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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Langemark, le 31 octobre 1914. N20-3,30 3/0 1er novembre 1914 2 novembre 1914 3 novembre 1914 5 novembre 1914 6 novembre 1914 6 novembre 1914 7 novembre 1914 8 novembre 1914 10 novembre 1914 Notes de bas de page

    Paul Cocho, Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Carnet 11

    p. 17-27

    Texte intégral Langemark, le 31 octobre 1914. N20-3,30 3/0 1er novembre 1914 2 novembre 1914 3 novembre 1914 5 novembre 1914 6 novembre 1914 6 novembre 1914 7 novembre 1914 8 novembre 1914 10 novembre 1914 Notes de bas de page

    Texte intégral

    Langemark, le 31 octobre 1914. N20-3,30 3/0

    1Nous voici à la veille de la Toussaint. Le temps est de circonstance, gris et pluvieux par moments. Cette année, je ne verrai pas les cérémonies habituelles de cette grande fête ou du moins elles revêtiront un caractère tragique et plein de grandeur terrible ! Que de morts, que de ruines cette guerre fait ! Pas de familles probablement où le deuil n’ait remplacé la quiétude et la joie. C’est cette année que les prières pour les morts seront plus que jamais nécessaires.

    2Après avoir quitté les tranchées de Zillebeck nous sommes venus à Boesinghe et à Westvleteren, en passant par Elverlinge et Reninghe : nous avons couché dans l’église de Westvleteren.

    3Avec Jean Dalmar et Dupont, nous avons couché dans la tribune. J’avais le postérieur par terre, les pieds appuyés en l’air sur la balustrade, le dos reposant sur le rebord de la tribune. Chose étonnante, j’ai fort bien dormi. Le lendemain, nous sommes partis à huit heures et avons passé la journée comme soutien d’artillerie près du canal de l’Yser. Malheureusement nous avons été obligés de revenir coucher à Westvleteren, ce qui nous a fait pour la journée un nombre respectable de kilomètres. Le lendemain, nous avons eu repos une partie de la journée. L’après-midi, vers trois ou quatre heures, nous reçûmes l’ordre de nous tenir prêts à partir. Comme directive on parlait vaguement de Boesinghe puis de Langemark. Chose qui nous surprit un peu, une fois formé en colonnes sur la route, nous vîmes arriver des autobus au nombre de quatre-vingt ou cent dans lesquels on nous embarqua.

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    (Archives familiales.)

    4À cette constatation, en moi-même, je pensai que pour que l’on nous fit voyager en autobus, il fallait que l’on nous envoyât sur un point important, qui exigeait du renfort. Et je ne me trompai point ! Nous descendîmes à Boesinghe, puis nous nous mîmes en route dans la nuit. Rien n’annonçait le danger et pourtant tous nous sentions qu’il approchait. En effet, une vive fusillade éclata tout à coup. On entendait les balles siffler à nos oreilles. Une vive émotion s’empara de tous et il y eut un instant de confusion surtout que l’on vit des cavaliers à pied qui revenaient du front pour chercher leurs chevaux et que beaucoup d’entre nous crurent qu’ils battaient en retraite.

    5Notre compagnie reçut l’ordre de se déployer à droite de la route dans un champ à l’abri d’un petit talus surmonté d’une haie. Nous passâmes là un bon moment allongés dans le fossé écoutant les balles siffler à quelques centimètres de nos têtes ! Puis nous repartîmes par la route, les balles pleuvant toujours autour de nous. Je m’occupai de rassembler un peu l’arrière de la compagnie qui avait pas mal de flottement. Je vis tomber un homme sur ma gauche. Je m’approchai de lui et lui causai, lui demandant s’il était atteint et s’il souffrait beaucoup mais le pauvre diable ne me répondit point. Il était mort.

