Texte I - Émile Souvestre, « Édouard Turquéty »
Revue de Paris, janvier 1839
p. 145-149
Texte intégral
1Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on proclame le triomphe de l’arithmétique sur la poésie, et que l’on accuse les goûts trop positifs du siècle : la querelle a dû commencer le jour même où il y a eu, dans la famille d’Adam, un faiseur de chansons et un faiseur de marchés. Nous sommes même surpris que les chercheurs de mythes n’aient pas encore trouvé là l’origine des démêlés d’Abel et de Caïn. Ce doux pasteur qui garde ses troupeaux le long des fleuves, et tourne ses pensées vers le ciel, n’est-il pas, en effet, le symbole de la poésie méditative et sainte, tuée par un grossier laboureur, qui ne savait offrir à Dieu que des génisses et des chevreaux d’un an ? Il est clair que le maudit n’était autre qu’un marchand de l’époque.
2Plus tard, aux plus beaux siècles, reviennent les mêmes reproches. Sous le règne même de cet Auguste (de si regrettable mémoire !), qui payait des épisodes de poème épique une pièce d’or le vers, n’entendons-nous pas Horace s’écrier que les fils des Romains apprennent avant tout à partager un as en cent parties ?
Romani pueri, longis rationibus, assem
Discunt, in partes centum, deducere
3Pourquoi, dès lors, cette grande indignation contre notre époque ? Pourquoi ces lamentations quotidiennes de certains écrivains, qui affirment la mort de l’art avec tant d’assurance qu’on pourrait croire qu’ils l’ont tué eux-mêmes ? N’y a-t-il donc rien d’émouvant et d’élevé dans le prosaïsme que l’on reproche à nos temps et est-il bien sûr que nous ayons crucifié et mis à mort la poésie, comme on le prétend ? Quant à nous, nous conservons à cet égard l’incrédulité des Juifs ; et nous nions qu’on ait attaché au pilori le vrai Christ.
4À quelle époque, en effet, vit-on plus d’imaginations éveillées, plus de fantaisie, plus de manifestations vives et colorées, plus de romanesques aspirations ? La poésie s’en va, dites-vous ? Mais on adore jusqu’à son fantôme ! On pare de ses couleurs l’adultère, le meurtre, le suicide ! Il n’est plus d’étudiant en droit ou de commis marchand qui ne songe à devenir le héros de quelque étrange aventure ; la ballade allemande et le romancero espagnol se sont incarnés ; ils logent en chambre garnie, rue de la Harpe ou faubourg Saint-Denis. Ce qui s’en va de nos jours, ce n’est pas la poésie, mais le bon sens, la patience, le courage. Ce qu’il faudrait rappeler, hélas, ce ne sont point les neuf Muses, mais les sept vertus théologales !
5Et ne prenez point ceci pour une ironie : nous croyons sincèrement que jamais siècle ne puisa plus profondément aux deux véritables sources de toutes poésies, le souvenir et l’espérance. Nous flottons dans le présent entre un soleil qui se couche et un soleil qui se lève, entourés à la fois de la splendeur du passé et des splendeurs de l’avenir. Pas une croyance qui n’obtienne aujourd’hui place pour son autel ; pas une inspiration qui ne trouve un cœur pour le recevoir ; pas une image qui ne rencontre un regard pour la comprendre ! Tout fermente, tout s’agite. L’étude des faits anciens se renouvelle, celle des faits futurs commence. La science et l’industrie transforment le monde ; l’espace disparaît, la matière devient intelligente pour obéir au génie ; tout prouve l’incessante aspiration de l’humanité vers l’inconnu ; tout, jusqu’à nos impatiences et nos plaintes, car l’impatience et la plainte sont encore de la vie !
6Et c’est au milieu de cette expansion de toutes les facultés humaines ; c’est au moment où le monde change de face et d’esprit, où les spéculations philosophiques les plus merveilleuses prennent racine, où le royaume des fées s’établit sur la terre, que l’on vient nous crier, en parodiant Bossuet : La poésie se meurt ! la poésie est morte !
