Préface
p. 75-79
Texte intégral
1L’honneur est rare, l’honneur est grand, la tâche du préfacier légère ; elle pourrait se résumer en une phrase : inviter le lecteur à partager le bonheur qu’Anne Fillon, et son héros Louis Simon (1741-1820) qu’elle a ressuscité, nous ont procuré.
2Je m’exprime en mon nom et en celui des collègues qui ont eu le privilège depuis quinze ans de suivre l’édification d’une œuvre que l’ouvrage que vous avez entre les mains couronne. Le bonheur est dans le pré, disait le poète. Vous connaissez l’invitation. Il se trouve pour nous aujourd’hui aux alentours de La Fontaine Saint-Martin, dans un coin du Haut-Maine, dans une fragile Arcadie, dans un monde que nous avons perdu et qu’Anne Fillon nous a aidés à retrouver. Ce bonheur, vous n’avez besoin de personne pour le saisir. Il vous suffit d’ouvrir ce livre, il couronne une trilogie, classique avant peu, de la plus authentique histoire. Ne dites pas microhistoire des humbles, dites histoire des hommes, sans plus. Le point de départ est ténu, il avait toute chance de disparaître un jour : 98 pages manuscrites sur les feuillets inutilisés d’un livre de comptes. Le papier est cher et rien ne se perd dans ce milieu modeste, économe. Le texte qui nous retient est rare et précieux comme une pierre de Rosette. C’est bien un continent peu connu qu’il contribue à explorer.
3Vous apprendrez à la suite de quelles coïncidences improbables ce document a été produit, là où il a été produit, par quelle logique du très imprévisible il a été conservé et traité avec intuition, à quoi s’ajoute la familiarité avec d’immenses archives notariales intactes et plus de vingt ans de labeur sans pareil. Ses chances d’avoir été exploité comme il l’a été étaient infiniment plus faibles encore que celles d’être produit et conservé. Isolé entre des mains moins expertes, son secret eût été perdu. Il fallait du temps et une rare persévérance. Anne Fillon a extrait progressivement tout. Ce livre est le troisième et le fleuron. Louis Simon étaminier (1741-1820) dans son village du Haut-Maine (paru en 1984), Les Trois Bagues aux doigts (1989) et aujourd’hui, cette exégèse totale en son contexte, aussi minutieuse que s’il s’agissait d’un des cinq livres du Pentateuque. Je l’accorde à la modestie d’Anne Fillon, Louis Simon n’est pas le seul mémorialiste de soi-même, issu d’un milieu où l’écriture n’a pas encore vraiment pénétré. Ignace Chavatte, Pierre Prion, Valentin Jamerey-Duval et Jacques-Louis Ménétra sont proches mais pas équivalents. Simon est le « seul mémorialiste né et mort villageois ». Il est le seul, capable de lire et écrire, non scolarisé, titulaire d’un trésor hérité, un art reçu d’un aïeul lointain et transmis de père en fils comme un secret de fabrication ou la Parole fondatrice de l’Alliance. Lu comme le fait Anne Fillon, Louis Simon permet d’imaginer ce que fut la cohabitation difficile des « oraux », ceux qui reçoivent par ouï-dire, et des « lisants-écrivants » tributaires de l’œil. On oublie parfois que, si l’écriture a 5 000 ans, un homme sur deux à peine de nos jours, à l’heure des ordinateurs, possède le lire et écrire fondateur. Ce qui me fascine le plus, c’est la double culture de Louis Simon. L’avoir montré est le plus grand acquis de cette exégèse. Louis Simon, témoin de la culture villageoise, celle d’Anne Chapeau, l’épouse, des 97 ou 98 % d’analphabètes de La Fontaine Saint-Martin, et la culture (sous-culture ? voire !) pour l’essentiel, du colportage, qui est fait de « littérature bleue de Troyes », du romanesque galant, témoin d’une courtoisie ancienne, et de la petite monnaie des Lumières, de l’Encyclopédie en rondelles à deux sous qui fait de ce chrétien éclairé un bleu, un chrétien bleu, serviteur docile du pouvoir en place.
4« Sur 98 pages manuscrites, 37 sont consacrées à son histoire d’amour » ou plus exactement à la joute de conquête amoureuse et au drame du 22 juin [1766], cette journée à retournements, rebondissements et quiproquos multiples (11 pages), digne de toutes les traditions théâtrales.
5Anne Fillon fait de ce récit la bonne et difficile exégèse. L’originalité de l’étrange autobiographie villageoise est là : une étonnante histoire d’amour. Le document est unique, sans équivalent (non pas l’amour, certes, mais le récit, là, à ce niveau). On a évoqué Chavatte, Prion, Jamerey-Duval et Ménétra… mais Simon est unique.
6Sur le comment du nœud subtil du couple, là où le préjugé méprisant écarte toute subtilité, Simon répond et son témoignage n’a pas fini de surprendre.
7Il témoigne de quoi ? La vérité insaisissable mais vraisemblable est à mi-chemin de la lecture au premier degré et du scepticisme hypercritique.