    6Nous arrivâmes enfin dans le village de Langemark. Que de ruines ! Que de désastres ! Partout ce n’était que maisons écroulées, chevaux tués, et cela dans la nuit avec les obus éclatant avec un bruit formidable, terrifiant, surtout pour nous qui l’entendions pour la première fois. On s’en rappellera longtemps ! Par suite de la difficulté du chemin, la queue de la compagnie avait perdu la tête, de sorte que, une fois dans le village, nous ne pûmes jamais savoir où se trouvaient et nos officiers et les tranchées que nous devions occuper de sorte que pour Dalmar et moi avec une fraction assez importante de la compagnie nous passâmes la nuit dans le fossé d’un petit chemin criblé de balles et aux alentours duquel pleuvaient tous les gros obus qui explosaient avec un bruit infernal. Quelle nuit !

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    (Archives familiales.)

    7Au petit jour, un Anglais vint se coucher tout près de nous en gémissant : il venait d’être atteint d’une balle au côté. Quelques heures après il était mort, courageusement d’ailleurs car il se plaignait très peu. Quelques instants plus tard, un autre anglais blessé vint également auprès de nous. Au petit jour ses camarades l’aidèrent à se diriger vers le poste de secours. C’est à ce moment que Dalmar et moi partîmes en reconnaissance pour tacher de retrouver notre compagnie. Nous nous rendîmes sous la mitraille auprès du commandant de bataillon. Il ne put que nous indiquer vaguement l’emplacement de nos tranchées. Si vaguement que nous jugeâmes que nous ne pouvions, en plein combat, errer à la recherche du reste de la compagnie et nous emmenâmes la compagnie dans les tranchées de la 11e où nous passâmes une partie de la journée. L’après-midi, un de nos hommes qui était parti à la recherche de quelques provisions, vint nous dire qu’il avait retrouvé la compagnie. Immédiatement, je rassemblai les hommes de la 10e et les emmenai vers le capitaine. Nous prîmes alors possession de nos véritables tranchées2.

    8La seconde nuit fut épouvantable ! Aussi terrifiante que la première ! Quelle pluie d’obus. Quel déluge de balles. Et voilà huit jours que nous sommes dans ces conditions !

    9Il y a des instants d’accalmie, puis cela reprend plus fort que jamais. Pour rompre la monotonie terrible de ces journées, Dalmar et moi avons tous les jours la corvée de l’ordinaire. Nous partons avec une trentaine d’hommes et allons, sous les balles et les obus, chercher la nourriture de la compagnie. Nous partons vers sept heures et demie et revenons vers neuf ou dix heures. Et puis après, toute la journée et toute la nuit, nous rentrons dans nos cavernes où, tapis comme l’homme primitif craignant les bêtes fauves nous nous mettons à l’abri des balles et des shrapnels3 !

    10Comme nourriture les deux premiers jours, nous avons dû nous contenter de deux petits morceaux de pain sec. D’ailleurs, nous n’avions guère faim avec l’émotion que nous éprouvions ! Depuis, comme on se fait à tout, la nature a repris ses droits et grâce à ce brave Corbie qui nous sert un peu d’ordonnance, nous mangeons froid naturellement mais enfin nous mangeons. Comme boisson nous avons eu du vin les premiers jours car, aux moments d’accalmie, quelques débrouillards allaient piller les caves des maisons dévastées. Ensuite nous prenions du café froid. Comme victime, la compagnie a quatre morts dont un pauvre malheureux clairon retrouvé en morceaux et une huitaine de blessés. Ces victimes sont d’ailleurs des premiers jours. Depuis quelques jours, nous sommes moins éprouvés sous ce rapport ! Que nous réserve l’avenir ! En ce qui me concerne, je suis assez calme.

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    (Archives familiales.)

    11J’ai conscience du danger terrible que nous courons mais j’ai cependant confiance. J’ai espoir que je reverrai ma famille et mon pays !

    12En tout cas, je m’efforce d’accepter courageusement et chrétiennement le sort que Dieu me réserve. Je prie Notre-Dame du Perpétuel Secours de me venir en aide et de me protéger et de me ramener sain et sauf dans mon foyer.

