URL originale : https://books.openedition.org/pur/42261
Frederick Douglass, quitter l’Ouest pour devenir libre
p. 89-99
Texte intégral
« Je n’ai pas droit, moi, au riche héritage de liberté, de prospérité et d’indépendance légué par vos pères. […] L’Amérique se ment à elle-même à propos de son passé. Il n’est pas de nation au monde qui se rende plus coupable de pratiques plus choquantes et plus sanguinaires que le peuple des États-Unis. […] Errez à travers toutes les monarchies et les régimes despotiques du Vieux monde. Voyagez à travers toute l’Amérique du Sud. Enquêtez sur les abus que l’on commet partout et, quand vous en aurez fini. […] Vous conviendrez avec moi qu’en termes de barbarie révoltante et d’hypocrisie éhontée l’Amérique est décidément sans rivale 1 . »
1Ce discours est prononcé le 5 juillet 1852, au lendemain de la fête de l’Indépendance par un homme engagé et reconnu. L’homme qui blâme la nation américaine de n’accorder aucune reconnaissance aux esclaves vivant sur son territoire, s’appelle Frederick Douglass. Venu au monde esclave, Frederick Douglass luttera toute sa vie pour les droits de l’homme : d’abord pour l’abolition de l’esclavage puis pour le droit de vote des femmes, enfin pour l’égalité de tous. À l’âge de vingt-sept ans, alors qu’il est un esclave en fuite, Frederick Douglass va quitter l’Amérique et tourner le dos à ce pays qui, à ses yeux, a trahi ses idéaux démocratiques de liberté pour tous et n’a pas voulu inscrire le bannissement de l’esclavage dans la déclaration d’Indépendance alors que, dans son premier brouillon, Thomas Jefferson avait dénoncé « un commerce exécrable [qui viole] les droits les plus sacrés à la vie et à la liberté de personnes d’un peuple lointain2 ». Aussi, pour lui, l’Amérique ne représente pas une terre des libertés et c’est la raison pour laquelle il quitte ce continent pour l’Europe : c’est comme si les mythes de l’Ouest et de l’Est, du Nouveau et de l’Ancien Monde s’étaient inversés. Le combat de tout esclave est en premier lieu celui qui mène à la conquête de la liberté, pas à la possession de la terre. La bataille contre l’esclavage doit certes être poursuivie sur le sol américain, toutefois il est nécessaire de solliciter des appuis auprès de la Grande-Bretagne qui dès 1833 l’a rejeté. Frederick Douglass va donc traverser l’Atlantique, choisir un exil en Europe de presque deux ans au terme duquel il va acquérir sa liberté d’homme, sa dignité de citoyen, la confiance en son talent et la reconnaissance de ses pairs. En se réfugiant dans les griffes des pattes du lion britannique, loin des serres de l’aigle américain3, Douglass va enfin se sentir chez lui.
2Comme il le déclare à son arrivée en Irlande : « Cela fait onze jours et demi que je suis parti et j’ai parcouru trois mille miles sur les océans. À la place d’un gouvernement démocratique, je suis maintenant dans une monarchie… Je respire, et miracle ! L’esclave devient un homme4. »
Situation historique
3Pour les Européens qui émigrent aux États-Unis au xixe siècle, l’Amérique représente une promesse de liberté dans un pays démocratique à l’abri de toute persécution religieuse ou politique, l’espoir d’un avenir prospère, la possibilité de poursuivre sa vie loin d’une société cloisonnée en système de classes.
4L’expansion territoriale, qui débute sur le territoire américain par l’expédition de Lewis et Clark en 1803 et se termine vers 1850 par l’annexion d’une partie de la Californie mexicaine, représente une aventure en quête d’espace, qui fut certainement grisante. Cependant de profondes tensions existent autour de la question des nouveaux territoires. L’accueil de nouveaux migrants ne doit pas occulter le fait que l’Amérique ne reconnaît pas les esclaves comme citoyens et ne leur accorde aucun droit fondamental. Le mythe de la conquête de l’Ouest, fondateur des États-Unis, exclut de la construction de la nation la catégorie des esclaves, cette population qui subit l’oppression. Les esclaves sont au nombre d’un million et demi en 1820, soit 20 % de la population totale. Ils seront trois millions en 18475.
