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    Métamorphoses de l’ordre. Les dentelles du philosophe et le métier à bas de l’Encyclopédiste

    Mariafranca Spallanzani

    p. 175-195

    Texte intégral Le philosophe et la dentellière L’encyclopédiste et le métier à bas Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Le philosophe et la dentellière

    1« C’est un vice commun des mortels de trouver plus belles les choses qui leur paraissent les plus difficiles1 », affirme Descartes dans la Regula IX. Mais, ajoute-t-il, la philosophie, qui recherche la vérité, bannit l’étonnement pour tendre à la clarté.

    2À partir des pages de jeunesse, la critique cartésienne de l’étonnement est nette, comme d’ailleurs est sévère la dénonciation des faux savoirs qui se prennent pour profonds et s’exhibent pour sublimes sous prétexte qu’ils s’offrent sous des apparences fumeuses et vagues. Dès les Regulœ, Descartes condamne à plusieurs reprises et sans appel la recherche de l’étrange confondu avec le profond, proscrit « les méditations obscures » estimées sublimes2, censure l’affectation de l’élevé3 qui ne recèle que de l’indéterminé, dénonce comme des simulations de vérité les investigations nébuleuses des doctrines cachées, les arcanes des spéculations foncées, les quêtes de l’ailleurs, les ambitions de l’en haut, la présomption du surcroît : « promesses d’un Alchimiste, prédictions d’un Astrologue, impostures d’un Magicien », « mauvaises doctrines4 » selon le jugement méprisant du Discours.

    3Des Regulœ aux Passions de l’âme jusqu’aux dernières lettres à Chanut5, la critique de « l’admiration » et la censure des impostures travesties en secrets traverse les textes de Descartes comme une invariante de sa pensée dans toutes ses modulations formelles : se déployant à la fois dans une attaque articulée de la doctrine de la difficulté de la vérité, à la fois dans un défi direct de la thèse de la distance de l’être, comme si le philosophe était hanté dans toute sa réflexion par une inflexible volonté de clarté, de précision, de simplicité et de sobriété. Une critique insistée, constante et générale qui prend des mouvances particulières dans ses ouvrages selon les sujets abordés et les destinataires envisagés : tantôt elle s’impose comme une destruction de la profondeur ontologique de la métaphysique aristotélicienne par une théorie de l’immanence et de la présence de la vérité à l’entendement pur, tantôt comme une condamnation du verbalisme « barbare » de la Scholastique par une instance méthodique de définition claire et distincte de l’idée, tantôt comme un désaveu méprisant des philosophies de la Renaissance et des idées des Novatores par la thèse de la lumière naturelle, tantôt comme une censure des doctrines « curieuses & rares » de son temps, celles qui épatent l’imagination sans éclairer la raison.

    4Exercé par « le cours d’études » de La Flèche mais au courant aussi « des autres sciences » du merveilleux, Descartes ne manque pas de porter dès son jeune âge un jugement sévère sur les disciplines qui forment les savants, mais sa sévérité n’est pas moindre contre les doctrines de l’occulte qu’il rejette avec la dernière énergie, si sensible qu’il est à la leçon du scepticisme que Montaigne et Charron lui offrent comme un impératif méthodique, mais aussi attentif à cette recherche de la vérité qui l’inspire comme un principe de science mais aussi comme une règle de vie. À l’admiration stupéfaite de l’étrange, à l’extase de l’obscur, au culte du difficile il oppose constamment le privilège de la clarté et de la simplicité de la science ; à l’autorité et au saisissement silencieux de la distance de l’être et à l’abdication résignée à la vérité il répond avec fermeté par la revendication des droits à l’évidence et par l’instance d’un savoir immédiatement disponible au « bon sens » : « ajusté au niveau de la raison » selon les mots du Discours.

    5Des Regulœ à l’Entretien avec Burman la définition de l’universelle validité de la raison ne change pas6 : la « bona mens, sive universalis Sapientia » demeure « semper una & eadem7 », si différents que puissent être les sujets auxquels elle s’applique. C’est la leçon de la première des Regulœ ; « est ratiocinatio ubique una et eadem », comme le répète l’Entretien8.

    6Dès les Regulœ, par le recours au paradigme de la lumière du soleil qui éclaire les choses sans en être affectée, Descartes déclare la primauté, l’unicité et l’unité de la raison comme le seul agent identique qui opère et certifie la vérité des sciences en les normalisant et les constituant comme telles dans l’unité universelle de l’« humaine sagesse ». Et dans les Regulœ, en mélangeant le lexique de la vue et celui du toucher qui lui offrent en métaphore le discours de l’instantanéité et de la présence, il définit la vérité comme l’expérience certaine des « vues claires » de la science ouverte à l’esprit qui la touche9, ou plutôt comme la présence d’une même « vue claire » qui prolonge sa clarté dans une récapitulation intellectuelle ordonnée de la totalité du connu, comme d’un coup d’œil unique : intellectio et visio, comme Descartes l’écrira en hendiadys à Regius10 ; « nous touchons de l’esprit », selon la métaphore de la lettre à Silhon11.

    7Selon les deux « actions » de l’entendement, l’intuitus et la deductio (« la lumière naturelle ou intuitus mentis12 »), les « natures simples » s’exhibent d’abord dans leur clarté immédiate et la raison saisit alors « les choses plus simples et faciles » dans une appréhension directe et comme dans un contact immédiat. Ensuite, par la déduction, lorsque les notions plus compliquées comportent des opérations de réduction et de simplification et requièrent des inférences prolongées, la raison noue « tous les chaînons de la chaîne » des plus simples aux plus complexes dans l’ordre d’une succession continue et nécessaire – « singulorum cum proximis connexio13 ». L’énumération suffisante des termes finit par les réduire à l’unité et par les réunir dans l’évidence prolongée d’une unique vision directe.

    8L’évidence immédiate de l’intuitus et l’évidence prolongée de la deductio, avec toutes les précautions épistémiques de la raison à l’égard des lacunes de la mémoire, reviennent donc toujours aux conditions de la vérité sous la forme de l’instance de la présence directe et de la visibilité claire et distincte de l’idée. Le toucher de l’entendement14 et le regard des yeux15 offrent leur lexique à la science. L’évidence est en effet saisie immédiatement par le regard total de lintuitus, lorsque la lumière naturelle réduit le multiple aux notions simples « et donc extrêmement faciles16 » qui le composent et les livrent dans leur clarté sans opacité à la prise de l’entendement pur qui « les touche ». Elle est conquise dans les passages successifs de la déduction qui la propage tout entière sur les différents anneaux de la chaîne et sur leurs liaisons ordonnées17 soit par ramification, soit d’une seule coulée18, pour la figer et la condenser comme dans la clarté développée d’une unique vision continuée19.

    9La pensée cartésienne s’impose comme une philosophie de la lumière naturelle qui revendique la responsabilité totale « de la vérité et de la fausseté » de tout le savoir humain20. Ayant supprimé l’étonnement d’une profondeur insaisissable de l’être et aboli toute antériorité et tout éloignement de l’objet de la connaissance, cette philosophie de la raison s’affirme comme la constitution unique et l’unique contrôle du vrai dans sa présence transparente à la bona mens. Elle prescrit de n’admettre dans la science aucune autre modalité épistémique que la parfaite clarté de l’idée, à la fois expérience psychologique indubitable de la certitude qui commande la prise de possession du vrai, à la fois expérience vraie de la présence évidente (prœsens evidentia21), claire et ouverte22, de la vérité pour autant (quamdiu) qu’elle s’impose à l’entendement pur qui la connaît pour l’avoir forgée comme telle par la méthode.

