Introduction de la première partie
p. 39-40
Texte intégral
1L’expansionnisme triomphe en 1898 sous William McKinley et Théodore Roosevelt en sera l’un des apologistes les plus déterminés. Il en deviendra très vite l’artisan majeur après son accession accidentelle à la Maison-Blanche. Afin de mieux comprendre la nature et la portée de ses principes et de sa pratique en politique étrangère, l’on retracera brièvement la genèse de sa personnalité, en insistant notamment sur l’influence de son milieu, sur son éducation et sur son expérience de l’Ouest dans le territoire du Dakota. L’aristocrate new-yorkais à la recherche d’un style, qui s’approprie, au point de l’incarner, le mythe de la Frontière, doit son succès politique à une étonnante synthèse d’intellectualisme et de virilité capable de séduire à la fois l’Est urbain et l’Ouest agraire, et connaît une irrésistible ascension dont sa carrière de 1881 à 1901 témoigne éloquemment : réformiste appliquant « l’évangile de l’efficacité » à la Chambre basse d’Albany, capitale de l’État de New York, à la commission de recrutement des fonctionnaires fédéraux, puis en tant que préfet de police de la ville de New York, il accède en 1897 à des responsabilités nationales. Tel qu’en lui-même, enfin, le nouveau secrétaire adjoint à la Marine peut mettre en œuvre la politique navale de dissuasion qu’il préconise depuis quinze ans. La guerre hispano-américaine fait de lui un héros militaire, ce qui le conduit jusqu’à l’antichambre de la Maison-Blanche ; élu gouverneur de l’État de New York à son retour de Cuba, il est poussé, contre son gré, vers la vice-présidence en 1900. Trappe ou tremplin, se demande-t-il ? Car l’octroi de cet honneur par les caciques de son parti n’est pas dépourvu d’arrière-pensées. Le réformateur gêne ; certains veulent le neutraliser. Ironie de l’histoire, l’assassinat de William McKinley par un anarchiste le propulse un an plus tard à la magistrature suprême, au grand dam de ses adversaires, et fait de lui le plus jeune président de l’histoire des États-Unis.
2Les destinées de la république impérialiste de 1901 ne pouvaient alors trouver meilleur agent. Héritier spirituel des fédéralistes, de par ses origines et son éducation, hamiltonien par tempérament autant que formation, à l’occasion jeffersonien résigné par nécessité ou calcul, il s’est très tôt interrogé sur les fondements du républicanisme américain et sur la nature du pouvoir pour conclure presque instinctivement à une indispensable prééminence de l’exécutif fédéral. Les gains coloniaux résultant de la victoire sur l’Espagne ne l’ont nullement mis dans l’embarras, contrairement à son prédécesseur. Historien et apologiste d’une démocratie expansionniste, il a très tôt embrassé le moralisme simpliste d’une Amérique perpétuellement convaincue d’étendre le domaine de la liberté et de la civilisation. Le politicien expansionniste de 1898 n’a vu dans l’acquisition de colonies que la continuation outre-mer d’une politique « historique », l’aboutissement logique d’ambitions désormais internationales, le corollaire de la puissance. À ses yeux, l’aventure impérialiste du tournant du siècle consacre le passage de l’« hémisphérisme », synonyme pour lui d’hégémonie américaine, au « mondialisme », rançon de la grandeur et nécessité stratégique. Les dix années qui précèdent son entrée à la Maison-Blanche voient intervenir un certain nombre d’épisodes marquants : le second coup d’État hawaïen et l’opposition de Grover Cleveland au projet d’annexion, la crise du Venezuela et la réaffirmation brutale de la suprématie continentale des États-Unis, l’exacerbation du conflit cubain, latent depuis un quart de siècle, la guerre hispano-américaine et l’acquisition de colonies à l’issue de la victoire. Les analyses et les prises de position auxquelles ces événements donnent lieu dans les discours et la correspondance de Théodore Roosevelt confirment bien entendu ses certitudes impérialistes, qui le conduisent lors du débat de 1898-1900 à verser dans un manichéisme outrancier, mais témoignent surtout de ses talents de géopoliticien et de stratège. La vision des relations internationales qui l’anime en 1901 permet d’éclairer la politique menée jusqu’en 1909, tout comme sa conception du pouvoir exécutif explique les moyens employés pour parvenir à ses fins.
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