La poétique du voyage : d’Homère à la modernité 1
p. 17-32
Texte intégral
1Une maxime circulait dans l’hypokhâgne phocéenne lorsque j’y fis mon entrée. Elle avait été formulée par les internes du lycée, qui étaient un peu nostalgiques et qui proposèrent même aux bizuths de la commenter : « On ne va jamais chercher trop loin le plaisir de rentrer chez soi. » Je crois que cette synthèse convient dans une certaine mesure à notre colloque. Elle appelle des réflexions d’une grande complexité, qui pourront même paraître contradictoires si on les applique à l’histoire littéraire. Elles suscitent à la fois le goût du départ et la nostalgie du retour. Mais surtout, en commençant, j’insiste sur un point : j’ai choisi de parler de littérature, non de sociologie ou de géographie. Tels sont mon plaisir, mon goût, et aussi les principes de méthode qui me guident personnellement. À travers les époques, d’Homère à Jules Verne et même à beaucoup d’autres, les poètes et les écrivains ont médité sur le voyage. J’essaierai de faire comme eux, à propos de la beauté. Pour le Marseillais que je suis, ce sera une occasion de rejoindre les Nantais et d’éprouver avec eux ma fraternité.
2Notre chemin commence donc près d’Homère : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » Mais le poète français savait aussi la suite. Il est bon, si possible, de conquérir la toison, mais meilleur encore sans doute de la ramener dans notre petit village. Après tout, on peut même préférer le village à la toison, et le petit Liré au marbre palatin. Il est bon de partir, mais on aime à revenir.
3Telle fut l’expérience des héros d’Homère. L’un est parti pour ne pas revenir. C’était Achille. Il suivait la maxime présentée beaucoup plus tard par Blaise Cendrars :
Si tu aimes, il faut partir.
Quitte ta femme, quitte tes enfants.
4On pourrait interpréter ces paroles de façons bien diverses. On devrait par exemple les attribuer à Achille, lui qui n’est pas revenu. Mais Ulysse a fait le voyage du retour et c’est là qu’il a trouvé son âme et sa beauté.
5Nous parlerons donc d’Ulysse mais d’abord de la guerre, de son affreuse gloire, et surtout de la mort. La guerre est un des principaux moyens de mourir pour les héros ; elle constitue aussi l’une des meilleures occasions de voyager. On comprend donc dès le début que mort et voyage se trouvent liés. Nous y reviendrons. Mais soulignons pour l’instant qu’Ulysse est revenu et qu’il a même su éprouver dans leur diversité toutes les beautés ou toutes les angoisses de ce retour. Je me contenterai d’en évoquer quelques-unes, jointes à quelques tentations.
6La première est celle du mensonge. Lorsque le voyageur revient de loin, il a tendance à se raconter, personne ne peut contrôler ses paroles et ses images. La mémoire s’entend fort bien avec l’imaginaire et celui qui ment ainsi croit aisément lui-même ce qu’il dit. Jean Giono, qui se croyait marseillais mais qui était surtout italien, interprète la naissance de l’Odyssée : Ulysse serait un menteur, qui veut d’abord tromper les autres et qui finit par se séduire pour oublier ses pauvres ruses et ses lâchetés. Mais Giono se trompe lui-même. Il est italien, donc réaliste, machiavéliste à l’occasion. Rien de tel chez Ulysse. Il croit toujours dans la vérité. Ni la sophistique, ni le scepticisme n’existent chez lui. Il croit dans les dieux, disons plutôt qu’il les connaît, qu’ils lui apparaissent et qu’il sait s’en apercevoir. Ces dieux ressemblent aux idées, telles que Platon va les concevoir. Ulysse est l’ami d’Athéna, qui représente l’intelligence et la vérité, l’éternité aussi, puisqu’elle le change en lui-même et révèle de temps en temps sa beauté à ceux qui le prenaient pour un vieillard. Certes, Ulysse sait mentir souvent, lorsque cela paraît utile. Mais c’est un vrai menteur ou un menteur vrai, puisqu’il connaît le vrai et met les fictions à son service.
7Ainsi se déroule le retour du héros. Pour rejoindre sa patrie, il rencontre toutes les épreuves qui menacent en son temps (et sans doute toujours) les navigateurs ; il fait diverses étapes qui tournent souvent mal. On l’accueille sans courtoisie chez les Lestrygons et chez Polyphème. Il éprouve l’hostilité de certains dieux et notamment de Borée, qui envoie la tempête sur ses vaisseaux. Il triomphe aussi des Sirènes, de Charybde et de Scylla. Il reçoit le message des morts, qu’il invoque sans descendre jusque chez eux. Par cette science profonde comme par la mémoire dont il témoignera notamment chez les Phéaciens, il paraît très proche des poètes. Sa connaissance du langage et de la divinité lui permet quelquefois de triompher des dieux, des monstres, de la nature et de ses magies. Mais les principales difficultés lui viennent de ses hommes, qui tuent, malgré ses ordres, les bœufs du soleil et qui surtout s’abandonnent à Circé, laquelle les précipite dans la bestialité. Ulysse les sauve par son intelligence et par sa fierté. Mais tous finissent par périr et il se retrouve prisonnier de Calypso dans son île. Il préfère cependant l’amour de Pénélope à celui d’une immortelle, traverse tout seul une autre tempête et se retrouve chez les Phéaciens. Nausicaa l’accueille, avant ses parents. Ils le conduisent jusqu’en sa patrie où il est reconnu par son chien, son porcher, sa nourrice et enfin sa femme qui, dans sa prudence, est la dernière qui admette son identité. Il ne reste alors qu’à massacrer les prétendants, ce qui n’entre pas directement dans notre sujet mais atteste cependant qu’il faut respecter les femmes, les mendiants, les suppliants et la vérité.