    1er novembre 1914

    13Le jour, aujourd’hui, s’est levé radieux. Cette fête de la Toussaint va avoir un temps superbe ! La nuit a été assez calme, les gros canons ont tonné dans le lointain. De temps en temps, les deux fronts se sont fusillés mais modestement. On dit que les Anglais ont reculé de près de deux kilomètres dans la région d’Ypres ! Sur notre front au contraire, l’on prétend que nous avons pris Cappell, un village à quelques kilomètres en avant de nous ! Je souhaite ardemment qu’il en soit ainsi ! Ce matin, j’ai fait une fervente prière en union avec toi, ma chère Louisette, et avec notre petite Paulette qui a du communier pour la première fois ! Puisse le bon Dieu exaucer les prières de cette petite si pure et si gentille. Puis j’ai été à l’ordinaire comme d’habitude. Il y a encore pas mal de dangers et les obus ont explosé tout autour de nous pendant tout le trajet.

    14Pendant une partie de la matinée, j’ai joué à la manille avec les officiers. Le midi nous avons mangé un peu de porc avec des pommes de terre. Il y avait plus de dix jours que nous n’avions si bien mangé. Comme boisson, toujours notre café froid. L’après-midi, j’ai été faire un petit tour du côté du couvent. Une grande bâtisse qui se trouve à trois ou quatre cents mètres de nos tranchées où des religieuses tenaient un pensionnat. Ce couvent est occupé par la 7e et la 8e compagnie qui y sont en réserves. Il a été très éprouvé lui aussi et cela fait pitié de voir l’horrible état de toutes choses. J’ai causé avec quelques connaissances, entre autres le gérant des cafés Roger, l’employé de chez Meunier, puis je suis revenu me terrer dans la tranchée où j’ai écrit ces quelques lignes.

    15La journée se continue, radieuse, chaude même. En ce même temps où j’écris, l’on doit chanter les vêpres de la Toussaint, faire la procession et chanter les vêpres des morts ! Tragiques, cette année, toutes ces cérémonies. Le souvenir de tes bons parents, ma chère Louisette, va être bien vif et bien douloureux.

    16Espérons ensemble que là s’arrêtera le sacrifice que Dieu nous demande et qu’il nous accordera la grande grâce de nous réunir à la fin de cette terrible guerre.

    2 novembre 1914

    17La nuit n’a pas été trop mauvaise. Peu de canonnade et de fusillade. Il a plu pendant quelques heures, mais grâce aux volets dont nous avons recouvert notre tranchée, nous n’avons pas été mouillés ou bien peu. Au réveil, le temps s’est éclairci, la journée s’annonce assez belle. J’ai fait une prière que je me suis efforcé de rendre la plus fervente possible en ce jour des morts. Par la pensée, je te voyais avec Paulette et Yvonne à la messe à Saint-Michel4.

    18Puis remplissant ma tâche journalière je suis parti avec Jean Dalmar à l’ordinaire. Pas toujours agréable cette corvée de l’ordinaire, sous la mitraille et les balles.

    19Aujourd’hui, nous avons eu un homme blessé au pied, tout près de moi pendant que je distribuais le sel. Pour revenir aux tranchées, nous avons subi une véritable pluie d’obus ; nous sentions les balles et éclats voler tout autour de nous.

    20L’après-midi, Dalmar et moi, avons été laver notre linge dans une des maisons de Langemark. Pendant tout le temps que nous y avons passé, les obus n’ont cessé de tomber autour de la maison. À chaque détonation tout craquait ! Nous sommes revenus sains et saufs à nos tranchées.

    21Les nouvelles générales pour le régiment ne sont pas très bonnes. À la 2e compagnie la moitié de l’effectif soit cent vingt hommes environ a été tuée ou fait prisonnier. À la troisième aussi, il y a morts et blessés. Chez nous cela fait quatre tués et huit blessés. Le 73e est encore plus éprouvé, paraît-il.