5Pour les esclaves, seuls existent les états du Nord où ils sont libres ou les états du Sud où ils sont en esclavage. Le Compromis du Missouri forme la frontière. Au-delà du fleuve Ohio, les nouveaux territoires n’offrent pas de possibilités de liberté puisqu’à l’exception de la Californie et de l’Oregon, ils sont tous esclavagistes. Les esclaves n’étant pas reconnus comme des citoyens américains mais comme objets de propriété, ils ne peuvent prétendre à la liberté dans les nouveaux territoires de l’Ouest. Et, avec le renforcement de la loi sur les fugitifs en 1850 qui contraint tout policier d’un état du Nord à arrêter un esclave fugitif et à le renvoyer dans le Sud, toute tentative d’évasion s’avère quasi impossible. Pour Frederick Douglass, n’existe que le Nord. L’Ouest ne représente ni la terre promise où il peut s’installer et faire vivre librement sa famille ni la possibilité d’une libération, l’Ouest est une impossibilité d’avenir. Dans son premier récit autobiographique, il rappelle les propos de son maître :
« Il [maître Thomas] me dit aussi que je ne pourrais aller nulle part où il ne puisse me retrouver ; et que si je m’enfuyais, il ne reculerait devant aucun effort pour me rattraper. […] Il me dit que, pour être heureux, je ne devais jamais avoir de projets, […] que je ne devais pas penser à l’avenir et que je devais apprendre à ne dépendre que de lui pour mon bonheur6. »
6Alors que Douglass envisage la fuite après la parution de son récit, son ami l’abolitionniste Wendell Phillips lui rappelle que « sur tous les immenses territoires qu’éclaire la Déclaration d’Indépendance des États-Unis, il n’y a pas un seul endroit – aussi petit ou désolé soit-il – où un esclave en fuite pourrait se dresser et dire “je suis ici en sûreté”. Et tout l’arsenal des lois du Nord ne suffirait pas à vous protéger7 ». À quoi Frederick Douglass répond à son arrivée en Europe dans une lettre adressée à son mentor William Lloyd Garrison le 1er septembre 1845 : « Je suis maintenant en sûreté sur le sol de la vieille Irlande, dans la magnifique ville de Dublin8. » Le voyage libérateur que vit Frederick Douglass en Europe est emblématique des attentes communes à tous les esclaves des États-Unis et mises en échec par les lois américaines de l’époque. Le premier combat est celui que chacun doit mener pour être libre avant de se battre pour acquérir la terre. L’édification de tout esclave est d’abord individuelle. Douglass va donc tourner le dos à l’Amérique, à l’Ouest, et partir pour l’Angleterre.
7Pour les Irlandais qui vont émigrer en masse à cette époque, l’Amérique symbolise la survie après la Grande Famine, l’espérance de prospérité matérielle et de reconnaissance sociale, et la liberté loin de l’oppresseur anglais. La réalité est nettement moins souriante à leur arrivée puisqu’ils occupent des emplois mal payés et doivent signer des contrats de service de cinq ans qui les enferment dans une forme de servitude.
8Frederick Douglass commence le 16 août 1845 un périple de vingt mois qui va l’amener à sillonner l’Irlande, l’Écosse, puis l’Angleterre, jusqu’au 20 avril 1847. Au cours de ce voyage, il prononce plus de trois cents discours condamnant l’hypocrisie des Américains et la complicité des Églises britanniques dans leur soutien apporté à l’esclavage américain. Il devient célèbre, rencontre de nombreuses personnalités et il est hébergé par des citoyens britanniques distingués. L’histoire de Frederick Douglass est le récit des transitions essentielles de sa vie, des luttes âpres et des efforts constants pour dessiner sa place dans le mouvement abolitionniste et résoudre les tensions inhérentes aux multiples facettes de son identité complexe. C’est un homme transformé qui retourne en Amérique.
Jeunesse de l’esclave Frederick Bailey
9Frederick Douglass vient au monde en février 1818, sous le nom de Frederick Augustus Washington Bailey, « à Tuckahoe, près de Hillsborough, à une dizaine de miles d’Easton, dans le comté de Talbot, au Maryland9 ». Il est esclave sur la plantation d’Aaron Anthony qui le donne à son gendre Thomas Auld. Il est immédiatement séparé de sa mère Harriet Bailey qui travaille dans une ferme proche. Elle meurt lorsqu’il a environ sept ans. Il ne la rencontre qu’à cinq ou six reprises et seulement de nuit. Son père est un homme blanc, vraisemblablement Aaron Anthony, son propre maître, régisseur au domaine Wye, une plantation voisine. Sa grand-mère Betsy l’élève jusqu’à l’âge de six ans. À l’âge de huit ans, Thomas Auld le transfère au domaine de son propre frère Hugh Auld, charpentier à Baltimore10. Ce déménagement est fondamental dans la vie de Douglass car Baltimore est une cité ouverte sur le monde. C’est la deuxième porte d’entrée des migrants après Ellis Island et elle s’avère être une ville où « un esclave [était] presque un citoyen libre11 ». Frederick Douglass va développer une détermination farouche à profiter des nombreuses occasions qu’offre la ville.