8L’épopée du retour nous apporte donc trois leçons principales. On n’a cessé de les répéter aux sages et aux enfants. La première a un caractère géographique. Les commentateurs modernes ont montré qu’on pouvait reconstituer de manière assez précise les étapes de ce voyage et ses escales. Les structures géopolitiques qui nous sont ainsi suggérées constituent dans une large mesure un guide de la Méditerranée contemporaine. On part de l’Orient grec, on revient jusqu’à l’Ouest et on trouve enfin l’équilibre dans le monde gréco-romain qui est aussi celui de Pythagore. Mais les images allégoriques qui nous sont ainsi proposées ont un caractère mythique ; l’auteur s’appuie sur leur symbolisme pour transmettre et suggérer une réalité plus haute, qui ne s’oppose pas à la première mais qui la transcende. C’est pourquoi les dieux grecs, qui font ici leur apparition comme d’abord dans l’iliade et bientôt chez Hésiode, ne doivent pas être interprétés selon un simple anthropomorphisme : nous dirons plutôt qu’ils permettent de mettre ensemble l’humanisme et la théologie dans une vision unitaire du sacré. Alors se définissent une métaphysique et une morale dont l’histoire du langage et des civilisations découvre la portée depuis l’œuvre de Vico, qui interprétait Homère à Naples dès le xviii e siècle selon une vision générale reprise très souvent par nos contemporains : la morale, par exemple, telle que le poète la pressent ou la définit, est dominée par l’hospitalité, qui accueille les suppliants, et par la liberté héroïque qui accorde les peuples, les rois et les dieux, et qui fonde ainsi le droit (notamment dans le mariage). Toutes ces valeurs interviennent dans l’aventure d’Ulysse, dans sa vision de l’amour illustrée par l’olivier qui a poussé dans la chambre nuptiale : tel est le temps des poètes, c’est le temps de la terre et de la mer, des racines et des saisons, de l’éternel retour et de l’éternel départ. Car Ulysse, ayant retrouvé Pénélope, devra l’abandonner encore pour chercher s’il existe une terre où l’on ne connaît pas la mer. Le retour d’Ulysse le ramène vers ses racines et vers sa patrie. Mais il s’accomplit aussi dans une dimension temporelle, qui est bien connue de l’Antiquité, et qui est celle de l’éternel retour, c’est-à-dire d’abord de l’éternel départ. Je pense qu’Ulysse n’oubliera pas la mer.
9Sans doute faut-il ici quitter Homère. Mais, sans entrer dans le détail des œuvres antiques, où nous retrouverions ses multiples échos, il nous suffira sans doute d’évoquer Virgile. Toutes les nuances que nous venons de rappeler sont assurément présentes chez lui. Mais il leur donne des inflexions et des couleurs différentes, qui permettent de dégager ce qui est propre à son génie. Retenons l’essentiel : il se sert d’Homère comme d’un guide pour ses voyages, mais d’un bon guide, non d’un manuel touristique (j’aurai plus tard à revenir sur ce mot). On trouve chez le poète latin des inflexions, des couleurs, des pensées qui appartiennent en propre au génie de Rome, sans trahir le poète grec.
10J’ai déjà dit que, dans le voyage, il faut d’abord décrire le départ et exprimer les émotions qu’il suscite : chez Homère ou chez les Tragiques grecs, le départ provoque surtout l’angoisse et la révolte. Il crée le tumulte, le bruit et la fureur. La discorde des dieux domine tout, ainsi que leurs menaces. Ils en usent notamment pour empêcher le sacrifice d’Iphigénie, mais Agamemnon et les Grecs passent outre. Dans l’Énéide, il n’est question ni du roi d’Argos ni de sa fille, mais seulement du mal, de la douleur, de la nécessité et du destin. Ces notions sont religieuses et philosophiques. Elles tiennent compte de la philosophie qui, depuis Homère, eut tout le temps de se développer. Qu’est-ce que le destin ? Qu’est-ce que la Providence ? Faut-il parler de hasard, de nécessité, de liberté ? Quelle est dans l’homme ou dans ses actions la part du corps ou de l’esprit ? Depuis le Moyen Âge et la Renaissance, tous les lecteurs de Virgile ont insisté sur l’importance que ces idées prennent en son temps. Ils ont eu l’impression que certaines d’entre elles dominaient sur les autres et aussi que, sous l’influence des philosophes et de leurs querelles, les pensées du poète prenaient un tour abstrait. Mais, à mon avis, ils se trompaient. En effet, la poésie, chez Virgile et chez les écrivains latins, apparaît plutôt comme un moyen de purifier le dialogue entre les hommes et les dieux et de rétablir par l’amour l’unité ou plutôt la compréhension dans les conflits de pensée. Virgile nous raconte les voyages d’Énée. Le héros obéit à la loi du destin, qui veut que Rome soit fondée. Les Épicuriens croient que le destin naît uniquement de la pesanteur des atomes et de la grâce qui infléchit leur course et leur permet de se joindre pour réaliser les merveilles de l’amour aussi bien que ses folies. Le sage peut choisir les merveilles tout en évitant les folies. Il arrive ainsi au plaisir pur. Mais les Stoïciens pensent que l’ordre infini des choses est régi par la raison, donc par la liberté humaine et par la Providence divine. Tout cela peut s’exprimer en termes de voyage. Sénèque compare la vie du sage à un voyage à Syracuse, mais il sait que les merveilles qu’il trouve dans la pérégrination humaine ne dépendent pas de l’espace et se trouvent dans son âme. Épicure quant à lui inspire sans doute Horace lorsque celui-ci rédige son Ode au vaisseau de Virgile. Il redoute de se séparer de son ami qui est « la moitié de son âme ». Faut-il opposer les deux poètes ? On le croirait s’il s’agissait seulement de philosophie dogmatique. Mais nos écrivains obéissent plutôt aux lois de l’amitié et de l’amour, que Cicéron avait exprimées en suivant la tradition platonicienne, telle qu’elle existait en son temps. Sénèque croit aux pouvoirs de la Providence et à la liberté de l’Esprit. Horace insiste sur la fidélité humaine et sur son angoisse douce-amère. Virgile médite à la fois, dans l’Énéide comme dans les Bucoliques et au livre IV des Géorgiques, sur la spiritualité platonicienne de l’amour, sur la vertu stoïcienne et sur la douceur épicurienne de l’amitié. Une souffrance purifiée vient ainsi se joindre à l’intelligence et à la joie. Les réalités concrètes de l’âme pacifient les querelles de la philosophie, sans les méconnaître.
