Focus géographique. Pays-Bas
p. 497-500
Texte intégral
1L’ensemble Pays-Bas constitue une partie du domaine de Bourgogne rattachée à la couronne impériale par Charles Quint. Il ne demeure homogène que très peu de temps. Dans les années 1560 éclatent les premiers troubles liés à l’extension de la réforme qui aboutissent à l’indépendance de fait des Provinces Unies dès 1579. L’historiographie néerlandaise parle pour cela de la guerre de Quatre-vingts Ans (1568-1648). Au cours de cette période, les Provinces Unies connaissent un siècle d’or d’hégémonie économique sur l’Europe. Les marins hollandais dominent les mers et les fortunes amstellodamoises s’amassent. Cette domination s’exerce jusqu’à la fin du XVIIe siècle où elle craque progressivement, d’abord sous les coups de boutoirs de la France puis sous l’effet de la concurrence britannique. Les Pays-Bas constituent un territoire de faible étendue et si la population y augmente massivement au cours de la période, elle n’est en rien comparable à celles de ses concurrents. En raison des conditions naturelles, les Provinces Unies n’ont pu se développer sans un équipement quasi systématique du territoire leur permettant de juguler les eaux. En d’autres termes, la croissance néerlandaise suppose une rupture technique.
Produire et vendre
2Au début du XVIe siècle, les Pays-Bas méridionaux forment une région dynamique sur le plan technique. Le port d’Anvers sert d’interface avec le commerce atlantique, bénéficiant notamment de l’intégration au sein de l’Empire espagnol. Autour des villes flamandes de Bruges et Gand se développe une intense activité manufacturière, notamment dans le domaine du textile. Les tapissiers d’Audenarde acquièrent ainsi une très forte spécialisation faisant leur réputation dans toute l’Europe. Si l’on ne peut évoquer une véritable rupture technique, l’intégration du système de production en fait l’un des plus efficaces du continent. Dans les régions francophones, notamment autour du pays de Liège, se développe une activité métallurgique très intense. La région a précocement intégré la réduction indirecte permettant la production de fonte en grande quantité. Portée par d’abondantes ressources minières, en minerai comme en combustible, la sidérurgie a donc connu une croissance très forte.
3Le processus d’indépendance, la création de la République puis la fermeture du port d’Anvers bouleverse cet équilibre technique et économique. Fuyant la répression catholique, les entrepreneurs flamands convertis à la Réforme migrent en masse vers le nord. Ce mouvement aboutit à un processus de concentration de savoir-faire considérable alors même que les Provinces Unies créent un modèle économique particulièrement extraverti tirant le bénéfice de sa domination des mers. Pour s’imposer sur les routes commerciales, les Néerlandais mettent en œuvre une stratégie de rupture et encourageant la mise au point de nouvelles techniques. Dans son étude exhaustive consacrée aux techniques néerlandaises, Karel Davids met au jour les principales caractéristiques de cette politique (Davids, 2008). Les Néerlandais protègent en brevetant les inventions créées sur leur sol. Pour ce faire, une commission d’évaluation est mise sur pied au sein de laquelle Simon Stevin a été de nombreuses fois appelées [focus Stevin*]. Les Néerlandais cumulent cependant un grand nombre de handicaps. Ils ne disposent pas d’importantes ressources en matières premières et doivent les importer massivement. Ils ne peuvent guère se permettre d’intensifier le travail humain au risque de perdre en compétitivité. Dans ce contexte, la rupture technique vient de la systématisation de l’usage de l’énergie éolienne. Habitant une région deltaïque, située par endroits en dessous du niveau de la mer, les Néerlandais ne peuvent guère compter sur la force de l’eau pour mécaniser leur industrie. En revanche, ils ont acquis une maîtrise décisive des moulins à vent et conçu des mécanismes capables d’être utilisés dans de très nombreux secteurs différents. La mise au point du moulin à gouvernail est en ce sens fondamental. Le gouvernail permet en effet d’orienter les pales du moulin et donc de profiter le plus régulièrement possible de la force du vent tout en minimisant les risques de bri liés aux tempêtes.
