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    Plan détaillé Texte intégral Des frontières mouvantes Deux frères, deux itinéraires, une histoire de la violence La tragédie de l’impossible ancrage Déconstruire les discours et les représentations de l’Ouest Notes de bas de page Auteur

    L’Ouest et les Amériques

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    Frontière(s) : visions d’un Ouest sanglant dans In the Rogue de James Carlos Blake

    Geneviève Dragon

    p. 207-215

    Texte intégral Des frontières mouvantes Deux frères, deux itinéraires, une histoire de la violence La tragédie de l’impossible ancrage Déconstruire les discours et les représentations de l’Ouest Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1In the Rogue Blood (Crépuscule sanglant), paru en 1997, roman de l’écrivain chicano James Carlos Blake, a reçu Le Los Angeles Times Fiction Award en 1998. Il s’agit de l’évocation « pleine de bruit et de fureur1 » d’un Ouest embrasé par une wilderness indifférenciée, cet « espace sauvage et désertique » auquel ne s’oppose aucune marque de civilisation.

    2Le récit est celui d’une histoire de la violence, celle des États-Unis, à un moment particulier de son histoire, dans les années 1840, bien avant la fin officielle de la Frontière en 1890. La dimension historique se trouve saisie dans la trajectoire romanesque et tragique des trois enfants d’une même famille : au premier plan, deux frères, Edward et John Little, et dans un arrière-plan terrible, leur sœur cadette, Maggie. Les deux frères vont perdre peu à peu leur humanité en traversant à cheval une nation américaine encore balbutiante, portés par un rêve de pionnier : aller au Texas, poser des clôtures et s’établir comme propriétaires terriens. Le point de départ de cette odyssée est la Floride. Séparés à la Nouvelle-Orléans, Dixie City2, ils se retrouveront de façon tragique au Mexique, derrière une frontière qui n’est pas encore établie.

    3La violence extrême du roman ne laisse que peu de répit au lecteur. Les errances spatiales des deux frères sont tout autant d’errances au cœur de la noirceur humaine la plus abjecte. D’abord spectateurs (de lynchages, viols, meurtres ou exécutions sommaires), ils en viennent de façon fatale, à être les acteurs hébétés d’un appétit de barbarie qui les stupéfait eux-mêmes. L’ambition de James Carlos Blake a été, selon ses dires, d’écrire le roman le plus violent possible. Celle-ci est, selon l’auteur, « le moteur-même du monde3 » condition nécessaire et paradoxale de l’émergence même de la loi :

    « L’idée selon laquelle nous aurions effectué un vaste progrès moral et que nous serions à présent une espèce moins violente se trouve démentie par notre pouvoir terrible de destruction, notre puissance militaire, que ce soient celles des forces de police ou de soldats armés. Sans la menace d’une telle violence derrière tout cela, aucune loi n’aurait de sens4. »

    4Les propos relatés ici évoquent tout autant la violence extrême d’une nation, les États-Unis, que celle propre à l’espèce humaine, comme viscérale. Il s’agit alors de relire l’histoire conquérante de l’Ouest et de la Frontière et d’en appréhender les fondements (à défaut de les expliquer) par le prisme de l’excès, de la violence et de la transgression. Crépuscule sanglant apparaît dès lors comme la relecture littéraire et critique d’une histoire conquérante. À bien des égards, le roman s’apparente à un western. Cependant la dimension épique et glorieuse se trouve infléchie de façon tragique. La convocation d’éléments mythiques ainsi que la dimension biblique et apocalyptique agrandissent l’échelle du texte : il s’agit alors de brosser la peinture sombre d’une humanité dont la seule constance est l’appétit de violence. L’ambition n’est pas de magnifier la période et les hommes qui l’ont vécue, mais bien de porter un regard à la fois cru et critique sur l’idéologie de la frontière, celle qui chante la victoire épique de la civilisation sur la barbarie. Ce renouvellement des perspectives historiques n’est pas neuf dans l’historiographie américaine qui a vu naître à la fin des années 1980 une « Nouvelle Histoire de l’Ouest », vivement remarquée, à la fois pour le caractère révisionniste des thèses avancées ainsi que pour son pessimisme : tout n’est que violence, destruction, une nation placée sous le signe de la perte et de l’échec. Nous n’entrerons ici dans aucune polémique : il s’agit simplement de considérer que cette historiographie s’interroge alors de façon nouvelle sur les pratiques historiennes elles-mêmes, sur la subjectivité de l’histoire en tant que discours. La littérature elle-même possède cette puissance interrogatrice des discours et des représentations.