11Virgile, dans sa profondeur, met en harmonie toutes les nuances que nous avons trouvées dans l’épopée grecque, mais aussi dans le lyrisme et dans la poésie amoureuse ou élégiaque. C’est ainsi qu’après la poésie hellénistique il introduit l’amour dans l’épopée. Plus encore que Virgile, Ovide admire le mouvement des formes et leurs métamorphoses. Sa grande épopée ne cesse d’évoquer le changement des apparences, la ductilité des beautés, le mélange des sensations et des sentiments. Devant des réalités qui fuient, il ne peut que déplacer ses évocations dans toutes les régions du monde imaginaire. Comme Virgile encore et en allant plus loin il mêle l’émotion à la vision. Je pense au voyage de Médée, qui plane au-dessus du monde après avoir tué Jason. Toutes les nuances de la vision se mêlent alors dans les passions de l’âme. Le voyageur spirituel comprend que, le plus souvent, voir, c’est souffrir. Alcyone a perdu sur la mer Céyx son bien-aimé. Elle devient oiseau de mer pour lui rester proche, et l’on entend son cri au-dessus des flots. Déjà Virgile, évoquant la tempête subie par Énée, allait plus loin que la description objective d’Homère ; un mot lui suffisait pour unir la solitude des victimes à l’immensité de la mer : rari nantes in gurgite uasto. Ainsi s’accordent en quelque façon la précision classique et ce qu’on a nommé, chez les Latins, chez Pétrarque, chez Chateaubriand, le « vague » des passions.
12Nous entrons maintenant dans une période nouvelle, qui va du Moyen Âge au début de la modernité. Cette fois, nous partons de Virgile, mais avec lui nous rejoignons encore la Grèce. Nous dirons que, dans la fureur sacrée qui frappait les héros et les poètes, tous les vagants qui marchaient à l’aventure, dans la mélancolie ou « bile noire », dans la folie furieuse à laquelle les héros se montraient vulnérables, le poète latin a su déceler un charme qui se liait au souvenir épicurien des temps heureux et qui comportait de ce fait une douceur capable de susciter la rêverie. La mélancolie associée au souvenir a pris dans le sens qu’on lui donne aujourd’hui un charme parfois destructeur mais capable d’enchanter l’âme tout entière.
13Une image me suffira pour commencer. Elle pourrait convenir aussi bien à Ulysse rêvant de Pénélope qu’à Catulle ou à Virgile. Il s’agit à la fois de la guerre et de l’exil, sans doute aussi de la mort. Une des plus belles stèles du Céramique, exposée aujourd’hui au Musée d’Athènes, évoque un soldat, sans doute mort à la guerre. La décoration en est très sobre. Le jeune homme est accoudé dans l’attitude du repos et de la méditation, semble-t-il sur un rocher au-dessus de la mer, dont la présence est suggérée par un grand vide dans la lumière du marbre. L’esquisse d’un cimier déposé auprès de lui nous apprend que c’était un soldat. Au-dessus de la mer, il rêve de la patrie perdue. Une image semblable, toujours liée à la nostalgie de l’amour, est apparue bien souvent dans de grandes œuvres de la littérature, par exemple chez le Claudel du Soulier de Satin ou dans les Abencérages de Chateaubriand.
14Divers textes antiques évoquaient déjà cette nostalgie de l’âme contemplant la mer. Elle s’associait, notamment chez les Épicuriens, à un mélange d’inquiétude et de rêverie, à une tendresse que ravivaient les craintes éprouvées pour les absents. La fragilité des amants rend leur amour plus sensible par les soucis qu’on a pour eux. Une telle angoisse ne fera sans doute que grandir à travers les temps, en se liant aux diverses formes de l’absolu, la grâce et la beauté, la vie et la mort, la faiblesse et le courage.
15Cette tendance s’affirmera dès le début du Moyen Âge. Elle règne sur un genre littéraire qui, jusqu’aux premiers siècles après Jésus-Christ, ne semblait pas avoir pris un très grand développement : je veux parler du roman qui, de manière générale et jusque dans les parodies du Satiricon, fait la place très grande au voyage. On ne doit pas s’en étonner : la raison recule, l’illusion et ses magies progressent. Apulée affecte de préserver l’ironie des mythes platoniciens mais, lorsque son héros Lucius voyage parmi les désordres moraux du monde gréco-romain, c’est sous la forme d’un âne qu’il a revêtue par erreur, à cause de l’influence combinée de la sorcellerie et de l’illusion superstitieuse. Seule Isis, à la fois proche des Sophistes et supérieure à eux, lui permettra de mettre fin à son voyage initiatique, qui lui aura surtout fait connaître les turpitudes humaines et les malheurs de la vie collective.
