspective, Zaccaria Trèves propose, par exemple, que le travailleur soit indemnisé dans les procès pour les accidents professionnels selon l’évaluation de la perte de son potentiel énergétique considéré non pas dans le cadre d’un calcul absolu, mais dans celui des relations professionnelles existantes :
« Dans les procès d’indemnité pour les accidents on doit prendre en compte les deux côtés du problème : l’aptitude à fournir un travail quel qu’il soit et l’aptitude à le fournir sous la forme et avec un avantage professionnel, c’est-à-dire avec cette large liberté d’utiliser les occasions de travail avec la capacité efficace de soutenir la concurrence dans le marché du travail et dans le cadre des professions ; […] l’importance de l’accident, non seulement en soi, c’est-à-dire en relation à un type d’ouvrier moyen hypothétique ; mais, au contraire, en rapport à la qualification de l’ouvrier en prenant en compte la disposition au travail, l’attachement à son habituelle résidence, aux conséquences d’ordre esthétique dérivant de défigurations34. »
22Il ne s’agit donc pas d’une évaluation « différentielle » fondée sur l’évaluation individuelle des aptitudes ou sur le diagnostic pathologique, mais sur l’unicité de l’expérience professionnelle. On ne cherche pas à intégrer dans la définition des primes l’analyse des prédispositions individuelles, mais on cherche plutôt à montrer l’importance de la connaissance des conditions d’efficacité productive propre à chaque activité professionnelle. En effet, déterminer si l’accident peut avoir été provoqué ou aggravé par des conditions individuelles serait impossible à intégrer dans les évaluations des indemnisations, puisqu’il y aurait autant de prédispositions que d’individus35. Ce sont, au contraire, les différences dans l’exercice professionnel même qui doivent être prises en compte :
« Toute différence même minime en apparence, dans les conditions où s’effectue le travail, toujours le même semble-t-il, des dockers, correspondent en réalité, quant aux risques courus par ces ouvriers, des différences, dont ne se préoccupent pas assez les Compagnies et qu’il est cependant indispensable de considérer pour arriver à une exacte interprétation des résultats financiers, heureux ou malheureux, par lesquels se traduisent les opérations d’assurances dans telle ou telle ville36. »
23Imbert souligne en ce sens que les compagnies d’assurances trouveraient tout leur intérêt à s’intéresser aux conditions de travail vécues par les ouvriers et donc à financer des recherches sur la fatigue professionnelle, celle-ci étant la cause majeure de leurs dépenses. En effet, écrit Trèves, « la faiblesse organique de l’ouvrier implique, outre qu’une détérioration de la qualité du travail et une diminution de sa quantité », une augmentation des dépenses due aux accidents37. L’augmentation aveugle des primes serait donc absolument irrationnelle puisque le risque pris en charge par l’assurance pourrait être baissé en portant plus d’attention à l’organisation du travail :
« Le relèvement des primes d’assurances est un procédé d’arithmétique qui ne constitue pas la solution définitive du problème ; c’est seulement par la connaissance du mode de fonctionnement de l’organisme humain, en ce qu’il se rapporte à la question particulière des accidents du travail, que la solution vraiment rationnelle pourra être établie38. »
24Par ailleurs, cette connaissance ne devrait pas intéresser exclusivement les assurances, mais aussi les patrons, voire la société entière. La physiologie se propose donc de montrer que la question de l’efficacité économique ne peut pas être pensée sans prendre en compte le « point de vue » des « moteurs vivants » qui doivent fournir le travail. Tel est le sens de la réponse qu’Armand Imbert adresse au directeur de la Revue Industrielle Philippe Delahaye. Alors que celui-ci dénonçait les recherches d’Imbert comme « peu conciliables avec les conditions du travail industriel39 », Imbert se limite à lui répondre que, au contraire, ces recherches, en montrant les effets de ces conditions industrielles sur l’efficacité productive des ouvriers, devaient intéresser directement le patronat qui se préoccupe de la performance économique40.
