Focus géographique. Les sciences et techniques dans l’espace germanique (XVe-XVIIIe siècle)
p. 507-511
Texte intégral
Le rôle des pouvoirs spirituels et temporels
1L’espace germanique se caractérise au cours de l’époque moderne par son extrême hétérogénéité politique, qui le distingue nettement de la France et de l’Angleterre. Cette organisation a exercé une influence déterminante sur l’évolution des sciences et des techniques. Par « espace germanique », nous entendons ici les territoires du Saint-Empire Romain Germanique, auquel il convient cependant d’ajouter plusieurs provinces extérieures de langue ou de culture allemande, comme par exemple la Prusse orientale. En 1356, la promulgation de la Bulle d’or reconnaît une large autonomie aux multiples villes libres, territoires ecclésiastiques et électorats de l’Empire. Cette structure multipolaire va créer un climat souvent favorable à la diffusion des idées scientifiques et techniques, ainsi qu’au patronage des artistes, ingénieurs et techniciens.
2La manifestation la plus marquante de cette autonomie politique s’observe dans le domaine religieux. Au début du XVIe siècle, les princes du Nord de l’Allemagne défendent Martin Luther pour affaiblir le pape et l’Empereur et permettent ainsi l’essor du protestantisme. L’influence de la religion réformée sur les territoires du Nord, en particulier la Prusse, l’électorat de Saxe et le landgraviat de Hesse, est notable. On assiste à un essor de l’enseignement, de l’alphabétisation et à la création de nouvelles universités. Les conflits entre catholiques et réformés, mais aussi les luttes de pouvoirs entre princes rivaux, provoquent au XVIIe siècle la guerre de Trente Ans (1618-1648). Elle laisse le Saint-Empire économiquement exsangue et freine un temps la diffusion des savoirs et des techniques (Bogdan, 2003).
3Les plus puissants des souverains cherchent à conforter leur autorité en entretenant des cours et en y attirant des savants. Tout Prince-électeur se doit d’avoir non seulement un médecin personnel, des musiciens et des artistes, mais aussi un mathématicien de cour (Hofarithmetikus). Celui-ci est chargé d’établir les cartes du domaine royal et de réaliser des observations astronomiques et astrologiques, utilisant pour cela des instruments réalisés par des artisans et forgerons qui se spécialisent progressivement. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, le landgrave de Hesse-Cassel Guillaume IV (1532-1592) fait de sa capitale un centre de l’astronomie européenne. Il entretient des astronomes et des fabricants d’instruments, entre en contact avec les principaux astronomes de l’époque, dont Tycho Brahé (1546-1601), lui-même au service du roi du Danemark. Dans les territoires catholiques du Sud et de l’Est, les professions ecclésiastiques offrent un emploi stable à de nombreux savants, tel l’astronome Nicolas Copernic (1473-1553) ou plus tard les polymathes jésuites Athanase Kircher (1601-1680) et Caspar Schott (1608-1666).
4Situé au-dessus des princes, l’Empereur romain germanique (le plus souvent un membre de la maison autrichienne des Habsbourg) se doit lui aussi d’encourager les sciences et les arts. André Vésale dédie ainsi à Charles Quint (1500-1558) son De humani corporis fabrica (1543), ouvrage majeur de l’anatomie et de la médecine de l’époque moderne [Découvrir*]. Trois ans plus tôt, le mathématicien et cartographe Petrus Apianus lui offrait son Astronomicum Caesareum, obtenant le titre de mathématicien de l’empereur [Cartographie*]. L’astronome Johannes Kepler (1571-1630), poursuivant les travaux de Copernic et Brahé, publie en 1627 de nouvelles tables astronomiques, nommées Tables Rudolphines en l’honneur de l’empereur Rodolphe II (1552-1612), qui a financé l’entreprise. Au milieu du XVIIe siècle, le diplomate et savant Otto von Guericke (1602-1686) réalise devant l’Empereur et la Diète des expériences sur la nature du vide avec sa pompe à air, corroborant les résultats de Blaise Pascal.
Commerce, industrie et évolutions sociales
5Dès la fin du Moyen Âge, l’espace germanique bénéficie grandement de sa situation centrale pour le commerce européen. Fleuves et routes permettent d’atteindre les royaumes scandinaves et les territoires de l’Est, mais aussi la France et les grandes puissances commerciales d’Italie. Ces voies de circulation font des nombreuses villes libres d’Allemagne, au premier rang desquelles se trouvent aux XVe et XVIe siècles Nuremberg et Augsburg au sud, Lübeck au nord et Straßburg à l’ouest, des centres de développement économiques et techniques.