16Nous sommes encore dans le monde méditerranéen, aux deux premiers siècles de l’Empire, que la décadence menace mais dont elle ne compromet pas encore la solidité. Avant de quitter les Latins, je voudrais méditer un instant sur les voyages de Tacite. En effet cet historien, ce magistrat important, a sûrement beaucoup voyagé. Nous savons de manière à peu près sûre qu’il a vécu dans sa jeunesse près de Vaison-la-Romaine et que son beau-père Agricola avait représenté Rome sur l’actuelle côte d’Azur, avant de pacifier l’Angleterre sous la tyrannie de Domitien. Tacite fut plus tard consul sous Trajan et, au lieu de se réjouir de ce règne comme son ami Pline, il énuméra toutes les formes de décadence qu’il avait connues jusqu’à la fin du premier siècle, dans l’entourage des empereurs et dans la pratique des responsabilités. Par sa lucidité, par son goût profond de la liberté, il évoquait Cicéron, Sénèque, Caton. Mais par sa fidélité à l’idéal de Rome comme par sa vision pessimiste des réalités, il restait proche d’Auguste et sans doute d’Hadrien, successeur de Trajan. Il essayait donc d’unir la gravité romaine et la douceur provençale. Il aimait la beauté, la poésie : on ne doit donc pas s’étonner qu’il ait aimé Virgile. Il en a copié le style poétique mais, comme il ne voyait plus autour de lui que la laideur, il y a déployé une tristesse admirable. Il désirait sauver la grandeur romaine, mais il la voyait se rapetisser. Il ne trouvait plus guère le sublime que chez les Barbares. Son beau-père Agricola avait combattu en Angleterre contre le chef calédonien Calgacus. Celui-ci s’était retiré dans ses forêts sauvages où la mollesse romaine ne pouvait l’atteindre. Tacite savait que les Barbares en sortiraient un jour. Il comprenait que la liberté peut trouver un refuge inexpugnable au désert et loin du monde, dans l’ultima Thulè, la dernière des terres, d’où elle reviendra un jour. Il découvrait déjà ce que nous reconnaissons aujourd’hui : dans tous nos voyages commerciaux, touristiques ou guerriers, nous sommes accompagnés et guidés par nos poètes. En célébrant le premier l’ultima Thulè, Virgile avait cru que Rome achevait la conquête du monde. Tacite, parlant le même langage et suivant les mêmes chemins, enseignait que le monde risquait de la reconquérir.
17De fait, l’Empire allait lentement se dissocier. Mais il devait en même temps prendre une unité nouvelle, qui donnerait un sens nouveau à l’acte de voyager. Au voyage politique ou initiatique se substituaient deux autres démarches : le pèlerinage et l’aventure chevaleresque.
18À propos du pèlerinage, tel que je l’entends, je n’entrerai pas dans les détails que l’histoire nous suggère en très grand nombre, sous leur forme socio-politique. On a essayé de confondre pèlerinage et croisade, adoration et possession, renoncement et conquêtes, combines de pouvoirs et unité du monde politique. Il est évident qu’en voyage on rencontre souvent des voleurs ou on se fait voleur soi-même.
19Par pèlerinage je veux seulement entendre une marche collective ou solitaire à la rencontre ou à la recherche de Dieu, du sacré ou des sanctuaires et nécessairement accompagnée d’un certain renoncement. Car le pèlerinage nous conduit d’abord au désert, sur la mer ou sur la montagne. Dans le cas de la mer, je pense notamment à Noé et au déluge. C’est une expérience collective et même cosmique. Car tout voyage parfait constitue à la fois un acte d’amour et une expérience de salut total (elle s’applique cette fois à tous les hommes et aussi à tous les animaux, elle régénère la matière, renouvelle la création dans la solidarité des êtres et même de l’être). Ici se réunissent l’esprit, l’eau et même le monde.
20Moïse en fait aussi l’expérience lorsqu’il traverse la mer Rouge. Mais cette fois, la mer retrouve son compagnon naturel (ou surnaturel) qui est le désert. Car le lieu véritable du voyage vers Dieu est le désert. C’est vers lui que part Abraham, celui qui par excellence sait partir. C’est là que Rebecca rejoint le messager d’Isaac pour lui donner l’eau, l’hospitalité, pour fonder le pacte de l’amour lointain. C’est là encore, sur la route et dans la solitude, que Jacob combat avec l’ange. Tous les chemins mènent à Dieu et, lorsque nous le rencontrons, nous ne pouvons le laisser qu’il ne nous ait bénis. Il arrive que Dieu soit fatigué par son propre voyage vers les hommes, et qu’il leur demande l’hospitalité et le repos, comme le firent les trois anges de Mambré.
21Nous avons évoqué la mer et l’abîme marin. Tous deux forment ce que Victor Hugo, si proche de la Bible, allait appeler l’Océan d’en bas. Mais il devait parler aussi de l’Océan d’en haut. Les prophètes en sont les guides et les nochers. Les commentateurs ont retrouvé leurs images admirables. Je pense à ce que Grégoire le Grand écrit au vi e siècle, en évoquant après Isaïe le royaume angélique. Il entend dans le ciel une rumeur de cascades qui s’amplifie peu à peu tandis qu’il approche du trône de Dieu : c’est la musique que produisent les ailes des anges.
22Le Christ à son tour est un voyageur, en même temps qu’un passeur. Toutes les images que nous venons d’évoquer se réunissent et se transfigurent chez lui. Il est à chaque instant un voyageur, qui évoque le bon Samaritain (c’est-à-dire la fraternité au-delà des races, des dogmes et des ruptures), qui demande à boire à la Samaritaine et lui offre l’eau vive, qui sauve au passage la femme adultère, qui marche sur les flots, calme la tempête, atteint l’autre rive. Il est aussi monté sur la montagne, comme Moïse, non par humeur alpiniste, mais pour voir Dieu. Jésus aussi a prêché sur la montagne, qui était déjà celle des Béatitudes et du Paradis. Puis il a gravi une autre hauteur : c’était le Golgotha et il y a trouvé la Croix.