    10Le Discours en redit les conditions d’exercice sous la forme de préceptes de méthode : antérieure à toute connaissance, unique dans son universelle production de certitude, la méthode, qui s’étale comme le droit exercice de la raison « bien conduite », révèle et démasque « le secret de l’art23 », qui est d’autant moins secret qu’il est soumis « à la raison du secret », comme Descartes l’écrit dans les Météores24. Par la production de l’évidence, « le secret de l’art » ne consiste que dans « la mise en ordre » des pensées, et vise ainsi à la destruction de tout secret : « ce qui est à mon avis le plus grand secret qu’on puisse avoir pour acquérir la bonne science25. »

    11Atome de clarté toute saisie et toute ouverte à la raison pure, la vérité n’est alors nullement le don séduisant d’une illumination prise dans les mystères de l’exotérique ou l’expérience ravissante d’un esprit capturé par les épiphanies du divin, mais le fruit d’une recherche industrieuse de la raison en quête d’évidence qui dispose toutes ses opérations au service de la connaissance vraie et ordonne toutes ses facultés à la demande de la transparence intellectuelle. Ainsi, la théorie cartésienne de la primauté de la simplicité et de la facilité de l’idée claire et distincte ne s’avère pas dans l’énonciation des conditions de l’adéquation à l’être ou dans le saisissement eidétique d’une inspiration mystique, mais dans l’urgence des opérations méthodiques de simplification et de limitation que l’entendement met en œuvre pour discerner dans le complexe et le confus les choses « simples et absolues » (simplices et absolutœ26) susceptibles d’une connaissance « distincte et transparente » (distincte etperspicue27) : par l’industrie de la méthode, producteur et foncteur de certitude, le simple s’impose dans toute sa clarté sans ombres ni réserves : « il se présente » intégralement dès qu’il est atteint, objet d’une expérience incontestable d’évidence28. Ainsi, le savoir ne se donne pas comme une révélation du vrai sous les voiles d’un symbole d’énigme ou sous l’autorité silencieuse et mystérieuse de l’être, ni ne s’offre comme la réminiscence de la participation à la transcendance du vrai, mais se configure comme la vision directe de la vérité réduite par la méthode de l’ordre aux atomes simples et faciles d’évidence : comme une expérience intellectuelle d’une réalité présente à la pensée, une expérience qui ne tient nullement de l’engouement mystique ou de l’extase exotérique, ni de l’intuition sensible ou des fluctuations de l’imagination mais de la seule « précision29 » de la raison qui confirme, limite et achève la science et son unité par les seules ressources bien ordonnées de l’esprit.

    12Si les deux opérations de l’entendement, l’intuitus et la deductio, ramènent à la question de l’ordre dont le Discours apprendra les préceptes, elles renvoient aussi à ses exercices pratiques que les Regulœ IX, X et XI indiquent comme un passage nécessaire à l’effectivité de la méthode, puisque cette méthode cartésienne consiste « plus en Pratique qu’en Théorie30 », selon les déclarations que Descartes répète mille fois. C’est que non seulement la pratique de la méthode constitue la condition de sa validation en en offrant « les essais » et en en livrant les domaines, mais surtout que, par le biais industrieux de l’ordre31, elle fortifie l’esprit dans un exercice assidu et attentif de la vérité qui est aussi une position définitive de l’autonomie « armée » de la pensée. Proprio marte32 est la formule belliqueuse qui traduit toute la vigueur morale et la détermination intellectuelle de l’entreprise cartésienne. Descartes en avait donné la preuve dès sa jeunesse et dans la Regula X il rappelle à la première personne l’expérience et le plaisir de la réinvention personnelle des inventions des autres – « par mon industrie propre33 » –, en dépit « d’une lecture hâtive » des livres, pour exercer la sagacité de son propre ingenium et se rendre capable de découvertes personnelles. Mais le souvenir biographique permet aussi d’interpréter la figure de l’esprit « accoutumé à la fin à regarder la vérité avec distinction et transparence » et s’offre aussi en paradigme universel de « la conquête de la vérité34 » par l’exercice réglé de la raison. Ainsi, par la stratégie guerrière de la méthode, qui renvoie tout d’abord au geste de la volonté libre qui rend l’entendement actif et le mobilise à la recherche de la vérité, rien n’apparaît si difficile et si obscur qu’on ne puisse le réduire par l’analyse à la facilité et à l’éclat des notions claires et distinctes, rien ne semble si compliqué qu’on ne puisse le ramener à la simplicité de ses éléments irréductibles d’évidence35, rien si éloigné qu’il se dérobe à la capacité de connaissance de la raison, rien si profond ou sublime enfin qu’il excède ses actions – sauf « ce qui ne soit point en son pouvoir » de connaître, « outrepassant la portée de l’esprit humain36 ».

    13Ainsi, moyennant l’analyse du « regard de l’esprit » par le dispositif imagé de la vision des yeux qui est d’autant plus nette et distincte qu’elle est plus déterminée et particulière, Descartes opère un renversement génial de l’axiologie traditionnelle du difficile et de l’obscur au profit du simple et du transparent, en opposant jusqu’au défi sinon à la dérision la précision subtile des artisans et les détails de leur travail minutieux aux ténèbres sublimes des philosophes et de leurs admirateurs stupéfaits. Par contraste avec le fatras de préceptes formels de la logique de l’École, il insiste sur la simplicité, et par suite, sur la facilité de sa méthode qui relève tout autant de la morale par son geste inaugural de liberté que des techniques par sa sévère discipline de l’ordre. Il frappe de l’accusation d’ignorance les vices intellectuels de « ces insensés » qui, pleins d’admiration pour les raisons « sublimes » des prétendus savants, pervertissent le bon sens jusqu’à « juger les ténèbres plus claires que la lumière ». Il leur objecte l’universalité et la simplicité de l’acte de la vérité, qui est indifférent à l’objet, qu’il soit simple ou obscur, et qui est « unique et distinct » dans la diversité des chemins « infiniment nombreux » de la recherche.

    14Dans les Regulœ, l’invention cartésienne de l’ordre comporte un renversement constant de tout naturalisme au service d’une ontologie réaliste comme de toute eidétique au service d’une doctrine du sublime. Si cette invention n’implique pas encore les théories d’une nouvelle encyclopédie avec l’élaboration de ses contenus physiques et anatomiques – les Essais et le Traité de l’Homme s’en chargeront, pour ne pas citer les Principes –, elle offre bien le cadre formel37 de toute connaissance dérobée à l’admiration de l’être et convoquée à la détermination des relations de complexité entre les éléments d’évidence. Aucun dessaisissement face aux phénomènes énigmatiques de la nature que la construction de modèles mécaniques ouvre à la science à travers la détermination précise de l’ordre et de la mesure. Le vague et le chaos de la nature n’interdisent pas la science ni ne la surdéterminent par la recherche de l’étrange : la pensée offre l’encyclopédie du savoir sous la forme de la disposition totale et légitime de ses raisons évidentes selon une gradualité méthodique des plus simples aux plus complexes. Descartes l’affirme dans la Regula IX qui, dans sa densité polyvalente de concepts, de critique et d’exhortation, convertit la théorie de la méthode des règles précédentes dans une opposition consciente à la philosophie naturelle de la tradition ainsi que dans un essai de la méthode par un transfert du difficile, du caché et de l’ailleurs dans l’expérience certaine et plate de l’ordre de la pensée.

    15S’opposant à la tradition d’Aristote, sédimentée dans l’École, la méthode cartésienne n’est plus une logique formelle ni un ensemble de techniques locales de démonstration. Idéal de connaissance, conversion de l’esprit, hygiène de la pensée, propédeutique de la découverte, technique de l’invention aussi, la méthode engage toute la philosophie. Elle désigne le but de la recherche philosophique dans l’unique et universelle « sagesse humaine » par la décision qu’elle s’impose d’aller à la vérité « avec toutes ses armes » ; elle lui indique les techniques adéquates à la découverte de la vérité par les règles claires et faciles « pour la direction de l’esprit » qu’elle énonce ; elle prépare enfin de bonnes habitudes intellectuelles qui finissent par imposer aussi un style de la pensée : l’attention, vertu cartésienne par excellence, à la fois vertu dianoétique de l’entendement qui perçoit clairement et distinctement la vérité, à la fois vertu éthique de la volonté qui accepte consciemment les risques de la conversion spirituelle que produit la méthode.

