Le bicentenaire de l’expédition Lewis et Clark. Limites d’une historiographie « officielle »
p. 79-88
Texte intégral
1L’expédition Lewis et Clark a donné lieu, iI y a une dizaine d’années, à une fièvre commémorative telle que les États-Unis n’en avaient plus connue depuis 1776 et le bicentenaire de la Révolution Américaine. Cette frénésie, l’érection de lieux de mémoire et en particulier de centres d’interprétation le long de la désormais très empruntée Lewis and Clark National Historic Trail, poursuivait un but apparemment très louable. Il aurait pu s’agir tout simplement de faire mieux connaître au public américain ou aux nombreux touristes étrangers les ressorts de cette « épopée fondatrice de l’empire américain ». Cette seule formule, si souvent entendue, portait en son sein des attendus et surtout des sous-entendus qu’il n’est pas toujours aisé de déceler et de décrypter. La célébration du centenaire avait fait long feu. L’on s’était certes efforcé d’extraire de l’oubli total cette première marche vers l’Ouest, perçue comme moment inaugural de la vaste ruée qui marquerait tout le dix-neuvième siècle nord-américain. Au cours de la première décennie du vingtième siècle, pourtant marquée par des aventures impérialistes hors des frontières continentales (interventions en Amérique latine et Amérique centrale), sous la houlette d’un président ouvertement et parfois férocement expansionniste, il n’avait pas été fait grand cas de ce voyage de plus de deux ans dans l’Ouest sauvage et inconnu. À l’inverse, les années 2004-2006 (et l’on pourrait aisément déborder ce cadre chronologique) ont vu se développer un authentique regain d’intérêt pour cette expédition, conçue dès lors comme étape initiale dans le processus de création d’une nation américaine. La seule présence de l’adjectif « national » pour désigner la piste suivie par les explorateurs suffit à attester de ce phénomène. Une forme de mythification vit ainsi le jour, sans qu’il soit évident d’en percevoir les causes et les ressorts. À ce moment de l’histoire des États-Unis, point n’était besoin par exemple de puiser dans le passé pour ressouder une nation, comme cela avait pu être le cas en 1976 après les traumatismes du Watergate et du Vietnam. De même, une forme d’union sacrée s’est constituée au lendemain de l’attaque sur les tours jumelles à Manhattan. L’Amérique humiliée réclamait vengeance, dans une posture qui n’était pas sans rappeler Pearl Harbour, et se projetait dans les montagnes désertiques d’Afghanistan pour y punir les auteurs de ce crime effroyable.
2Malgré tout, la marche des deux capitaines vers le Pacifique à la tête du « Corps de la Découverte » (« Corps of Discovery »)1 devint un sujet central de l’époque. La volonté des promoteurs de cette fête mémorielle était d’inscrire l’expédition au rang de mythes fondateurs de la nation, de lui donner une place équivalente au rocher de Plymouth, à la signature de la Déclaration d’Indépendance, à l’adoption de la Constitution ou encore à la bataille de Gettysburg. Il ne s’agissait pas moins que de « panthéoniser » les héros oubliés et de leur rendre la place qui était la leur dans l’émergence d’un sentiment national. Il n’est pas évident de tenter d’expliquer ce brusque regain d’intérêt pour une mission de conquête qui, en fin de compte, fut un échec. Certes, le « Corps de la découverte » atteignit le Pacifique, certes de nouvelles espèces végétales et animales furent découvertes, qui attestaient de l’exceptionnelle richesse du continent et qui désormais feraient partie du patrimoine national. En d’autres termes, la mission avait atteint son but, dans son versant scientifique, ce que Jefferson nommait la « literary pursuit2 », mais elle rapportait par ailleurs une nouvelle tragique sonnant le glas du rêve jeffersonien : il n’était pas de route fluviale praticable entre les deux océans et une voie commerciale est-ouest semblable à l’artère nord-sud du Mississippi n’existait simplement pas. C’est donc tout le volet économique de l’entreprise qui s’effondrait, puisque les Rocheuses dressaient une barrière infranchissable et que le développement du continent se trouvait de facto lourdement hypothéqué. Assurément, le président avait pris toutes ses précautions et avait jeté, dès l’abord, un voile pudique sur l’entreprise, la qualifiant de « scientifique » et donc par définition désintéressée. Mais le voile était transparent et n’était là que pour mal dissimuler les véritables enjeux, économiques, commerciaux et géostratégiques qui sous-tendaient le projet présidentiel. Au moment où Jefferson donne à son homme lige des instructions à la fois très précises et très explicites, le territoire de Louisiane est encore placé sous autorité française et il est surtout le lieu de rencontre et de friction des trois grands empires britannique, espagnol et français. Jefferson tient un double langage puisqu’à l’adresse des autorités européennes, il décrit le voyage comme une expédition à caractère exclusivement scientifique, alors qu’à usage interne, et dans l’enceinte du Congrès, il affirme clairement son projet d’imposer le contrôle du continent par le gouvernement de Washington.
