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Quand l’étaminier aiguise sa plume
p. 427-430
Texte intégral
1À partir de 1818, on vendra deux sols, aux pèlerins venus à La Fontaine, le cantique en trente couplets, que Louis Simon a composé pour les cérémonies en l’honneur de saint Démétrius, publié chez Fleuriot, imprimeur-libraire au Mans, rue Royale, no 26. Il se chante sur l’air de Judith.
2Les vers sont certes peu réguliers, et quelques tournures sentent le villageois : « ils ont parti », « il a resté », « proche cette illustre fontaine »… Mais le cantique suit scrupuleusement les épisodes décrits dans le document faussement archaïque rédigé au XVIe ou au XVIIe siècle, et s’adapte à la musique choisie : peut-être un oratorio de Charpentier ? Sans avoir jamais été écolier, le vieil homme se haussait au niveau des érudits, des poètes et des musiciens locaux. Les fidèles pouvaient entendre chacune des péripéties de l’histoire du compagnon de saint Martin.
3En voici quelques couplets :
Premier couplet.
Ecoutez le récit touchant,
Véritable et authentique
Ecrit par le roi d’Orléans, Clodomir, très pieux catholique :
Il est juste d’ajouter foi
A ce qu’a écrit ce grand roi.
2
Quand Jésus-Christ notre Sauveur
Voulut abolir les idoles,
Il envoya un saint pasteur,
Citoyen de Constantinople,
Vers la grande forêt de Vadré,
Pour y prêcher la vérité.
4
Dans la forêt étant arrivé,
Les habitants, avec tendresse,
Exerçant l’hospitalité ;
Tous à l’envie, chacun s’empresse
De vous offrir un logement,
Avec des rafraîchissements.
6
C’est dans cette vaste forêt
Que Saint Martin fit un voyage ;
En vous cherchant dans les déserts,
Vous rencontra par grand miracle,
Puis vous unissant d’un grand cœur,
Rendîtes grâces au Seigneur.
7
Etant au défait de Vadré,
Ce grand Saint fit une fontaine ;
Avec son bâton a percé
Une pierre de grosseur extrême ;
Pour baptiser les convertis
, Nouveaux membres de Jésus-Christ.
10
Un grand payen, comme un brutal,
En méprisant cette fontaine,
Voulut y faire boire son cheval ;
Mais d’un pied enfonça dans la pierre ;
Ce miracle l’ayant touché,
Le baptême a demandé.
11
Cette fontaine renommée,
Source de tant de grands miracles ;
Et le grand Saint qui l’a formée,
La rendra toujours respectable ;
Car elle sera honorée
Jusqu’aux temps les plus reculés.
12
Pour la gloire de Jésus-Christ,
Proche cette illustre fontaine,
Une chapelle fut bâtie,
Par piété et par votre zèle,
Pour y instruire les brebis
De la nouvelle bergerie.
15
Une fille de rare beauté,
Vint vous trouver avec son père ;
Du démon étant possédée,
Se recommande à vos prières ;
Sitôt qu’elle fut baptisée,
Le malin esprit l’a quittée.
16
Des corsaires étant instruits
Du baptême de cette Vierge,
Comme enragés ils ont parti
Pour la violer et pour la perdre ;
Ne voulant pas leur obéir,
Dans un grand feu l’ont fait mourir.
21
Ils ont flagellé votre corps
Jusqu’au sang vous faire répandre ;
Ils ont déchiré votre peau
puis la tête jusqu’aux jambes
, Et afin d’augmenter vos maux
Vous ont appliqué un fer chaud.
24
Enfin, ces impies, malheureux,
En punition de tous leurs crimes,
Le feu du ciel tomba sur eux,
Et furent engloutis dans l’abîme ;
Et leur château étant détruit,
Jamais n’a été rebâti.
29
Au côté droit du grand autel,
Dans votre chapelle honorable,
Votre saint corps y fut couvert,
L’an quatre cent cinquante-quatre,
Et a resté enseveli
Jusqu’en mil huit cent dix-huit.
30
Vous qui avez eu tant d’ardeur
Pour enseigner le Christianisme,
Priez pour nous, pauvres pécheurs,
Que Jésus Christ nous soit propice,
Et que nous puissions avoir un jour
Le bonheur d’aller avec vous.
Ainsi soit-il
par SIMON père.
4Ainsi soit-il Louis Simon avait mêlé l’eau miraculeuse qui l’avait sauvé du mal de l’an, la « fille de rare beauté » qui ressemblait à celle qu’il avait épousée, les brigands qui assassinaient et violaient, comme ces Chouans abhorrés dont il avait eu à souffrir. Il s’était délecté du récit du supplice dont il était familier par la lecture des Vies des saints. Il avait repris sans sourciller le terme de « corsaires » qui figure bien dans le faux manuscrit de Clodomir, et qui provient sans doute d’une mauvaise lecture du mot « écorceurs », un métier exercé dans la forêt par des « logistes ».
5Si le lecteur pense que le cantique composé par notre villageois n’eut qu’un succès éphémère, et qu’aussitôt les cierges de la cérémonie éteints, on en oublia les interminables couplets, qu’il se détrompe. Le baron de Wismes4, dans son Maine historique, archéologique et pittoresque5 commence ainsi les pages consacrées au vieux château de Courcelles :
Aux portes de Courcelles, c’est la grande forêt de Vadré, débris encore debout de celle de Longaunay avec sa légende mérovingienne de saint Démétrius, que le père Simon de La Fontaine Saint-Martin, barde indigène, a mise en lignes rimées il y a près de quarante ans, et qu’au détour d’une ferme on peut encore entendre chanter sur l’air de Judith par un pâtour caché sous une truisse6 feuillue.
6Vers 1860, on chantait donc encore les vers naïfs composés par le poète de village. Aujourd’hui7, au bord des champs que ne ferment plus les haies de chênes têtards, les voix des pâtours se sont tues, et on a oublié jusqu’à l’air de Judith. Mais au creux de la fontaine, on montre toujours le sabot du cheval du mécréant. Le monument bâti par Paul, le fils de Louis Simon, et la statue de saint Martin ont été restaurés. La maison de l’étaminier revient à la vie8. Le village prend conscience qu’il est devenu un lieu de mémoire.
Notes de bas de page
4 Olivier de Wismes (1814-1887) étudia le dessin, la sculpture, la gravure à l’eau-forte et la lithographie et exposa à Paris et à Nantes. Également archéologue, il observa les monuments de la Sarthe, de la Mayenne et du Maine-et-Loire et anima la Société archéologique de Nantes.
5 Olivier de Wismes, Le Maine historique, archéologique et pittoresque, Recueil des sites et des monuments les plus remarquables sous le rapport de l’art et de l’histoire, des départements entiers de la Sarthe et de la Mayenne, dessinés par le Baron de Wismes, lithographiés par les meilleurs artistes de Paris, et accompagnés d’un texte historique, archéologique et descriptif par le baron de Wismes, Nantes/Paris, Forest et Grimaud/Auguste Bry, tome 1, Le Maine, tome 2, L’Anjou, 1854-1862.
6 Truisse : têtard d’orme, de chêne, de saule, que l’on coupe régulièrement. Balzac utilise le mot dans Le lys dans la vallée.
7 Aujourd’hui : En 1996.
8 Voir http://www.amisdelouissimon.fr/
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