Conclusion
25Par leur conception de l’économie de l’effort, Imbert et Trèves cherchent donc à dépasser le cadre interprétatif qui expliquait toute la « question ouvrière » comme un conflit d’intérêts pécuniaires. Ils essayent au contraire de déplacer le débat sur le plan de la connaissance du travail et ainsi de montrer que le conflit est plutôt le fruit d’une « erreur d’appréciation qu’il serait possible de dissiper41 ». Chez Imbert, cela prend l’aspect d’un véritable parallélisme entre les questions métrologiques concernant l’évaluation de la fatigue et les questions sociales concernant l’organisation du travail. D’après le physiologiste montpelliérain, le conflit social entre le capital et le travail peut être exprimé comme l’opposition entre deux différentes appréciations métrologiques de l’acte productif :
« Lorsque les revendications sont formulées relativement au salaire et à la durée de la journée de travail les patrons envisagent avant tout et en général exclusivement, les conséquences économiques des réclamations présentées, tandis que les ouvriers invoquent implicitement des raisons physiologiques. […] Le premier, le patron, est un mécanicien, son rôle est d’obtenir des recettes en kilogrammètres ; le second, l’ouvrier, est, en réalité, un physiologiste inconscient qui dépense sa propre énergie42. »
26Or, « si les patrons ont les connaissances suffisantes pour préciser et mettre en toute valeur les raisons d’ordre économique », les ouvriers, pour leur part, ne sont « forts que de leurs sensations internes propres, qu’on ne s’est encore occupé de contrôler objectivement ». La physiologie a donc explicitement pour but de soutenir objectivement les plaintes des travailleurs qui ne peuvent que dénoncer une fatigue dont personne ne peut observer la réalité. La formulation de ces revendications dans un langage scientifique, à travers la mesure objective, n’est tout de même pas envisagée comme la base pour une révolution qui bouleverserait l’ordre social, mais au contraire comme une source de pacification. Imbert et Trèves relativisent ainsi l’image de savoir neutre et normatif affichée par la science du travail43.
27La physiologie n’est jamais une mesure absolue, elle n’est qu’un instrument dont les acteurs sociaux, les ouvriers en particulier, peuvent se servir durant les négociations sociales pour arriver à trouver un terrain d’entente. En effet, bien que la physiologie dispose de mesures objectives, lorsque celles-ci sont utilisées pour observer le travail professionnel, c’est-à-dire une activité pratique déterminée par différents arbitrages économiques (taux de productivité, négociations salariales…), elles doivent toujours être mises en perspective avec la réalité de l’expérience dans l’atelier. Par exemple, comme l’écrit explicitement Trèves, dans un contrat à la pièce, tout travailleur aura tendance à dissimuler sa fatigue pour gagner plus, alors que dans d’autres formes de contrat l’évolution de la fatigue sera différente44. Le fait social du contrat salarial n’est donc pas externe à l’évaluation physiologique, mais en représente un élément fondamental à prendre en considération. C’est dans cette perspective qu’Imbert propose d’inviter les représentants des ouvriers aux congrès de physiologie45 et que Trèves considère l’étude du travail dans les ateliers comme « une expérience scientifique meilleure » puisque « complète de toutes ces conditions qui ne peuvent pas être reproduites dans le laboratoire46 ».
