Conseils
p. 173-175
Texte intégral
1[ms 61] Je Conseille a mes Enfans470 de ne s’écarter jamais de la Religion Catholique et de la suivre en toutes les Regles, parce que ces la Religion de nos peres, et ce serait leur faire injure de ne suivre pas la Religion quil nous ont Enseignée. Cette Religion veut que nous aimions Dieu de tout notre Coeur et de toutes nos Forces, et l’adorer lui seul, et d’aimer notre prochain comme nous même, cest a dire déviter tout ce qui peu lui faire de la peine et de lui Rendre service en toutes les occasions ou il peu en avoir Besoin, sil nous Est possible.
2Etre toujours de bonne fois sans jamais manquer a sa parole. Etre toujours bon pere, bon fils, bon mari, bon ami, bon voisin471, bon Citoyen et bon patriote honnête en obéissant aux lois Civiles sans murmures472 ; ne jamais avoir de procès, mais si vous ête forcé d’en avoir, cherchés tous les moyens d’arangemens, car il n’en est point de si mauvais quil ne valent mieux qu’un procès473, n’allés pas a Conseil474 a Ceux qui ont de l’interêt a ce que le procés soit poursuivit : sil doit être jugé a La Fleche, allés a Conseil au Mans.
* Si vous voulez vivres Longtems et en bonne santé ne faite jamais d’excès en aucunes choses surtout dans le boire et le manger quittez toujours la table avec un peu d’apetti ayez l’yvrognerie en horreur point d’Excès dans le travail ni dans les veilles ni dans les choses permises que je ne nomme pas tenez toujours votre corps net et le plus proprement que vous pourez vivez plus en maigre qu’en gras et ne chargez pas votre corps de chair et de graisse car cela gêne prenez garde d’avoir trop froid ou trop chaud si trop chaud allez au feu vous Rafraichir et n’allez pas au frais.
3Suivez mon Exemple : vous Savez que le feu a été mis par malice a notre maison du Soleil, le mercredi Saint de l’an mil huit cens neuf ; celui qui en etait l’auteur fut mené dans les prisons du Mans. Le procès fut intenté. Il lui fallait un Certificat d’honnête homme ; je le fits et l’anvoya au Mans après être signé du Maire. Puis il fut Renvoyé absous, et moi, j ai Retablit ce que le feu avait detruit.
4Suivez mon Exemple : une de mes fille est devenue veuve avec quatre enfans475, dont lainé avait six ans et le [plus] jeune 4 mois ; je les ait élevés jusqu’a lâge de gagner leur vie.
5Suivez mon Exemple : j’ai apris a lire et a Ecrire a mes Enfans ; mon pere m’en avait fait autant, faite de même.
6Ne Cautionnés jamais personnes, a moins que ce ne soit vos parents et que vous y soyez obligé ; fuyez tant que vous pourés les charges de tuteur et curateur.
7N’acceptés quà la dernière Extrêmité les places de Maire, d’adjoint, ou autres charges de la Commune, parce que cest un travail que vous faite pour les autres et qui vous cause de lambara Et vous procure des ennemis476.
8[ms 62] Gardés bien le secret qui vous est Confié ; quand vous serés connu pour Etre secret, vous les saurés tous. Ne dite jamais votre secret a personne et surtout aux femmes477, Car il ne leur est pas possible d’en garder un.
Ne jouez jamais a moins que ce ne soit pour passer le temps agréablement Et sans intérêts.
9Si vous voulez avoir un ami, ne vous y fiez quaprés l’avoir Eprouvé sept fois, car plusieurs se disent nos amis et derriere sont nos ennemis.
10Sil vous arrive une adversité, prenés la comme venant de la main de Dieu sans vous impatienter, montrant toujours un humeur Egal et un Esprit solide, et sil vous arrive un sujet de joie, montrés la même tranquillité d’humeur, et ne vous abandonnés pas a l’Extravagance des plaisirs car le chagrin suit la joie de prés.
11Si vous voulés vous marier, Choisissés plutos une femme qui vous conviennes par lhumeur et les bonnes moeurs que par la fortune478, Car faut mieux vivres pauvres et contant que de vivres Riche et dans le mécontentement+.479
+ Si vous devenez veuf ne vous Remariez pas ; si vous avez des Entans, ou si vous y Ete obligé pour quelques cause, ne prenez pas une jeune personne479, ou une veuve qui ait des Enfans.
12Ne vous fiés jamais dans celui qui vous a trompé une fois car, quoi quil soit Reconsillié avec vous, il a toujours le même coeur, la même malice et le même penchant.
13Defiés vous480 toujours de vos ennemis et de ceux qui sont Commis pour veiller sur la Conduite des autres Comme les gendarmes, les gardes, les commis et les espions, et ne faite jamais votre Compagnie d’eux481.
14Si vous trouvés l’occasion de Rendre service a votre prochain, ne vous faite pas prier deux fois et, sans Considerer sil est votre ami ou votre ennemi, Courés promptement a Son secours.
15Ne vous vangés jamais Contre qui que se Soit, Laissez cette affaire Entre les mains de Dieu qui fait punir les méchants et Recompencer ceux qui souffrent pour lui482.
16Ne vous Glorifiés jamais de vos talens car ces Dieu qui vous les a donnés et il peu vous les ôter, et souvent c’est au momen que lon se flate le plus que lon vient a manquer.
17Ne Conseillés jamais personnes de ce Marier, de S’engager483, de ce venger, de proceder484, de s’ambarquer pour chercher fortune, ni de Divorser, car tous ces articles sont dangereux et sujets a Reproches et maledictions.
Notes de bas de page
470 * La formulation confirme ici que les premiers destinataires de l’écrit en train de s’élaborer sont les enfants du mémorialiste.
471 * On retrouve là les termes des sermons des curés de l’époque. À un autre niveau social, le négociant Leprince d’Ardenay dit de son défunt père qu’il était « … un parent parfaitement bon, un amy excellent, un Negociant habile, un juge integre, un maître doux et humain, un protecteur zélé, un appuy scur dans les affaires épineuses… » (Mémoires, p. 159).
472 * Obéir aux lois civiles sans murmures : ainsi se trouve exprimée la philosophie politique de Louis Simon, qui s’est adapté « sans murmurer » aux divers régimes qu’il a vu se succéder.
473 * Le conseil ici donné par Louis Simon contredit la réputation de plaideurs invétérés des gens du Maine.
474 Aller à conseil : expression locale pour « aller demander conseil ». Il s’agit ici de conseils donnés par des avocats.
475 Thèrèse Simon, qui en 1790 avait épousé Louis Duval, tourneur sur bois, devient veuve en 1797.
476 * C’est pourtant ce que fera son cher fils Paul. Il signe les actes du conseil municipal à partir de 1813. Le vrai fils aîné, c’est lui, et non pas Augustin, et il héritera du « livre » – ou bien il le recevra des mains de son père.
477 Et surtout aux femmes : Louis Simon a essayé de gommer ces mots a posteriori afin de ne pas apparaître comme mysogyne.
478 * Il aurait pu classer ce sujet dans la suite de ses trois « suivez mon exemple ».
479 * Jeune personne : jeune fille.
480 Défiez-vous : expression locale pour méfiez-vous.
481 * On aimerait savoir sur quelle expérience précise s’appuie ce conseil, sans doute lié aux souvenirs difficiles de la décennie révolutionnaire.
482 * Repense-t-il encore et encore, en écrivant cela, à la blessure d’amour-propre du 22 juin 1766 et aux idées de vengeance qu’il avait bercées ensuite ?
483 * S’engager : à l’armée.
484 * Procéder : intenter un procès.
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