4En lien avec l’activité commerciale, des avancées techniques majeures furent réalisées en matière d’architecture navale et d’architecture hydraulique. Au XVIe siècle, les marins néerlandais naviguent sur plusieurs types d’embarcation mais au XVIIe siècle, la flûte constitue la référence. Ce navire maniable et sûr a été l’outil de la puissance commerciale néerlandaise. Intrinsèquement liée à l’architecture navale, la construction des ports a connu des progrès considérables. En premier lieu, les Néerlandais ont profité de la proximité du massif d’Eiffel en Allemagne pour importer du trass présentant les mêmes caractéristiques que la pouzzolane. Durcissant à l’eau, il permet de produire un mortier hydraulique de grande qualité. Grâce à ce procédé, les ports néerlandais ont pu être non seulement considérablement agrandis mais aussi maintenus en bien meilleur état. Dans le même ordre d’idées, l’organisation des arsenaux a été rationalisée de manière à accélérer les rythmes de productions. Ces arsenaux ont fait l’admiration des observateurs français, tel Pons de la Feuille, envoyés en espionnage sous le règne de Louis XIV.
5Le siècle d’or néerlandais repose tout autant sur une stratégie de rupture technique que sur une domination commerciale. Jusqu’aux dernières années du XVIIe siècle, les Hollandais ont dominé le continent. Dès lors, comment expliquer un recul si fort au cours du XVIIIe siècle ? Il convient en premier de relativiser l’hégémonie néerlandaise du XVIIe siècle : elle repose aussi sur les faiblesses internes de la France et de l’Angleterre. Une fois stabilisés, ces deux royaumes ont fortement affaibli les Provinces Unies. Cependant, Karel Davids avance une autre explication : le sous-investissement chronique. En effet, tout au long du XVIIIe siècle, les élites économiques ont cessé de croire à l’enrichissement par l’innovation et la rupture technique mais ont davantage cherché à préserver leurs acquis et leurs positions sectorielles.
Une hydraulique territoriale
6Au Moyen Âge et au cours de l’époque moderne, la tourbe a constitué la principale ressource énergétique d’une grande partie des Pays-Bas. Ce combustible a été exploité au point de provoquer la création de lacs intérieurs. Or, du XVe au XVIe siècle, la région a connu une croissance démographique constante qui a rendu nécessaire l’accroissement de la surface de terres effectivement mises en culture. En Hollande stricto sensu, l’assèchement de ces territoires posait des difficultés techniques très fortes : les terres convoitées étaient bien souvent situées à un niveau inférieur au niveau de la mer. Il fallait donc remonter les eaux afin de les évacuer par des canaux en direction de la mer. Les canaux s’écoulant au-dessus du niveau du sol, il convenait de les consolider et de bien séparer l’eau des territoires asséchés. Ces contraintes techniques furent en premier lieu levées par l’utilisation des moulins à vent : actionnant une vis d’Archimède et mis en système, ils permettaient de remonter l’eau sur une hauteur supérieure à 10 m. Les canaux furent quant à eux consolidés par la construction de digues massives. La communication entre les différents réseaux fut permise par la mobilisation de techniques anciennes, comme les écluses de bois, puis, progressivement par l’usage plus intense de l’architecture hydraulique maçonnée.
7Les avancées en matière de techniques hydrauliques sont inséparables de l’élaboration d’un système de gouvernance de l’eau également sophistiquée. Depuis le Moyen Âge, les polders et territoires asséchés sont organisés dans des watershappen dont l’action est coordonnée par une hoogheemraadschap, une sorte de haut conseil dédié aux questions hydrauliques. Ces associations regroupent les propriétaires. Elles sont en charge de coordonner les investissements et d’organiser l’entretien des équipements. Elles fonctionnent grâce à une logique délibérative extrêmement poussée dans le contexte européen.