    5« La nature fondamentale américaine est dure, solitaire, stoïque et assassine5 », selon la célèbre formule de D. H. Lawrence en exergue du roman : les particularités d’un moment historique fondamental des États-Unis se trouvent ainsi brutalement saisies dans une vision terrible de l’humanité.

    Des frontières mouvantes

    6L’intrigue romanesque se noue à un moment particulier de l’histoire américaine. Cette Amérique des années 1840 (moment clé où la population s’est multipliée de façon considérable) est d’abord, bien évidemment, celle de la Frontière (« the Frontier »), théorisée en 1893 par Frederick Jackson Turner6, cette frange pionnière et conquérante qui avance de façon inexorable sur des territoires considérés comme vierges et sauvages. John et Edward parcourent ainsi le pays du sud-est au sud-ouest, depuis la Floride jusqu’au Texas où ils obliquent vers le Mexique. Leur trajectoire romanesque métaphorise celle de milliers de pionniers dans cette première partie du xixe siècle aux États-Unis. L’Ouest, au début de leur parcours n’est en premier lieu qu’un espace proprement fantasmatique, non borné encore, existence imaginaire forgée par les discours de ceux qu’ils rencontrent :

    « Plus d’un groupe de pionniers qu’ils rencontrèrent se dirigeait vers la République du Texas. Ces émigrants avaient tous entendu dire que l’endroit était au-delà de tout ce que l’on pouvait décrire, et ils en parlaient comme s’ils l’avaient vu de leurs propres yeux : les immenses bois de pins et les fertiles terres alluviales, la longue côte en courbe et les vertes collines vallonnées, les grandes plaines qui s’étirent sur d’interminables kilomètres jusqu’aux montagnes de l’Ouest. On leur avait assuré qu’un homme pouvait vivre correctement au Texas, à condition d’avoir le courage d’affronter l’armée mexicaine et les bandes errantes de sauvages rouges7. »

    7Cette vision idyllique et faussement édénique est celle que les deux frères Little contemplent plus tard de leurs propres yeux : « Le Texas était exactement comme on le leur avait dit. Les pins y étaient grands et épais, et plus nombreux que ce qu’on pouvait rêver8. » L’illimité de cet horizon dans lequel le regard ne rencontre aucune clôture apparaît à la fois comme l’espace excitant de tous les possibles mais aussi comme le lieu effrayant et anomal de l’absence de loi et de justice. Ces grands espaces panoramiques sont ainsi le théâtre d’une horreur spectaculaire dont le caractère innommable laisse muet. Ainsi, le lynchage d’un esclave noir dont l’agonie réjouit les badauds, n’a pas besoin de justification ou de motif :

    « Edward se pencha sur sa selle et demanda à un homme qui se trouvait à côté :
    – Dites-moi, m’sieur, qu’a donc fait ce nègre ?
    Le type leva prestement la tête, observa Edward puis John et leur dit :
    – Queke chose qu’il aurait sûrement préféré ne pas faire !
    Non loin, plusieurs hommes et femmes rirent de bon cœur9. »

    8La frontière se comprend alors comme une zone chaotique puisque les États-Unis encore naissants n’ont pas l’unité d’une nation. Les deux frères ne rencontrent en fait que des îlots de sauvagerie indifférenciée. Ce spectacle les conduira fatalement à explorer par eux-mêmes les sentiers de la sauvagerie extrême.