8Le couple Louis Simon et Anne Chapeau n’est que le modèle mais en son point de perfection. Sur un socle anthropologique incontournable, et au prix, en notre Occident, d’un effort continu au moins millénaire, il se dresse au terme d’un processus parfaitement suivi dans le progrès/retard de l’âge au mariage bien étudié par les historiens démographes. J’ai proposé : « Mille ans pour marier les paysannes comme des patriciennes et un siècle de plus pour marier les reines comme les paysannes. » Si Louis Simon, au soir de sa vie, a pu brandir leur fidélité et leur bonheur affectif comme un modèle, c’est bien parce qu’il était perçu comme un modèle.
9L’Arcadie de la fin du XVIIIe siècle, que je ne conteste pas, est de souche ancienne. Elle couronne une longue continuité, le sourire s’épanouit mais il était esquissé avant, comme celui, imperceptible, sur le visage de la Joconde.
10Je me garderai de prendre le long récit de l’événement rédigé quarante-cinq ans plus tard comme le sténogramme d’une bataille de Cupidon. C’est une reconstruction de la mémoire, l’histoire mythique, résultat d’une remémoration interminable, au soir de la vie, le mémorial du grand amour par le conjoint survivant inconsolé, inconsolable.
11Le mythe est ce qui s’oppose le mieux au mensonge. Le mythe atteint, au-delà de la réalité effacée, une surréalité. Le récit de Simon est, par rapport à l’événement après coup progressivement reconstruit, ce que le récit de Grégoire de Tours est soixante-cinq ans après la vie de Clovis. L’exégèse d’Anne Fillon est digne, sur un texte plus noble, de l’École biblique de Jérusalem. Il faut séparer les strates que la mémoire, cette grande imaginative, a mêlées dans une construction originale. Nous sommes au point d’interférence de deux cultures, l’une, strictement orale, parle en français patoisant la belle langue paysanne, l’autre, la langue stéréotypée d’une sous-littérature. Quoi de plus révélateur que le glissement sémantique de l’amitié en amour. L’amour (ce provençal), l’amour arrive jusqu’à La Fontaine Saint-Martin sur les ailes de la littérature de colportage. Mon expérience, à travers les dispenses de mariage qu’exploite Jean-Marie Gouesse, confirme. L’amour se dit amitié au village, au XVIIIe siècle. « C’est encore dans cette littérature qu’il apprend à se tâter le cœur, à ressasser les attendus du drame du 22 juin : 11 pages pour un seul jour, soit 1/6e du récit de toute une vie… », « sur 3 pages ½, il s’excite à l’émotion… » Tout cela est fait de réminiscence, la langue est empruntée… Nous décelons sous la broussaille le sentier d’une acculturation.
12Acculturation par quoi ? Par un hybride. La fin de notre Ancien Régime voit la montée littéraire et ornementale d’une sensibilité courtoise et pastorale. Il y a dans les bergeries de Trianon où Marie-Antoinette joue à la bergère de moutons enrubannés, deux courants au moins : une tradition courtoise ancienne et la prise de conscience de mutations importantes authentiques du monde rural. De ces mutations Louis Simon est honnête témoin. Anne Fillon les met en valeur. Cet enrichissement, je l’avais observé indirectement, jadis, dans la campagne normande au XVIIIe siècle. Louis Simon le voit pour nous. Il le voit ou le sent à travers son aveu.
13La littérature de colportage colporte ce qui se vend, ce qui finit par être demandé après qu’on en aura tâté. Elle traduit donc en anticipant, forçant le trait, ce dont Louis Simon témoigne. Il s’ensuit que le récit qu’il a écrit, pour soi sûrement et un peu pour les siens, traduit et comme toute mythification, force le trait, anticipe, sans trahir. Nous avons suffisamment de signes ténus ailleurs pour nous appuyer sans crainte sur ce que notre témoin principal avance.
14Le récit de ces amours chastes, probablement, peut-être avec des caresses un peu plus poussées que l’aïeul ne peut l’avouer et que les mœurs commencent à le permettre, n’est pas le centre unique.
15Je suis au moins aussi sensible à la frontière de l’écrit. Nous avons tendance à lier étroitement l’alphabétisation à l’école et l’école à la route et à des motifs religieux (Réforme et « frontière de catholicité »). Nous sommes ici en présence d’un modèle antérieur, d’une alphabétisation profonde et réussie à partir du don d’un bon prêtre, longtemps avant, et d’une souche paysanne où le secret se transmet par ligne paternelle, de père en fils. Le motif est-il économique ? Pas directement, la satisfaction d’un trésor, d’un bien propre patrimonial bien gardé suffit… Rien ne prouve que le gain matériel fût immédiat avant la fin du XVIIIe siècle, dans un espace aussi cloisonné. Le pavé du Roi progresse, certes, lentement. Nous sommes ici, pas très loin sans doute, mais au sud et à l’ouest, sur le versant archaïque de la frontière de l’alphabétisation, qui coupe la France en deux jusqu’au milieu du XIXe siècle au moins.