    3 novembre 1914

    22La nuit n’a pas été trop mauvaise : beaucoup de fusillades seulement. Le canon a été raisonnable. Nous sommes allés Jean Dalmar et moi comme d’habitude à l’ordinaire. L’aller à été calme mais nous sommes revenus sous la mitraille. Dans la nuit, un homme à été tué au poste de secours du régiment par un éclat d’obus et deux autres grièvement blessés. On ignore toujours le sort du capitaine de la Morinière5 ! Tué ou blessé. Le corps de son sergent major est à cent cinquante mètres de la tranchée, mais il est impossible d’aller le chercher. À la 2e, il y avait E. Beaumont et les deux Bazin ! Que sont-ils devenus ? Toute la journée la canonnade fait rage comme aux plus forts jours. Nous sommes ramassés dans notre tranchée, écoutant les gros obus tomber tout autour de nous ! À l’instant, il vient d’en tomber un sur les tranchées de la 6e, tout près de nous, faisant plusieurs victimes. Tués ou blessés, car nous les voyons emportés par leurs camarades ! Toutes les minutes, il peut nous en tomber ainsi nous anéantissant tous ! Et penser si nous sommes graves et par quelles émotions nous passons. Personnellement, je n’ai pas peur. Je me suis même vite habitué à ces explosions infernales ! Ce qui m’émeut c’est leur souvenir et celui de ma famille ! Quand je pense que peut-être je ne vous reverrai plus, je ne puis m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux. Le capitaine m’a dit aujourd’hui qu’il m’avait proposé pour être cité à l’ordre du jour du régiment pour ma conduite lors de notre arrivée en pleine bataille. J’en suis content non par vaine gloriole (je n’ai fait que mon devoir), mais parce que, si je ne revenais pas de cette terrible guerre, tu pourrais te dire et dire plus tard à nos deux garçons que leur papa n’était pas trop poltron !

    23La journée est radieuse, mais les nuits sont froides. J’ai une douleur assez vive à l’épaule gauche. Ce sont sans doute des rhumatismes. Il est à prévoir que si je reviens à la maison, j’en rapporterai pas mal de ces souvenirs ! Mais, baste, tout cela ne sera que petite misère auprès de maintenant ! Et tu me soigneras bien, n’est-ce pas, ma chère Louisette !

    5 novembre 1914

    24Les journées que nous venons de passer ont été si terribles que je n’ai pu écrire les quelques notes journalières habituelles. Je le fais aujourd’hui bien que la situation soit peut-être plus terrible encore. Avant-hier, la mitraille a été épouvantable et n’a pas cessé. Un gros obus est tombé dans la tranchée à quelques mètres de la mienne. Il a tué deux hommes et blessé un troisième que Jean Dalmar et moi avons secouru aussitôt ! Le spectacle était épouvantable de voir ces corps affreusement déchiquetés. L’un avait toute la tête emportée ! Il ne restait plus que quelques lambeaux du cuir chevelu ! Il y a un autre blessé légèrement par un éclat. Dans la 6e qui nous prolonge, un obus a fait ce jour également trois morts et dix-huit blessés. Notre brigade doit être très éprouvée !

    25Hier, la journée a été terrible mais nous n’avons pas eu de victimes ! Aujourd’hui répétition ! Au moment où j’écris, il n’y a qu’un blessé d’une balle à la jambe. On nous a prévenu d’une attaque allemande possible sur notre droite et nous nous tenons prêts. Cela va faire la treizième nuit que nous allons commencer dans ces terribles conditions ! Et l’on ne parle toujours pas de nous relever. Voilà treize jours que nous ne nous sommes pas déchaussés. Treize jours que nous ne mangeons guère qu’un peu de pain sec et un peu de viande parfois ! Comme boisson un peu de café froid et encore. Pour le moment, il ne nous en reste plus et Corbie ne pourra aller nous en faire. À chaque coup d’obus, nous nous demandons si c’est celui qui doit nous anéantir. Nous sommes donc dans nos trous, comme des condamnés à mort qui attendent, chaque minute, l’exécution de la sentence ! Nous avons des mines extraordinaires avec nos barbes de quinze jours et les privations endurées. Vraiment ce n’est guère le rôle de la territoriale d’occuper des points aussi importants et dangereux.