    9L’autre frontière, qui n’est pas encore établie à ce moment-là, est celle qui sépare les États-Unis du Mexique. Les années 1840 voient la création de l’éphémère République du Texas (entre 1836 et 1845, date de son annexion aux États-Unis) et de la guerre contre le Mexique ; cette dernière aboutit à la signature du traité de Guadalupe Hidalgo qui fixe en 1848 la frontière entre les deux pays (avec, entre autres, l’annexion du Texas comme État de l’Union). Les deux frères rencontrent une famille au début de leur périple dont le patriarche se fait l’écho de cette histoire mouvementée, en marche :

    « Il déclara qu’il en avait assez de la Caroline, que cela faisait longtemps qu’il songeait à partir vers l’Ouest, mais que jusqu’à présent il craignait de faire courir le risque à ses filles à cause de ces saloperies d’Indiens. Pourtant, il suivait de près les nouvelles du Texas et croyait fermement que les Texians10 allaient accepter d’adhérer à l’Union, ce que le Congrès avait approuvé l’hiver précédent11. »

    10John et Edward se trouvent enrôlés pratiquement par hasard dans la guerre entre le Mexique et les États-Unis, dans deux camps opposés. John déserte l’armée régulière américaine pour rejoindre le Mexique et le bataillon des Saint-Patrick (composé d’immigrés irlandais catholiques, attirés par les promesses terriennes du gouvernement mexicain) tandis qu’Edward trouve le moyen d’exprimer l’appétit de violence qu’il sent en lui en se mêlant à un groupe de mercenaires, chargé de nettoyer le Texas des troupes d’Indiens qui y vivent encore. En réalité, comme le clan Glanton mis en scène par Cormac McCarthy dans Blood Meridian (1985), ce groupe sème la mort et la désolation de façon arbitraire et gratuite. La trajectoire des deux frères est celle d’hommes d’un monde où n’existe aucune frontière stable. L’absence de ligne de démarcation sur le sol et les cartes trouve un écho dans les actes d’hommes qui ne connaissent ni loi, ni transgression possible. Les frontières ne sont pas définitives, ce dont John et Edward font l’expérience concrète :

    « Il pointa le doigt vers le sud :
    – Le Mexique ? loin ?
    Les garçons échangèrent des regards ahuris. Le plus grand haussa les épaules et montra le sol à ses pieds en disant :
    – Mexique12. »

    11Il s’agit bien d’un espace de chaos, terme ambigu qui nourrit l’interprétation du roman : les débuts bouillonnants d’une civilisation sont ici teintés de l’atmosphère crépusculaire de fin du monde.

    Deux frères, deux itinéraires, une histoire de la violence

    12Ce récit des origines s’ancre dans une douloureuse histoire familiale. Le début du roman coïncide avec l’éclatement de la cellule familiale. Par jalousie, leur terrible père, Daddyjack poignarde un homme lors d’un bal. Il découvre peu après que sa femme, la mère des garçons, Lilith, n’était pas la « vierge pure » qu’il avait épousée. Il la bat avec une rage hallucinée et terrifiante et elle ne lui pardonnera jamais. Des années plus tard, elle pousse de façon machiavélique les deux frères à tuer leur père. Cet acte premier, transgression absolue, inaugure une tragédie qui prend les accents brutaux d’un dime novel, et d’un western. Les deux frères se perdent dans la violence tandis que Maggie, leur sœur cadette, sombre dans l’alcoolisme et la prostitution. Edward enterre tour à tour Maggie puis John au Mexique, sur cette terre étrangère qui sera leur tombeau.

    13Le titre original du roman In the Rogue Blood, traduit imparfaitement en français par Crépuscule sanglant, est fondamental pour comprendre les enjeux du roman. Le sang est d’abord le sang de la violence, qui dégouline des pages de violence du livre. C’est aussi le sang fatal de l’hérédité et la propension innée à la violence, héritée de façon tragique de leur père Daddyjack. Cette figure terrible hante de façon tragique les cauchemars des deux jeunes hommes jusqu’à la fin du roman, qui répètent dans le même rictus, la sentence qui pèse sur leur destin : « Le sang retrouve toujours le sang13. »

    14Le sang est « rogue » c’est-à-dire déviant, hors-la-loi et hors de la norme. Le terme existe aussi pour qualifier un animal au comportement anormal, ou bien un gène mutant. L’hérédité sanglante apparaît comme une clef de l’identité. Ainsi, Under the Skin14, roman ultérieur de James Carlos Blake, est le récit d’un jeune truand dont l’appétit de violence s’explique selon l’auteur par ses origines mexicaines, dont il ne connaissait pas l’existence : « Chaque livre que j’écris parle d’un type qui va découvrir qui il est. Je pense que c’est l’essence même de l’existence de chacun15. »

