L’arbre, le corbeau et l’hermaphrodite
p. 313-317
Texte intégral
1Quand on contemple au Louvre la tête d’Agrippa, l’austère ministre d’Auguste, cet impressionnant condensé de vertus et de rigueur romaines, on ne sent pas le personnage très disposé à s’abandonner aux folles rêveries de la métamorphose. Ces Romains, si positifs, si concrets, ne devraient pas avoir marqué trop d’intérêt pour cette instabilité des formes et des êtres : un chat s’appelle un chat. Pourtant deux chefs-d’œuvre de leur littérature ont ce mot pour titre, en prose, le roman d’Apulée, en vers, le poème d’Ovide. Le second a beaucoup inspiré les peintres qui décoraient leurs demeures de si brillante façon, à la demande de propriétaires évidemment avides de ces histoires. Tant et si bien que certaines grandes métamorphoses sont devenues des sujets extrêmement recherchés (Daphné, Narcisse, Actéon…).
2Mais il en est une (est-elle d’ailleurs une métamorphose ?) qui se présente comme un hapax surprenant, et, cette fois-ci, c’est nous qui ne comprenons pas. À Rome, le musée Barracco abrite cette peinture (n° 1297 au catalogue), condensé d’énigmes. Il vaut la peine de la présenter en s’intéressant à l’épais mystère qu’il crée, mais sans renoncer tout à fait à l’espoir qu’un esprit mieux inspiré saura trouver la voie.
3Donc, ce petit format (36x39 cm) est d’origine inconnue. Par la manière, il est datable du troisième ou quatrième style. Dans un paysage de rocailles très sommairement esquissé, il représente un arbre, un corbeau et une figure nue qui se lit instantanément comme un hermaphrodite (malgré la légende d’une ancienne reproduction qui l’identifie à Apollon).
4Disons-le d’entrée de jeu : l’assemblage de ces trois éléments est sans autre exemple (à notre connaissance) mais on voit bien qu’ils sont réunis pour quelque bonne raison qui serait le sujet du tableau.
5Quand on ne comprend pas, il reste toujours la possibilité d’essayer de décrire. Commençons par ce qui attire le regard, le corps très blanc du personnage, candidus, selon la convention sans exception qui veut que la carnation de la femme soit éclatante et bronzée celle de l’homme. À part l’épaule et le bras gauche qui sont un peu développés, la ligne du corps, le dessin des jambes et des pieds sont très féminins. C’est une constante dans l’iconographie antique. L’hermaphrodite est représenté non comme un homme qui aurait des attributs de femme, mais comme une femme qui a des attributs d’homme – tout en conservant au plus haut point les attraits de son sexe. Rien n’est caché de ce corps bien qu’il soit vêtu d’une chlamyde pourpre dont les deux pans supérieurs sont attachés à la hauteur du cou. Ce vêtement est bien connu : c’est le manteau du héros tel qu’on le voit par exemple roulé sur le bras de Thésée quand il sort du labyrinthe. Le vainqueur lui-même est nu, selon la convention de la sculpture grecque qui veut que le héros soit sans voile. La tête est ceinte d’une couronne végétale, composée de feuilles qui, si l’on cherchait à reconnaître leur essence, pourrait être d’olivier, de celles qui couronnent les têtes victorieuses. Si victoire il y a, ce pourrait être celle d’un poète et d’un musicien. Des doigts de la main gauche, il pince les cordes d’une lyre qui semble posée acrobatiquement sur un rocher, sans que l’on comprenne bien comment elle tient. Car, pour que les choses ne nous soient pas trop simples, une lacune a supprimé la portion de fresque qui la représente, elle, et une partie de ce qui lui sert de support. L’autre main est aussi disposée d’une façon qui intrigue. Elle passe au-dessus de la tête et tient un tissu blanc grand comme un mouchoir qui semble flotter au vent. Une abondante chevelure brune et bouclée encadre le visage et tombe sur les épaules. De ce visage, on peut dire qu’il a une typologie classique dans cette peinture : nez dans le prolongement d’un front étroit, bouche menue, yeux plutôt agrandis, menton rond. Ce sont à l’évidence des caractères repris des têtes sculptées par les Grecs.