    26Enfin, à la volonté de Dieu ! J’accepte avec résignation la mort et la séparation cruelle qu’elle comporte, si telle est la sainte volonté. D’ailleurs, au fond j’ai grande confiance en Notre Dame du Perpétuel Secours et si je dois mourir dans cette terrible mêlée, c’est que, sans doute, cela est utile pour mon salut ! D’ailleurs, ma chère Louisette, si telle est la volonté de la divine providence, je suis certain qu’elle ne t’abandonnera pas toi et toute notre petite famille ; qu’elle t’accordera au contraire beaucoup de grâces et qu’elle rendra la situation prospère ! Je suis certain aussi qu’elle t’accordera de grandes consolations dans nos chers enfants ! N’oublions pas, ma chère Louisette, que la vie est peu de chose et que la grande affaire est de nous retrouver réunis un jour au ciel pour l’éternité.

    Image

    (Archives familiales.)

    6 novembre 1914

    27La journée a été belle sous tous rapports. Le temps s’est maintenu radieux et chaud. Les nuits seules sont froides. Le climat de Belgique, cet automne tout au moins, est vraiment merveilleux. Et puis, ce qui nous fait paraître le temps encore plus beau, c’est que, pour la première fois depuis longtemps, la canonnade s’est ralentie. Nous n’avons guère eu que des shrapnels, et les grosses marmites sont tombées en nombre infime par rapport aux trois dernières journées et plus en arrière de nos tranchées. Pour la deuxième fois depuis près de quinze jours, nous avons mangé chaud : une omelette que ce brave Corbie à bien voulu aller nous confectionner. Cela nous a paru rudement bon ! Combien de temps allons-nous vivre encore cette vie épouvantable ! Aujourd’hui on nous a raconté de bonnes nouvelles. L’escadre Allemande aurait été coulée par l’escadre anglo-française, au prix de sacrifices considérables, il est vrai. Puis, sur le Canal de l’Yser, à notre gauche, les Allemands auraient subi un échec assez sérieux et se seraient repliés. De plus, à la 12e, ils prétendent ne pas avoir aperçu de boches depuis ce matin. Serait-ce le commencement de la délivrance ? Ce soir est venu un ordre du colonel commandant de faire livrer sans faute, cet après-midi, les sacs et fusils des hommes évacués. Nous y voyons un heureux signe. Espérons !

    6 novembre 1914

    28J’avais écrit trop tôt le mot Espoir ! Hier midi, la canonnade a repris, plus intense que jamais. Vers deux heures un obus est tombé dans la tranchée voisine de la nôtre, tuant deux hommes, Gadeau de Saint-Brieuc et Calotais de Mur. Par une coïncidence assez remarquable, j’avais passé vers midi un bon moment à causer avec ces deux hommes, parlant avec Calotais de Monsieur de Carcaradec dont il était le fermier. À cinquante centimètres près, c’était…6 moi qui étions réduits en bouillie.

    29Tout le reste de la journée, la canonnade fit rage sans une minute de répit. La nuit fut passable.

    7 novembre 1914

    30Le matin au petit jour, les deux pauvres diables furent enterrés un peu derrière nos tranchées, à côté de ceux de la compagnie déjà morts au champ d’honneur. Un certain nombre de soldats leur rendirent les honneurs et plusieurs se mirent à genoux priant sur les tombes de leurs infortunés camarades ! Vers huit heures, la canonnade reprit d’une façon plus effrayante que jamais ! En plus des balles, des shrapnels, des marmites nous avons cette fois des obusiers terrifiants, envoyant sur un front d’une trentaine de mètres, dans un espace de vingt à trente secondes, quatre obus d’une violence inouïe. On estime à quatorze ou quinze mille le nombre d’obus de toutes sortes tombés dans cette seule journée.