10Sophia, l’épouse de son maître, prend grand soin de ce jeune garçon à qui elle apprend à lire jusqu’à ce que son mari le lui interdise car lui dit-il : « Si vous apprenez à lire à ce nègre, il ne sera pas possible de le garder. Cela le rendrait pour toujours inapte à l’esclavage. Il deviendrait aussitôt indocile et perdrait toute valeur pour son maître12. » Frederick Douglass continue d’étudier seul grâce au recueil de discours The Columbian Orator et à douze ans, il sait lire et écrire couramment.
11Douglass passe sept ans dans la famille. Comme il est mal nourri et s’enfuit pour chercher de la nourriture dans la ferme d’à côté, son maître mécontent décide d’écraser sa volonté et le confie pendant une année à Edward Covey, un « briseur d’esclave ». Comme la moitié des esclaves, Douglass est fouetté toutes les semaines. Un jour qu’il a été violemment battu, il s’évanouit pendant le travail aux champs. Ensanglanté, il s’enfuit et retourne demander de l’aide auprès de son ancien maître Thomas Auld qui décide de le renvoyer chez Covey. Quelques jours plus tard, alors que Covey se met à le battre de nouveau, Douglass se défend et se bat avec lui jusqu’à ce qu’il ait le dessus. Il a seize ans et cette riposte violente marque un moment décisif pour lui. Le risque d’être fouetté ou même pendu pour rébellion était plus que sérieux.
« Cette lutte raviva dans mon cœur les quelques faibles braises de liberté […] et me redonna ma dignité d’homme. Je fus un être transformé après cette lutte. Je n’étais rien auparavant ; J’ÉTAIS DEVENU UN HOMME13. »
12Il ne sera plus jamais fouetté.
13Son désir de fuite vers le Nord le taraude et après une tentative d’évasion qui échoue, Thomas Auld le renvoie à Baltimore chez son frère Hugh pour devenir calfateur sur un chantier naval. Il lui donne également la possibilité de se louer contre une partie de son salaire. Il doit verser trois dollars par semaine à son maître alors qu’il s’échine pour en gagner neuf. Il a vingt ans et bénéficie d’un nouveau degré d’autonomie.
14La nouvelle tentative de fuite planifiée le 3 septembre 1838 va réussir. Il prend le train de la compagnie Baltimore & Ohio (B&O) pour New York, déguisé en marin, en possession de faux documents, et rejoint sa fiancée Anna Murray qui est une femme noire libre. Ils se marient quelques jours plus tard le 15 septembre et emménagent à New Bedford dans le Massachusetts, un état libre. Pour sa sûreté, Frederick Bailey décide de changer de patronyme et après plusieurs essais, il adopte le nom de Douglass emprunté au héros du roman de Walter Scott « La Dame du Lac ». Un deuxième « s » est ajouté par erreur. Il devient Frederick Douglass14.
Engagement pour l’abolition de l’esclavage
15À New Bedford, il commence à assister aux réunions des abolitionnistes noirs de la ville, prend confiance en ses capacités et accède à un poste d’importance au sein de la communauté abolitionniste noire. Les abolitionnistes blancs ne tardent pas à reconnaître ses talents. Alors qu’il participe à une réunion annuelle de la Société antiesclavagiste à la mi-août 1841, l’intelligence de Douglass retient l’attention de William Lloyd Garrison, le fer de lance éminent du mouvement abolitionniste blanc. À l’automne 1841, Frederick Douglass est élu agent, puis conférencier itinérant de la Société antiesclavagiste du Massachusetts pour la campagne de l’Ouest « 100 réunions publiques » qui se déroule entre 1843-1844.
16La stature imposante de Frederick Douglass et sa voix de baryton, associées à son éloquence virtuose et son intelligence remarquable le rendent populaire très rapidement. Mais aux yeux de certains, sa virtuosité oratoire semble peu compatible avec une vie d’esclave analphabète. Certains détracteurs lui reprochent d’être un imposteur et pensent qu’il est plutôt un homme noir libre et éduqué qui n’aurait jamais connu le fouet. Il faut dire que d’ordinaire les esclaves qui témoignent de leurs conditions de vie bafouillent et racontent leur histoire avec une certaine maladresse et un vocabulaire limité.