6Mais le peintre lui a donné une expression rare et remarquable : le regard concentré se porte vers le ciel comme s’il cherchait l’inspiration, avant de chanter. Il est sensible que la cithare inscrit le chanteur dans une aura apollinienne ; de même la longue chevelure ne peut manquer d’évoquer Apollo crinitus (Énéide, IX, 638), ou son disciple, le poète Iopas (Énéide, I, 740). Mais que signifient ce geste et ce tissu ?
7Nous savons que l’organisateur donnait avec un foulard le signal pour que les jeux commencent… Le bras replié et la main sur la tête, nous les avons vus dans un contexte différent ; c’est le geste d’un des banqueteurs amoureux de la tombe du plongeur, à Paestum, et l’on pense qu’il exprime une sorte d’extase1. Chaque analogie, chaque association d’idées part dans une direction si différente qu’elle rend très difficile de faire tenir ensemble ces éléments que le peintre a pris la liberté de réunir dans le cadre étroit de son tableau.
8Quel peut donc bien être cet hermaphrodite qui ressemble à un poète vainqueur en tenue de héros ?
9Vers ce personnage d’où émanent tant de questionnements se dirige le comparse le moins attendu, un corbeau ! Comme on ne connaît pas le sens de sa présence ici, c’est toute l’histoire et la symbolique de cet oiseau qu’il faudrait consulter, vaste programme ! Uno in coruo, omnes corui. Esquissons-la à très grands traits. Qu’il vienne d’Homère ou de Pindare, son bagage symbolique n’est pas très favorable. Chez le premier, c’est l’oiseau qui dévore les cadavres (d’où la formule qui deviendra rituelle : aux corbeaux !), chez le second2, celui qui fait entendre fausses notes et musiques dissonantes.
10Comme oiseau augural, Virgile insiste sur la perspicacité des corbeaux qui, sentant quand va revenir le beau temps, « joyeux de je ne sais quelle inhabituelle douceur entre eux jacassent dans les feuilles3 ». Mais il refuse l’idée qu’il puisse être inspiré par quelque divinité. Pourtant une corneille, du creux d’une yeuse, a sauvé la vie à Moeris et à Ménalque (Virgile ?) en les dissuadant d’engager de nouveaux procès4.
11Est-il de bon ou de mauvais augure ? Réponse normande de Pline : « Cet oiseau a un croassement babillard de mauvais augure ; cependant certains le jugent favorablement5… » Mais il possède aussi selon le même auteur une capacité exceptionnelle, celle d’avoir l’intelligence de ce qu’il annonce6.
12Dans un autre registre l’auteur de l’Histoire naturelle se fait l’écho d’une opinion populaire selon laquelle les corbeaux s’accoupleraient et enfanteraient par le bec7. En relation avec cette croyance, un distique de Martial s’étonne qu’il ait la réputation d’être fellator : corue salutator, quare fellator haberis8 ? Voilà une accumulation d’indications qui ne semblent guère exploitables, mais dont peut-être l’une comporte le sens qui s’adapte ici. Retenons la note sexuelle, elle nous conduit à l’arbre.
13Reste donc l’arbre à considérer, en s’interrogeant d’abord, par exemple, sur son essence. Peut-elle être identifiée, comme il est possible assez souvent de le faire dans la peinture romaine ? L’arbre est une beauté de cette peinture, comme on l’admire dans les fameuses fresques de la maison de Livie trouvées à Prima Porta. Il pourrait être assez tentant d’y voir un laurier, un peu à cause de la forme des feuilles, beaucoup en raison des éléments para-apolliniens de la figure. Mais aucune de ces indications n’est vraiment décisive.