    15« Le sang retrouve toujours le sang » : c’est bien dans le sang que John et Edward Little font la douloureuse découverte de leur identité. Les sept chapitres du roman prennent la forme d’un cercle fatal. Le premier intitulé « la famille » est celui des commencements et des origines. C’est aussi l’espace et le lieu de la scission originelle qui amène les frères à tuer leur père et à quitter pour toujours la maison familiale. La famille n’est donc nommée que pour disparaître. Jusqu’à la Nouvelle-Orléans, « les frères » sont nommés ensemble et après la séparation, les chapitres alternent entre John et Edward jusqu’au dernier qui les réunit de façon tragique, puisque Edward enterre son frère lynché au Mexique. Le titre de cet ultime chapitre est ainsi le même que celui du deuxième : « les frères ». La seule fraternité envisageable est ainsi celle du déracinement et de la solitude, la certitude de n’appartenir à aucune terre en ce monde. Ce sentiment transparaît dans une scène présente au début du roman. Les deux frères assistent à un spectacle mettant en scène des monstres de foire et ils ressentent une profonde empathie pour ces êtres différents :

    « Edward s’émerveilla […] de la fierté blessée de ces monstres, ainsi que de l’apparente fraternité qui unissait ces parias. Pendant un terrible et fugace instant, il eut l’impression que sa place était parmi eux. C’était une impression inexplicable, et pourtant aussi certaine qu’il sentait son cœur battre. Il regarda John et s’aperçut que lui aussi avait le regard dans le vague depuis le départ des monstres. Puis John tourna la tête vers lui. Edward eut alors la sensation déconcertante d’être étranger au monde, sauf à son frère, et sut que John ressentait la même chose16. »

    16Le modèle du roman d’initiation et d’apprentissage se trouve doublé d’une structure mythique fondamentale où se répètent des actes de séparation. L’acte fondateur en est le parricide qui jette les deux frères déjà maudits avant d’avoir réellement commencé à vivre, dans le monde. C’est la première séparation : « C’était un fait aussi réel que son sang et ses os, et il n’y pouvait rien, ni maintenant, ni jamais17. »

    17À la Nouvelle-Orléans, John retrouve par hasard (ou plus précisément par la fatalité du sang qui retrouve toujours son chemin) sa sœur Maggie, devenue prostituée, presque ivre morte. Le corps dénudé de la jeune femme éveille en lui des désirs interdits et enfouis depuis toujours, et ne pouvant lutter contre la violence de ses pulsions, il la viole. Ce deuxième acte de transgression absolue institue la scission des deux frères qui évolueront à partir de ce moment-là de façon séparée. La séparation est soulignée par la distance géographique : Edward s’enrôlera du côté américain quand John s’engagera avec le Mexique. Du point de vue de John, la séparation est bien plus radicale et irrémédiable. L’inceste exile pour toujours John hors de la communauté des hommes et l’éloigne définitivement de son frère. Il fait peser sur lui une sentence qui sera l’aboutissement du roman. Dans le monologue intérieur torturé qui l’agite après le viol de sa sœur, il prononce lui-même l’imprécation : « Que je sois maudit. C’était sa seule pensée. Que je sois maudit18. » Lorsque Edward retrouvera John à la fin du roman emprisonné et jugé pour désertion, son propre frère lui semblera loin, comme étranger à lui et au monde :

    « John le regarda sans un mot. Il donnait l’impression d’avoir changé et l’expression de ses yeux était celle d’un étranger. Edward eut la brusque sensation d’être face à un inconnu19. »