3Dans ce contexte, le présent article s’attachera à examiner en quoi et comment les célébrations du bicentenaire entendaient réécrire une histoire officielle, telle qu’elle puisse s’insérer dans la geste de la nouvelle nation. Si tel est bien le cas, la question connexe sera de déterminer si l’expédition Lewis et Clark a été finalement réhabilitée, au point de prendre place au rang des mythes fondateurs de la nation américaine.
Le projet du bicentenaire
4Le but essentiel poursuivi par les promoteurs du bicentenaire est excellemment résumé dans un ouvrage collectif paru en 2005, Across the Continent, qui fait le point historiographique sur la traversée vers le Pacifique :
« L’Ouest mythique traversé par l’expédition offre un fond commun de multiculturalisme à l’adresse des Américains de tous milieux et de toutes croyances, un lieu où les pionniers blancs et les Indiens font l’amour et pas la guerre, où l’esprit d’aventure n’est nullement corrompu par des instincts impérialistes de mort, de conquête et d’exploitation3. »
5En substance, la commémoration fournissait une occasion idéale d’intégrer les populations autochtones au récit de la conquête. Dépossession, spoliation, déplacement, exode forcé, voire déportation étaient désormais bannis du vocabulaire nouveau et la conquête se présentait davantage sous les traits apaisés d’une découverte. L’escouade recrutée par le capitaine Meriwether Lewis n’avait-elle pas été justement baptisée « Corps de la Découverte » ? Ainsi, une forme de réconciliation nationale pouvait être revendiquée et le voyage de Lewis et Clark devenait la première étape d’une paisible et pacifique avancée vers l’Ouest, censément consentie par ceux-là mêmes qui en seraient les premières victimes. Cet implicite consentement, puisqu’après tout c’est l’amour qui aurait présidé aux contacts entre Blancs et autochtones, finissait de donner à l’épisode une teinte résolument républicaine. Après s’être installé dans les États atlantiques, le dessein jeffersonien s’inscrivait aussi dans les terres de l’Ouest et le maître mot de « consentement », déjà présent dans la déclaration d’Indépendance, trouvait droit de cité et totale légitimité dans le continent à conquérir. L’historien Peter Onuf lui-même ne nie pas qu’il y ait eu, de la part des responsables du bicentenaire, une certaine astuce dans la façon dont ils s’efforcèrent de récupérer un schéma narratif qui allait dans le sens désiré, en présentant les Amérindiens comme complices consentants de l’avancée des Blancs (« tribut à la diplomatie astucieuse des responsables de la commémoration qui ont réussi à recruter les peuples autochtones dans leur corps de la redécouverte4 »). Ce faisant, il accrédite l’idée d’une réécriture de l’histoire à des fins spécifiques, en écho à des débats et questionnements tout à fait contemporains. L’épopée jeffersonienne se prêtait admirablement à une célébration du modèle multiculturel qui restait et reste toujours largement à bâtir dans l’Amérique d’aujourd’hui. L’Ouest fantasmé, au travers d’une narration dénuée de toutes scories ou autres tensions, devient donc le lieu d’une harmonie rêvée, pouvant servir d’exemple à une nation qui éprouve toujours quelque culpabilité à l’égard des tribus déplacées ou éradiquées, de même qu’elle n’a pas totalement surmonté, pour des raisons analogues, le traumatisme de l’esclavage. Pour obtenir les succès escomptés, la commémoration devait par conséquent se doter d’une vertu cathartique, et ce d’autant mieux que le schéma narratif proposé par les deux chefs de l’expédition serait astucieusement exploité et instrumentalisé.