23Nous avons évoqué les textes bibliques. Mais la poésie humaine s’inspire aussi d’eux, soit dans des paraphrases liturgiques, soit dans des explorations plus profanes. Dante a connu la mer et le ciel, il a gravi la montagne du Purgatoire, il a su dans son voyage évoquer, avec Virgile et Béatrice, tous les amours, ceux qui subsistent aux Enfers chez Paolo et Francesca, les modulations harmonieuses et tendres des musiciens, qui apportent un instant de repos à celui qui s’élève de l’Enfer à l’Empyrée, la rosace de musique et de lumière où paraît l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles. Le poète de Florence ne faisait que réunir tous les itinéraires, charnels et spirituels, que son temps lui avait proposés.
24Il faut encore évoquer ceux qui paraissent plus profanes. Dante vient du monde des troubadours. Il sait reconnaître la fin’amor et l’« amour de loin ». Mais il ne s’arrête pas avant le Paradis. Il réunit les trois types de voyages que le christianisme chevaleresque a laissé subsister. Le premier est un départ loin des valeurs humaines. Il conduit d’abord vers l’amour sauvage, que purifie la solitude, puis vers la mort : Yseut, comme Thésée jadis, oublie d’amener la voile noire. Il ne lui reste qu’à partager la mort de son amant. L’amour de loin semble avoir échoué dès le départ. Il ne reste aux chevaliers qu’à devenir errants. Voici Lancelot du Lac et ses amours hasardeuses avec la reine Guenièvre, voici « l’aventure » des hommes dans la forêt mystérieuse où ils affrontent les métamorphoses, les songes et les mystères. Ils voudraient réunir les mondes, l’Empire et les rois, l’amour et la fidélité. Mais ils se perdent dans une solitude où les fées et les femmes les tiennent à leur merci. Enfin paraissent Perceval et Galaad. Tous deux voient défiler devant eux le cortège mystérieux du Graal. Perceval ne sait pas poser les questions nécessaires. Avant Galaad, il s’apercevra le jour du Vendredi saint que ce spectacle étrange évoque le voyage du Christ dans une nature encore innocente où tout se trouve pacifié par le bois de la Croix. Le voyageur s’en était aperçu aussi lorsqu’il avait contemplé dans la neige trois gouttes de sang d’un oiseau blessé. Perceval entre en extase : le voyage va prendre fin.
25Il faudrait continuer du même pas. La Renaissance arrive. Quoi qu’elle puisse en dire, elle doit beaucoup au Moyen Âge, qui la précède directement. Mais l’état d’esprit des auteurs a changé après le xiv e siècle. Le voyage s’est toujours inspiré de la culture littéraire en même temps qu’il la façonnait. Mais voici que, sans renier les Anciens et leur mémoire, elle change et se tourne vers la modernité. C’est à elle que nous allons penser maintenant. Nous dirions volontiers qu’à l’époque du positivisme et de la relativité, l’espace et le temps semblent se modifier dans notre conscience. Ils ne paraissent plus entretenir les mêmes rapports. Je voudrais en finissant insister sur cela. Entre le xv e siècle et le xviii e siècle, je dirai seulement que trois types nouveaux de voyages se présentent à nous. L’un consiste dans la découverte expérimentale du monde. On savait plus ou moins que la terre était ronde. Mais voici que les navigateurs, cherchant l’or des Indes, en font la preuve. Naturellement cette constatation aboutit au même résultat que les croisades : à la guerre, à la conquête, à l’esclavage des peuples primitifs. Second type de voyage : celui de la folie. Deux noms s’imposent : celui de Cervantès et celui de Rabelais, mais ce sont des fous assez sages. Don Quichotte met fin à la chevalerie errante. Ce n’est pas sa faute, car il est authentiquement pénétré de l’esprit chevaleresque. Mais, parce que sa folie est complète, elle démasque avec une compétence parfaite la sottise des sages et leur hypocrisie. Il prépare ainsi le sourire de Voltaire et sa tristesse, lorsqu’il disait : « Marchons en ricanant, mes frères, sur les chemins de la vérité. » Mais Voltaire ne souriait pas autant que Rabelais ne riait, il n’a même pas connu la sérénité d’Épistémon ou son élégance. II n’a pas éprouvé les hautes joies de Socrate. Il n’est pas allé jusqu’à Thélème. En revanche, il n’a pas ignoré la solitude, que Pétrarque avait célébrée : le nouveau voyage, comme la plupart de ceux qui l’avaient précédé, va vers le désert.