6Les innovations se diffusent ainsi rapidement, souvent par le biais des négociants, artisans et bourgeois, qui profitent et encouragent le développement technologique. C’est justement à Straßburg et Mainz (Mayence) que le marchand Johannes Gutenberg (c. 1400-1468) met au point dans les années 1450 l’imprimerie à caractères mobiles. Pour cela, il combine plusieurs technologies existantes (papier, presse à vis) avec ses propres compétences en matière d’encres et d’alliages métalliques. À la fin du XVe siècle, l’espace germanique est au cœur du développement de l’imprimerie.
7Cette mécanisation de la reproduction de texte va permettre d’accélérer la diffusion des connaissances scientifiques, mais aussi des savoirs pratiques et techniques. En 1482, un imprimeur d’Augsburg édite la première version imprimée du grand classique de la géométrie, les Éléments d’Euclide. L’année suivante un maître de calcul de Nuremberg imprime l’un des premiers manuels de calcul marchand en Europe. Au XVIe siècle, l’imprimerie joue un rôle important dans la diffusion des idées astronomiques de Copernic. Les princes, mais aussi les universités, établissent des bibliothèques semi-publiques qui deviennent bientôt des centres d’élaboration et d’échanges de connaissances. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la diffusion des connaissances passe aussi par les très nombreux journaux et périodiques savants. Écrits le plus souvent en allemand, occasionnellement en français ou en latin, ils constituent un facteur précoce d’unité dans cet immense espace politiquement fractionné. Les foires du livre, en particulier celles de Francfort-sur-le-Main et de Leipzig (qui existent encore aujourd’hui) stimulent encore la circulation des connaissances.
8Les liens entre commerce, sciences et techniques sont étroits, comme l’illustre le parcours d’Adam Ries (c. 1492-1559). Auteur de nombreux manuels de calculs marchands, il est recruté par le prince-électeur de Saxe et fonde une école de calcul à Annaberg, alors un important centre minier. Il y diffuse les techniques de comptabilité mises au point en Italie ainsi que les savoirs algébriques originaux des mathématiciens allemands, participant à la structuration de la puissante administration minière.
9Durant toute l’époque moderne, les mines de l’espace germanique, qui fournissent une partie importante des métaux précieux utilisés en Europe, sont ainsi des lieux d’innovations scientifiques et techniques. La concentration de capitaux qui les caractérise, mais aussi leur importance politique pour les princes allemands aboutissent très tôt, en Saxe ou dans le Harz, à la mise en place d’administrations centralisées. De véritables industries vont alors se mettre en place dès le XVIe siècle, comme en témoigne la publication du De re metallica en 1556 [focus Agricola]. Ces lieux sont de véritables « zones d’échanges » des savoirs et attirent de nombreux savants qui y séjournent ou y travaillent, de Paracelse (1493-1541) à Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) en passant par Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), longtemps impliqué dans la gestion des mines du Hanovre. Le développement de l’extraction s’accélère avec l’introduction de la poudre et permet au XVIIIe siècle un développement de la cartographie souterraine, de la chimie, de la métallurgie fine et de la construction de machines, des secteurs qui joueront un rôle clé dans l’essor industriel du siècle suivant.
10En matière de navigation maritime, l’espace germanique est desservi par sa position géographique. La ligue hanséatique, puissante organisation de villes marchandes côtières durant le Moyen Âge, ne peut rivaliser face à l’émergence des Pays-Bas puis de l’Angleterre au XVIe siècle. Morcelées politiquement, les puissances allemandes ne peuvent constituer une flotte puissante ou acquérir un empire colonial. Dans le domaine de la cartographie, cette fragmentation va au contraire constituer un atout. Dès 1501, Erhard Etzlaub (c. 1460-1530), savant et médecin de Nuremberg, publie plusieurs cartes du Saint-Empire (fig. XXIII dans le cahier iconographique). En 1544, le savant humaniste Sebastian Münster rédige sa Cosmographia Universalis, une description du globe qui inclut le nouveau monde récemment découvert, accompagnée de nombreuses cartes. Il publie également une nouvelle édition de la Géographie de Ptolémée, qui encourage le renouveau de la géographie en Europe. Soucieux à la fois de défendre et d’exploiter leurs territoires, les princes allemands se lancent, avant même la France ou l’Angleterre, dans de vastes opérations de cartographie, mais aussi de recension des populations et des ressources naturelles.