    31Nous étions tapis dans nos tranchées, attendant la mort ! Les obus tombaient tantôt devant, tantôt derrière, à quelques mètres à peine nous couvrant à chaque instant de terre et d’éclats. Je t’assure que Jean Dalmar et moi nous en avons dit des prières ! En moi-même j’avais cependant confiance en la Vierge. Vers une heure et demie, les quatre obus dont j’ai parlé plus haut, tombèrent en plein sur une des tranchées de la compagnie. Aussitôt ce furent des cris et des gémissements. Avec Dalmar je me précipitai. Il y avait sept blessés. Nous en emmenâmes un qui, malgré une affreuse blessure à la jambe déclara pouvoir marcher jusqu’au poste de santé à deux kilomètres en arrière. Puis nous revînmes avec trois brancardiers que nous aidâmes à transporter les autres blessés ! Parmi eux, il y en avait deux très gravement atteints, le caporal Bosher et Jules Bré, un parent de Monsieur Auffray, le serrurier. Tous deux avaient d’affreuses blessures au côté et je crains fort qu’ils n’en réchappent pas. Le capitaine nous félicita pour avoir aidé à évacuer rapidement les blessés. Au poste de santé, nous apprîmes que nous serions relevés dans la soirée. Si nous en fûmes heureux, tu peux l’imaginer !

    8 novembre 1914

    32Hier soir, vers neuf heures, nous avons évacué les tranchées que nous occupions depuis exactement quinze jours. Quinze jours sans manger ni boire grand chose ! Quinze jours sans presque dormir ! Quinze jours sans se laver ! Sans tirer ses souliers ! Quinze jours où chaque minute nous attendions la mort ! Nous avons tous des teints jaunes, la figure maigre, les yeux creux. Quel immense soupir de soulagement nous avons tous poussé ! Et cependant, ce matin, on nous apprend que nous ne nous éloignons que de deux kilomètres et que nous allons bivouaquer. Serait-ce pour nous reposer quelques jours du cauchemar et ensuite pour nous y replonger ? Ce serait affreux !

    10 novembre 1914

    33En effet, ça a tout l’air de se confirmer. La consternation est générale ! Nous qui pensions aller nous reposer en France pendant un bon moment et les événements se précipitent. Ne plus aller au feu, peut-être ! Ce matin on a lu également une note de la division recommandant de passer, dans chaque régiment, la revue des hommes qui ne seraient pas capables de continuer la campagne.

    34Nous étions démoralisés, Jean et moi, par la cruelle déception que nous venions de ressentir, aussi décidâmes-nous de passer la visite d’autant que nous venions d’apprendre que le capitaine se portait malade et allait être évacué. Les malades étaient très nombreux, trop nombreux même, car au moment de partir, le capitaine s’opposa à ce qu’un aussi grand nombre d’hommes allât à la visite et Jean Dalmar se chargea de ramener les trois quart des hommes.

    35J’allai donc seul avec le reste des hommes. Nimier me reconnut, naturellement et me porta épuisement. Je partis aussitôt avec les reconnus pour Boesinghe où était l’ambulance de la division où nous passâmes la nuit sur la paille. Le lendemain matin vers 11 heures nous partîmes à pied pour Elverdinghe7, où quelques heures plus tard, nous prîmes le train pour Furnes. À Furnes, nous passâmes la nuit dans le train et nous arrivâmes à Dunkerque que le lendemain matin vers sept heures. Là on nous parqua dans un grand hangar de la gare, où pendant toute la journée, les médecins procédèrent à des évacuations sur Le Havre et Cherbourg et dans les différents hôpitaux de la ville. Moi, on m’envoya au Théâtre, transformé en ambulance, où j’attends non sans impatience ce que l’on va faire de moi.

    36À quels mobiles ai-je obéi pour me porter malade ? D’abord, comme je l’ai écrit plus haut, à la déception éprouvée en apprenant que nous n’allions avoir aucun repos. Ensuite parce que j’avais besoin d’être soigné et je voyais que Nimier ne le pouvait pas en un pareil moment. Et puis, il faut bien le dire, j’ai été témoin de choses qui ont refroidi mon ardeur du début. Je n’imaginais pas la guerre de cette façon ! Ce n’est pas que j’ai peur et je ferai mon devoir si je retourne au feu, mais enfin, je crois qu’après ce que j’ai fait, je puis légitimement essayer d’échapper à la fournaise. Que d’autres territoriaux fassent, à leur tour, ce que nous venons de faire depuis trois mois et surtout depuis trois semaines ! Et puis encore, j’ai vu tant de gens embusqués, bien que sans famille, ne craignant rien auprès de nous ; j’ai vu dans notre régiment tant d’incohérence et si peu de véritable direction ; j’ai vu les blessés si mal soignés ; j’ai vu les services de santé si mal organisés qu’un profond découragement s’est emparé de moi. Et alors ma famille m’est apparue ! Un ardent désir de la revoir s’est emparé de moi et je prie Notre Dame du Perpétuel Secours de m’accorder ce grand bonheur !