    16« Ajuster l’objet à la capacité de la connaissance humaine » pour l’offrir en pleine lumière à la raison : l’impératif de la méthode codifie l’activité essentielle et totale de la bona mens pour offrir la norme de tout savoir en constituant son universelle validité. Rapprocher l’objet de la science, le démonter, le réduire aux éléments ultimes d’intelligibilité, les apercevoir dans leur clarté sans résidus, les recomposer selon la discipline de la simplicité et de la facilité : la méthode convoque le savoir aux devoirs de l’ordre de la pensée, en le dérobant au mystère et aux arcanes de l’être par les connexions que la raison impose, de sorte que toute connaissance revient à la mise en équation, c’est-à-dire à la détermination de quelque relation d’ordre et de mesure. Se former et « s’accoutumer » à l’attention à force d’art par la pratique régulière et constante de l’ordre et l’habitude assidue et exacte aux chaînes de la connaissance en commençant partout et toujours par « les choses les plus faciles et les plus aisées » : la méthode inspire une pédagogie de l’attention qui, par la discipline qu’elle impose, deviendra aussi conversion intellectuelle à l’ordre lorsqu’elle saura transformer certaines attitudes naturelles de l’esprit en opérations épistémologiques de la raison propres à la recherche, à la découverte et à la démonstration de la vérité. Dans ce cadre, la perspicacité (perspicacitas), cette qualité que possèdent certains esprits doués de saisir l’objet avec la rapidité « d’un coup d’œil », devient par l’exercice de la science habileté de l’intuition, c’est-à-dire facilité dans la découverte et clarté de la vision des premiers éléments de toute connaissance par « un coup d’œil intellectuel » immédiat et unique. De la même manière, la sagacité (sagacitas), cette aptitude qu’ont certains esprits intelligents à bâtir des systèmes, par l’entraînement régulier et assidu de la science devient art de la déduction, c’est-à-dire habileté dans la construction de la médiation ordonnée et fermeté dans la disposition correcte des étapes nécessaires à partir des natures simples. Si les arts du tissage et de la broderie sont cités par un Descartes observateur attentif du monde des artisans comme des exemples de travail perspicace et sagace en vertu de cette logique de la trame et des croisements qui les caractérisent, ils deviennent pour un Descartes théoricien de l’ordre des modèles de la variété des enchaînements dans l’unité d’un schéma rationnel : à leur exemple, le raisonnement scientifique organise le multiple des vérités par la construction de chaînes ordonnées de termes dérivés. Par un renversement radical et presque caustique de l’axiologie traditionnelle, Descartes refuse toute référence aux disciplines libérales et préfère convoquer de tels arts, « les moins importants et les plus simples », parce qu’ils offrent à la philosophie des exemples d’ordre et de connexion (contextus, selon le lexique de la Regula VI) réglés par les demandes spécifiques d’une question (la quœstio « parfaitement entendue » de la Regula XIII) et réalisés méthodiquement à travers les suites cohérentes (les series de la Regula VI) d’éléments enchaînés selon la logique du simple et la précision des combinaisons exactes. Voilà tout « le secret de l’art » que révélait la Regula VI : c’est le secret le plus important et le moins obscur parce qu’il énonce les conditions de l’instauration méthodique de l’ordre.

    17Sans oublier la Regula I qui met en garde contre les dangers de la spécialisation et de la fragmentation des arts qui s’opposent à l’unité indivisible de la sagesse humaine, le secret des arts textiles « où règne le plus d’ordre » ne consiste pas en effet dans une habileté spécifique appliquée à une matière particulière, mais réside dans leur méthode comparable à celle d’un entendement attentif à la découverte : c’est-à-dire dans leurs procédures réglées d’organisation synthétique des modèles, de distribution analytique des différents éléments concourants et d’exécution précise des gestes nécessaires – qui permettent de réaliser dùmes compositions variées mais régulières en tissant des fils « de manières infinies » mais selon un schéma exact de jonctions, de croisements, de nœuds et d’intersections qui concourent au même dessein. Ainsi, les tapisseries38, indépendamment des matériaux utilisés et des figures représentées, s’offrent, en vertu des seuls procès de réalisation institués, comme des systèmes d’ordre cohérents et bien arrangés dans lesquels la trame complexe des tissus et les dessins artistiques des dentelles, qui se présentent aux yeux des admirateurs comme des ensembles harmonieux de formes mélangées par une vive imagination, renvoient la raison à une philosophie de la composition méthodique par deux mouvements : l’exécution précise de chaque unité élémentaire d’abord (les points, les mailles, les nœuds, les arrêts et les attaches,…) ; la sériation parfaite de ces éléments dans des structures complexes régulières (en chaînes, en filets, en anneaux, en tresses, en laisses, en ficelles,…) à travers la combinaison exacte des rencontres, des croisements, des conjonctions, des passages, des coupures. Méthodiques et pédagogiques à la fois, les tapisseries instaurent et réalisent l’ordre de la distinction et de la clarté, en éduquant l’esprit à l’attention à travers les gestes de l’ordre. Par le dessin préliminaire, l’analytique de la simplification réduit le complexe à la somme de tous les points élémentaires distincts – « aussi exiguës et subtiles qu’on voudra », comme explique la Regula IX – et ramène le compact du tissu à l’ensemble réticulaire des ficelles. La synthèse de la réalisation procède par ordre à la broderie des figures et à la texture des étoffes dans la clarté des gestes. La syntaxe de la composition, enfin, contrôle la netteté et la parfaite exactitude de l’exécution des trames et des correspondances des filets.

    18Une attention continue, ferme et impassible, concentrée et serrée que celle de la broderie et de la tapisserie : n’omettre aucun passage nécessaire, ne pas céder au superflu, ne se permettre aucune variation, ne consentir à aucune déviation, ne faillir à aucune action, ne manquer jamais la proportion du geste, ne jamais inverser les passages, ne jamais altérer la disposition des chaînes des points et les ourdis des fils. Alors que Descartes reconnaît cette attention travailleuse comme l’application et l’exercice d’élection de la vertu philosophique suprême, et la recommande mille fois comme principe inéludable de critique, méthode d’enseignement et discipline d’invention, Vermeer la représente dans cette étude magnifique de l’art de la tapisserie qu’est La dentellière, le petit tableau du Louvre qui remonte à la fin de la décennie 1660-1670.

    19Regardons La dentellière (ill. 1) : les fils colorés s’offrent en premier plan, traversés par la lumière du jour, la dentelle est fixée sur le carreau avec des épingles, une main de la brodeuse tient les bobines qui tendent les fils, l’autre les fige à l’aiguille. Silencieuse et absorbée, sereine et impassible, la jeune « dentellière », dans son vêtement jaune à collerette candide, exécute ses gestes mesurés et élégants, les yeux baissés sur sa précieuse merlette. Noble image, admirable dans son abstraction et son universalité picturale, La dentellière peint l’image de l’attention dont Descartes a proposé la théorie :

    Ces artisans, qui ont la pratique des ouvrages minutieux, et qui se sont accoutumés à diriger la vue de leurs yeux attentivement sur des points en particulier, ont acquis par l’usage la capacité de distinguer parfaitement des choses aussi exiguës et subtiles qu’on voudra ; pareillement aussi ceux, qui ne dispersent jamais leur pensée en même temps sur des objets variés, mais l’occupent toujours entière à considérer quelques autres très simples et très aisés, acquièrent une vue transparente39.

    20La Regula IX n’est-elle pas l’explication parfaite du tableau de Vermeer ?

    L’encyclopédiste et le métier à bas

    21Dans l’article Art, Diderot n’évoque pas la contribution de Descartes à cette « histoire des arts » que l’Encyclopédie veut prendre en charge. Il va même jusqu’à blâmer l’attitude du philosophe abstrait, « génie extraordinaire né pour égarer et pour conduire » mais incapable de comprendre et de valoriser les découvertes des techniques. Est-ce à cause de son scepticisme sur la condition humaine – « en nous », écrit-il : « ce n’est point ma faute si j’ai trouvé ma raison muette quand je l’ai questionnée sur mon état40 » ? Est-ce à cause de son vertige devant l’immensité de la nature – « au dehors », écrit-il : « les phénomènes sont infinis ; les causes cachées ; les formes, peut-être transitoires41 » ? Diderot partage avec les autres Philosophes l’image traditionnelle d’un Descartes insensible à l’expérience, froid envers les arts mécaniques, renfermé dans la stérile raison d’un esprit de système aussi étroit qu’éloigné des choses.