8Les techniques hydrauliques reposent sur la mobilisation de savoirs hérités comme sur la mise au point de savoirs plus nouveaux. Le Tractaet van Dyckagie d’Andries Vierlingh, écrit dans les années 1570, montre ainsi une très grande prudence à l’égard des techniques nouvelles, notamment en matière de mesure et d’architecture hydraulique. Le système technique développé au cours des XVIe et XVIIe siècles se stabilise au cours du XVIIIe siècle et, plus globalement, jusqu’à l’irruption de la machine à vapeur dans les polders. Au XVIIIe siècle, les polders rencontrent des difficultés plus liées à des questions de gouvernance qu’à des problèmes techniques. La méthode délibérative montre des limites et pousse parfois à l’inaction.
Une vie scientifique intense
9Au XVIe siècle, Gand, Anvers et Bruges sont des centres importants de la vie scientifique. Autour de Gemma Frisius, des avancées considérables ont été réalisées en matière de mathématique et de cartographie. En 1529, Gemma Frisius publie Cosmograficus liber Petri Appiani et jette les fondements de la cartographie moderne. Frisius utilise la trigonométrie pour développer la méthode de la triangulation : en ne connaissant qu’une longueur et deux angles, il est en mesure de calculer la longueur de tous les côté d’un triangle théorique. Ces ouvrages sont rapidement traduits dans l’ensemble de l’Europe et contribuent au développement d’une cartographie officielle. Cependant, dès la fin du XVIe siècle, les techniques cartographiques commencent à être utilisées en matière de poldérisation. Ces savoirs participent pleinement de la formation des ingénieurs de l’université de Leyde et sont à l’origine de l’affirmation de l’école cartographique néerlandaise elle-même très liée à l’hydraulique. La famille Blaeu a ainsi marqué l’histoire de la cartographie néerlandaise tout au long du XVIIe siècle.
10À l’image des changements techniques et économiques, la vie scientifique migre au nord avec la naissance des Provinces Unies. Comme l’illustre l’exemple de Simon Stevin, une grande partie des scientifiques sont alors intégrés et assimilés par le nouvel ensemble politique. L’université de Leyde joue un rôle décisif en ce domaine par la modernité de son enseignement. Christiaan Huygens (1629-1695), scientifique emblématique du siècle d’or néerlandais, a ainsi fait ses études dans la toute récente université. Issu d’une famille patricienne, il s’est imposé comme une figure majeure de la science européenne. Grâce notamment aux relations de son père, Constantin (1596-1687), il voyage et rencontre les plus grands scientifiques du temps. En 1666, il intègre l’Académie des sciences fondée par Colbert. C’est ainsi depuis Paris qu’il dirigea d’importants travaux en physique mathématiques. Rentré à La Haye en 1681, il continue cependant d’influencer la vie scientifique européenne.
Bibliographie
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Format
BIBLIOGRAPHIE
Blay Michel et Halleux Robert, 1998, La science classique, Paris, Flammarion.
10.1163/ej.9789004168657.i-634 :Davids Karel, 2008, The Rise and Decline of Dutch Technological Leadership. Technology, Economy and Culture in the Netherlands, 1350-1800, Leyde, Brill, 2 volumes.
Van de Ven Gerardus, 1996, Man-made Lowlands, History of Land Reclamation and Watermanagement in the Netherlands, Utrecht, Matrijs.
Auteur
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Raphaël Morera
Chargé de recherche au CNRS (Centre de recherches historiques, EHESS/CNRS, UMR 8558). Ses recherches portent sur l’histoire de la gouvernance de l’eau dans l’Europe moderne. Il a notamment publié L’assèchement des marais en France au XVIIe siècle, aux Presses universitaires de Rennes en 2011.
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