« Les gens se demandaient si j’avais vraiment été un esclave. Ils disaient que je ne parlais pas comme un esclave, que je ne ressemblais pas à un esclave, que je ne me comportais pas comme un esclave, et ils étaient persuadés que je n’étais jamais allé au Sud de la ligne Mason et Dixon15. »
17John Collins, l’agent général de la Société anti-esclavagiste du Massachussetts va même lui conseiller d’adopter des tournures de phrase et des expressions propres aux esclaves pour cultiver une impression de vérité16.
18En réponse à leurs doutes sur l’authenticité de sa narration, Frederick Douglass rédige et fait publier en 1845 sa première autobiographie intitulée Récit de la vie de Frederick Douglass, un esclave américain, écrit par lui-même. Son ouvrage connaît un succès immédiat et fulgurant. Quatre mille cinq cents exemplaires sont vendus en six mois, le livre est réimprimé neuf fois dans les trois années qui vont suivre sa parution et onze mille exemplaires sont vendus aux États-Unis. Deux autres récits autobiographiques sont rédigés et publiés ultérieurement : My Bondage and My Freedom, est publié en 1855 et Life and Times of Frederick Douglass est publié en 1881 et révisé en 1892. Les récits d’esclaves sont fréquents à cette époque mais celui de Frederick Douglass se distingue car il est puissant et le mieux écrit de tous. Il est précis, détaillé et analytique. S’y mêlent des scènes de chaleureuse émotion et de cruauté scandaleuse.
19Cependant comme Douglass a divulgué l’identité des personnes impliquées et les noms des lieux relatifs à ses mauvais traitements, il court le risque d’être retrouvé, capturé puis renvoyé en servitude dans la plantation. Il doit se mettre à l’abri. Déjà, lors de la conférence qu’il donnait à Pendleton, dans l’Indiana, la foule l’avait attaqué et dans la bagarre, son poignet droit avait été cassé. Cette blessure mal consolidée demeurera un handicap pour le restant de ses jours17.
Voyage transatlantique
20L’éloignement semble nécessaire et William Lloyd Garrison organise donc une tournée en Irlande, Écosse et Angleterre pour le protéger, faire la promotion de son livre et rallier à la cause américaine les sociétés abolitionnistes de la Grande-Bretagne qui, depuis l’émancipation de ses esclaves en 1834, sert de modèle aux réformateurs américains et est perçue comme « l’arbitre moral de l’Occident18 ». Si la Grande-Bretagne met un terme au commerce des esclaves pour raisons morales, aux États-Unis, c’est le racisme ambiant qui est l’élément déclencheur de la lutte anti-esclavagiste : le pourcentage de Noirs par rapport à l’ensemble de la population et le rapport de forces qu’il établit est déterminant19. Douglass répugne à s’éloigner de sa femme et de leurs quatre enfants mais s’enthousiasme à la perspective d’une tournée internationale. À Dublin, son éditeur Richard Webb le prend en charge durant les trois mois de son séjour irlandais. L’Irlande est coutumière des tournées des abolitionnistes noirs et blancs. Nathaniel Paul, Charles Lenox Remond puis plus tard William Wells Brown, tous trois abolitionnistes noirs ont participé à des voyages transatlantiques. Les foules qui se pressent pour écouter Frederick Douglass sont savamment préparées à ces visites et connaissent bien la cause abolitionniste américaine. Le terreau est favorable, le soutien à la cause avéré.
21« Que penser d’une nation qui se vante d’être libre et qui pose les fers aux chevilles de son peuple20 ? », questionne Frederick Douglass qui souhaite révéler l’hypocrisie évidente des idéaux américains, montrer les défaillances morales de la république par rapport aux monarchies européennes. En choisissant de traverser l’Atlantique en sens inverse de bien des migrants, il souligne l’illusion de la progression historique vers la liberté démocratique inscrite dans la mémoire américaine. Dans plusieurs discours, Douglass établit un parallèle implicite entre son périple et celui de Madison Washington, l’esclave qui, en 1841, fomenta une mutinerie à bord du navire Créole, et le détourna vers Nassau où les esclaves à bord purent jouir de l’émancipation britannique21. Douglass préfère la liberté de la monarchie à l’esclavage de la république américaine et envisage son voyage transatlantique comme une forme de rébellion, un acte de défiance d’« un esclave héroïque ».