    37 Fin du carnet n˚ 1

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    Ceux du 74e RIT. Tous des bretons de la région de Saint-Brieuc, Paul Cocho est debout à droite (archives familiales)

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    Paul Cocho, au deuxième rang, est le troisième en partant de la gauche (photo Clément, Le Havre) (archives familiales)

    Notes de bas de page

    1 Ce premier carnet est constitué d’une série de 3 feuillets en format A4 pliés en deux de manière à pouvoir écrire sur quatre pages. Chaque feuillet est entièrement écrit d’une petite écriture régulière, très serrée mais très lisible. Tout est au crayon noir. Pas de marge, pas de blanc, pas de ratures ou presque. La feuille est entièrement utilisée.

    2 La 10e compagnie du 74e régiment de la territoriale (74e RI), est commandée par le lieutenant colonel Chauvel. Avec le 73e RI, il compose la 173e division. Ces deux régiments sont essentiellement constitués de bretons de la région de Saint-Brieuc.

    3 Le shrapnel, du nom de son inventeur Henri Shrapnel (1761-1842), est le nom générique désignant une arme anti-personnel, l’obus à balle.

    4 Saint-Michel est une paroisse de Saint-Brieuc. L’église actuelle, construite en 1837 est de style néoclassique.

    5 Le capitaine de la Morinière commandait la deuxième compagnie du 74e RI.

    6 Ici, deux mots illisibles.

    7 Il y a 25 kilomètres de Elverdinghe à Furnes et 30 kilomètres de Furnes à Dunkerque.

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    1 Ce premier carnet est constitué d’une série de 3 feuillets en format A4 pliés en deux de manière à pouvoir écrire sur quatre pages. Chaque feuillet est entièrement écrit d’une petite écriture régulière, très serrée mais très lisible. Tout est au crayon noir. Pas de marge, pas de blanc, pas de ratures ou presque. La feuille est entièrement utilisée.

    2 La 10e compagnie du 74e régiment de la territoriale (74e RI), est commandée par le lieutenant colonel Chauvel. Avec le 73e RI, il compose la 173e division. Ces deux régiments sont essentiellement constitués de bretons de la région de Saint-Brieuc.

    3 Le shrapnel, du nom de son inventeur Henri Shrapnel (1761-1842), est le nom générique désignant une arme anti-personnel, l’obus à balle.

    4 Saint-Michel est une paroisse de Saint-Brieuc. L’église actuelle, construite en 1837 est de style néoclassique.

    5 Le capitaine de la Morinière commandait la deuxième compagnie du 74e RI.

    6 Ici, deux mots illisibles.

    7 Il y a 25 kilomètres de Elverdinghe à Furnes et 30 kilomètres de Furnes à Dunkerque.

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    Cocho, P. (2010). Carnet 1. In F. Gatel & M. Doumenc (éds.), Paul Cocho, Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.43075
    Cocho, Paul. « Carnet 1 ». In Paul Cocho, Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919, édité par Françoise Gatel et Michel Doumenc. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2010. doi:10.4000/books.pur.43075.
    Cocho, Paul. « Carnet 1 ». Paul Cocho, Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919, édité par Françoise Gatel et Michel Doumenc, Presses universitaires de Rennes, 2010, https://doi.org/10.4000/books.pur.43075.

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    Cocho, P. (2010). Paul Cocho, Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919 (F. Gatel & M. Doumenc, éds.). Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.43063
    Cocho, Paul. Paul Cocho, Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919. édité par Françoise Gatel et Michel Doumenc. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2010. doi:10.4000/books.pur.43063.
    Cocho, Paul. Paul Cocho, Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919. édité par Françoise Gatel et Michel Doumenc, Presses universitaires de Rennes, 2010, https://doi.org/10.4000/books.pur.43063.
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