    18Les barreaux de la prison ne sont que la dérisoire expression d’une incommensurable distance qui les sépare à tout jamais. C’est aussi le sentiment d’être étranger à soi-même. Élément majeur du naturalisme, l’hérédité n’est pas une clef pour accéder à une meilleure connaissance de soi. Bien au contraire, les deux frères sont parfois effrayés des terres inconnues qu’ils pressentent en eux : « Il ressentait aussi autre chose, quelque chose qu’il était incapable de nommer20. » Beaucoup de termes évoquent en effet le sentiment de l’innommable et de l’indicible que l’on peut comprendre comme la peur sacrée devant la transgression du tabou. John meurt dès qu’il touche sa sœur et rien ne pourra le ramener au sein de la communauté des hommes. Marqué au fer rouge (le D de déserteur sur sa joue), il fait figure d’homo sacer21, exilé, déchu de sa citoyenneté, que les autres peuvent assassiner, sans sacrifice ni sépulture, c’est-à-dire hors du champ de la collectivité. Il est ainsi lynché à la fin du livre, et Edward le retrouve pendu, dans un bar, un œil en moins et l’entrejambe ensanglanté, blessures qui rappellent d’emblée celles de leur propre père.

    La tragédie de l’impossible ancrage

    19Là réside sans doute l’originalité de cette relecture de l’histoire de l’Ouest par James Carlos Blake : les personnages sont les jouets d’une tragédie de l’impossible ancrage et du déracinement, parodie terrible de la pastorale américaine alors que chacun de leurs actes les fondent comme irrémédiablement déracinés. Ils avancent tels des « plumes dans le vent22 » : expression de Daddyjack pour définir un homme sans terre. Edward comprend d’emblée l’inconsistance de leur existence : « La maison de Floride lui serait revenue de droit. Mais ils étaient désormais tous deux des déracinés23. »

    20À la fin du premier chapitre, c’est lui qui grave sur l’écorce d’un arbre les lettres G.T.T. (« Gone to Texas », parti au Texas). Il s’agit d’un fait historique. Ces lettres étaient souvent écrites à la craie sur les portes des maisons dans le Sud des États-Unis par leurs occupants. L’expression était devenue synonyme de hors-la-loi, tout nouvel arrivant au Texas étant suspecté d’émigrer pour des raisons discutables. On la comprenait comme « gone to the devil » ou « gone to the dogs », l’équivalent d’une damnation. Edward ne comprend que trop tard l’appartenance à la terre première de ses origines : « Il se souvint de la certitude, dont il ignorerait à jamais l’origine, que c’était à cette terre qu’il appartenait vraiment. Et seulement à cette terre24. » John, quant à lui, parcourt l’itinéraire inverse : il est, au départ, celui qui aspire le plus à s’ancrer dans une terre. Pourtant, à la fin, il ne connaît plus qu’indifférence vis-à-vis de sa propre existence.

    21Le déracinement apparaît alors de façon paradoxale comme la condition des fondations de la nation américaine. Ainsi, l’engagement dans la guerre contre le Mexique n’est souvent que le fruit du hasard et des circonstances. John rejoint par exemple le bataillon des San Patricios qui, comme son nom l’indique, est formé d’immigrés irlandais, au service du Mexique. Les frontières sont aussi instables que les convictions de ces hommes, à l’image de la scène cocasse, parodie des sirènes de l’Odyssée où l’armée mexicaine use des charmes féminins pour attirer les Américains de l’autre côté du Rio Grande. Beaucoup traversent, certains se noient.

    « Une douzaine de jeunes femmes à la peau mate avec de longs cheveux noirs et des bouches rouges riantes étaient apparues sur la rive d’en face, puis s’étaient complètement déshabillées, avancées dans l’eau jusqu’aux cuisses et avaient entrepris de se savonner, seules ou à deux, en envoyant des baisers aux Américains qui les appelaient depuis la berge25. »

    22Ceux qui ont fondé la nation américaine sont à l’image des deux frères, tous des déracinés formant une mosaïque informelle d’exilés et de parias.

    Déconstruire les discours et les représentations de l’Ouest

    23Comme Cormac McCarthy dans Méridien de Sang (la dette envers ce roman est une évidence), James Carlos Blake offre la vision d’un moment fondateur des États-Unis, vision à la fois critique et très documentée. Cette dimension critique ne concerne pas tant les hommes durs qui peuplent le livre (aussi durs que l’était ce temps) mais bien les discours et représentations de l’Ouest. Ainsi la violence constante qui échappe aux codes et aux lois, l’équilibre encore instable d’une société naissante, balbutiante au point de basculer souvent dans la sauvagerie, n’est plus magnifiée comme dans les premiers westerns. Les terres vierges qui n’existent pas sur les cartes sont l’objet cependant de discours imaginaires, zones blanches où viennent d’abord s’inscrire les rêves et les fantasmes de chacun. Comme chez McCarthy, les deux frères rencontrent des personnages qui souvent leur parlent et qu’ils écoutent. Comme nous l’avons vu plus haut, les paroles des pionniers alimentent le rêve de la terre. Elles sont à l’image du discours frénétique et halluciné d’un prêcheur protestant :