6Sur ce point, force est d’admettre que le récit de l’expédition se prêtait particulièrement bien à ce type d’exégèse. Si l’on s’en tient à quelques données objectives et aisément mesurables, l’épopée vers l’Ouest, ou tout au moins la narration qui en fut faite, d’ailleurs assez tardivement, validait le constat selon lequel une entente réelle, fondée sur la confiance et la cohésion née d’une commune expérience, s’était imposée au cours de ce long périple. Les chiffres bruts allaient dans le sens d’une telle conclusion. Sur les quelque cinquante membres que compta le « Corps de la Découverte », seul le Sergent Floyd ne revint pas, et encore sa mort ne fut pas donnée par la flèche d’un guerrier Sioux mais par une vulgaire péritonite. Deux jeunes membres de la tribu des Blackfeet avaient trouvé la mort sur les rives du fleuve Marias, de la main de Lewis qui, selon ses propres dires, consignés dans son Journal5 et validés par la valeur supposément officielle de celui-ci, avait agi en état de légitime défense. À part cela, l’expédition pouvait se féliciter d’avoir respecté les instructions du président Jefferson qui avait recommandé à Lewis d’user de toutes les armes de la conciliation pour éviter d’aliéner ces tribus, conscient qu’il était que sans leur contribution, aucune avancée vers l’Ouest ne se ferait sans dommages considérables.
7D’autre part, il n’était pas à douter que le Corps de la Découverte représentât, dans son microcosme, l’image d’une société multiculturelle, telle qu’elle pût être habilement utilisée pour démontrer que, dans cette jeune nation, régnait une forme d’entente entre les communautés. Il était certes constitué en grande majorité de militaires blancs, recrutés pour leur expérience des régions sauvages (wilderness), mais s’y étaient adjoints des représentants d’autres éléments constitutifs du peuple américain en ce début du dix-neuvième siècle. Le rôle positif que jouèrent ces minorités sera constamment souligné par les historiographes de l’expédition. Sacagawea, squaw Shoshone, enlevée dans son jeune âge par des guerriers Hidatsa et vendue comme esclave à un coureur de bois du nom de Toussaint Charbonneau, devient, portée par l’historiographie officielle, à la fois la Princesse indienne et le guide de l’expédition. Elle est couramment représentée dans l’iconographie de l’épopée montrant le chemin vers l’Ouest dans le paysage chaotique des Rocheuses, jusqu’à l’arrivée sur les rivages du Pacifique. Entre-temps, elle aura donné naissance, au cœur de l’hiver glacé de Dakota du Nord, à Jean-Baptiste Charbonneau, lequel sera immédiatement surnommé « Pomp » ou « Pompey » par Clark, qui le prendra sous son aile, puis l’adoptera et l’enverra faire ses études en Europe. L’autre personnage atypique est évidemment York, esclave de Clark, dont se saisiront les historiens pour souligner son degré d’intégration dans le « Corps de la Découverte ». Ainsi, par exemple, participe-t-il à une consultation démocratique, la première qui ait eu lieu à l’ouest du Mississippi. Il s’agissait alors de décider où serait installé le fort Clatsop qui abriterait les membres du groupe au cours de l’hiver pluvieux de 1805-1806. En des temps où un suffrage censitaire très restrictif et où le préjugé raciste prévalait dans la partie dite « civilisée » du continent, la participation à un vote figurait comme emblématique des immenses potentialités de l’Ouest. Sur un registre plus anecdotique, et pour rebondir sur la remarque d’Onuf précédemment citée (« les pionniers blancs et les Indiens font l’amour et pas la guerre »), l’on pourrait ajouter que dans l’Ouest ; même les Noirs faisaient l’amour avec les squaws. La peau noire de York fascinait à ce point les Arikaras qu’ils avaient conclu que ce dernier avait des dons supérieurs et l’avaient baptisé « the Grand Medison6 ». Dans leur croyance, avoir des rapports sexuels avec York était l’assurance de communiquer avec les esprits, si bien qu’un guerrier invita York à partager la couche de son épouse et monta la garde devant la hutte, congédiant un membre de l’expédition parti à la recherche de York, au motif qu’il ne fallait surtout pas interrompre « l’acte en cours7 ».