    22Dans l’article Art, paru dès la première heure en appendice au Prospectus comme specimen de l’ouvrage tout entier, Diderot se met plutôt à l’école de Bacon : fidèle traducteur des apophtegmes du Novum Organon et interprète passionné de sa philosophie de la nature et des arts, avec Bacon il annonce le propos de l’Encyclopédie de faire la théorie et l’histoire des arts mécaniques comme des arts libéraux, en vertu de l’égale dignité des uns comme des autres. Le profit proprement philosophique sera grand puisque cet exercice permettra à la théorie d’expliquer les inventions mécaniques en les démontant comme des théorèmes. L’avantage ne sera pas moindre pour les arts qui se trouveront posés dans le concept et éclairés dans leurs opérations : « que l’Artiste y soit pour la main-d’œuvre ; l’Académicien pour les lumières & les conseils42 ».

    23Dans ce programme de valorisation des arts et des techniques sous le signe de la rationalité des sciences appliquées, dans l’article Art Diderot esquisse tous les enjeux d’encyclopédie en convoquant les différents spécialistes des différentes disciplines impliquées : les artisans et les artistes avant tout, interprètes habiles des gestes des arts et exécuteurs laborieux de leurs objets ; les philosophes, théoriciens perspicaces des origines possibles des procédés mécaniques, historiens attentifs et témoins fidèles de leurs progrès par l’observation, et prophètes éclairés d’autres inventions utiles par le raisonnement ; les géomètres, encore, inspirés par cette « géométrie intellectuelle » qui, avec la physique de la matière et du mouvement, offre tout naturellement ses calculs à la « géométrie de boutique » des artisans pour améliorer leurs approximations, corriger leurs fautes et perfectionner leurs opérations ; les grammairiens, enfin, rédacteurs et législateurs d’une « langue des arts », engagés dans un effort de logique sur la grammaire des arts sous la double responsabilité de réduction « à l’idée particulière » du fastueux dictionnaire commun des artisans trop chargé d’inutiles et confus synonymes – « l’abondance des synonymes » que Diderot souligne –, et de définition exacte du lexique désordonné des instruments techniques, trop pauvre en noms propres qui soient univoques et fiables – « la disette des mots propres » qu’il déplore. « Un traité philosophique des arts mécaniques », alors, qui trace l’histoire des découvertes par la théorie des principes, en éclaire les opérations et les moyens par le concours adéquat des sciences de la nature, et les intègre à l’encyclopédie par une langue nette et précise qui procède d’une normalisation du vocabulaire et d’une réforme de la syntaxe43. Ainsi, l’Encyclopédie fera le recensement éclairé des arts à travers l’expérience directe dans les ateliers, en donnera la description méthodique dans ses articles et une illustration analytique dans ses planches.

    Ce n’est point ici un système – répète Diderot avec Bacon – : ce ne sont point les fantaisies d’un homme ; ce sont les décisions de l’expérience & de la raison, & les fondements d’un édifice immense.

    24Soustraits à l’opacité de la vie quotidienne des boutiques, aux silences de la répétition automatique des gestes et aux secrets de la transmission orale, les arts peuvent ainsi revendiquer leurs statuts de connaissances rationnelles appelées à transformer la nature au service de l’homme44. L’article Ciseau, avec tout le lexique du découpage et la syntaxe des opérations qui le soutiennent, témoigne de la précision et de la subtilité professionnelle développées par certains artistes sur le fil de la logique des gestes et de la connaissance naturelle des matériaux. Mais à la différence du rétrécissement rationnel proposé par d’Alembert dans l’article Éléments des sciences, dans lequel l’histoire et le recensement des arts cède à la philosophie de la machine et l’effort du « philosophe géomètre » est concentré dans la recherche d’un solide « système des arts » proche d’une axiomatique de principes strictement rationnels comme le poids et le mouvement, l’article Art, avec son inspiration expérimentale reprise et citée presque mot à mot d’après Bacon, « rappelle les arts aux productions de la nature », et demande à l’histoire naturelle et à toutes les sciences d’offrir leurs savoirs particuliers.

    25Le statut des arts, entre l’ordre de la nature et les discours des sciences, implique d’abord la référence indépassable à un corps de principes mathématiques opérateurs d’unité, d’intelligibilité et d’universalité scientifiques : « on m’accordera sans peine », écrit Diderot, « qu’il y a peu d’artistes à qui les éléments des mathématiques ne soient nécessaires ». Mais il ne saurait se passer aussi d’une science physique susceptible d’enquêter sur une nature tout à la fois réfractaire à l’analyse – « les phénomènes sont infinis ; les causes cachées ; les formes, peut-être transitoires45 » – et lente dans ses procès – « la nature est opiniâtre et lente dans ses opérations », rappellent les Pensées sur l’Interprétation de la nature – par des inspections prudentes mais précises et l’interroge dans ses phénomènes plus complexes, plus indéterminés, plus subtils « jusqu’aux différences les plus insensibles ». À cause de leur contiguïté avec la nature et de leur statut éminemment historique – dans l’ordre encyclopédique l’article Art est placé dans la branche de la mémoire : il tient de l’« Histoire de la nature » en tant que « Histoire de la nature employée » –, les techniques débordent la raison géométrique alembertienne qui les confie à une répétition mécanique de mouvements et à l’aridité d’un schéma conceptuel, et appellent les ressources vertueuses d’une physique sensible à l’indéterminé et aux variables « de la pratique », la physique étant selon Diderot cette partie fluide de la science de la nature qui assume la complexité des corps sous la forme de leurs qualités – « l’élasticité, la raideur, les frottements, la consistance, la durée, les effets de l’air, de l’eau, le froid, la chaleur, la sécheresse » –, non moins réelles que leurs déterminations quantitatives : bref, la « physique expérimentale » évoquée dans les Pensées sur l’Interprétation de la nature. Ainsi, aux schémas abrupts de la géométrie offrant aux arts l’aide de ses calculs rationnels, clairs, rigides et assurés qui perfectionnent les opérations incertaines de la « géométrie expérimentale » des artisans, s’intègrent les connaissances de la physique qui, moins nettes, moins solides, moins fermes, corrigent les raideurs de la « géométrie intellectuelle » des Académies et, par leur plasticité d’application, approchent davantage le concret, tout en n’arrivant jamais à l’adéquation.

    Dans leur solidarité étroite, et synergique, c’est à la géométrie expérimentale & manouvrière de plusieurs siècles, aidée de la géométrie intellectuelle la plus déliée, à donner une solution approchée de ces problèmes ; & je suis convaincu – écrit Diderot – qu’il est impossible d’obtenir quelque chose de satisfaisant là-dessus de ces Géométries séparées, & très difficile, de ces Géométries réunies.

    26Selon les règles d’une épistémologie de « la solution approchée » qu’il énonce avant Bachelard, Diderot enregistre la dissymétrie entre une théorie de principes, qui structure l’uniformité et éclaircit la nécessité des procédures artistiques mais risque d’en réduire la variété et l’efficacité, et la pratique des opérations techniques, qui déstabilise souvent la doctrine par des instances autres et brouille parfois la doctrine par des interférences venues de la matière des corps comme du génie et de la main des artisans.

    27Ce n’est pas qu’il manque à l’homme quelques chaînons de vérité, selon l’hypothèse de d’Alembert dans l’article Éléments des sciences, résigné face aux limites d’une « connaissance par défaut » mais résolu à la garantir dans son intelligibilité rationnelle possible. C’est plutôt que la nature elle-même se soustrait à l’analyse tranchante de la pensée et déborde toute abstraction de la science par « la multitude infinie de ses phénomènes46 ». Les Pensées sur l’Interprétation de la nature, dénonçant la stérilité des mathématiques, prévoyaient la fin de leur règne, et disaient toute la disproportion entre les temps rapides et les questions exigeantes des arts d’une part et la lenteur erratique des opérations d’une nature continue et totale d’autre part. Mais elles disaient aussi toutes les ressources d’un art capable d’imiter la nature « à force de travail » : par l’induction, la combinaison, la complication, « les tourments » de l’analyse, la réduction, l’attention, la généralisation, l’hypothèse et l’épreuve.