7Pour nous, dussions-nous encourir l’anathème de ces prêtres du désespoir, qui riment à l’écart l’épitaphe des Muses, nous n’acceptons point leur arrêt. Non, la poésie n’a point péri ! Elle est pleine de force et de jours. Nous la sentons moins seulement, parce qu’elle est partout, qu’elle nous enveloppe comme l’air, qu’elle circule en toutes choses, comme le sang dans les veines ; parce qu’elle s’est transfigurée en passant de la parole dans les faits. Voilà surtout la différence du présent au passé. La poésie n’est plus enfermée, comme naguère, dans la prison sonore de la rime et de l’hémistiche ; c’est à cela qu’il faut réduire les accusations portées contre le siècle ; le vers a perdu son importance. Mais pouvait-il en être autrement ?… On conçoit l’opportunité du vers dans une société peu remuante et peu active : les idées lentement acceptées peuvent se formuler laborieusement ; on a le temps de broder le vêtement dont on habillait sa pensée, d’en arranger le moindre pli, d’en franger les contours, car elle arrive toujours assez tôt à un public tenace dans ses préoccupations comme dans ses habitudes. Il en était ainsi chez nos pères. Un livre, alors, pouvait se faire attendre dix ans sans trop vieillir ; on ne changeait guère d’idées et de modes que deux ou trois fois par siècle, à l’avènement de chaque nouveau roi.
8Maintenant, au contraire, l’élan de la pensée est tel que l’inquiétude ou l’espérance de la veille ne sont plus ni l’inquiétude ni l’espérance du lendemain. Un jour use plus d’idées qu’autrefois une année. Au milieu de la fièvre qui agite nos générations, tout croît. Tout grandit, tout s’écroule comme des palais de nuages. Chaque révélation de l’intelligence a la rapidité d’un rêve ; l’idole subitement dressée tombe pour faire place à une autre qu’elle exhausse de ses débris ! Le moyen de cadencer lentement sa parole au milieu de cette perpétuelle improvisation ? L’opinion court plus vite que le vers, et c’est à peine si la prose la plus rapide peut suivre la mobilité d’esprits qui, cherchant la vérité sans conscience des obstacles, semblent toujours faire la course au clocher à travers la vie.
9Et cependant, malgré le manque d’à-propos des vers, voyez si nous avons refusé notre admiration à ceux qui la méritaient. D’où est venue la gloire de Victor Hugo, de Béranger, de Lamartine ? A-t-on méconnu l’élégante douceur d’Alfred de Vigny, la limpidité de Brizeux, la sensibilité pénétrante de l’auteur des Consolations ? N’est-on pas allé chercher, jusqu’au fond de sa Bretagne, un poète ignoré qui chantait comme on prie, pour lui-même, et sans attendre d’applaudissements ?
10Car ce n’est pas un des moins curieux événements de notre histoire littéraire, que cette réputation acquise par l’auteur d’Amour et foi, de loin et presque à son insu. Elle prouve qu’à notre époque toute inspiration sincère est comprise, de quelque lieu qu’elle vienne et que, si le charlatanisme ou la camaraderie peuvent imiter le succès, il n’y a, après tout, que le véritable talent qui l’obtienne.
11En 1832, M. Édouard Turquéty était encore à peu près inconnu hors de sa ville natale. Quelques femmes, quelques jeunes gens, adorateurs fervents de l’art et de la rêverie, avaient vu son nom en tête d’Esquisses poétiques, publiées sans éclat, deux ans auparavant ; quelques hommes de goût, parmi lesquels se trouvait Nodier, avaient salué en lui le poète naissant ; mais tout s’était borné là. Ses amis seuls avaient le secret de sa force et de son avenir. Il leur avait communiqué, dans ses longues promenades, le projet qu’il avait formé de ramener le vague spiritualisme de Lamartine au catholicisme le plus orthodoxe ; il leur avait récité quelques-unes de ses premières compositions, leur en avait désigné d’autres ; ils attendaient avec espérance et anxiété, lorsque parut Amour et foi.
12Le succès de ce livre fut rapide et complet. Ce cri d’une âme naïve, qui ne rougissait d’aucune de ses adorations et proclamait chaque article de la vieille foi en répétant je crois, parut quelque chose d’étrange. Les uns furent édifiés, les autres surpris ; mais tous s’intéressèrent. Puis, il y avait au milieu de ces croyances, trop loyales pour rougir d’elles-mêmes, de tendres retours vers les affections de la terre. Le chrétien n’avait pas tué le jeune homme. Après les prières ferventes, venaient les plaintes d’amour. C’était quelque chose comme ces mélancoliques sônes du cloarec breton, dont nous avons parlé ailleurs, la confession d’un cœur allant sans cesse de Dieu à la femme et de la femme à Dieu.
13Les Poésies catholiques, qui suivirent, présentèrent un tout autre caractère. Soit que, pendant les trois années qui s’étaient écoulées entre les deux publications, quelque cruel désenchantement eût froissé le poète, soit que ces croyances en grandissant eussent tout absorbé, le jeune homme avait disparu, le chrétien seul était resté. Aussi, plus d’aspirations humaines, plus de regards suivant au loin les jeunes filles, plus d’amoureuses confidences ; le poète a vu la porte du paradis terrestre se refermer. Et il ne regarde plus que le ciel ! Sa voix est devenue austère ; tout est sombre en lui, jusqu’à sa résignation ; ses vers donnent au cœur je ne sais quelle secousse douloureuse, lors même qu’ils n’ont à exprimer que la tendresse et la joie ; les pleurs semblent toujours près d’en déborder comme d’une coupe trop pleine.