16L’alphabétisation avance par seuils et par bonds. Il faut un certain niveau pour que joue un entraînement qui pousse à l’alphabétisation sociale par la scolarisation de facile accès. Nous voici désormais titulaires de la preuve d’une autre forme d’alphabétisation, au secret familial, sans qu’on en tire immédiatement parti et qu’on en fasse ostensiblement état. La particularité des Simon à La Fontaine Saint-Martin ne tardera pas à fournir une référence, un type dans l’éventail des études que la démographie historique a entraînées. Je propose à l’alphabétisation patrimonique paysanne en milieu rural de transmission dominante orale, un modèle : Louis Simon, voire, ce qui serait plus équitable Simon/Fillon.
17Savoir lire et écrire, mais quoi ? Et pourquoi ? Lire quoi ? Louis Simon a eu accès à des bibliothèques cléricales. Le prieuré est au cœur de la vie du village et les rapports sont excellents.
18Au départ, le savoir, la technique viennent d’un clerc, quelques générations avant. Louis Simon a retenu des bribes d’une solide culture ecclésiale, gallicane, et il est tout autant imprégné de la littérature de colportage. Entendez donc, Robert Mandrou l’avait bien vu, de modes aristocratiques déclassées. L’Espagne a connu, avec les romans de chevalerie, des décalages chronologiques plus accusés que ceux de la classique bibliothèque bleue de Troyes. Ajoutez désormais au vieux fonds la petite monnaie des Lumières, une « archéologie », aurait dit Michel Foucault, de notre sous-culture, aujourd’hui des médias, si habiles à défaire ce que la succession des générations avait bâti. Il se trouve donc que d’une troisième génération de « lisants-écrivants » patrimonique en milieu paysan de transmission orale, Louis Simon, né en 1741, est le premier acculturé par cette capacité transmise, mais qui a, dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, cessé d’être dormante. Cette capacité longtemps conservatrice, pour le moins anodine, a fait du bon chrétien Louis Simon un bleu sur les franges d’un pays blanc, et, vous le verrez, un convertisseur d’un coin de pays blanc en bleu. Peut-être nous donne t-il une clé des « peaux de léopard » dans certains districts de l’Ouest, que les courtes problématiques socio-économiques sont impuissantes à expliquer. Au culturel, les clés du culturel. Louis Simon occupe la mi-temps, les mi-parcours. À tous les étages se trouvent des voyageurs du milieu du gué. Ces déstabilisés sont aussi des déstabilisateurs. À tous les niveaux, ils fournissent les « personnels révolutionnaires ».
19Anne Fillon explique comment l’amoureux transi, le jaloux rentré de Nannon Chapeau, l’enfant gâté de l’abbesse et des moniales se trouve porté à la tête comme syndic en 1787. Parce qu’il sait lire et écrire, mieux que plus d’un bourgeois ; que cet autodidacte sait même un peu de droit et qu’on lui fait confiance. Notez combien cette France rurale de l’Ouest est parfaitement apaisée entre 1787 et 1789. Comme on est loin d’une quelconque fracture… en fait c’est par l’abbesse, un clerc et un noble que cet « ouvrier » est choisi.
20La tradition gallicane avait entraîné un premier pas, celui d’une refonte, sur un terrain que la littérature de colportage avait préparé, d’une religion civique et sociale.
21Louis Simon, dans cette zone de « bleus » et « blancs », aura fait pencher dans son sillage, dans le sens de la soumission à la nouveauté, quel que soit le prix. Je n’exclus pas un rôle important de notre homme lors du choix décisif. Dans cette zone-frontière, il a suffi de l’engagement d’un leader même modeste d’opinion.
22Louis Simon est un bon chrétien des Lumières. Il est loin d’avoir rompu avec des croyances traditionnelles. Il croit aux signes venus du Ciel : son père a reçu deux ans avant sa mort l’annonce de sa fin prochaine. La façon dont il valorise le pardon, le refoulement de la rancune, l’obéissance à la loi d’amour passant avant l’amour-propre légitime des humbles, tout montre une compréhension, une profondeur, une intelligence de la Foi, tout laisse à penser qu’il n’a pas été heureux au moment du paroxysme de la déchristianisation. La dénonciation des « Robespierristes » marque peut-être comme le souvenir d’un malaise, l’exorcisme du souvenir d’un consentement à une action qu’il pouvait difficilement, en lui-même, ne pas avoir regrettée.
23Nous voyons enfin un Louis Simon bon catholique concordataire en excellents termes avec son curé… La blessure est intériorisée. Rien donc, apparemment, ne gêne l’acquéreur à bon compte de biens d’Église. Le Haut-Maine n’est pas la Vendée et le Pape a tenu ses engagements. Tout gallican, en l’occurrence, ne peut-être que papiste.
24Je me suis borné à effleurer deux points qui ont retenu mon attention. Mais nous avons tout à apprendre de Louis Simon, lu par Anne Fillon qui a « inventé » et commenté, en historienne inspirée de la sensibilité de cette humanité de la rue unique du village en Arcadie, en un temps relativement béni, où les gains tangibles d’un desserrement de quelques entraves et contraintes ne sont pas payés de trop lourds sacrifices et quand, l’angoisse de la mort exorcisée, un Au-delà solide protège un En-deçà tolérable.
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