    28Pour Diderot admirateur de Bacon, artiste « apprenti » lui-même dans les ateliers de Paris au temps de la rédaction des articles consacrés aux manufactures, selon la légende que Naigeon avait contribué à répandre, l’art n’est pas, en effet, seulement répétition mécanique de mouvements, mais aussi invention de possibilités, reculement de limites, idéation de solutions, provocation de corps, manipulation et modification de matières : imitation et transformation de la nature, amplification de ses effets, torture sur ses objets par la main savante de l’homme qui est le maître de la nature parce qu’il est le ministre de ses ordres et l’interprète de ses lois : « c’est la main-d’œuvre qui fait l’artiste ». La machine, d’ailleurs, n’est pas seulement forme à réaliser, « profil » à esquisser, silhouette à dessiner, schéma conceptuel à appliquer, mais aussi geste, travail, action, intentionnalité, procédure, résultat : par la finesse et la subtilité de ses traits, sa figure en perspective offre – ou feint – la résolution d’un problème à travers un langage visuel moins disert que les mots, mais plus évident que toute parole.

    29Les planches de l’Encyclopédie, dans leur partition graphique, offriront alors l’image des instruments propres à chaque art – machines, outils, engins… – dessinés en entier et en leurs pièces élémentaires et démontrés dans l’abstraction d’une définition schématique. Mais elles esquisseront aussi la vignette avec la scène vivante de leur mise en œuvre, reprise comme un aperçu sur l’art qui, par les instruments, réalise un produit strictement humain : dans le lexique de Roland Barthes, « le paradigme » et « le syntagme » d’une épopée de la matière transformée par la raison et la main de l’homme, dont l’article Main célèbre les possibilités infinies.

    30Or, parmi les planches « paradigmatiques » de l’Encyclopédie, la planche VIII consacrée à la Passementerie (ill. 2), et en particulier celle qui exhibe « la façon de passer le Patron par devant », offre une fastueuse célébration géométrique de la machine à passementerie qui est exhibée dans l’enchaînement serré de toutes ses parties et dans les échafauds immenses des fils à ourdir et tisser, et est présentée dans l’opération décisive du lissage, lorsque les desseins « du patron » sont « incorporés dans les cordages & hautes-lisses, de façon qu’avec la marche simplement, l’ouvrier fasse lever les fils de la chaîne qui doivent former la figure dans le galon ou ruban47 ». Et l’ouvrier est là, on dirait presque englouti dans l’ourdissoir qui l’encadre et capturé dans les réseaux des fils qui l’entourent, comme s’il était une partie de l’immense mécanisme qu’il actionne automatiquement par le mouvement régulier de la main et du pied, toute la rationalité du geste étant inscrite dans le programme de la machine. En bas, dans la partie inférieure, les galons et les rubans richement travaillés sont exhibés comme des échantillons, produits admirables de la fantaisie de l’art mais aussi résultats nécessaires de la mécanique « ingénieuse » de l’instrument.

    31Mais avec Diderot il faut s’arrêter encore et finalement sur la planche du Métier à faire des Bas (ill. 3), instrument épidictique par excellence et engin exemplaire d’une philosophie de la machine. Dans l’espace vide, clair et nu d’une boutique sont installées sur différents plans trois machines, dessinées selon une perspective qui est aussi un ordre des fonctions : le « métier à bas » en toute évidence, en deuxième plan un fût à deux têtes et sur le fond, une quenouille. Deux artisans sont assis à leur place : un garçon en jaquette actionne les ressorts du métier, les mains activant une manivelle ; une jeune fille proprement habillée en mademoiselle – un joli collier avec une croix pendante orne son décolleté – répète les gestes anciens des fûts, les yeux baissés sur le travail, une main tournant le fuseau, l’autre doucement posée sur les plis de la jupe. Mais le calme holistique de la scène et le silence de la pièce distraient l’attention de l’observateur de l’activité bruyante de l’homme – les artisans y apparaissent comme des figures de fonctions complètement intégrées au métier au point qu’il suffit pour évoquer leur présence d’offrir l’image d’une chaise vide à côté de la quenouille. Au reste « la main-d’œuvre est fort peu de chose ; la machine fait presque tout d’elle-même », rappelle Diderot48. L’œil se déplace sur « l’objet capital » qui est l’énorme mécanique du métier à bas, représenté dans sa structure rationnelle avec ses ressorts que relève d’une géométrie de bois et de fer, selon cette « détermination des rapports logiques dans une fabrication donnée » que Diderot exige d’un « traité général des arts mécaniques » qui ne doit renoncer ni au tout de l’objet ni au relief du détail pour comprendre la totalité et s’intéresser au fonctionnement de l’ensemble.

    32La partie inférieure de la planche met à l’épreuve cette théorie des arts mécaniques qui doit résoudre par des décisions graphiques et épistémologiques cette difficulté de composition typographique qui n’est que la version éditoriale du problème plus général d’une philosophie des rapports : c’est cette philosophie qui détermine les opérations d’une raison analytique – « une espèce d’analyse49 », écrit Diderot –, de plus en plus poussée au fil des planches qui démontent l’appareil en ses parties élémentaires de plus en plus détaillées. C’est cette philosophie qui « distribue la machine entière en plusieurs assemblages particuliers » selon l’ordre descendant qui va du plus complexe au plus simple. C’est encore cette philosophie qui permet d’en dessiner les parties singulières avec une attention presque microscopique au détail, et elle aussi qui permet de les dénommer avec la précision du dictionnaire des arts : les « grandes pièces », les oreilles, les épaulières, les charnières, les arbres, les poulies, les bras, les crochets, les fermoirs, les crampons, les poids et les contre-poids, les courroies, les porte-faix, les noix, les gâchettes, les ressorts, les boutons, les tringles, les barres, les tirants, les cordes, les chevalets, les aiguilles, les moulinets, les platines enfin avec tous « leurs becs, leurs gorges, leurs ventres, leurs queues ».

    33Solution graphique, les séquences des nombreuses images de la machine avec des focus de plus en plus approchés, en exhibent les contours des parties singulières dessinés en échelles toujours croissantes jusqu’aux dessins des pièces minimes des platines. Solution épistémologique, la série ordonnée des figures, comme une chaîne illustrée de raisonnements, démonte le corps de l’engin dans ses composants constitutifs essentiels pour offrir une vue précise de chacun, et permettre ainsi de connaître la machine en son entier, en la recomposant pièce après pièce dans l’unité claire et ordonnée de sa totalité sous le chiffre de la raison encyclopédique.

    34Démonter le mécanisme dans ses parties pour « former peu à peu la machine entière » : la philosophie de la machine devient théorie de l’image. Dans l’Encyclopédie, l’image est utilisée en effet à la fois comme figure et comme raisonnement : en exhibant aux yeux la machine démontée dans ses pièces minimes, l’image démontre à la raison un système entier, selon les impératifs de la méthode philosophique de l’analyse et de la synthèse. D’ailleurs, Diderot l’affirme dans une forme presque canonique :

    le métier à bas, une des machines les plus compliquées & les plus conséquentes que nous ayons, est comme un seul & unique raisonnement, dont la fabrication de l’ouvrage est la conclusion : aussi règne-t-il entre ses parties une si grande dépendance, qu’en retrancher une seule, ou altérer la forme de celles qu’on juge les moins importantes, c’est nuire à tout le mécanisme.

    35Détournée des suggestions mimétiques et théâtrales de l’Antiquité50, soustraite au modèle intuitif de la Renaissance, différente des artifices astucieux et légendaires des engins militaires51, mais aussi distante des tentations faustiennes qui avaient inspiré la mythologie des automates, selon la définition de d’Alembert la machine des Lumières n’est qu’un « instrument qui sert à augmenter et à régler les forces mouvantes, destiné à produire du mouvement de façon à épargner ou du temps dans l’exécution de cet effet, ou de la force dans la cause52 ». Selon la définition de Diderot, elle est système syntaxique fini programmé en vue d’une production déterminée, dans lequel, une fois donnée la référence sémantique à l’objet à réaliser, les règles d’inférence sont dictées par l’impératif du produit même et la procédure par les instructions nécessaires à la réalisation de l’ouvrage envisagé. Toute l’intelligence de l’invention – écrit Diderot en reprenant les mots de Perrault – réside dans la machine, qui exécute le travail en vertu de sa mécanique selon une chaîne fixe d’opérations dont la logique est instaurée par les raisons de l’objet. Unité intégrée de forces et de mouvements, la machine exécute le raisonnement du produit : les parties, dépendantes entre elles comme les propositions d’un théorème, y sont assemblées dans l’unité du schéma rationnel des lois de la communication du mouvement et du calcul des forces mouvantes. L’inventeur met à la disposition de la production une conception qui traduit dans la machine l’exigence de l’objet et le savoir des arts. Il s’abstient pour sa part de toute exécution matérielle. L’artisan qui travaille à la machine n’en sait rien : moteur de l’engin, il agit comme énergie donatrice de mouvement par le geste automatique de la main.