22Il souhaite tout autant lutter contre les Églises qui soutiennent les propriétaires d’esclaves et il désire promouvoir la ligue de Tempérance, qui lutte pour l’abstinence à l’alcool, « ce tyran qui anesthésie22 », commun aux esclaves et aux Irlandais. Pendant les jours de repos lors des fêtes de fin d’année, les maîtres fournissaient beaucoup d’alcool à leurs esclaves et les encourageaient à boire afin que leur temps libre ne soit pas utilisé pour réfléchir à leur condition et à fomenter quelque rébellion.
23Frederick Douglass embarque sur le RMS Cambria de la Cunard, un bateau à aubes de cent vingt passagers qui effectue la traversée de Boston à Liverpool le 16 août 184523. Il est accompagné de James Buffum, un antiesclavagiste fortuné, adepte de Garrison. Le voyage dure deux semaines. À bord du navire, il est victime de racisme à deux reprises. Bien qu’ayant un billet pour une cabine de première classe, Douglass est contraint de voyager dans l’entrepont et lorsque le capitaine Charles Judkins l’invite à prendre la parole publiquement, il est insulté et calomnié par certains passagers pro-esclavagistes24. Le 28 août, le Cambria accoste à Liverpool et deux jours après il est à Dublin.
Séjour en Irlande
24En 1845, il y a huit millions d’Irlandais et Dublin compte deux cent cinquante mille habitants25. Douglass y séjourne un mois avant de s’établir à Cork puis Limerick et Belfast. Dès son arrivée en Irlande, Douglass est saisi d’étonnement et très heureux de voir que personne ne s’étonne de le croiser et qu’il n’est l’objet d’aucun mépris raciste.
« Une des caractéristiques les plus agréables de ma visite a été l’absence totale de préjugés à mon encontre à cause de ma couleur. […] Je me trouve traité non comme un homme de couleur mais comme un homme – non comme un objet, mais comme le fils de notre Père à tous26. »
25Rencontrer des hommes et des femmes noirs dans les rues de Dublin était courant : ils étaient domestiques, soldats ou marins ou encore chanteurs et acteurs et représentaient quelques centaines de personnes, ce qui faisait de Dublin la deuxième ville après Londres à avoir le plus grand nombre de Noirs en Europe27. Douglass ne se lasse pas de constater que la Grande-Bretagne le traite avec le respect et la courtoisie habituellement réservés aux Blancs en Amérique. Certains universitaires se sont demandé si la pigmentation plus claire de sa peau de métisse le protégeait d’attaques racistes. En fait, les Britanniques sont particulièrement sensibles aux belles manières de ce « gentleman » et s’intéressent surtout à la pertinence de ses propos et à l’élégance de son verbe. Dans une lettre à Garrison, Douglass écrit :
« La vérité est que les gens ici ne connaissent rien de la haine républicaine contre les noirs qui prévaut dans notre glorieux pays. Ils jugent et accordent leur estime selon la valeur intellectuelle et morale, et pas du tout selon la couleur de la peau. Quoi que l’on puisse dire sur les aristocraties ici, il n’en existe pas de fondée sur la couleur de peau d’un homme. Cette sorte d’aristocratie appartient essentiellement “à la nation de la liberté et le pays du courage”28. »
26L’intérêt et la connaissance des Irlandais sur l’antiesclavagisme viennent de l’échange de lettres entre les Irlandais et leurs familles quakers installées en Amérique, en Pennsylvanie. Mais Douglass est sidéré par la pauvreté des Irlandais lorsqu’il se promène dans les rues. La Grande Famine qui va frapper sévèrement l’Irlande, jette à la rue des milliers de femmes et d’enfants en guenilles qui meurent de faim. Il mentionnera l’horreur qu’il ressent devant cette situation dans sa correspondance, à son retour en Amérique mais il ne dénoncera pas cette tragédie économique et humaine dans ses discours en Irlande. Il compatit mais n’a pas de solution ; il demeure l’homme d’un seul combat :
« Je vois bien des choses ici qui me rappellent ma condition d’esclave et je reconnais que je devrais avoir honte de faire entendre ma voix contre l’esclavage en Amérique mais je sais que la cause de l’humanité est la même d’un bout à l’autre de la Terre29. »
27Aux Irlandais qui pensent que « lorsque nous-mêmes serons libres, nous pourrons nous engager dans toutes les luttes pour effacer le péché de l’esclavage partout dans le monde30 », il répond qu’il n’y a pas en Irlande « des esclaves blancs », qui luttent sous le joug de l’oppression anglaise et qui auraient davantage besoin des sympathies de leurs compatriotes que les esclaves noirs de l’autre côté de l’océan. Il déclare :
« L’homme irlandais est pauvre mais il n’est pas esclave. Il est peut-être en haillons mais il n’est pas esclave. Il est toujours le maître de son corps. […] Rien n’est comparable à l’esclavage américain, l’esclavage des Noirs ne consiste pas à enlever des droits de l’homme mais à les annihiler tous, ce n’est pas confisquer des propriétés à un homme mais faire de l’homme une propriété en détruisant son identité, en le traitant comme un animal31. »
28Il manifeste également contre les églises qui ne dénoncent pas l’esclavage et prospèrent grâce à l’apport financier des esclavagistes, et finit même par s’insurger contre le père Mathew, le champion de la tempérance. Au-delà de l’esclavage, il dénonce l’absence d’action des gens d’église envers les enfants pauvres.