Aimez et secourez en tous lieux, à toute heure,
[…]
Ceux-là surtout, ceux-là que le ciel prédestine
Pour un séjour meilleur,
Ces hommes de tristesse, élus de la douleur,
Qui sentirent d’abord, sur leur bouche enfantine,
Le baiser du malheur !
Ceux-là que la main rude, avare et mercenaire,
D’une femme étrangère,
Berçait pour un peu d’or,
Et qui n’ont pas connu ces caresses de mère,
Dont je parle en pleurant, car j’ai la mienne encor.
14Vers la fin du volume, la plainte, longtemps contenue, éclate dans une courte pièce intitulée Une Dernière larme.
[…]
Où sont ceux qui m’aimaient d’une amitié si douce,
Ceux dont l’âme, à chaque secousse,
S’ouvrait comme un refuge à mon cœur affaibli ?
Hélas, de tant de nœuds, de tant de flammes saintes,
Les deux moitiés se sont éteintes,
L’une au vent de la mort, l’autre au vent de l’oubli.
Oh ! que d’arbrisseaux nus, que de roses fanées
Dans le vallon de mes années !
Espérances d’amour qui durèrent si peu,
Moissons que j’attendais et qu’aujourd’hui je pleure,
Vous êtes mortes avant l’heure,
Et mortes sans mûrir… mais il me reste Dieu !
15Il était difficile de prévoir où en viendrait M. Édouard Turquéty après les Poésies catholiques. Il pouvait continuer la voie sévère dans laquelle il s’était engagé, et se détacher de plus en plus des choses de la terre, ou, retrouvant une seconde jeunesse, revenir aux inspirations qui lui avaient fait écrire Amour et foi. Soit préférence, soit qu’il ait cédé à cette pente des événements qui entraîne toutes les âmes, il a incliné vers ce dernier parti. Les Hymnes sacrées qu’il vient de publier en sont la preuve. Sans retourner aux molles rêveries de sa jeunesse, il a quitté, par instants, les sombres sommets du Golgotha. Ses amours d’autrefois se sont transformés en inspirations mystiques, ses adorations en extases divines. La femme est revenue sur son piédestal, mais couronnée d’étoiles ; la femme est, en même temps, la mère du Christ !
16Maintenant, si l’on nous demande laquelle de ces trois évolutions de la pensée a été la plus heureuse, oserons-nous choisir et résoudre ? Il y a dans toute décision de ce genre tant de personnalité involontaire que l’arrêt le plus sincère peut être le moins juste. Cependant, s’il faut exprimer notre impression (nous n’osons dire notre jugement), c’est avec regret que nous avons vu M. Édouard Turquéty abandonner la source poétique à laquelle il avait puisé pour son livre d’Amour et foi. En quittant les horizons terrestres, il a volontairement rétréci la sphère de ses impressions et condamné au silence les plus douces voix de sa muse. Nous croyons d’ailleurs que, malgré la beauté de quelques pièces comme Caliban, La Course de la mort, Le Martyr, la tendresse l’emporte sur l’énergie dans le talent de M. Turquéty. Il n’est jamais plus complet, plus pénétrant que dans l’expression d’un sentiment naïf et qui trouve un point d’attache sur la terre. On peut le surpasser en splendeur, en emportement, non en douceur ! Il trouve dans ce grand thème de l’amour, tant de fois varié, des notes inconnues, des harmonies confuses et remuantes qui lui appartiennent. Aussi les Hymnes sacrées que nous préférons sont-elles précisément celles où la tendresse du langage a pu se produire sous le voile mystique d’une céleste passion. Ce sont Les regrets de l’âme, le Domine non sum dignus, L’Amour pur est au ciel et tant d’autres charmants cantiques qui laissent au cœur une sorte de vibration et à l’oreille je ne sais quelle mélodieuse rumeur. Quand on lit ces vers, si doux que la voix s’élève et se cadence en les répétant, on sent le besoin de les entendre chanter. Il semble que pour en compléter l’expression, il faudrait les entendre sortir, le soir, de quelque sanctuaire voilé, murmurés par des voix de femmes. Si le génie original qui s’occupe de trouver les mélodies cachées dans ces cantiques, réussit à les noter, jamais, nous le croyons, plus ravissante alliance de la musique et de la poésie n’aura été vue. Ce ne seront point deux âmes chantant à l’unisson, mais une seule âme se montrant à la fois sous deux formes et se manifestant dans deux expansions.
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