    « Il évoqua le feu rugissant de l’enfer, la fumée de soufre et des douleurs au-delà de toute imagination, au-delà de tout cauchemar. Évoqua les démons cornus avec leurs pieds fourchus et leurs fouets épineux, des démons dont l’aspect et l’essence défiaient toute description rationnelle, et dont les joies éternelles consistaient à arracher des cris déchirants aux damnés26. »

    24Cette vision apocalyptique se révèle en fait programmatique non de l’au-delà mais bien du présent, seul et véritable Enfer, monde chaotique et sans frontière. Les hommes, à l’instar des deux frères sont ainsi transformés en créatures de cauchemar, en êtres damnés :

    « Il avait la certitude que c’était vraiment à ce lieu, à cette portion maudite du monde, qu’appartenaient des êtres tels que lui et ses camarades de cette compagnie de damnés. Un endroit où le sang était à la fois un banal outil d’échange et un instrument d’art vénéré27. »

    25Ainsi, Edward survit à un scalp, impossible revenant d’entre les morts :

    « Les villageois trouvèrent qu’il était le plus effrayant de la bande avec sa tête scalpée et sa blessure au visage où l’os de la pommette apparaissait sous la peau neuve et tendue. Seule la progéniture du diable, chuchotaient-ils les uns aux autres, pouvait survivre à de telles blessures28. »

    26Les deux frères ont été, de même, les témoins et les acteurs privilégiés de l’horreur qui prend l’apparence de la marche de l’histoire. S’il y a un partage entre tous ces hommes, c’est bien celle de la violence, en une parfaite réciprocité de l’horreur.

    « Edward avait entendu des centaines d’histoires sur ce qu’en temps de guerres des hommes faisaient à d’autres hommes. Ce que les Creeks avaient fait aux Blancs à Mims, ce que Jackson avait fait aux Creeks à Horseshoe Bend, ce que les Mexicains avait fait aux Texians à Alamo, ce que l’armée de Houston avait fait aux soldats blessés de Santa Ana à San Jacinto29. »

    27Ces hommes damnés offrent ainsi au lecteur la vision crépusculaire de l’aube d’une civilisation, vision qui prend par moments des accents bibliques comme si l’ambition était de toucher aux fondements du moteur de l’humanité elle-même et à ses structures archétypales :

    « Presque tous avait leur tête mise à prix. Mais rassemblés dans cette compagnie, ils étaient bien plus qu’un moteur d’illégalité. Ils constituaient une force aussi fondamentale, effroyable et au-delà de toute capacité d’entendement que la mort elle-même, aussi élémentaire que le feu, un tremblement de terre ou le vent hurlant30. »

    28Cette vision archaïque pose de façon paradoxale la question fondamentale de l’empreinte des hommes, de leur trace dans la poussière du désert, et du lien douloureux entre l’extrême violence et l’impossible pérennité des êtres, dans l’inscription d’une trace. L’absolu anonymat des ossements renvoie les deux frères à leur condition de passant, de « plume dans le vent » :

    « Le prochain visiteur de ces lieux ignoreraient à qui avaient appartenu ces os. Ceux-ci sécheraient, se fissureraient sous l’effet du soleil, puis seraient balayés par le sable si bien qu’en peu de temps il n’y aurait plus rien de celui qui s’était un jour appelé Lonwell Pike Hudlestone, originaire de High River, Kentucky. Les quelques hommes qui l’avaient côtoyé seraient eux aussi morts, et ainsi il ne subsisterait plus le moindre souvenir de lui, ce serait comme s’il n’avait jamais posé le pied sur cette terre31. »

    29Les tombes sont profanées, John et Maggie ont une sépulture mais en terre étrangère. C’est l’expérience dernière du déracinement et de l’impossible ancrage. Pourtant, Crépuscule sanglant est aussi un roman de la hantise. De même que les frères sont hantés par leurs actes (par la figure fantomatique de Daddyjack dans leurs rêves), les États-Unis sont hantés par la violence de leur propre histoire. Dans ce roman, le croisement du passé individuel et du passé historique construit une histoire émouvante et violente de l’Ouest : les oubliés reviennent hanter le présent. C’est l’histoire des apatrides qui ont construit une patrie, ceux qui ont fondé une nation sans avoir posé de clôture.