    36Logique strictement impérative de la machine, d’une part : par le jeu calculé de ses ressorts, le « métier pour faire les bas » ne peut exécuter qu’un seul produit déterminé, les bas, et ne peut le produire que selon une procédure fixe. De l’autre, logique ouverte de la dentelle : par la combinaison ordonnée des points, la main de la dentellière compose les broderies infinies d’un art de la raison. Dans la Regula IX Descartes avait évoqué le paradigme formel de la dentelle et de la tapisserie, schéma d’ordre ouvrant à des chaînes infinies soumises au seul ordre des axiomes. Il avait vu à l’œuvre dans l’art des dentellières les vertus philosophiques de perspicacité et de sagacité des artisans qui sont capables, à partir de l’alphabet des points, de composer d’innombrables et magnifiques dessins, tous cohérents mais tous différents. En n’obéissant qu’au geste euclidien de suivre les seules règles de la déduction et la logique des enchaînements exacts.

    37Systèmes purement formels, la dentelle et la tapisserie offrent l’image de l’exercice méthodique d’une main et d’une raison exécutant la syntaxe des innombrables chaînes de broderies possibles. Suivant les règles de l’inférence, la main intelligente de la dentellière dirige elle-même les fils de la composition comme une raison attentive qui dicterait l’ordre de la déduction. Système mécanique destiné à suppléer les ressources des activités humaines, le métier pour faire des bas est au contraire un ensemble coordonné de pièces destinées à exécuter chacune un rôle articulé au sein d’une procédure particulière d’actions en vue d’un résultat final : le produit. C’est bien le produit qui, parce qu’il est le but de l’art, dicte la syntaxe des opérations que la main aveugle de l’ouvrier n’aura qu’à seconder.

    38En Hollande, Descartes, parmi les dentellières du Siècle d’or, pense à un système canonique formel : il songe aux séries infinies de broderies admirables que la précision de la main dirigée par l’attention de l’esprit peut exécuter comme les pièces précieuses d’un art universel de l’ordre. Diderot, dans les ateliers de Paris, dans la boutique de Barras – « Diderot a fait monter et démonter ce métier plusieurs fois devant lui par M. Barras, ouvrier excellent dans son genre » –, pense à un programme-machine obéissant à une syntaxe procédurale et capable de produire automatiquement et en série un objet déterminé.

    39Mais tout comme Descartes a pu rêver avec Villebressieu de « la grande Mécanique » des machines, jusqu’à vouloir en inscrire les arts dans l’arbre de la philosophie, Diderot n’a pas ignoré l’intelligence méthodique de la dentellière53. Comme Descartes, il a su apprécier les fins travaux de cet art admirable qui ne demande qu’un

    petit nombre d’instruments pour exécuter la dentelle la plus belle & la plus riche. […] Ce qu’il importe de bien posséder, écrit-il dans l’article Dentelle54, c’est la méthode […] qui constitue l’art. Ces éléments bien compris ; il n’y aura rien dans ce genre de travail dont on ne puisse venir à bout. On formera des desseins surprenants : on les remplira d’une multitude de points inconnus, & l’on fera de très-belle dentelle55.

    40Et comme c’était le cas pour Descartes, comme pour un nouveau Descartes des Lumières, son admiration, étonnée face aux merveilles de cet art à la fois si simple et si noble, devait céder aux raisons justes d’une philosophie de l’ordre.

    Habituez-vous, surtout dans les commencements, à tenir de l’ordre […], écrit-il, et en moins de huit jours le merveilleux de la dentelle disparaîtra pour vous ; c’est du moins ce qui est arrivé à l’auteur de cet article56.

    Notes de bas de page

    1 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 401.

    2 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IV, p. 371.

    3 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VI, p. 384.

    4 Discours de la Méthode, AT VI, p. 9.

    5 Descartes à Chanut, 31 mars 1649, AT V, p. 327 : « mais je vois que ceux qui se vantent d’avoir des secrets, par exemple en la Chimie ou en Astrologie judiciaire, ne manquent jamais, tant ignorants et impertinents qu’ils puissent être, de trouver des curieux, qui achètent bien cher leurs impostures. »

    6 J.-L. Marion, Sur l’ontologie grise de Descartes, Paris, Vrin, 1980, p. 30.

    7 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula I, p. 360.

    8 Entretien avec Burman, AT V, p. 177.

    9 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 420 ; Regula VIII, p. 368.

    10 Descartes à Regius, décembre 1641, AT III, p. 455. Leibniz reprochera à Descartes justement cette théorie : « veritatis criterium nihil aliud esse quam visionem » (Phil. Schr., Gehr. T. IV, p. 328 et p. 371).

    11 Descartes à Silhon ( ?), mars-avril 1648, AT V, p. 137.

    12 Descartes à Mersenne, 16 octobre 1639, AT II, p. 599.

    13 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VII, p. 389.

    14 Regulœ addirectionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 399.

    15 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 401.

    16 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 400.

    17 « Singula intuentis simul et ad alia transeuntis. » Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula III, p. 369.

    18 L’expression appartient à J. Laporte, Le rationalisme de Descartes, Paris, PUF, 1984, p. 7.

    19 « Ut ex illis omnibus unum quid colligatur. » Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XI, p. 408.

    20 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 395.

    21 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula III, p. 370.

    22 On peut rappeler l’expression des Principia : « Claram voco illam [perceptionem], qua menti attendenti prœsens & aperta est. […] Distinctam autem illam, qua, cum clara sit, ab omnibus aliis ita sejuncta est & prœcisa, ut nihil plane aliud, quod clarum est, in se contineat. » Principia, I, LXV, AT VIII-1, p. 22.

    23 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VI, p. 382.

    24 Météores, AT VI, III, p. 252. Refus constant du secret et de l’arcanum. Deux exemples : « le secret » de la lettre à Ferrier du 13 novembre 1629 – « Vous m’avez fait rire de nommer cela un secret ; car ce n’est rien que vous n’eussiez fort aisément trouvé de vous-même, si vous eussiez bien entendu ce qui précède » (AT I, p. 66) – ; l’arcanum de la lettre à Mersenne du 27 novembre 1629 – « sitôt que je vois seulement le mot d’arcanum en quelque proposition, je commence à avoir mauvaise opinion » (AT I, p. 78).

    25 Descartes à Mersenne, 20 novembre 1629, AT I, p. 81.

    26 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 394.

    27 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 400.

    28 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 420.

    29 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 425.

    30 Descartes à Mersenne, mars 1637, AT I, p. 349.

    31 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 400.

    32 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula X, p. 404.

    33 Regulœ ad directionem ingenii AT X, Regula X, p. 403. Motif recourrant dans la pensée de Descartes : dans les Cogitationes privatœ, AT X, p. 214 ; dans le Discours de la Méthode, AT VI, p. 3.

    34 Guez de Balzac à Descartes, 25 avril 1631, AT I, p. 200.

    35 « Illas [res] tantum simplices vocamus, quarum cognitio tam perspicua est et distincta, ut in plures magis distincte cognitas mente dividi non possint. » Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 418.

    36 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 400.

    37 M. Fichant, Science et métaphysique chez Descartes et Leibniz, Paris, PUF, 1980, p. 6-8.

    38 Traité de l’Homme, AT XI, p. 152.

    39 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 401.