Réhabilitation et réconciliation
8Cette entreprise de réhabilitation, toute faite d’emphase, avec son cortège habituel de discours enflammés, de panégyriques, de propos à la gloire des grands capitaines, serait donc le trait dominant du bicentenaire. Il ne pouvait guère en être autrement et James Ronda lui-même, auteur d’un ouvrage séminal et sans concession sur les rapports entre les membres de l’expédition et les tribus rencontrées, avait prédit et prévu, dès 2002 cette avalanche d’éloges alors même que les festivités n’avaient pas commencé :
« L’histoire des capitaines intrépides mandatés par Jefferson pour remonter le Missouri, franchir de redoutables montagnes, puis dévaler sur le courant de la Columbia jusqu’au Pacifique était source d’une fascination infinie. Soyez donc prévenus. Pendant de longues années nous allons écouter des récits de capitaines courageux et d’explorateurs triomphants8. »
9Dans le même article, il anticipe avec beaucoup d’intelligence ce qui serait effectivement mis en exergue au cours de ces célébrations, une thématique en prise avec l’histoire des États-Unis. Ce qui ressortirait, à coup sûr, serait que l’expédition avait été ce moment privilégié où la barrière de la race s’était effondrée, ou tout au moins où les clivages raciaux s’étaient estompés pour donner lieu à une image censément unie de la nation :
« Au cours de l’hiver 1804-1805, le chef Mandan Cat partageait son temps et sa résidence avec l’Afro-Américain York, le Shawnee francophone George Drouillard, l’Omaha francophone Pierre Cruzatte, le Yankee du New Hamphire George Ordway, et le Shoshone francophone Jean-Baptiste Charbonneau. Ceci serait-il de nature à nous faire entrevoir les subtiles et mouvantes frontières de cette membrane demi perméable que nous appelons la race9 ? »
10Moment paradigmatique d’un melting-pot réussi au-delà de toute espérance et de toute attente, telle devait apparaître l’épopée vers l’Ouest sauvage. C’est la validité de cette impression qu’il importe d’interroger ici. Pour une question aussi complexe et mouvante, toute réponse simple et univoque serait nécessairement erronée ou incomplète. Tout au plus peut-on avancer quelques éléments d’appréciation.
