Expertise
p. 391-395
Texte intégral
1La catégorie d’expertise a constitué un outil pour saisir historiquement les rapports entre savoir et autorité, entre connaissance et action. L’expertise renvoie au savoir-faire, à la compétence dérivée de l’expérience, aux procédures requises par des administrations, judiciaires notamment (procédure qu’on désigne sous le nom de rapport d’expert), à la valeur du jugement technique d’un spécialiste. Pour les études des sciences et l’histoire de l’art, les situations d’expertise se révèlent des espaces propices à l’analyse des rapports matériels et discursifs entre connaissance et exercice du pouvoir.
2Les expertises menées en justice par les médecins représentent un modèle historiographique. Ces études ont d’abord souligné la construction conjointe de l’usage judiciaire des techniques médicales et de l’autorité des professions médicales. Depuis le Moyen Âge, médecins et chirurgiens apportent régulièrement leur témoignage devant les tribunaux, à l’échelle européenne ; leur statut, cependant, change selon les juridictions, de celui de « témoin », comme à Londres, où les chirurgiens envoient aisément leurs apprentis témoigner à leur place, à celui d’officier de la puissance publique, comme dans la Rome de la Contre-Réforme ou à Paris, avec les experts du Châtelet (Clark et Crawford, 1994 ; De Renzi, 2002 ; Rabier, 2007). En dépit de différences notables entre les droits européens, la pratique tend à uniformiser le recours aux praticiens liés par serment à l’exercice de la justice. À Paris, toutes les procédures criminelles qui font appel en premier lieu à un chirurgien local, requis par le commissaire, le Lieutenant criminel du Châtelet qui mandate ses officiers pensionnés pour valider toute procédure : c’est donc la profession dans son ensemble qui assume la fonction médico-légale, qui prolonge des assignations de contrôle policier, dans le cas de blessures ou d’infanticides. Dès la fin du XVIe siècle, on trouve des manuels qui précisent comment établir les rapports, en fonction de différentes demandes de l’administration judiciaire, comme celui d’Ambroise Paré (1510-1590), avant que ne paraissent de nombreux textes de « jurisprudence médicale », comme l’œuvre majeure de Paolo Zacchia dans la Rome post-tridentine. Les médecins ont un rôle majeur dans l’abandon des procès de sorcellerie dans la France et la Rome de la Contre-Réforme ; ils introduisent le doute sur la culpabilité des femmes accusées d’infanticide et aisément condamnées dans le Londres du XVIIIe siècle (Mandrou, 1968, Jackson, 1996). Par le calibrage du langage et la mise en œuvre des recommandations de prise de cas, le raisonnement médical se trouve ainsi contenu dans l’expression d’un art de faire, de l’expérience apparemment sensorielle du praticien, mais qui repose sur l’accumulation et la systématisation d’observations et de raisonnements causaux.
3Avec l’accélération de la consommation à l’époque moderne, tant des particuliers que des administrations publiques, le recours aux jugements d’experts construit des marchés de produits distincts. Dans le cas des produits touchant au corps, il s’agit moins de soutenir l’exploitation de remèdes efficaces, que d’en interdire la vente de ceux qui sont jugés nocifs en cas de nocivité avérée : dans l’Italie moderne, des tribunaux procèdent à l’examen d’un produit avant sa mise sur le marché, selon la recette présentée par son fabricant ou son vendeur ; à Paris, la pratique d’examen préalable se systématise au XVIIIe siècle pour les fards et les produits de beauté, à la Société royale de médecine (Gentilcore, 2006 ; Lanoë, 2008). Dans le domaine de l’art, il s’agit d’abord de garantir la bonne exécution du contrat entre clients et artistes : dans la Toscane de la Renaissance, l’expertise est alors une procédure commune, pour sceller les conflits financiers entre artistes et leurs clients et d’en estimer le juste prix. Ce faisant, elle configure des objets à la valeur difficile à saisir en « produits singuliers », selon des jugements des experts maîtres de l’art de qualité des matériaux et d’exécution, plutôt que d’authentification. En ce sens, l’expertise fournit une procédure qui par sa répétition régulière permet de stabiliser, au sein d’une communauté d’acteurs, des normes de valeur et un consensus social sur le rapport entre propriétés de l’œuvre, appréciation esthétique et valorisation économique, rendant possible, à terme, l’existence d’un véritable marché du travail et des objets artistiques (Ahneim, 2011). L’autorité des artistes se voit contestée par les peintres du roi sous Louis XIV : ses membres, proches des milieux curiaux, s’arrogent l’expertise des conflits entre commanditaires et artistes, alors que les maîtres peintres marchands ont autorité pour définir la valeur financière des œuvres au moment des inventaires après-décès et des ventes, créant ainsi des différentiations dans les marchés de l’art (Guichard, 2011). Ces situations d’expertise mettent en évidence les savoirs scripturaires et juridiques des praticiens, inhérents à la constitution de marchés particuliers et les jugements de qualité qui les façonnent.