    40 Diderot, Pensées Philosophiques, XXVIII, Œ. C. de Diderot, I, p. 34.

    41 Diderot, Pensées sur l’Interprétation de la nature, XXII, Œ. C. de Diderot, III, p. 31.

    42 Encyclopédie, art. Art, I, p. 717 : « Nous invitons les Artistes à prendre de leur côté conseil des savants, & à ne pas laisser périr avec eux les découvertes qu’ils feront. Qu’ils sachent que c’est se rendre coupable d’un larcin envers la société, que de renfermer un secret utile ; & qu’il n’est pas moins vil de préférer en ces occasions l’intérêt d’un seul à l’intérêt de tous, qu’en cent autres où ils ne balanceraient pas eux-mêmes à prononcer. S’ils se rendent communicatifs, on les débarrassera de plusieurs préjugés, & sur-tout de celui où ils sont presque tous, que leur Art a acquis le dernier degré de perfection. Leur peu de lumières les expose souvent à rejeter sur la nature des choses, un défaut qui n’est qu’en eux-mêmes. Les obstacles leur paraissent invincibles dès qu’ils ignorent les moyens de les vaincre. Qu’ils fassent des expériences ; que dans ces expériences chacun y mette du sien ; que l’Artiste y soit pour la main-d’œuvre ; l’Académicien pour les lumières & les conseils, & l’homme opulent pour le prix des matières, des peines & du tems ; & bientôt nos Arts & nos manufactures auront sur celles des étrangers toute la supériorité que nous désirons ».

    43 Dans l’article Art, Diderot explique « L’ordre qu’il faudrait suivre dans un pareil traité. Quant à l’ordre qu’il faudrait suivre dans un pareil traité, je crois que le plus avantageux serait de rappeler les Arts aux productions de la nature. Une énumération exacte de ces productions donnerait naissance à bien des Arts inconnus. Un grand nombre d’autres naîtraient d’un examen circonstancié des différentes faces sous lesquelles la même production peut être considérée. La première de ces conditions demande une connaissance très étendue de l’histoire de la nature ; & la seconde, une très grande dialectique. Un traité des Arts, tel que je le conçois, n’est donc pas l’ouvrage d’un homme ordinaire. Qu’on n’aille pas s’imaginer que ce sont ici des idées vaines que je propose, & que je promets aux hommes des découvertes chimériques. Après avoir remarqué avec un philosophe que je ne me lasse point de louer, parce que je ne me suis jamais lassé de le lire, que l’histoire de la nature est incomplète sans celle des Arts : & après avoir invité les naturalistes à couronner leur travail sur les règnes des végétaux, des minéraux, des animaux, & /c. par les expériences des Arts mécaniques, dont la connaissance importe beaucoup plus à la vraie philosophie ; j’oserai ajouter à son exemple : “Ergo rem quam ago, non opinionem, sed opus esse ; eamque non sectœ alicujus, aut placiti, sed utilitatis esse & amplitudinis immensa fundamenta.” Ce n’est point ici un système : ce ne sont point les fantaisies d’un homme ; ce sont les décisions de l’expérience & de la raison, & les fondements d’un édifice immense ; & quiconque pensera différemment, cherchera à rétrécir la sphère de nos connaissances, & à décourager les esprits. »

    44 Encyclopédie, art. Art, I, p. 717 : « Rendons enfin aux Artistes la justice qui leur est due. Les Arts libéraux se sont assez chantés eux-mêmes ; ils pourraient employer maintenant ce qu’ils ont de voix à célébrer les Arts mécaniques. C’est aux Arts libéraux à tirer les Arts mécaniques de l’avilissement où le préjugé les a tenus si long tems ; c’est à la protection des rois à les garantir d’une indigence où ils languissent encore. Les Artisans se sont crus méprisables, parce qu’on les a méprisés ; apprenons-leur à mieux penser d’eux-mêmes : c’est le seul moyen d’en obtenir des productions plus parfaites. Qu’il sorte du sein des Académies quelque homme qui descende dans les ateliers, qui y recueille les phénomènes des Arts, & qui nous les expose dans un ouvrage qui détermine les Artistes à lire, les Philosophes à penser utilement, & les Grands à faire enfin un usage utile de leur autorité & de leurs récompenses. »

    45 Diderot, Pensées sur l’Interprétation de la nature, XXII, cit., p. 31.

    46 Diderot, Pensées sur l’Interprétation de la nature, XXII, cit., p. 31.

    47 Encyclopédie, art. Passementerie, XII, p. 126.

    48 Encyclopédie, art. Bas, II,.

    49 Encyclopédie, art. Bas, II, p. 98 : « Que le lecteur, loin de s’étonner de la longueur de cet article, soit bien persuadé que nous n’avons rien épargné pour le rendre plus court, comme nous espérons qu’il s’en apercevra, lorsqu’il considérera que nous avons renfermé dans l’espace de quelques pages l’énumération & la description des parties, leur mécanisme, & la main-d’œuvre de l’ouvrier. La main-d’œuvre est fort peu de chose ; la machine fait presque tout d’elle-même : son mécanisme en est d’autant plus parfait & plus délicat. Mais il faut renoncer à l’intelligence de ce mécanisme, sans une grande connaissance des parties : or j’ose assurer que dans un métier, tel que ceux que les ouvriers appellent un quarante-deux, on n’en compterait pas moins de deux-mille cinq cent, & par-delà, entre lesquelles on n’en trouverait à la vérité beaucoup de semblables : mais si ces parties semblables sont moins embarrassantes pour l’esprit que les autres, en ce qu’elles ont le même jeu, elles sont très-incommodes pour les yeux dans les figures, où elles ne manquent jamais d’en cacher d’autres. Pour surmonter ces obstacles, nous avons cru devoir suivre ici une espèce d’analyse, qui consiste à distribuer la machine entière en plusieurs assemblages particuliers ; représenter au-dessous de chaque assemblage les parties qu’on n’y apercevrait pas distinctement, assembler successivement ces assemblages les uns avec les autres, & former ainsi peu-à-peu la machine entière. On passe de cette manière d’un assemblage simple à un composé, de celui-ci à un plus composé, & l’on arrive sans obscurité ni fatigue à la connaissance d’un tout fort compliqué. »

    50 Encyclopédie, art. Machine, IX, p. 798 : « Machine, (Littérat.) Ces machines, parmi les Anciens, étaient les dieux, les génies bons ou malfaisants, les ombres, & c. Shakespeare, & nos modernes français avant Corneille, employaient encore la dernière de ces ressources. Elles ont tiré ce nom des machines ou inventions qu’on a mis en usage pour les faire apparaître sur la scène, & les en retirer d’une manière qui imite le merveilleux. »

    51 Encyclopédie, art. Machine, X, p. 795 : « Machines Militaires ce sont en général toutes les machines qui servent à la guerre de campagne & à celle des sièges. Ainsi les machines militaires des Anciens étaient le bélier, la catapulte, la baliste, & c. celles des Modernes sont le canon, le mortier, & c. […] Le chevalier de Ville prétend & avec raison, qu’il ne faut pas se livrer aisément à ces faiseurs de miracles qui proposent des choses extraordinaires, à moins qu’ils n’en fassent premièrement l’expérience à leurs dépens. Ce n’est pas, dit-il, que je blâme toutes sortes de machines : on en a fait, & on en invente tous les jours de très-utiles ; mais je parle de ces extraordinaires qu’on juge par raison de pouvoir être mises en œuvre & faire les effets qu’on propose. Il ne faut jamais sur une chose si douteuse fonder totalement un grand dessein ; on doit en faire l’épreuve à loisir lorsqu’on n’en a pas besoin, afin d’être assuré de leur effet au besoin. »

    52 Encyclopédie, art. Machine, IX, p. 794.

    53 Encyclopédie, art. Dentelle, IV, p. 844 : « Une ouvrière a toujours l’une de ces trois choses à faire, ou composer & travailler une dentelle d’idée, ce qui suppose de l’imagination, du dessein, du goût, la connaissance d’un grand nombre de points, & la facilité de les employer, & même d’en inventer d’autres, ou remplir un dessein donné sur le papier seulement ; ou copier une dentelle donnée, ce qui demande peut-être moins de talent que pour faire d’imagination, mais ce qui suppose la connaissance de l’art la plus étendue. L’ouvrière qui copie fidèlement une dentelle donnée, fait quelques opérations dont celle qui exécute un dessein tracé sur le papier, & celle qui travaille d’imagination, sont dispensées ; & ces dernières n’ont aucune manœuvre à laquelle la première ne soit astreinte. »

