Souvenirs de la Chambre de 1815
p. 29-30
Texte intégral
1Je veux recueillir mes souvenirs sur une assemblée dont on s’est occupé longtemps après sa dissolution, parce qu’elle a eu un caractère particulier comme les événements qui l’avaient annoncée, et des suites plus longues que sa durée.
2C’est entreprendre de juger non pas seulement une Chambre, mais une époque. Je le ferai d’après les faits que j’ai connus dans le temps, les réflexions qu’ils m’ont suggérées dans la suite, et l’expérience qu’ont pu me donner les affaires et le mouvement des esprits.
3J’ai appartenu à cette Chambre, j’y avais pris ma place dans la majorité, j’y fus même accueilli avec une bienveillance qui devait me flatter. Ce pourrait être, pour les autres, un motif naturel de défiance ; mais c’est à moi-même que je veux rendre compte de mon propre jugement, tel qu’il est encore aujourd’hui.
4Les élections de 1815 sont les premières de la Restauration, elles ont été l’essai du nouveau gouvernement qui devait servir de transaction entre l’Ancien Régime et la Révolution1. De pareils débuts ne peuvent être sans une grande influence sur l’avenir, et l’on peut dire que dans la session de 1815, on trouve en germe, tout ce qui l’a suivie, son histoire contient, en quelque sorte, celle de la Restauration.
5La première Chambre sortie de l’élection a été appelée introuvable, et ce mot a été attribué au Roi. Il était choisi avec esprit, si l’on ne voulait exprimer clairement ni éloge ni blâme ; dans son sens littéral, il manquerait d’exactitude. Loin que cette Chambre fût introuvable, à la suite des Cent-Jours, il était à peu près impossible d’en trouver une différente, et cela est si vrai que Fouché lui-même y avait échoué. Lorsque de grands événements se sont rapidement précipités, si des choix populaires doivent les suivre de près, ils seront quoi qu’on fasse, dans le sens de la victoire. Le parti vaincu se ménage, le parti vainqueur s’exalte, en raison même de la peur qu’il a eue de ceux qui n’ont d’autre parti que celui de leur intérêt et qui étalent l’opinion qu’ils viennent d’emprunter pour l’exploiter ; « étalé est à demi vendu », dit Montaigne2. Si l’on s’en tenait aux premiers cris des carrefours, aux premières conversations des salons et aux premiers scrutins des collèges, on devrait croire tout le monde d’accord, précisément au moment où les haines sont les plus profondes, comme les blessures sont les plus récentes.
Notes de bas de page
1 Les deux tours des élections, pour remplacer la Chambre élue pendant les Cent-Jours, eurent lieu les 14 et 22 août 1815. Pour la première fois depuis les élections de l’an VII, les royalistes obtinrent une majorité écrasante (370 députés sur 402). Corbière fut l’un des sept élus désignés par le collège du département d’Ille-et-Vilaine, avec 108 voix sur 194 votants et 232 inscrits. En Bretagne, l’abstention des libéraux fut particulièrement importante.
2 Montaigne, Essais, Livre 3, chapitre 10 intitulé « De mesnager sa volonté » – Œuvres complètes, La Pléiade, Paris, Gallimard, 1980, p. 1001.
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