4La situation est encore différente dans le cas des inventions, au cœur des politiques économiques de l’époque moderne. L’histoire économique a souligné le rôle des dispositifs de privilèges, qui protègent l’exploitation exclusive d’une invention, dans la conduite d’une véritable politique de développement. La République de Venise représente sans doute un modèle en la matière, qui irrigue rapidement l’Europe : elle fait reposer son approbation sur l’examen préalable de l’invention par une commission spécialisée, pour des produits allant de la machine à tisser aux caractères d’imprimerie. Pour autant, ce dispositif d’examen préalable, varie grandement d’un territoire à l’autre : la comparaison entre la France et l’Angleterre est éclairante à cet égard (Hilaire-Pérez, 2000). En Angleterre, un conflit se fait jour entre deux conceptions de l’invention : celle qui favorise le bien public, et dont la diffusion doit honorer symboliquement son inventeur ; l’usage de l’invention à des fins de profit personnel. Le patent, initialement conçu selon la première acception, devient au cours du XVIIIe siècle un simple enregistrement, coûteux et reposant sur une formalisation des spécifications de l’invention, laissant aux juges le soin d’arbitrer d’éventuels conflits (MacLeod, 1988) [Inventeurs, hommes à projet*]. Aussi le patent représente ainsi une ressource parmi d’autres – comme les souscriptions, la publicité dans les journaux – qui repose plus sur la capacité d’investissement de l’inventeur et ses moyens à faire valoir ses droits en justice que sur le jugement d’une minorité savante. En France, au contraire, le privilège économique participe de la politique du régime monarchique. L’examen préalable devient l’apanage des académiciens, véritables outils du gouvernement à cet égard : l’Académie des sciences dispose depuis sa fondation en 1699 de la prérogative d’examiner les inventions, ce qui s’exprime avant tout par le rôle déterminant des deux académiciens appointés au Bureau du Commerce (1722). Pourtant, au sein du gouvernement, différents dispositifs de preuve de l’utilité de l’invention – qui justifie l’octroi du privilège ou tout autre octroi (pension, gratification, honneurs) – coexistent et se trouvent en concurrence. L’« épreuve » ou cérémonie de la preuve est conduite par des académiciens dans des lieux dont le prestige politique – Tuileries ; hôtel de Mortagne – conforte la valeur de l’expérience. Elle mobilise également de l’appareil d’État et des intendants, pour saisir sur le terrain, les succès d’une invention ; voire sur l’usage de la prime à la diffusion pour évaluer dans le temps la valeur d’une invention (Hilaire-Pérez, 2002).