28Il ne s’agit donc pas de déduire mécaniquement les normes du travail des expériences physiologiques, dans la perspective d’une sorte de « gouvernement des experts », mais de fournir aux différentes parties sociales les bases sur lesquelles entamer un dialogue. Il s’agit exclusivement de permettre aux travailleurs et aux patrons d’appuyer leurs choix sur des connaissances plus précises des conditions « économiques » du corps au travail. Loin d’imposer à travers les certitudes de la science un modèle social alternatif, Imbert et Trèves pensent utiliser la mesure scientifique de la fatigue pour rendre le dialogue salarial plus efficace en rappelant aux acteurs sociaux l’importance de la prise en compte des conditions d’efficacité organique dans toute négociation salariale. Ainsi, de la même manière qu’un physiologiste ne peut pas connaître la fatigue d’un individu mieux que le sujet lui-même, la physiologie n’a pas à indiquer la « juste » organisation du travail, mais elle doit seulement rendre possible la rencontre entre les nécessités productives des patrons et celles physiologiques des ouvriers :
« Nous sommes tous, en effet, sans études préalables et sans instrumentation d’aucune sorte, des physiologistes consommés en ce qui nous concerne, car nous sommes la physiologie elle-même, et si ce n’était que les sensations subjectives de la fatigue peuvent toujours être contestées par tout autre que celui qui les ressent, la meilleure répartition du travail serait celle qu’adopterait spontanément la généralité des travailleurs dans un choix libre et indépendant47. »
29En concevant l’efficacité productive comme le résultat d’une adaptation toujours ouverte, Armand Imbert et Zaccaria Trèves arrivent donc à concevoir le paradigme du « risque professionnel » introduit par les lois de 1898 comme le fondement d’une sorte de démocratie industrielle. Cela consiste en une confrontation des différentes conceptions de l’efficacité économique qui est soutenue par les mesures scientifiques, sans pour autant être définie par une norme surplombante. Ainsi, la perspective d’Imbert – qui à première vue laisserait penser à une réduction de l’efficacité professionnelle au bon enchaînement des opérations mécaniques – et celle de Trèves – qui semble anticiper la psychologie différentielle et son individualisation des aptitudes – débouchent en réalité sur une même conception très novatrice de l’efficacité économique conçue comme arbitrage entre différentes valeurs48.
Notes de bas de page
1 Ewald F., L’État providence, Paris, Grasset, 1986.
2 Vassart A., La Loi du 9 avril 1898 sur les accidents industriels, Paris, L. Larose, 1899, p. 215.
3 « Titolo VII, articolo 74 del Regolamento per la esecuzione della legge 17 marzo 1898, no 80, sugli infortuni del lavoro », Gazzetta ufficiale de Regno d’Italia, no 227, 1er octobre 1898, p. 3457-3458.
4 Au point que l’on fait référence à cet article comme à un « produit législatif monstrueux » ; Borri L., « Critica della giurisprudenza in tema di infortuni del lavoro », Rivista sugli infortuni, f. I, coll. 9, 1903.
5 Agnelli A., Commento alla legge sugli infortuni del lavoro, Milan, 1904.
6 D’ailleurs, les assureurs percevaient dans cet objet-hybride qu’était le risque professionnel le danger de la monopolisation de l’assurance qui se serait concrétisée en Italie en 1933 et en France en 1946. Cette crainte est exprimée explicitement en France dans W. Lambert, Le monopole des assurances, Paris, Berger-Levrault, 1910.
7 Cela est frappant lorsque l’on regarde les titres des thématiques proposées aux intervenants au deuxième congrès de Rome de 1909 : « La médecine légale en matière d’accidents du travail et les principes directeurs à suivre dans les expertises. Diagnostic et pronostic des névroses occasionnées par les accidents du travail. Évaluation de l’aptitude au travail avant et après l’accident. De l’influence du mode d’indemnisation sur l’évolution des affections nerveuses post-traumatiques. Observations statistiques du point de vue médical, par suite de l’application des lois sur les accidents du travail. », « Programma dei Lavori », in Atti del II congresso medico sugli infortuni del lavoro, Rome, Tip. Naz., 1909, p. 19-32.
8 Périer Ch., « Sur l’estimation des invalidités après les accidents de travail », in Congrès des accidents de travail et des assurances sociales, Vienne, impr. Engel, 1906, p. 853-860.
9 Rabinbach A., The human motor: energy, fatigue, and the origins of modernity, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 1992.