Les institutions scientifiques et techniques
11La diversité des formes d’organisations politiques du Saint-Empire a pour conséquence un dynamisme particulier en matière d’institutions techniques et scientifiques. Contrairement au modèle français, dans lequel Paris constitue un centre intellectuel hégémonique, l’espace germanique est essentiellement multipolaire. Aux universités allemandes du Moyen Âge (Prague, Heidelberg, Leipzig) s’ajoutent après la Réforme de nouvelles universités protestantes. Ces lieux de savoir défendent farouchement leur autonomie et stimulent la circulation des étudiants et professeurs dans l’espace germanique, encourageant un véritable syncrétisme scientifique (Clark, 1992). L’université de Wittemberg, fondée en 1502, accueille ainsi à la fois les plus grands théologiens protestants comme Philippe Mélanchton (1497-1560) et les grands astronomes et mathématiciens allemands comme Erasmus Reinhold (1511-1553).
12Au tournant du XVIIIe siècle, on assiste à une troisième phase de réforme universitaire, symbolisée par la création de l’université de Göttingen en 1737. Dans ce milieu en perpétuelle évolution, les circulations d’hommes et de connaissances s’intensifient. Le patronage scientifique était au cours des siècles précédents essentiellement individuel, un choix du prince pour son propre prestige [Patronages*]. L’encouragement des sciences et des techniques devient au XVIIIe siècle une composante à part entière de la stratégie des gouvernements. Les principaux États allemands fondent des Académies des sciences sur les modèles français et anglais. Après celle de Berlin, fondée en 1700 sur impulsion de Leibniz, des académies sont créées à Munich, Göttingen, Bâle et Erfurt.
13Loin de n’être que des établissements dédiés aux questions les plus théoriques, elles sont bien souvent des lieux d’expertises qui réunissent savants et techniciens pour stimuler le développement des économies locales et résoudre des problèmes concrets. L’exemple le plus célèbre est sans doute celui du mathématicien Leonhard Euler (1707-1783), membre de l’Académie royale des sciences de Prusse. Conseiller du roi Frédéric II, il lui apporte son expertise sur des sujets aussi variés et importants que le fonctionnement des fontaines royales, la construction des navires ou l’organisation de loteries, à l’époque un élément clef du financement des États.
14La volonté de rationaliser les administrations des nombreux États allemands a pour conséquence le développement d’un courant intellectuel spécifique que l’on nomme sciences camérales. La formation des fonctionnaires, particulièrement en Prusse et dans les États du Nord, repose sur un mélange de réflexions savantes, d’études statistiques et de principes politiques, encourageant des politiques volontaristes. On cherche à stimuler l’économie par le développement et l’application des sciences et techniques. Les gouvernants vont créer des manufactures de porcelaines, encourager le développement des textiles ou de l’agriculture. Pour soutenir les manufactures et l’industrialisation naissante, on fait venir des techniciens français et anglais, ou bien on importe directement des machines à vapeurs. La transmission des connaissances s’institutionnalise : on crée des académies des mines, des écoles forestières et militaires. Ces institutions formeront la base des universités techniques avec lesquelles l’Allemagne va mettre au point, au XIXe siècle, un modèle original de développement scientifique et technologique.
Bibliographie
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Format
BIBLIOGRAPHIE
Bogdan Henry, 2003, Histoire de l’Allemagne de la Germanie à nos jours, Paris, Perrin, p. 163-252.
10.1017/CBO9781139170215 :Clark William, 1992, « The Scientific Revolution in the German nations », in Roy Porter et Mikulas Teich (dir.), The Scientific Revolution in National Context, Cambridge, Cambridge University Press, p. 90-114.
Long Pamela O., 2001, Openness, Secrecy, Authorship: Technical Arts and the Culture of Knowledge from Antiquity to the Renaissance, New York, John Hopkins University Press.
Auteur
-
Thomas Morel
Historien des sciences ; il travaille en tant que maître de conférences au laboratoire de mathématiques de Lens et à l’ESPE Lille-Nord de France. Ses thèmes de recherches concernent l’histoire des mathématiques pratiques et de leur enseignement à l’époque moderne, mais aussi plus généralement l’histoire des sciences et des techniques dans l’espace germanophone.
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