5Les situations d’expertise, dans la sphère marchande et à ses marges, contribuent à reconfigurer autant les savoirs que les pouvoirs. À une période où les pouvoirs européens cherchent à se doter d’outils de grande ampleur pour nourrir leurs ambitions, on a pu souligner la place particulière des personnalités savantes ou « experts-médiateurs » qui offrent leurs services à des mécènes, marchands ou nobles à la recherche d’opportunités économiques qu’ils convainquent de leurs compétences, dès le XVIe siècle. Dans l’Angleterre élisabéthaine, la mise en œuvre de grands projets de défense militaire contre les Espagnols – ou de substitution des importations – mobilise capitaux et mécènes dans la capitale. Leur succès dépend d’individus capables d’assurer une médiation entre Londres et différents métiers, entre commanditaires et exécutants, à l’instar d’un Thomas Digges, clef dans le nouvel aménagement du port de Douvres en 1582 (Ash, 2004). On peut étendre la démonstration ailleurs : au tournant du XVIIe siècle, Humphrey Bradley, ingénieur brabançon, obtient un monopole d’Henri IV pour procéder à l’assèchement des marais, et ainsi à l’enrichissement de la France par leur mise en culture ; il s’adjoint des associés, qui lui permettent de mener l’entreprise à bien, par les ressources financières et judiciaires qu’ils apportent (Morera, 2011). Les experts-médiateurs facilitent le contrôle à distance de projets de grande ampleur et traduisent localement des savoirs venus d’ailleurs – comme dans le cas des Anglais Sebastian Cabot et Stephen Burrough, qui empruntent aux Espagnols leur navigation mathématique – ou Bradley et Jan van Ens pour les savoirs hydrauliques appliqués à l’assèchement des marais français.
6L’activité de ces experts-médiateurs dispose d’une expression imprimée, les traités de « réduction en art » : c’est l’heureuse expression mise en circulation par Hélène Vérin et Pascal Dubourg-Glatigny pour désigner un ensemble d’écrits émanant de lettrés qui établissent des ponts entre culture technique et humanisme (Dubourg-Glatigny et Vérin, 2008). Ils ont plusieurs fonctions : formaliser par des textes et des images des savoir-faire non-écrits, distribués et ainsi constituer une technologie identifiable et de susciter la confiance d’éventuels mécènes, en vue d’établir leur utilité publique : ces textes émanent souvent de lettrés – comme le médecin Agricola pour le De re metallica (1556) qui établit la compétence des Allemands dans l’exploitation des minerais – disposant de ressources rhétoriques et sociales indispensables pour ces entreprises coûteuses. Ce genre, qui traverse de nombreux savoirs – architecture ; navigation ; art de guerre ; assèchement de marais, agriculture, arpentage – conforte de nouveaux modes d’administration des territoires et de l’activité monarchique.
7Au niveau local, l’administration technique reconfigure aussi l’exercice du pouvoir, comme le montrent les expertises relatives aux expériences aérostatiques (Thébaud-Sorger, 2009). Le succès du ballon des frères Montgolfier déchaîne les enthousiasmes et bientôt, les élites de plusieurs grandes villes françaises lancent des souscriptions couronnées de succès pour reproduire l’expérience. Ces controverses confortent les recherches du chimiste Lavoisier, capable de faire le lien entre ses travaux sur la composition de l’eau, et les techniques de « gaz inflammable » utilisés dans certaines ascensions : alors que les autorités limitent les ascensions de ballons à air chaud, elles en viennent préconiser l’usage du gaz inflammable ou hydrogène – en contribuant à la notoriété du savant. De fait, les incendies représentent un risque pour les autorités urbaines : plutôt que de les interdire purement et simplement, leur mise en œuvre devient soumise à autorisation – ce qui permet de déplacer partiellement la prise de décision tant des mains des édiles que de celles des autorités royales, qui délèguent partiellement la légitimité de leurs décisions, en reposant sur le jugement d’une académie locale ou, à défaut, sur le jugement d’un homme de science reconnu, quand il ne s’agit pas l’Académie des sciences, dont ils cadrent la réponse : les négociations avec l’intendant combine alors différents types d’argument (progrès technique, limitation du danger par le recours à de nouveaux matériaux par exemple), qui se retrouvent dans la presse pour obtenir l’adhésion du public [Publics*].
8L’étude des situations d’expertise montre ainsi que le déplacement de la décision politique va de pair avec l’autonomie de champs du savoir. La science chimique de Lavoisier tire bénéfice de sa construction de l’hydrogène, comme gaz inflammable à l’aérostation sans feu. Mais la place nouvelle des chimistes est particulièrement remarquable dans ce qui a trait au gouvernement de la production alimentaire (Spary, 2014). Les experts chimistes se retrouvent en nombre dans les programmes publics et privés de soupes populaires, de réformes des rations alimentaires dans la Marine, ou dans la recherche de substituts alimentaires ; la justification qu’ils avancent pour légitimer leurs évaluations souligne la politisation croissante des chimistes et leur rôle dans la transformation des relations entre administrations et consommateurs, d’une part, et administration et justiciables, d’autre part (Le Roux, 2011). La chimie, aux yeux de ses partisans, représente la science patriotique ultime, offrant des solutions aux problèmes de disette, de révoltes urbaines et de dépendance aux importations. À bien des égards, ces relations entre experts alimentaires et administrations, qu’on peut qualifier de technocratie, sont un héritage de l’Europe moderne.