14En revanche on peut en trouver une qui inviterait à penser différemment et qui nous ramènerait sur le chemin des métamorphoses où, bon gré mal gré, nous a introduits l’hermaphrodite. Quoique le genre des arbres soit, comme on sait, féminin en latin, il semble que le peintre ait commis un solécisme, ou plutôt un barbarisme, en apposant au tronc de cet arbre un appendice très masculin, comme si ce tronc était ithyphallique. Est-ce une illusion ? Perversion du regard ? Une fois que cette idée a effleuré l’esprit, il est difficile de l’en déloger. Non seulement elle s’impose mais elle invite à regarder différemment le reste de la plante. Alors – est-ce prolongement erroné d’une illusion première ? – il semble que cet arbre ne soit pas du tout innocent. Il tend vers la figure une branche comme un bras qui, en l’effleurant, chercherait à le caresser. Le peintre a, croyons-nous, eu l’idée d’un arbre sexué et désirant, désirant l’hermaphrodite dont il cherche, autant que sa nature le permet, à se rapprocher.
15Image et pensée rarissimes, même si quelques analogies se présentent à l’esprit. On songe aux Priapes de bois, aux hermès dont le tronc était ithyphallique. Mais, lorsqu’on cherche un être masculin métamorphosé en arbre, on ne trouve guère que Cyparissus9 dont la fonction seconde (veiller sur les morts) ne correspond pas à ce dont il est question.
16Si on joue le jeu de cette lecture, on verra que le peintre propose donc une image très originale. Par l’idée d’abord : le végétal s’y comporte comme un animal. L’arbre cache un être capable de désirer selon la loi des vivants qui s’accouplent. Ce changement de catégorie, qui s’apparente à une métamorphose – quoique l’être en question conserve l’apparence de sa nature initiale – est suggéré par un jeu sur l’ambiguïté de l’image.
17On trouve ailleurs dans la peinture ancienne, ici ou là, des troncs dont une branche a été coupée. Sur cette représentation-ci, l’insistance du peintre et la disposition du comparse métamorphosent ce rameau en phallus. La représentation de la métamorphose, qui pose toujours à l’artiste l’épineux problème de la iunctura, repose ici sur la vigueur de la métaphore : la branche coupée est comme, ou est l’organe.
18Facile est le mouvement de l’imagination qui, sans autre raison que la ressemblance, croit pouvoir discerner l’apparence d’objets sexués. En situant cet objet dans ce contexte énigmatique non dénué d’érotisme, en le soulignant par le « geste » tendre du rameau, l’artiste donne à cet arbre une personnalité amphibie, qui a peut-être conscience de son désir.
19La question est posée. Cette image renvoie-t-elle à un contenu précis, quelque histoire merveilleuse ou scabreuse, quelque fable ? Sans le viatique d’un texte, l’interprète bat la campagne. Il peut aussi supposer que ce contenu est caché volontairement, que le tableau est une énigme, imaginée ou non par le peintre pour intriguer, stimuler le désir d’une explication qui surprendra. Ou encore une fantaisie ludique par laquelle ce brillant artiste au pinceau si alerte s’amuse à représenter ce qui lui passe par la tête en compliquant délibérément les choses. Lancinante incertitude. L’aspiration du critique, qui est de trouver une réponse juste, est ici totalement déçue. Il ne sait ni qui, ni pourquoi et songe en regardant l’étrange personnage, en spéculant sur les intentions du corbeau, et en s’étonnant qu’un arbre puisse ainsi désirer sans pudeur.
Notes de bas de page
1 Une coupe de Douris montre le même geste qu’à Paestum, interprété par Lissarague comme « caractéristique d’une certaine extase dionysiaque ». A. Biro, Un flot d’images, 1987, p. 126.
2 Ol, II, 95.
3 Géorgiques, I, 42-43, trad. J. Dion.
4 Bucoliques, IX, 14-16.
5 N. H., X, 33.
6 N. H., X, 32.
7 N. H., XIV, 74.
8 Dans les Métamorphoses, Ovide mentionne un « pâtre Apulien » changé en olivier sauvage (Met., XIV, 512-526) et, changé en pin, Attis, le favori de Cybèle (Met., X, 103) dont on sait (Catulle 63) qu’il s’est émasculé.
9 Métamorphoses X, 106-142.
Auteur
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