    Notes de bas de page

    1 Pour paraphraser Shakespeare puis Faulkner.

    2 Il s’agit du surnom de la Nouvelle-Orléans. Le terme « Dixie » vient du français dix, inscrit sur les billets de dix dollars édités par la Citizen States Bank, situé dans le French Quarter, le Vieux-Carré français de la Nouvelle-Orléans.

    3 Natwoka E., « A Bicultural Writer Whose Westerns Draw Enthusiastic Praise », Texas Monthly, 6 juillet 2013.

    4 Blake J. C., GQ¸13 février 2012, « The notion that we’ve made vast moral progress and are now a less violent species is belied by our awesome powers of destruction, our military might, police forces as well-armed as soldiers. Without the threat of such violent force behind it, all law would be meaningless. »

    5 « The essential American soul is hard, isolate, stoic, and a killer », Lawrence D. H., in E. Greenspan, L. Vasey et J. Worthen (dir.), Studies in American Classic Literature, Cambridge University Press, 2002 (1923).

    6 Turner F. J., The Significance of the Frontier in American History, 1893, [http://www.learner.org/workshops/primarysources/corporations/docs/turner.html], consulté le 14 novembre 2014.

    7 Blake J. C., Deveaux L. (trad.), Crépuscule sanglant, Paris, Payot et Rivages, coll. « Thriller », 2002, p. 12. Les notes de bas de page renvoient à l’édition française du roman.

    8 Ibid., p. 155.

    9 Ibid., p. 69-70.

    10 Texian ou Texicans : premiers pionniers américains installés au Texas. Le mot est un mélange de Texan et de Mexicain.

    11 Ibid., p. 54.

    12 Ibid., p. 176.

    13 La phrase apparaît à de multiples reprises dans le roman.

    14 Blake J. C., Under the Skin, a Novel, New York, Harper Perennial Editions, 2003.

    15 Reid J., « Ladies and Gentlemen, the next Cormac McCarthy », Texas Monthly, mai 1999, [http://www.texasmonthly.com/content/ladies-and-gentlemen-next-cormac-mccarthy], consulté le 15 juin 2015.

    16 Blake J. C., Crépuscule sanglant, op. cit., p. 75.

    17 Ibid., p. 34.

    18 Ibid., p. 98.

    19 Ibid., p. 343.

    20 Ibid., p. 34.

    21 Le concept d’homo sacer est développé par Agamben Giorgio dans son essai, Homo Sacer, tome 1, Le pouvoir et la vie nue, Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1998. Issue du droit romain, la notion désigne au départ une personne exclue de la société et ainsi déchue de ses droits civiques. Elle peut donc être tuée (sans qu’il y ait homicide) et par son statut d’exilée, ne peut être l’objet d’un sacrifice.

    22 L’expression apparaît à plusieurs reprises tout au long du roman.

    23 Blake J. C., Crépuscule sanglant, op. cit., p. 40.

    24 Ibid., p. 296.

    25 Ibid., p. 190-191.

    26 Ibid., p. 68.

    27 Ibid., p. 242.

    28 Ibid., p. 268.

    29 Ibid., p. 241.

    30 Ibid., p. 227.

    31 Ibid., p. 258.

    Auteur

    • Geneviève Dragon
      Université de Rennes 2, CELLAM
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    1 Pour paraphraser Shakespeare puis Faulkner.

    2 Il s’agit du surnom de la Nouvelle-Orléans. Le terme « Dixie » vient du français dix, inscrit sur les billets de dix dollars édités par la Citizen States Bank, situé dans le French Quarter, le Vieux-Carré français de la Nouvelle-Orléans.