11Le premier élément, tout à fait fondamental, et dont découlent toutes les réponses données, est qu’à l’évidence le récit de l’expédition émane d’une unique source, qualifiée d’officielle, faute d’un vocable mieux approprié. Les péripéties du voyage ne sont connues qu’à travers le récit qu’en font les deux figures de proue de l’expédition, Lewis et Clark. Ceci est conforme au projet présidentiel, tel que formulé par Jefferson dans sa désormais célèbre lettre de recommandation :
« Vos observations devront être reportées avec grand soin et précision et être consignées distinctement et de manière intelligible, à la fois pour vous même et les autres, afin d’incorporer tous les éléments nécessaires, à l’aide des instruments habituels destinés au calcul de la longitude et de la latitude des lieux où ces relevés seront effectués, et devront être mis à la disposition du ministère de la Guerre, afin que ces calculs soient validés conjointement par des personnes compétentes aux États-Unis. Plusieurs copies de ces éléments ainsi que toutes de vos autres notes devront être effectuées pendant vos heures de loisir et confiées à vos adjoints les plus dignes de confiance, de sorte qu’en les multipliant, vous vous prémunissiez contre d’éventuelles pertes accidentelles qui sont toujours possibles. Une précaution supplémentaire serait que l’une de ces copies soit écrite sur l’écorce du bouleau, laquelle est moins susceptible d’être altérée par l’humidité que le papier ordinaire10. »
12Le président entendait donc qu’il y ait une voix officielle et que l’information, quelle qu’elle fût, restât sous le contrôle du gouvernement américain. Le but de l’expédition n’étant pas ou très peu scientifique mais essentiellement commercial et géostratégique, il importait de contrôler étroitement ce qui serait publié. Jefferson allait être passablement déçu puisque son homme lige, Meriwether Lewis, tarda à publier son texte, rongé qu’il était par une profonde dépression qui le conduirait à mettre fin à ses jours en 1809. D’ailleurs, en 1807 paraissait un journal non officiel et non autorisé, de la main du Sergent Gass11 qui allait finir d’irriter un président déjà lassé des lenteurs de Lewis. Il y eut par la suite d’autres journaux publiés, écrits par d’autres membres de l’expédition. Outre Gass, Ordway et Whitehouse confieraient à la page le récit de leur aventure, ce qui fait qu’il n’y a pas in fine une voix unique mais bien une polyphonie de l’Ouest12.
13Malgré tout, et malgré l’existence de voix que l’on pourrait juger dissidentes, il demeure que la connaissance que l’on a aujourd’hui de ce long périple est passée par le canal unique des membres « officiels » de l’expédition. Même si des nuances apparaissent à la lecture des journaux, les auteurs appartiennent tous à la catégorie des militaires blancs, enrôlés et mandatés par le président Jefferson. Autrement dit, il n’y pas de voix narrative autochtone, ce qui était inéluctable dans la mesure où la tradition amérindienne est uniquement orale. Ce simple constat a eu des conséquences lourdes et fondamentales sur l’approche qui s’est imposée parmi le lectorat, et au-delà sur l’analyse officielle de l’expédition. L’instance narrative est unique et le discours dominant du bicentenaire hérite de cette unicité. Il suffit, pour s’en convaincre, de suivre la « Lewis and Clark National Historic Trail » entre Saint Louis et le Fort Clatsop, reconstruit à l’identique à proximité d’Astoria dans l’Etat d’Oregon. Il est à remarquer l’emploi de l’adjectif « national », destiné à enchâsser le périple des deux capitaines dans le récit de la création d’une nation. Chaque étape du parcours est illustrée par des extraits du Journal « officiel », avec par endroits des citations tirées des journaux dits « mineurs ». Le discours imposé est donc celui de Lewis et, par transition, celui de Jefferson. Sur la question indienne, le discours présidentiel était d’une absolue clarté :
« Dans tous vos échanges avec les autochtones, traitez les de la façon la plus amicale et la plus conciliante, aussi longtemps que leur attitude le permettra ; calmez toutes leurs appréhensions concernant le but de votre voyage, convainquez-les de son innocence, informez les de la position, de l’étendue, du caractère et des dispositions pacifiques et commerciales des États-Unis, de notre désir de d’établir des relations de bon voisinage, amicales et utiles, et de notre désir d’établir des liens commerciaux avec eux13. »