10 Mosso A., La fatigue intellectuelle et physique, Paris, F. Alcan, 1908.
11 Vatin F., Le travail et ses valeurs, Paris, Albin Michel, 2008 ; Saraceno M., « Notes pour une biographie intellectuelle : Angelo Mosso (1846-1910) », Bulletin de la Société Française d’Histoire des Sciences de l’Homme, no 34, 2010, p. 71-81.
12 Solvay E., Note sur des formules d’introduction à l’énergétique physio-et psycho-sociologique, Bruxelles, Misch & Thron, 1906. Sur Solvay voir Crombois J.-F., L’univers de la sociologie en Belgique de 1900 à 1940, Bruxelles, éd. de l’université de Bruxelles, 1994. Solvay, fondateur de deux instituts de recherche à Bruxelles, soutient ses propositions en particulier sur les recherches ergographiques menées au sein de l’Institut Solvay de Physiologie par le psychologue français Charles Henry et par la physiologiste polonaise Josepha Ioteyko. Henry C., Ioteyko J., « Sur une loi de décroissance de l’effort à l’ergographe », Comptes rendus de l’Académie des Sciences, 30 mars 1903 ; id., « Sur l’équation générale des courbes de fatigue », Comptes rendus de l’Académie des Sciences, 24 août 1903.
13 Kraepelin E., « Die Arbeits-kurve », Philosophische Studien, 1902, no 19.
14 D’ailleurs, ce fut cet intérêt pour l’effort intellectuel qui l’amène, à la fin de sa brève carrière, vers des recherches pédagogiques qu’il réalise dans le premier laboratoire de psychologie expérimentale italien, créé par lui-même à Milan. Sur cet aspect de l’activité de Trèves il faut citer ses recherches sur l’échelle métrique d’Alfred Binet. Saffiotti U., « L’échelle métrique de l’intelligence de Binet-Simon modifiée selon la méthode Trèves-saftiotti », L’année psychologique, vol. 18, no 1, 1911, p. 327-340. Sur l’histoire du laboratoire de Milan, Canadelli E., Zocchi P., Milano scientifica, 1875-1924, Milan, Sironi Editore, 2008.
15 Cette modification permettait notamment de changer la valeur du poids au fur et à mesure que l’exercice à l’ergographe avançait. Trèves Z., « Modification à l’ergographe », Archives italiennes de biologie, 1901, vol. XXXVI, p. 44-47.
16 En trouvant le poids optimal, on pourrait donc permettre au doigt de travailler « à l’infini » en traçant ainsi à l’ergographe une droite qui contredit les conclusions de Mosso jusque dans la sémiologie graphique des ergogrammes.
17 Trèves Z., « Le travail, la fatigue et l’effort », L’année psychologique, 1905, t. XII, p. 54.
18 Imbert A., Mode de fonctionnement économique de l’organisme, Évreux, impr. de C. Hérissey, 1902.
19 Ibid., p. 11
20 Imbert A., « L’étude scientifique et expérimentale du travail professionnel », L’année psychologique, 1906, t. XIII, p. 245-259 ; Imbert A., Mestre A., « Recherche sur la manœuvre du cabrouet et la fatigue qui en résulte », Bulletin de l’inspection du travail, 1905, no 13 p. 374-406 ; Imbert A., « Sur des expériences physiologiques relatives à la dépense de force dans le travail », in Quatrième Congrès d’hygiène des travailleurs et des ateliers, Paris, L’Émancipatrice, 1909, p. 72-79.
21 Imbert A., « L’étude scientifique et expérimentale du travail professionnel » art. cit., p. 251.
22 Cette thèse a été soutenue, pour le cas d’Imbert, par Thomas Le Bianic et François Vatin dans un article consacré au physiologiste montpelliérain. Nous la reprenons en l’élargissant à Trèves, en soulignant notre dette envers cette étude : Le Bianic T., Vatin F., « Armand Imbert (1850-1922), la science du travail et la paix sociale », Travail et Emploi, 2007, no 111, p. 7-19.
23 Les deux auteurs se connaissaient sûrement, comme on peut le déduire de leurs croisements à différents congrès scientifiques, mais leurs objets d’étude différents rendent leurs citations croisées plutôt rares.