Bibliographie
Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.
Format
BIBLIOGRAPHIE
10.1007/s11873-010-0140-1 :Anheim Étienne, 2011, « Expertise et construction de la valeur artistique (XIVe-XVe siècle) », Revue de synthèse, vol. 132, no 1, p. 1331.
Ash Eric, 2004, Power, Knowledge, and Expertise in Elizabethan England, Baltimore, The Johns Hopkins University Press.
10.1136/bmj.309.6961.1096a :Clark Michael et Crawford Catherine (dir.), 1994, Legal Medicine in History, Cambridge/New York, Cambridge University Press.
10.1016/S0039-3681(02)00005-5 :De Renzi Silvia, 2002, « Witnesses of the Body : Medico-Legal Cases in Seventeenth-Century Rome », Studies in the History and Philosophy of Science, no 33, p. 219-242.
Dubourg-Glatigny Pascal et Vérin Hélène (dir.), 2008, Réduire en art : la technologie de la Renaissance aux Lumières, Paris, éditions de la Maison des sciences de l’Homme.
10.1093/oso/9780199245352.001.0001 :Gentilcore David, 2006, Medical Charlatanism in Early Modern Italy, Oxford, Oxford University Press.
10.1007/s11873-010-0139-7 :Guichard Charlotte, 2011, « Les formes de l’expertise artistique en Europe (XIVe-XVIIIe siècle) », Revue de synthèse, vol. 132, no 1, p. 1-11.
Hilaire-Pérez Liliane, 2000, L’invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, coll. « Évolution de l’humanité ».
Hilaire-Pérez Liliane, 2002, « Les examens d’inventions au XVIIIe siècle », in Éric Brian et Christiane Demeulenaere-Douyère (dir.), Règlement, usages et science dans la France de l’absolutisme, Paris, éditions Lavoisier Tec & Doc, 2002, p. 309-321.
Jackson Mark, 1996, New-Born Child Murder : Women, Illegitimacy and The Courts in Eighteenth-Century England, Manchester/New York, Manchester University Press.
Lanoë Catherine, 2008, La poudre et le fard : une histoire des cosmétiques de la Renaissance aux Lumières, Seyssel, Champ Vallon.
Le Roux Thomas, 2011, Le laboratoire des pollutions industrielles : Paris, 1770-1830, Paris, Albin Michel, coll. « Évolution de l’humanité ».
10.1017/CBO9780511522673 :MacLeod Christine, 1988, Inventing the Industrial Revolution. The English Patent System, 1660-1800, Cambridge, Cambridge University Press.
Mandrou Robert, 1968, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle, Paris, Plon.
Morera Raphaël, 2011, L’assèchement des marais en France au XVIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
Rabier Christelle, 2007, « Defining a Profession : surgery, professional Conflicts and legal Powers in Paris and London, 1760-1790 », in Christelle Rabier (dir.), Fields of Expertise a Comparative History of Expert Procedures in Paris and London, 1600 to Present, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, p. 85-114.
Spary Emma, 2014, Feeding France : New Sciences of Food, 1760-1815, Cambridge, Cambridge University Press.
Thébaud-Sorger Marie, 2009, L’aérostation au temps des Lumières, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
Auteur
-
Christelle Rabier
Maîtresse de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales [http://esopp.ehess.fr/index.php?716], a développé des recherches sur l’histoire technique et économique de la médicalisation européenne à l’époque moderne. Elle a notamment édité « Fitting for Health. The Economy of medical Technologies in Early Modern Europe », numéro spécial de Technology and Culture, vol. 53, no 3 (2013).
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