14Le terme qui domine est celui de « friendly » (amical), sans que soit totalement exclue l’éventualité d’un recours à la violence pour le cas où la résistance indienne serait trop forte (« aussi longtemps que leur attitude le permettra14 »). Autrement dit, la conciliation n’aura droit de cité qu’aussi longtemps que les tribus rencontrées montreront des dispositions pacifiques et accepteront les clauses d’un échange commercial proposé et/ou imposé par les blancs. Si effectivement les rédacteurs des Journaux ont pu faire état de contacts pacifiés avec la plupart des autochtones, il y eut tout de même au cours du périple des moments de tension extrême que les auteurs des Journaux ne pouvaient passer sous silence et qu’ils ont présentés sous un jour qui leur était favorable. Il n’est pas question ici de dresser la liste de tous les malentendus qui ont émaillé l’histoire des relations entre les membres du « Corps de la découverte » et les Indiens. La chose a été largement et consciencieusement faite par Ronda15. Il suffira ici de mentionner un épisode qui figure dans l’article de Kevin S. Blake paru en 200416. À deux reprises les hommes du Corps de la Découverte eurent maille à partir avec les autochtones, d’abord avec les Tetons Sioux lors de la remontée du Missouri en septembre 180417 et ensuite avec les Blackfeet sur le chemin du retour, lorsque Lewis se sépara de Clark dans une ultime et vaine tentative de découvrir le Passage du Nord-Ouest au nord de la route suivie à l’aller, le long de la Marias. De cet affrontement avec les Blackfeet, qui se solde par deux morts du côté indien, seul demeure le récit de Lewis, puisque les autres diaristes (Whitehouse, Ordway et Gass) sont dans le groupe mené par Clark, qui a choisi de reprendre la route de l’aller le long de la Yellowstone. La version « officielle » veut donc que les Blackfeet aient été des Indiens hostiles et roublards et qu’ils aient tenté de voler fusils et chevaux aux membres de l’expédition tandis que ces derniers dormaient paisiblement aux premières heures du jour après qu’ils eurent en quelque sorte accordé l’hospitalité à leurs voisins autochtones et que la veille ils les eurent couvert de cadeaux18. Or, Lewis admet dans son récit qu’il était endormi au moment où l’affaire a éclaté et où l’un des frères Fields a poignardé un guerrier Blackfoot : « Je n’eus connaissance de ceci qu’après19 » et trois lignes plus loin : « L’Indien retenait sa sacoche, sautait et criait, et je fus réveillé par ses jurons demandant qu’on lui laisse son fusil20. » Il ne se fonde donc, pour relater l’épisode, que sur ce que lui rapporte Fields, et il donne des précisions surprenantes, notamment que l’Indien a fait 15 pas avant de s’effondrer21 ! Il poursuit en s’attachant à démontrer sa propre magnanimité et son souci de préserver les vies humaines, faisant les sommations d’usage, empêchant à deux reprises les frères Fields d’expédier ad patres celui qui vient de lui voler son arme. C’est donc à bout d’arguments, et devant l’hostilité marquée du voleur de fusil que Lewis se résout à l’abattre, non sans que ce dernier lui adresse une balle qu’il entend siffler à ses oreilles : « Il se releva à demi et me tira dessus, et se retournant sortit en rampant d’un rocher qui était tout proche de lui. Il tira au-dessus de ma tête et, comme j’étais nue tête je sentis très distinctement le souffle de sa balle22. » La narration colle si parfaitement aux instructions présidentielles qu’elle en devient suspecte, et puisque Jefferson n’avait pas formellement interdit d’utiliser la violence en cas d’extrême nécessité, Lewis clôt brillamment l’épisode en récupérant le drapeau dont il avait fait don la veille, mais en prenant soin de laisser la médaille autour du cou de l’Indien mort pour que ses congénères sachent bien de quoi est capable un Américain blanc : « Je repris aussi le drapeau mais je laissai la médaille autour du cou du mort, pour qu’ils sachent qui nous étions23. » Cette version des faits est maintes fois reprise dans les lieux de mémoire situés sur la piste Lewis et Clark, sans que jamais ne soit mentionné un autre récit qui donne un éclairage entièrement différent et remet gravement en cause la version officielle. La tradition orale chez les Blackfeet, telle qu’elle figure dans un article paru tout récemment24 rapporte en effet que deux jeunes garçons, de 12 et 13 ans, rentraient paisiblement vers leur camp lorsqu’ils furent invités par des membres de l’expédition à se joindre à eux. Il est même dit que ce fut Lewis lui-même qui insista pour qu’ils acceptent cette invitation. Au milieu de la nuit, les deux jeunes garçons décidèrent de quitter les lieux, sans doute inquiets de la présence de tant d’armes entre les mains des membres du Corps de la découverte :