26Je ne parlerai pas davantage de la Renaissance ou de la période baroque, quelles que soient les splendeurs du Roland furieux, de la Jérusalem délivrée ou des Lusiades, si proches de notre temps, de ses cruautés et de tous les mythes. Mais j’insisterai d’emblée sur notre époque et sur la dégradation de l’idée de voyage. Elle paraît s’être généralisée ou vulgarisée d’une manière dangereuse. C’est ici que je vais rencontrer l’idée de tourisme et en souligner les inconvénients ou les défauts. Le mot a d’abord été employé au xviii e siècle par des Anglais distingués et quelque peu oisifs qui faisaient un tour, un « petit tour » hors de leurs îles. Selon les époques, ils allèrent à Rome, à Paris, en Suisse, sur le Mont-Blanc et près de la Méditerranée. Ils se donnaient ainsi les moyens de la conversation et passaient intelligemment le temps à ne rien faire, à mettre en valeur la grâce de leur esprit et ses ornements. On les imita, on les devança quelquefois. Je pense aux charmes un peu faciles ou complaisants du Président des Brosses. Plus tard des hommes plus humbles et plus ardents allèrent beaucoup plus loin avec moins de confort et sans doute plus de plaisir : Mme de Warens ouvrit un jour la porte des Charmettes, non loin de Chambéry, à un jeune homme « pétri de grâces » qui venait à pied de Genève ou de l’Italie, et qui s’appelait Jean-Jacques Rousseau. Ensuite, le temps passa, les bourgeois prirent le pouvoir, et le meilleur exemple de voyageur littéraire devint M. Fenouillard avec sa famille (je ne parle pas du savant Cosinus, qui n’était pas littéraire et qui ne parvint jamais à sortir de Paris, quel que fût son désir). La famille Fenouillard eut du moins le mérite de voir beaucoup de choses et de s’en souvenir un peu. Aujourd’hui, les foules qui se précipitent dans les agences touristiques voient tout et ne se rappellent rien. L’organisation industrielle des transports modernes leur permet d’aller très vite et aussi d’être fatiguées. Les enseignants que nous sommes se trouvent un peu protégés contre la forme d’ennui et même de spleen qui se développe ainsi. Je parle ici de ce que je connais. J’ai été moi-même agent touristique lorsque j’organisais à Rome un congrès Budé. Les professionnels qui nous accompagnaient et qui transportaient avec eux, par précaution, de petits jeux de société, disaient avec surprise : « Ces voyageurs nous étonnent : ce qu’ils voient les intéresse. »
27Nous devons apprendre à voyager, d’abord pour nous-mêmes et aussi pour les autres. Le voyage ne réussit que s’il garantit d’abord la rencontre avec les autres et s’il favorise l’épanouissement de la plus haute vertu : l’hospitalité. Elle était grande jadis en Grèce ou dans quelques déserts. Mais on s’aperçoit aujourd’hui qu’elle se transforme en commerce, avec la jalousie et la haine qui l’accompagnent. Je me souviens d’une croisière qui arrivait du canal de Suez et transitait à Port-Saïd. Les mendiants s’entassaient sur le quai, avec leur verroterie pour étrangers, et les touristes marchandaient ! Il faut apprendre à rejeter ces mœurs et tout ce qui leur ressemble, tout ce qui corrompt et méprise les peuples visités (par exemple le Paris-Dakar). Il faut lire à ce propos les beaux livres de Claire Lucques sur les devoirs du voyageur. Elle sait que le tourisme, tel qu’on l’entend aujourd’hui, pose la question de l’argent parmi les pauvres. Chose notable et significative, c’est souvent chez eux qu’on trouve (ou trouvait) le plus de pureté et de beauté. Il faut donc éviter de la souiller par notre arrogance, notre ignorance et notre brutalité. On sait combien le succès des marinas a causé de malheur autour de la Méditerranée. Un souvenir me réconforte et m’alerte en même temps : j’ai rencontré en Toscane à Montepulciano un Japonais non grégaire, qui fabriquait des objets d’art et les vendait à qui voulait, assortis d’un verre de vin du cru ; il m’a dit : « Je ne suis pas un touriste mais un voyageur. »
28Bien entendu, lorsque les écrivains essaient de chercher authentiquement la culture et la beauté, ils font œuvre de pédagogie et protègent, par l’intelligence ou par l’instinct, les valeurs de pureté et de délicatesse que je viens d’évoquer. L’un des exemples les plus originaux à cet égard est celui de Stendhal. Il a rédigé comme on sait divers ouvrages concernant ses voyages. J’en évoquerai deux en particulier, les Mémoires d’un touriste, relatifs à ses déplacements dans diverses régions de la France, et les Promenades dans Rome. Il faut ajouter De l’Amour. Stendhal, ici comme dans ses romans, est d’abord attentif à la rencontre qui s’accomplit en lui entre l’intelligence, la sensibilité et le sentiment. En regroupant ainsi les différentes données de sa conscience, il veut maintenir ensemble tous les aspects de sa perception du monde. D’abord, il se montre fidèle à la tradition sensualiste qui lui vient de Locke et de Condillac. Mais l’analyse des sentiments, qui lui permet de s’élever jusqu’à la cristallisation amoureuse, lui permet de chercher dans l’imaginaire un idéal moral et esthétique proche des platoniciens. L’esthétique néo-classique qui règne en son temps à Rome et en Allemagne et qui s’exprime notamment chez les Idéologues lui permet à ce propos de préciser et d’élargir sa pensée. Mais elle l’aide en même temps à tenir compte des réalités matérielles. Il sait que le voyageur rencontre à la fois les hommes et la nature. Comment parler des uns et de l’autre ? On ne peut se contenter des descriptions ni de l’objectivité froide. On ne doit suivre directement ni Rousseau ni le roman réaliste des Anglais. Il faut concilier et accorder ces deux tendances puisqu’elles existent simultanément chez l’auteur et en son temps. Pour répondre, il se souvient à la fois des Anciens et des voyageurs britanniques. Il sait ou croit comprendre ce que disaient les sceptiques et les sensualistes. Pour parler des hommes, qui constituent dans le voyage le plus utile objet de connaissance, il faut s’attacher à la fois à la nature, qui propose des paysages, et aux mœurs, qui sont dans l’humain le seul caractère observable pour un esprit positif. Mais il faut se rendre compte que cela implique un certain mimétisme. Pour parler des mœurs d’autrui, on doit réfléchir sur les siennes propres et observer les ressemblances. On ne peint guère que ce qu’on est. C’est pourquoi l’auteur des Mémoires d’un touriste juge utile de se distinguer fictivement de Stendhal et de se donner, pour comprendre la France bourgeoise et commerçante, l’apparence d’un ferrailleur. S’il était autre, il ne pourrait parler de sa patrie. Cependant, il faut ajouter qu’en France, et notamment sous l’influence de Mérimée, il rencontre beaucoup d’églises, tantôt romanes (il les admire), tantôt gothiques (il les trouve trop compliquées). Surtout, il découvre beaucoup d’images du Moyen Âge, dont il admire jusque dans la religion la sensibilité passionnée. Tout cela peut intéresser un marchand de fer. Mais d’abord Stendhal se rappelle qu’il est Milanese. Lorsqu’il accomplit ses promenades en Italie, il y pense car dans sa vie le voyage est d’abord mémoire et la qualité du souvenir n’est jamais parfaite chez un ferrailleur. Dans ses moments de bonheur, Stendhal n’est plus tel. Il se rappelle la Scala et il écrit De l’Amour. Même pour un sensualiste, le voyage n’est rien sans la musique et sans ses cristallisations.