24 Bertin-Sans H., « Nécrologie d’Armand Imbert », Marseille médical, 15 juillet 1922, p. 693-699, cité dans Le Bianic T., Vatin F., « Armand Imbert… », art. cit.
25 Imbert, A. « Les accidents du travail et les compagnies d’assurances », Revue scientifique, 4e série, t. XX, 1904, p. 711.
26 Imbert A., Mestre A., « À propos de l’influence de la fatigue professionnelle sur la production des accidents du travail », Revue industrielle, 5 novembre 1904, p. 449-450.
27 Imbert A., « Les accidents du travail et les compagnies d’assurances », art. cit., p. 719.
28 Imbert A., « Évaluation de la capacité de travail avant et après un accident du travail », Atti del II. Congresso medico internazionale per gl’infortuni del lavoro, Rome, 1909, p. 373-386 ; l’article est repris par la Revue scientifique, 1910, t. I, p. 40-46.
29 Ibid., p. 373.
30 Ibid., p. 380.
31 Trèves Z., « Capacità dell’operaio al lavoro prima e dopo l’infortunio », Atti del II. Congresso medico internazionale per gl’infortuni del lavoro, Rome, 1909, p. 465-481 ; repris dans Rivista di piscologia, 1910, t. VI.
32 Ibid., p. 467.
33 Ibid., p. 481.
34 Ibid., p. 470.
35 Ibid.
36 Imbert A., « Syndicats ouvriers et compagnies d’assurances », Grande Revue, 1908, p. 97-122.
37 Trèves Z., Fisiologia del lavoro., Milan, Vallardi, 1910, p. 203.
38 Imbert A., « Les accidents du travail et les compagnies d’assurances », art. cit., p. 718.
39 Delahaye P., « Chroniques », Revue Industrielle, 8 octobre 1904, p. 408.
40 Imbert A., Mestre A., « À propos de l’influence de la fatigue professionnelle sur la production des accidents du travail », Revue industrielle, 5 novembre 1904, p. 449-450.
41 Imbert A., « Les accidents du travail et les compagnies d’assurances », art. cit., p. 711.
42 Imbert A., « Rôle de la physiologie dans les conflits entre le capital et le travail », Bulletin des sciences économiques et sociales du comité des travaux historiques et scientifiques. Congrès des sociétés savantes de 1907 tenu à Montpellier, 1907, p. 93 et 95.
43 Voir à ce propos la confrontation entre la science du travail d’Imbert et celle de son contemporain Jules Amar développée par François Vatin. Vatin F., « L’homme mécanique et l’homme social : une histoire de l’étude de l’homme au travail », inCarroy J., Richard N., Vatin F. (dir.), L’homme des sciences de l’homme. Une histoire transdisciplinaire, Nanterre, Presse universitaire de Paris Ouest, 2013. En ce qui concerne Trèves voir les différences avec un autre élève de Mosso, Mariano Patizi : Passione R., « Mente e lavoro : le prime ricerche in Italia fra laboratorio e officina », Nuncius, no 16, 2001, p. 211-235.
44 Trèves Z., Fisiologia del lavoro, op. cit.
45 Imbert A., « Rôle des ouvriers dans certains congrès scientifiques », Grande Revue, t. LIV, 1909, p. 574-578.
46 Trèves Z., Fisiologia del lavoro, op. cit., p. 210.
47 Imbert A., « Rapport de la quatrième section : hygiène industrielle et hygiène professionnelle. Réponse à la troisième question », in Congrès international d’hygiène et de démographie, Bruxelles, Wessenbruch, 1903, p. 16.
48 Cette interprétation rappelle de très près la définition ergologique du travail proposé par le philosophe Yves Schwartz : Schwartz Y., Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe, Toulouse, Octares éditions, 2000.
Auteur
-
Marco Saraceno
Université Paris Ouest Nanterre-La Défense IDHES (UMR 8533)
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