« Deux jeunes Blackfoot rentraient chez eux lorsque les hommes de l’expédition les aperçurent et les invitèrent dans leur camp. Lewis insista pour qu’ils passent la nuit au camp. Il disait que nous avions des cadeaux pour eux, et pendant tout ce temps leurs mains ne quittaient pas leurs armes. Au milieu de la nuit, les jeunes garçons essayèrent de s’enfuir25. »
15La conclusion de ce récit lapidaire est celle-ci : « L’un des hommes de Lewis se réveilla et poignarda l’un des garçons. Lewis tua l’autre d’un coup de fusil26. » Ce bel exemple de réécriture à double voix démontre à quel point il est difficile pour l’historien, en dépit de la masse d’informations disponibles, de se former une juste idée de ce qui s’est effectivement déroulé au cours de cette expédition. En la quasi-absence de voix indienne, il se voit contraint de supposer d’autres versions, sans pouvoir établir de certitude absolue.
⁂
16En conclusion, et même si l’historien ne peut éprouver que frustration, tant il est difficile d’aboutir à des résultats à la fois clairs et univoques devant des sources aussi mouvantes, voire douteuses, quelques solides éléments de réponse peuvent être apportés aux questions posées à l’entame de cet article. Il est patent que les artisans de la commémoration, pour des raisons finalement assez banales et assez traditionnelles dans ce type d’événement, ont voulu sinon donner la parole aux autochtones, du moins leur rendre leur place légitime dans cette épopée transcontinentale. Cela ne pouvait se faire qu’au prix d’une réécriture de l’histoire officielle, dont on peut douter qu’elle ait atteint son but. Mais la finalité de cette entreprise était bien d’inscrire le voyage de découverte dans la geste nationale et de lui donner valeur paradigmatique en créant quasiment ex nihilo l’image d’une nation apaisée et harmonieuse, où les différentes communautés auraient vécu dans une parfaite intelligence et une exceptionnelle harmonie. La réhabilitation entreprise à l’occasion de ce bicentenaire a-t-elle pour autant suffi à installer l’expédition parmi les mythes fondateurs de la nation américaine ?
17Il serait hasardeux de l’affirmer car malgré le matraquage publicitaire déployé à l’occasion de cette fête mémorielle, l’épopée n’a pas atteint le point où elle puisse figurer au même rang que les grands mythes américains. Il est par exemple douteux qu’elle ait pu réaliser cette réconciliation des communautés qui en était l’objet premier. La preuve en est, entre autres, un ouvrage paru en 2006, sous la plume de Robert J. Miller, professeur associé à la Lewis and Clark Law School de Portland (Oregon), également membre de la Eastern Shawnee Tribe de l’Oklahoma27. Le livre s’attache à démontrer, de façon polémique, mais somme toute convaincante, que le but de l’expédition était bien d’occuper le Nord-Ouest Pacifique et d’éliminer les nations indiennes placées sur la route des immigrants. Jefferson y est présenté comme un bâtisseur d’empire cynique et déterminé, s’appuyant sur la théorie de la découverte, contenue dans la bulle papale d’Alexandre vi en 1493. Il serait également l’inspirateur de la très célèbre décision de la Cour suprême des États-Unis Johnson v M’Intosh de 1823 qui reprend les éléments de la théorie de la découverte pour l’appliquer au continent nord-américain, en particulier les notions de terra nullius, du droit de préemption et de conquête. Jefferson fait l’objet d’une attaque en règle pour son paternalisme hypocrite, alors qu’il n’est selon Miller qu’un spinmeister, un manipulateur sans scrupule et sans limite, flirtant parfois avec la tentation génocidaire. Cette analyse décapante et vaguement provocatrice, peut-être outrancière, pourrait et devrait faire l’objet d’un examen sérieux, mais ce qu’elle permet d’établir est que la réconciliation recherchée par les ordonnateurs du bicentenaire est encore à faire et que les célébrations sont très loin d’avoir eu l’impact attendu.