29Les Romantiques ne se soucient pas aussi vivement de préserver l’esprit positif dans le voyage. Ils cherchent plutôt, jusqu’à la plus proche modernité, à découvrir en lui un surnaturalisme qui permet de trouver dans l’apparence le rêve et l’idéal, lesquels ne dépassent pas les sensations, mais les transfigurent en les intériorisant, disons plutôt en intériorisant l’espace. Citons seulement quelques noms. Vigny n’est pas un touriste, et la maison du berger n’est ni une caravane, ni un wagon pullman (malgré l’éloge ironique accordé aux chemins de fer) : le poète caresse « l’espoir d’arriver tard dans un sauvage lieu », il sait qu’on n’y va pas seul, mais qu’il faut être accompagné de la bien-aimée, dont l’âme résonne avec la sienne et que, pour le sentir, il faut voyager lentement. Car le voyage romantique s’unit sans cesse à l’immobilité. Nerval qui a contribué à créer l’idée de surnaturalisme sait que tout voyage, en Orient ou auprès de Sylvie, touche à l’imaginaire par le rêve ou par la folie. Nodier avait rêvé du roi et des châteaux de Bohême. C’est Chateaubriand, déjà, qui a poussé le plus loin ces immenses pensées d’amour. Il a retrouvé à juste titre la sensibilité antique de Virgile, il a médité comme lui sur la nostalgie de Didon, veuve, exilée, humiliée, mais dans cet amour païen il a retrouvé les exigences du pèlerinage et de la mémoire. Il s’est souvenu à Rome de Mme de Beaumont, « l’oiseau de passage ». Plus tard, il est revenu à Rome, allé jusqu’à Jérusalem, puis a rejoint en Espagne, probablement à Grenade, celle qui avait exigé ce voyage en lui donnant ce rendez-vous : Nathalie de Noailles, qui allait bientôt mourir, peut-être folle d’amour. Presque de nos jours, ce chemin sera retrouvé par Claudel, par son Rodrigue et sa Prouhèze. Ils savent que ce n’est pas trop de l’amour pour réunir la terre et les âmes captives, pour célébrer en même temps l’absence et l’intimité retrouvée. Le poète, après avoir traduit Eschyle et célébré dans ses Grandes Odes la « maison fermée », écrit donc La Messe là-bas et Christophe Colomb. Mais tous ces textes majeurs de la poésie française, comme ceux du platonisme anglais ou du romantisme allemand, semblent trouver une unité dans l’œuvre de Charles Baudelaire, qui fut l’annonciateur de notre temps.
30Je pense à trois poèmes surtout : le Voyage à Cythère, L’Invitation au voyage, Le Voyage. Dans le premier, le poète dénonce la déchéance de Cythère. Satan a pu réunir autour de l’amour beaucoup d’impuretés. Mais c’est surtout la cruauté humaine qui se trouve condamnée :
– Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De regarder mon cœur et mon corps sans dégoût !
31Cythère n’est plus le lieu des plaisirs délicieux où s’en allaient les amoureux dans le tableau de Watteau. Baudelaire n’y trouve qu’un gibet et un supplicié que les oiseaux dévorent. L’Invitation au voyage, poème du désir et de l’imagination émerveillée, nous offre le rêve vrai d’un bonheur idéal, fondé sur les réalités les plus parfaites, l’ordre des poètes, le calme des plus belles peintures, la douceur idéale du réalisme hollandais et, par-dessus tout, la présence de la bien-aimée. Mais un tel charme est-il possible, alors qu’il naît des lointains ? Le bonheur est sous notre main, puisque les poètes nous le montrent. Mais pour l’atteindre il faut partir, « partir pour partir », car on ne part jamais pour arriver. Ni Ulysse ni Énée n’ont trouvé au bout de leur voyage autre chose que l’infini, le spleen, le désir que rien n’épuisait ou, pis encore, la satiété décevante et menteuse. « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre. » Même lorsqu’on parvient au-delà du Monde, n’importe où, on s’aperçoit qu’on est déçu. Est-il en effet possible d’aller plus loin que l’infini ? Tous les lecteurs de Baudelaire reprendront cette question.
32Nous parlions de Claudel et de La Messe là-bas. Il trouve pourtant le Christ au loin. Il comprend, depuis le début de son œuvre, que la mer, embrassant la terre, est un symbole réel de la communion des saints. Cendrars, qui n’est pas chrétien, écrit dans le même esprit Pâques à New-York et la prose du Transsibérien. Comme le poète catholique il découvre partout la Face du Christ torturé. Tout est Pâques pour les pauvres et pour les opprimés par leur souffrance même et dans l’injustice qu’ils endurent comme le Christ de douleurs.
33Une question se pose aujourd’hui au voyageur. De plus en plus le monde tend à se fermer à lui. Le Christ est partout outragé. Faut-il, par prudence, par compassion ou par pudeur, renoncer au voyage ? Il semble plutôt que le mondialisme actuel, exprimé par les médias, tende à transformer les gens heureux en voyeurs. Faut-il assimiler, par désespoir moderne, voyeurs à voyageurs ? J’ai pourtant constaté en diverses occasions que les opprimés et les victimes ont besoin que les hommes libres viennent jusqu’à eux. Ils en reçoivent un peu d’espoir ou de lucidité. Ils nous donnent eux-mêmes une leçon de courage et de solidarité. Au-delà du désespoir, nous devons seulement répéter les vers d’Aragon :
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs amours au loin les suivent.