29Après avoir été battu, considéré comme du bétail toute sa vie, privé de tout droit, Frederick Douglass a besoin de construire sa personnalité, d’acquérir de l’autonomie et de cultiver un esprit d’indépendance. Prendre la parole devant des foules enthousiastes de façon quasi quotidienne lui fait prendre confiance en lui, son jugement s’affine sur les variations politiques de l’abolition, sur la non-violence. Les foules aiment venir écouter cet homme éloquent et sincère dont le charisme emporte l’adhésion.
30Parmi les abolitionnistes américains, une certaine ambivalence régnait et bien que tous se réjouissent du succès de Douglass, certains se demandaient s’il ne risquait pas d’être étourdi par cette notoriété et ils craignaient que Douglass succombe aux charmes de cette nouvelle vie et soit attiré par les offres d’autres groupes antiesclavagistes concurrents. Douglass est extrêmement meurtri par ces insinuations provenant de prétendus amis qui le traitent avec paternalisme et condescendance. Il est surveillé et on confie à Buffum le soin de gérer l’argent récolté, laissant entendre que Douglass pourrait privilégier ses propres intérêts au détriment de ceux de la cause. En dépit de son brio, il est payé moitié moins que les conférenciers blancs. À ses yeux, les conférenciers noirs sont traités comme des « artistes invités dans une production dans laquelle les Blancs de Boston n’ont jamais envisagé de perdre le pouvoir32 ».
31Ce racisme inconscient blesse Douglass profondément et porte atteinte à sa qualité d’homme mais il lui donne l’occasion de se forger des convictions et de prendre du champ par rapport au groupe de Garrison. Deux évolutions de ses opinions sont notables : au départ, alors qu’il marche sur les traces de William Lloyd Garrison, Frederick Douglass est un partisan résolu de la non-violence. Mais il va changer progressivement d’opinion sur le sujet après l’adoption par le Congrès de la loi sur les esclaves fugitifs. Il va donc s’éloigner des positions des abolitionnistes Garrison et Phillips. Il manifeste également un désaccord au sujet de la Constitution. Il pense que la Constitution américaine est compatible avec un argumentaire abolitionniste alors que les abolitionnistes blancs pensent que les états du Nord doivent faire sécession et sortir de l’Union. Frederick Douglass sait que les questions d’éthique à elles seules ne suffisent pas à faire évoluer les choses et se déclare prêt à utiliser tous les outils politiques existants pouvant faire avancer sa cause.
32C’est lorsqu’il est en Grande-Bretagne qu’il décide de s’établir à Rochester, dans l’État de New York, et d’y fonder son propre journal abolitionniste, instaurant entre Garrison et lui-même une distance géographique et politique. Il vivra vingt-cinq ans à Rochester et deviendra l’ami de Susan B. Anthony, la grande féministe. Dès son retour en Amérique, Frederick Douglass publie The North Star dont la devise est : « Le droit n’a pas de sexe. La vérité n’a pas de couleur. Dieu est notre père à tous et nous sommes tous frères. »
33Ce voyage initiatique, loin de l’Ouest, l’enrichit de plusieurs transformations fondamentales. Le premier apport primordial de ce voyage transatlantique est la liberté officielle de Frederick Douglass, acquise grâce à l’argent réuni par une souscription auprès des militants antiesclavagistes en Grande-Bretagne. Ellen Richardson et sa famille de Newcastle upon Tyne vont négocier avec Hugh Auld le rachat de Frederick Douglass pour la somme de 150 livres, soit 750 dollars de l’époque. L’acte officiel appelé la manumission est signé le 5 décembre 1846, et c’est en homme libre que Douglass retourne à Boston le 20 avril 1847.