Notes de bas de page
1 Nom donné à l’expédition.
2 « Une quête littéraire », Hugues G. et Royot D., Thomas Jefferson et l’Ouest, « Jefferson’s Confidential Letter to Congress », Paris, Colin, 2005, p. 138.
3 Seefeldt D., Hantman J. et Onuf p., Across the Continent, Charlottesville and London, University of Virginia Press, 2002, p. 2.
4 Ibid, p. 2.
5 De Voto B. (dir.), The Journals of Lewis and Clark, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, 1953, p. 439.
6 Le « medicine man » était censé, chez les peuples autochtones, avoir des talents particuliers couvrant un large champ, son exemple et ses conseils servaient de guides au groupe.
7 Ronda P., Lewis and Clark among the Indians, Lincoln and London, University of Nebraska Press, 1984, p. 64.
8 Ronda P., « Counting Cats in Zanzibar or, Lewis and Clark Reconsidered », Western Historical Quarterly, n° 33, printemps 2002, p. 5.
9 Ibid., p. 13.
10 Hugues G. et Royot D., Thomas Jefferson et l’Ouest, op. cit., p. 139.
11 MacGregor C. L (dir.), The Journals of Patrick Gass Membrer of the Lewis & Clark Expedition, Missoula Montana, Mountain Press Publishing Company, 1997.
12 Pour accéder à cette richesse incomparable, le chercheur dispose de la remarquable édition des Journaux par Gary Moulton à l’université du Nebraska, désormais en ligne Moulton G., The Journals of the Lewis and Clark Expedition, [http://lewisandclarkjournals.unl.edu], consulté le 15 septembre 2014.
13 Hugues G. et Royot D., Thomas Jefferson et l’Ouest, op. cit., p. 141.
14 Jefferson reprend ici presque mot pour mot une disposition déjà présente dans l’Ordonnance du Nord-Ouest qui était de sa plume : « They shall never be invaded or disturbed, unless in just and lawful wars authorized by Congress. »
15 Ronda J., « Counting Cats in Zanzibar or, Lewis and Clark Reconsidered », art. cit.
16 Blake K. S., « Great Plains Native American Representations Along the Lewis and Clark Trail », Great Plains Quarterly, vol. 24, n° 4, University of Nebraska Press, 2004, p. 263-282.
17 De Voto B. (dir.), The Journals of Lewis and Clark, op. cit., p. 25-26.
18 « Je crus préférable de leur donner satisfaction et je donnai à l’un une médaille, à l’autre un drapeau et au troisième un mouchoir, ce qui sembla les combler de joie […] Comme il se faisait tard je leur proposai de venir avec nous au bord de la rivière et de camper en notre compagnie. Je leur dis que j’étais heureux de les rencontrer et que j’avais beaucoup de choses à leur dire », ibid., p. 435.
19 Ibid., p. 438.
20 Ibid.
21 « R. Fields, tout en s’emparant de son fusil ; poignarda l’Indien en plein cœur, le gars courut sur à peu près 15 mètres et s’effondra », ibid.
22 Ibid., p. 439.
23 Ibid
24 Blake K. S, « Great Plains Native American Representations Along the Lewis and Clark Trail », art. cit., p. 263-282.
25 Ibid, p. 273.
26 Ibid
27 Miller R. J, NativeAmerica Discovered and Conquered: Thomas Jefferson, Lewis & Clark, and Manifest Destiny, University of Nebraska Press, 2008.
Auteur
-
Gérard Hugues
Université d’Aix-Marseille, LERMA
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