34Nous sommes arrivés au terme provisoire d’un chemin qui n’a pas de fin. Telle pourrait être, depuis Ulysse jusqu’à Baudelaire et ses disciples modernes, l’histoire poétique du voyage. Il se fonde sur l’amour et se joint ainsi à la solitude en la transfigurant. Il implique à la fois le départ et le retour, la plénitude sans la confusion, ce que Baudelaire, après saint Anselme, appelait la parfaite appropriation, c’est-à-dire Dieu dans l’homme, le cœur de Dieu dans notre cœur, la joie dans l’espérance et l’amour, le mouvement surréel dans la paix de l’Idée.
35Je peux aller en concluant un peu plus loin dans le présent, c’est-à-dire aller à Nantes qui me reçoit aujourd’hui. Je n’ai qu’à citer deux noms très proches de votre ville, dont ils suggèrent la vocation au voyage. Ce sont Jules Verne et Julien Gracq.
36L’un et l’autre nous évoquent le désir de l’infini et la paix de l’idéal. Tous deux pensent sans doute à Baudelaire. Le premier le fait dans l’esprit du positivisme en plein épanouissement, mais en l’orientant vers une angoisse nouvelle. Le voyage est d’abord rendu possible par des machines. Ici se manifeste, sous un jour prophétique, l’un des progrès, si l’on peut dire, du voyage en notre temps. Il réalise ses possibilités extrêmes, grâce aux machines, au vaisseau volant de Robur le Conquérant, au Nautilus du capitaine Nemo. On a reproché à l’auteur cette conjonction ambiguë de la géographie et de la physique, comme s’il ne laissait aucune place à l’amour, à la rêverie, à l’espoir d’arriver tard en un sauvage lieu. Mais ce reproche me semble abusif. En réalité les images qui nous sont ouvertes, comme l’est la pensée même de l’auteur, sont symboliques, mystérieuses, initiatiques et analogiques à la fois. Elles n’excluent pas l’amour et l’émerveillement. Elles ne visent jamais la seule satisfaction matérielle ou même l’assouvissement du désir. Les voyages qu’il nous décrit sont « extraordinaires » non parce qu’ils aboutissent à la satisfaction matérielle du désir mais parce qu’ils souhaitent révéler les chemins de l’absolu : plongée jusqu’au centre de la terre, recherche des pôles et des sommets, montée vers la lune, qui vaut bien plus qu’une fusée ou qu’un obus et, dans l’île mystérieuse qui va bientôt s’ensevelir sous les eaux primordiales, réconciliation du révolté, de l’ingénieur et de l’ancien bandit qui sort de sa solitude.
37N’oublions pas que le capitaine Hatteras, en allant vers le pôle, y trouvera la mer libre, c’est-à-dire l’absolu, et que l’ingénieur Aronnax, en voulant fuir le Nautilus, se jettera dans le Maëlstrom. Il en réchappera grâce à un miracle ou plutôt à la nature. Nous en savons la raison grâce à un conte d’Edgar Poe. Il suffit en effet de se livrer au mystère des choses en le concevant comme tel pour en épouser le mouvement et pour trouver le salut ou du moins la curiosité émerveillée, la contemplation poétique qui, même si l’on doit mourir, abolissent le désespoir.
38Le modèle que suit ici le romancier lui a sans doute été connu à travers Baudelaire, qui traduisit le poète américain. Il s’agit donc d’Edgar Poe, de ses nouvelles ou de ses contes. Il m’est impossible de les analyser en détail. C’est là qu’on trouve la méditation sur le pôle, sur le Maëlstrom, sur l’intervention des anges dans la douleur humaine et sur la fécondité du malheur qui s’accorde au cœur de Dieu dans la grâce surréelle. Je ne garderai qu’une image, la plus proche de nous aujourd’hui. Julien Gracq nous décrit un tout petit voyage qu’il accomplissait dans son enfance le long d’une rivière modeste, l’Hèble qui passait et qui passe encore sans avoir beaucoup changé à Saint-Florent-des-Eaux. Il la remontait en bateau jusqu’au Nord, jusqu’à la Fougères des Chouans et à la Bretagne profonde. Aujourd’hui, il a vieilli, il ne peut plus s’adonner à un tel exercice mais, désormais, le rêve du réel est développé par la mémoire. Tout y prend place, jusqu’aux livres qui, du coup, reçoivent leur pleine résonance. Nous pensons à Melle de Verneuil, l’héroïne de Balzac, dont l’ombre élégante et romanesque erre encore dans les soirées d’automne sur les remparts de la cité ; nous respirons le mystère des « eaux noires », lorsque la rivière laisse sous les arbres serrés s’obscurcir ses flots. Cette présence du souvenir en même temps que de l’amour nous évoque Proust, bien sûr, mais, comme nous l’avons dit, Poe est d’abord présent. Gracq cite volontiers Le Domaine d’Arnheim, qui le fait sans doute penser à l’Invitation au voyage mais qui, en lui annonçant sa vie jusqu’à la fin, évoque d’abord ses premières joies et ses espérances d’enfant. C’est ainsi que le temps se trouve unifié. Les anges peuvent venir, fidèles et joyeux, pour ranimer l’enfance et l’offrir éternellement à la vie. Le temps retrouvé n’est pas seulement la mémoire mais aussi l’avenir.
39Je terminerai en citant un autre poète :
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau,
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
40En tout cas, même dans le voyage, même dans la solitude, l’espérance infinie demeure, que les enfants ont connue. C’est en même temps l’espérance de l’amour et déjà son expérience. Il est bon pour le voyageur d’être accompagné sur sa route, soit par un ange, soit surtout par l’être aimé. Plus heureux encore qu’Ulysse, il réconciliera dans son amour La Fontaine et Baudelaire. Il n’y a rien d’autre à dire.
Notes de bas de page
1 Avec l’aimable accord de Messieurs Jackie Pigeaud et Christophe Carraud, cette communication publiée dans la revue Conférence au printemps 2005 est reprise dans les Entretiens de La Garenne Lemot.
Auteur
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