Quand le notaire pose sa plume
p. 423-425
Note de l’auteur
BREF AVERTISSEMENT à PROPOS DES NOTES SUR « LE DERNIER MOT TROIS AUTEURS » : cette partie ayant été initialement publiée (1996) sans note, toutes les notes de bas de page que l’on lira ci-après ont été rédigées par Sylvie Granger et Benoit Hubert pour prolonger ou actualiser la conclusion d’Anne Fillon.
Texte intégral
1Les actes professionnels du notaire illustrent et complètent le témoignage de Louis Simon. Quittons à présent l’étude du juriste villageois pour suivre l’homme privé dans son intimité. Maître Crépon, qui a succédé à son père comme notaire à Saint-Jean-de-la-Motte, à une lieue de La Fontaine Saint-Martin, a reçu, à la mi-mars 1778, une lettre de son beau-frère, François Lebrun, marchand à Tours1. Celui-ci avait en effet épousé, quelques années plus tôt, Marie-Josèphe Crépon, pensionnaire au Prieuré de La Fontaine Saint-Martin. Le ménage avait pris chez lui la jeune Rosalie, fille de Maitre Crépon.
« Voilà quinze jours mon cher frere que je suis arrivé de la tournée que je sors de faire avec Mr Aubusson ; en mon absence made LeBrun a receüe la poularde que vous avez Envoyée elle a été Etonnée de n’avoir point trouvé comme a Lordinaire dans la Bouriche une lettre nÿ depuis n’en n’avoir point Receüe de vous elle s’est cependant doutée que leur destination Etoit pour la Nopce de mon Neveu Le Brun dont elle vous avoit Engagée de la part de mon frère par une Lettre que Votre Cousin Lesage s’Etoit chargé de vous Remettre si cela Est elle a Remplie vos intentions car elle en a donné deux a mon frère de votre part et Les deux autres ont servie icÿ pour Le Retourd j’aÿ arrivé icÿ ala Veille de toutte ses festtes qui se sont tres Bien passée et qui nous ont fait passer Le carnavalle un peu mieux que Nous N’aurions faite car il a été tres froit icÿ ; mon frere et nous avons été tres fasché de ne point vous Voir a toutte ces festes qui auroient été complette si vous ÿ Eussiez été ; il paroist Estre tres contant de sa Brüe elle Est fort aimable c’est une femme qui paroist Estre cequi falloit au Sr Le Brun. »
Je vous diraÿ que je vü à Versaille ou je me suis trouvé Le jour dela chandeleur, Mr Auboit qui ma chargé de vous dire Bien des choses desa part ; j’ÿ aÿ Eü Baucoup dagrement ; jé vü la procession des Cordon Bleü En fin jé vü toute La cour assemblée et tous les appartements du chateau a sa pres de celuÿ à made La comtesse d’Artois comme elle Etoit en couche Lon ni Entroit pas chez elle adieu cher frere donnez Nous je vous prie de vos Nouvelles made Le Brun et moÿ Embrassons de Bon cœur la chere Sœur milles choses ala petitte famille Bien des compliments a tous Nos amis communs je suis et seraÿ toutte La vie avec Lamitié La plus Seincere
Cher frere Votre tres humble
Tours ce 6 mars 1778 et obt Serviteur & frere
Le Brun
Rose qui Se porte tres Bien me charge de vous assurer Lun et Lautre de son Respect elle Embrasse sa sœur et fait milles compliments a ses freres vers la fin de ce carême c’est a dire au commencement des Beaux jours Nous comptons la mettre au couvent pour voir si Lon pourra en faire quelques choses car elle Ne veux pas changer elle est toujours tel que vous Lavé vüe.
2Le signataire écrit « Madame Lebrun » en parlant de son épouse, et le « sieur Lebrun », en parlant de son neveu, comme c’était l’habitude chez les marchands. Madame Lebrun, qui a été élevée dans une région où on engraissait les fameuses poulardes du Mans, sert d’intermédiaire entre le frère de son mari, tourangeau lui aussi, et son propre frère, le notaire de Saint-Jean, pour commander les précieuses volailles, qu’on servira au repas de « retour de noces » du neveu Lebrun. On note que la lettre de commande a été confiée au cousin Lesage. François Lebrun a aussi rencontré, à Versailles, un ami dont il transmet les amabilités.
3Le marchand ne précise jamais les dates, mais il cite Carnaval, la Chandeleur, et le Carême. Il se réjouit de l’union contractée par son neveu, qui paraît bien assortie, avec des mots semblables à ceux qu’utilise Louis Simon dans ses Conseils. Et pour ce qui est du tourisme, il a les mêmes goûts que le riche négociant Jean-Baptiste Leprince d’Ardenay qui a assisté à la procession des Cordons Bleus2, et est allé voir « dans le plus grand détail l’intérieur et les dehors du château3 ». On se souvient que Louis Simon, passant par Paris, visite consciencieusement à Versailles, la chapelle, le château, les jardins, l’orangerie, la ménagerie et Saint-Cyr. Jean-Baptiste et Louis ont vu le Roi, François a vu « toute la cour assemblée ».
4L’orthographe du marchand n’est pas plus académique que celle de l’étaminier. Il fait des fautes d’accord dans les noms, les adjectifs ou les participes passés, double les « t », oublie les apostrophes, ajoute des trémas, écrit « Carnavalle », ou même, dédaignant l’analyse, « à sa près » pour « à ça près », et « jé vu » pour « j’ai vu ». Quant à sa langue, elle comporte quelques fautes caractéristiques du parler régional : « j’ai arrivé ici », les poulardes « ont fourni ici pour le retour », « une femme qui paraît être ce qui fallait au sieur Lebrun ».
5La cascade des phrases de courtoisie rappelle les formules utilisées par Louis Simon lorsqu’il s’adressait aux oncles et tantes de Nannon. François Lebrun et son épouse distribuent baisers, choses aimables ou compliments, selon le destinataire. La jeune Rose, qui s’apprête à rentrer au couvent comme pensionnaire, est censée varier elle aussi ses politesses, selon qu’elle les adresse à ses parents, à sa sœur ou à ses frères.
6Entre la missive familiale reçue par le notaire et le récit de l’étaminier, on trouve de profondes similitudes. Dans une lettre adressée à « ces messieurs de l’Intendance » en 1790, signée de lui-même et de son père « greffier », Louis Simon manie avec élégance les formules : « Nous avons l’honneur d’être très respectueusement, Messieurs… » écrit-il. La distinction dans le langage et dans les sentiments exprimés constitue un idéal commun aux villageois et aux élites encore « rustiques » qu’ils regardent comme des modèles.
Notes de bas de page
1 Pour cet ultime texte, et contrairement aux textes précédents de la « Plume du notaire » qu’elle avait modernisés, Anne Fillon avait fait le choix de respecter scrupuleusement l’orthographe, les abréviations et la ponctuation d’origine, et de ne l’accompagner d’aucune note. Nous suivons ce choix (à l’exception de majuscules ajoutées aux noms propres lorsqu’elles manquaient). La comparaison de cette missive avec le texte des mémoires de Louis Simon permet en effet de remettre en perspective le niveau d’écriture et de culture de l’étaminier.
2 Les Cordons Bleus : surnom donné aux chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit. Ils portaient comme insigne une croix de Malte suspendue à un large ruban de couleur moirée bleu ciel.
3 B. Hubert, Leprince d’Ardenay, Mémoires d’un notable manceau…, op. cit., p. 46-48.
Auteur
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