34La deuxième transformation essentielle est son ouverture à d’autres causes et son engagement à défendre tous les droits de l’homme, notamment le droit de vote des femmes. Il devient un fervent féministe et lors de la première convention nationale à Seneca Falls en juillet 1848, il s’engage fermement aux côtés des suffragettes menées par Elizabeth Cady Stanton, Lucretia Mott et Susan B. Anthony.
« Lorsqu’une vérité essentielle triomphe, il n’est aucun pouvoir capable de la retenir, l’emprisonner, la contester. Et rien ne l’arrêtera avant qu’elle ait conquis le monde entier. De cette vérité découle l’égalité des hommes et des femmes, qui doivent jouir des mêmes droits, d’une liberté comparable. Sans leur vote, il n’y aura jamais d’État ou de gouvernement dignes de ce nom33. »
35Le troisième bénéfice est la découverte du bonheur de vivre sans entrave et de la possibilité de modeler sa vie selon sa vision personnelle du monde.
36Douglass confia que sa visite en Irlande comptait parmi les moments les plus heureux de son existence34. Il connaît un immense succès en tant que conférencier et il noue aussi des amitiés profondes dont certaines dureront toute sa vie. Il gardera des liens avec la famille Jennings et Richard Allen. Sa rencontre lors d’un meeting avec l’avocat Daniel O’Connell, le grand libérateur et fervent abolitionniste d’Irlande, lui avait permis d’élargir son point de vue politique et d’évoluer de la lutte pour l’abolition de l’esclavage au combat pour la liberté de tous, l’égalité et la fin de la pauvreté. Malgré la brièveté de la relation entre les deux hommes due à la mort de Daniel O’Connell en 1847, son envergure intellectuelle et son sens politique ont continué de façonner Frederick Douglass.
37Bien que sollicité de demeurer en Grande-Bretagne et après quelques hésitations, Douglass choisit de retourner en Amérique pour poursuivre la lutte en faveur de l’Émancipation de ses frères et s’engager sur d’autres fronts. Il devient un des plus illustres orateurs de son temps et un écrivain qui aura trouvé une part de sa liberté dans la littérature. Il sera aussi un politologue, conseiller des présidents ; enfin, il sera un combattant lucide fermement engagé dans toutes les luttes menées contre toutes les injustices.
38Interrogé sur la nécessité de l’engagement individuel, Frederick Douglass manifestait son esprit de combativité en ces termes :
« L’histoire entière du progrès de la liberté humaine apporte la preuve que toutes les concessions faites jusqu’à ce jour en son auguste nom ont été imposées par la lutte. […] Sans lutte, pas de progrès. Ceux qui prétendent militer pour la liberté tout en condamnant l’activisme veulent semer sans d’abord labourer la terre. Ils veulent la pluie sans les éclairs et le tonnerre. Ils veulent l’océan sans le terrible grondement des flots. Le pouvoir ne cède rien sans qu’on le lui impose. Il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais. Alors luttez, luttez35. »
39L’abolition qu’il avait tant espérée et pour laquelle il s’était battu avec tant d’ardeur ne va pas lui apporter la liberté et les droits dont il avait rêvé. Les assauts répétés des Sudistes revanchards conjugués à l’indifférence des Nordistes qui détournent leurs regards vont mettre à mal l’héritage de Frederick Douglass qui ne réussira pas à juguler la confiscation de cette conquête de premier plan malgré sa grande notoriété. Toutefois, l’héritage qu’il a transmis aux générations futures est exceptionnel, tant par l’envergure de ses combats et la réussite de sa carrière que par l’épaisseur de l’homme et son talent unique à s’échapper de sa propre vie pour aller vers les autres et toucher à l’universel. Le germe de cet héritage se trouve indéniablement au cœur de son voyage vers l’Est, vers l’Irlande et la Grande-Bretagne.
40L’Ouest émancipateur a failli pour Frederick Douglass car c’est en tournant le dos à l’Amérique, terre d’esclavage et de privation pour lui, qu’il a pu s’accomplir. C’est donc une révision du mythe de l’Ouest qu’il nous propose et que son existence toute entière incarne.
Notes de bas de page
1 Douglass F.,« What, to the Slave is the Fourth of July », 5 juillet 1852, discours prononcé à Rochester, NY.
2 Fenton L., Frederick Douglass in Ireland, The Black O’Connell, Cork, 2014, chapitre ii, p. 32.
3 Douglass F., « A Few Facts and Personal Observations of Slavery: An Address Delivered in Ayr, Scotland on March 24, 1846 », Ayr (Scot.) Advertiser, 26 mars 1846.