    3 Natwoka E., « A Bicultural Writer Whose Westerns Draw Enthusiastic Praise », Texas Monthly, 6 juillet 2013.

    4 Blake J. C., GQ¸13 février 2012, « The notion that we’ve made vast moral progress and are now a less violent species is belied by our awesome powers of destruction, our military might, police forces as well-armed as soldiers. Without the threat of such violent force behind it, all law would be meaningless. »

    5 « The essential American soul is hard, isolate, stoic, and a killer », Lawrence D. H., in E. Greenspan, L. Vasey et J. Worthen (dir.), Studies in American Classic Literature, Cambridge University Press, 2002 (1923).

    6 Turner F. J., The Significance of the Frontier in American History, 1893, [http://www.learner.org/workshops/primarysources/corporations/docs/turner.html], consulté le 14 novembre 2014.

    7 Blake J. C., Deveaux L. (trad.), Crépuscule sanglant, Paris, Payot et Rivages, coll. « Thriller », 2002, p. 12. Les notes de bas de page renvoient à l’édition française du roman.

    8 Ibid., p. 155.

    9 Ibid., p. 69-70.

    10 Texian ou Texicans : premiers pionniers américains installés au Texas. Le mot est un mélange de Texan et de Mexicain.

    11 Ibid., p. 54.

    12 Ibid., p. 176.

    13 La phrase apparaît à de multiples reprises dans le roman.

    14 Blake J. C., Under the Skin, a Novel, New York, Harper Perennial Editions, 2003.

    15 Reid J., « Ladies and Gentlemen, the next Cormac McCarthy », Texas Monthly, mai 1999, [http://www.texasmonthly.com/content/ladies-and-gentlemen-next-cormac-mccarthy], consulté le 15 juin 2015.

    16 Blake J. C., Crépuscule sanglant, op. cit., p. 75.

    17 Ibid., p. 34.

    18 Ibid., p. 98.

    19 Ibid., p. 343.

    20 Ibid., p. 34.

    21 Le concept d’homo sacer est développé par Agamben Giorgio dans son essai, Homo Sacer, tome 1, Le pouvoir et la vie nue, Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1998. Issue du droit romain, la notion désigne au départ une personne exclue de la société et ainsi déchue de ses droits civiques. Elle peut donc être tuée (sans qu’il y ait homicide) et par son statut d’exilée, ne peut être l’objet d’un sacrifice.

    22 L’expression apparaît à plusieurs reprises tout au long du roman.

    23 Blake J. C., Crépuscule sanglant, op. cit., p. 40.

    24 Ibid., p. 296.

    25 Ibid., p. 190-191.

    26 Ibid., p. 68.

    27 Ibid., p. 242.

    28 Ibid., p. 268.

    29 Ibid., p. 241.

    30 Ibid., p. 227.

    31 Ibid., p. 258.

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    Dragon, G. (2016). Frontière(s) : visions d’un Ouest sanglant dans In the Rogue de James Carlos Blake. In M.-C. Michaud & Éliane Elmaleh (éds.), L’Ouest et les Amériques. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.42332
    Dragon, Geneviève. « Frontière(s) : visions d’un Ouest sanglant dans In the Rogue de James Carlos Blake ». In L’Ouest et les Amériques, édité par Marie-Christine Michaud et Éliane Elmaleh. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2016. doi:10.4000/books.pur.42332.
    Dragon, Geneviève. « Frontière(s) : visions d’un Ouest sanglant dans In the Rogue de James Carlos Blake ». L’Ouest et les Amériques, édité par Marie-Christine Michaud et Éliane Elmaleh, Presses universitaires de Rennes, 2016, https://doi.org/10.4000/books.pur.42332.

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    Michaud, M.-C., & Elmaleh, Éliane (éds.). (2016). L’Ouest et les Amériques. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.42204
    Michaud, Marie-Christine, et Éliane Elmaleh, éd. L’Ouest et les Amériques. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2016. doi:10.4000/books.pur.42204.
    Michaud, Marie-Christine, et Éliane Elmaleh, éditeurs. L’Ouest et les Amériques. Presses universitaires de Rennes, 2016, https://doi.org/10.4000/books.pur.42204.
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