4 Ibid.
5 PortesJ., Histoire des États-Unis, de 1776 à nos jours, Paris, Colin, coll. « U », 2010, p. 53.
6 Baillargeon N., Santerre C., Mémoires d’un esclave, Montréal, Lux, 2004.
7 Phillips W., lettre à Frederick Douglass, 22 avril 1845, p. xvi de Narrative of the Life of Frederick Douglass.
8 Foner P., Selected Speeches and Writings, lettre de Frederick Douglass à William Lloyd Garrison, Chicago Review Press, Chicago, 1er septembre 1845, p. 14.
9 Douglass F., Narrative of the Life of Frederick Douglass, New York, Dover-thrift Editions, chapitre i, p. 1.
10 Ibid., chapitre v, p. 16.
11 Ibid, chapitre vi, p. 21.
12 Ibid., chapitre vi, p. 20.
13 Douglass F., My Bondage and My Freedom, 1855, London, Penguin Books, 2003, p. 177-180.
14 Shepperson G., « Frederick Douglass and Scotland » Journal of Negro History 38, juillet 1953, p. 307.
15 Douglass F., My Bondage and My Freedom, op. cit., p. 15.
16 Ibid., p. 282.
17 McFeely W. S., Frederick Douglass, New York, W. W. Norton, 1995, p. 109-112. Voir également la lettre de Frederick Douglass adressée à William White, un conférencier abolitionniste qui vint à l’aide de Douglass à Pendleton dans Foner P., Life and Writings, vol. 1 : Early Years, 1817-1849, p. 181.
18 Blassingame J. W. (dir.), The Frederick Douglass Papers: Series One – Speeches, Debates, and Interviews, New Haven, Yale University Press, vol. 1, 1979, p. xxxi-ivi.
19 Drescher S., Abolition: A History of Slavery and Anti-Slavery, New York, NY, CUP, 2009, p. 135-137.
20 McCann C., Transatlantic, Paris, Belfond, 2013, p. 86.
21 BlassingameJ. W. (dir.), The Frederick Douglass Papers, series, op. cit., 1: 68.
22 McCann C., op. cit., p. 234.
23 Fenton L., Frederick Douglass in Ireland, « The Black O’Connell », Cork, chapitre iii, 2014, p. 48.
24 Foner P. (dir.), The Life and Writings of FD, 5 vol., New York, International Publishers, 1950-1975, vol. 1, p. 119-120.
25 Fenton L., Frederick Douglass in Ireland, op. cit., p. 54.
26 Foner P., The Life and Writings of FD, op. cit., vol. 1, p. 119-120.
27 Hart W. A., « Africans in Eighteenth-Century Ireland », Irish Historical Studies, 2002, p. 19-32.
28 Foner P., Life and Writings of Frederick Douglass, op. cit., p. 125. Frederick Douglass, [Letter], Victoria Hotel, Belfast, January 1, 1846 to William Lloyd Garrison.
29 Blassingame J., Frederick Douglass Papers 1, op. cit., p. 104-118.
30 Foner P., The Life and Writings of Frederick Douglass, op. cit., 5, p. 13-15.
31 Pettinger A., « Send Back the Money: Douglass and the Free Church of Scotland », A. J. Rice et M. Crawford (dir.), Liberating Sojourn, Athens, University of Georgia Press, 1999, p. 31-55 ; McFeely W. S., Douglass, op. cit., p. 128-130.
32 McFeely W. S., Douglass, p. 108, Webb écrit à Phillips : « Il serait vraiment épouvantable de le voir [Douglass] se détourner du droit chemin – et je ne le crois pas suffisamment compétent pour juger quel parti est le meilleur [?] et crédible pour lui. »
33 Fillard C., Elizabeth Cady Stanton, Naissance du féminisme américain à Seneca Falls, Lyon, ENS Édition, 2009, p. 167-169.
34 Foner P., Selected Speeches and Writings, op. cit., p. 125. Frederick Douglass, [Letter], Victoria Hotel, Belfast, 1er janvier 1846 to William Lloyd Garrison.
35 Douglass F., « The Significance of Emancipation in the West Indies », in J. W. Blassingame (dir.), The Frederick Douglass Papers, Series One, vol. 3, 1855-1863, op. cit., New Haven, Yale University Press, p. 204.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’Ouest et les Amériques
Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks
Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org
L’Ouest et les Amériques
Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.
Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org
Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.
Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.
La syntaxe de l’email est incorrecte.
Référence numérique du chapitre
Format
Référence numérique du livre
Format
1 / 3