    54 Diderot rédige l’article Dentelle sous la forme d’un théorème : par des définitions, des axiomes et des règles d’inférence. « Après ces préparations [les préparations des étoffes et du dessein] il s’agit de piquer ; c’est de l’art de faire la dentelle, l’opération la plus difficile : nous allons tâcher d’en donner une définition très claire », écrit-il dans cette pièce presque euclidienne. « Pour cet effet il faut savoir qu’on entend par un point en broderie & en dentelle, une figure quelconque régulière, dont les contours sont formés soit avec le fil, soit avec la soie. Soit cette figure un triangle. Il est évident, 1°. qu’on ne formera jamais avec des fils flexibles les contours d’un triangle sans trois points d’appui, il en faut un à chaque angle ; les contours d’un quarré, sans quatre points d’appui ; ceux d’un pentagone, sans cinq points d’appui, & ainsi de suite. Il est encore évident que si les fils n’étaient pas arrêtés par des nœuds ou autrement autour de ces points d’appui, ces points d’appui ne seraient pas plutôt écartés, que les contours de la figure se déformeraient, & que les fils se déplaçant & se relâchant, ou ne renfermeraient entre eux aucun espace, ou ne produiraient aucun dessein. Une dentelle est un composé de différents points, tantôt entremêlés, tantôt se succédant ; & piquer une dentelle, c’est discerner, en la regardant attentivement, tous les points d’appui de ces différents points, & y ficher des épingles qui passent à travers la dentelle, le papier vert, ou le vélin qui est dessous, & qui entrent dans le coussin. Il est évident, 2°. que tous les trous de ces épingles formeront sur la lisière du vélin la figure de tous les points, & par conséquent le dessein de la dentelle donnée : & voilà très précisément ce que c’est que piquer. C’est tracer sur un morceau de vélin placé sous une dentelle, le dessein de cette dentelle, par des trous faits avec une épingle qu’on fait passer dans tous les endroits qui ont servi de points d’appui, dans la formation des points dont elle est composée ; en sorte que quand on travaillera à remplir ce dessein au fuseau, on emploiera les mêmes points d’appui, & l’on formera par conséquent les mêmes figures. »

    55 Encyclopédie, art. Dentelle, IV, p. 847 : Aucune théorie de l’ordre n’informe au contraire l’article Broderie, qui offre plutôt une recension complète des matières à broder et des modalités de l’art, aussi bien qu’une leçon de modestie aux artisans de la nation et une sommaire histoire de la technique. Du point de vue épistémologique, est bien plus intéressant l’article Tapis, dans lequel l’auteur encyclopédiste, sans même rendre explicite la théorie formelle de la tapisserie, explique les procédures du tissage comme des opérations d’une logique des enchaînements : « Les jets de fils que l’ouvrier passe pour arrêter la laine ou soie qui forment la figure de l’ouvrage, doivent être passés & encroisés dans tous les travers où il se trouve de la laine ou soie arrêtée, il n’en faut pas moins de deux passées ou jetées bien croisées, & bien serrées, parce qu’elles forment ce qu’on appelle trame dans les velours ciselés, & composent, avec la croisée de la chaîne, ce que nous appelons ordinairement le corps de l’étoffe. »

    56 Encyclopédie, art. Dentelle, IV, p. 846.

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    • Mariafranca Spallanzani
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    1 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 401.

    2 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IV, p. 371.

    3 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VI, p. 384.

    4 Discours de la Méthode, AT VI, p. 9.

    5 Descartes à Chanut, 31 mars 1649, AT V, p. 327 : « mais je vois que ceux qui se vantent d’avoir des secrets, par exemple en la Chimie ou en Astrologie judiciaire, ne manquent jamais, tant ignorants et impertinents qu’ils puissent être, de trouver des curieux, qui achètent bien cher leurs impostures. »

    6 J.-L. Marion, Sur l’ontologie grise de Descartes, Paris, Vrin, 1980, p. 30.

    7 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula I, p. 360.

    8 Entretien avec Burman, AT V, p. 177.

    9 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 420 ; Regula VIII, p. 368.

    10 Descartes à Regius, décembre 1641, AT III, p. 455. Leibniz reprochera à Descartes justement cette théorie : « veritatis criterium nihil aliud esse quam visionem » (Phil. Schr., Gehr. T. IV, p. 328 et p. 371).

    11 Descartes à Silhon ( ?), mars-avril 1648, AT V, p. 137.

    12 Descartes à Mersenne, 16 octobre 1639, AT II, p. 599.

    13 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VII, p. 389.

    14 Regulœ addirectionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 399.

    15 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 401.

    16 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 400.

    17 « Singula intuentis simul et ad alia transeuntis. » Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula III, p. 369.

    18 L’expression appartient à J. Laporte, Le rationalisme de Descartes, Paris, PUF, 1984, p. 7.

    19 « Ut ex illis omnibus unum quid colligatur. » Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XI, p. 408.

    20 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 395.

    21 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula III, p. 370.

    22 On peut rappeler l’expression des Principia : « Claram voco illam [perceptionem], qua menti attendenti prœsens & aperta est. […] Distinctam autem illam, qua, cum clara sit, ab omnibus aliis ita sejuncta est & prœcisa, ut nihil plane aliud, quod clarum est, in se contineat. » Principia, I, LXV, AT VIII-1, p. 22.

    23 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VI, p. 382.

    24 Météores, AT VI, III, p. 252. Refus constant du secret et de l’arcanum. Deux exemples : « le secret » de la lettre à Ferrier du 13 novembre 1629 – « Vous m’avez fait rire de nommer cela un secret ; car ce n’est rien que vous n’eussiez fort aisément trouvé de vous-même, si vous eussiez bien entendu ce qui précède » (AT I, p. 66) – ; l’arcanum de la lettre à Mersenne du 27 novembre 1629 – « sitôt que je vois seulement le mot d’arcanum en quelque proposition, je commence à avoir mauvaise opinion » (AT I, p. 78).

    25 Descartes à Mersenne, 20 novembre 1629, AT I, p. 81.

    26 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 394.

    27 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 400.

    28 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 420.

    29 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 425.

    30 Descartes à Mersenne, mars 1637, AT I, p. 349.

    31 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 400.

    32 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula X, p. 404.

    33 Regulœ ad directionem ingenii AT X, Regula X, p. 403. Motif recourrant dans la pensée de Descartes : dans les Cogitationes privatœ, AT X, p. 214 ; dans le Discours de la Méthode, AT VI, p. 3.

    34 Guez de Balzac à Descartes, 25 avril 1631, AT I, p. 200.

    35 « Illas [res] tantum simplices vocamus, quarum cognitio tam perspicua est et distincta, ut in plures magis distincte cognitas mente dividi non possint. » Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula XII, p. 418.

    36 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula VIII, p. 400.

    37 M. Fichant, Science et métaphysique chez Descartes et Leibniz, Paris, PUF, 1980, p. 6-8.

    38 Traité de l’Homme, AT XI, p. 152.

    39 Regulœ ad directionem ingenii, AT X, Regula IX, p. 401.

    40 Diderot, Pensées Philosophiques, XXVIII, Œ. C. de Diderot, I, p. 34.

    41 Diderot, Pensées sur l’Interprétation de la nature, XXII, Œ. C. de Diderot, III, p. 31.

    42 Encyclopédie, art. Art, I, p. 717 : « Nous invitons les Artistes à prendre de leur côté conseil des savants, & à ne pas laisser périr avec eux les découvertes qu’ils feront. Qu’ils sachent que c’est se rendre coupable d’un larcin envers la société, que de renfermer un secret utile ; & qu’il n’est pas moins vil de préférer en ces occasions l’intérêt d’un seul à l’intérêt de tous, qu’en cent autres où ils ne balanceraient pas eux-mêmes à prononcer. S’ils se rendent communicatifs, on les débarrassera de plusieurs préjugés, & sur-tout de celui où ils sont presque tous, que leur Art a acquis le dernier degré de perfection. Leur peu de lumières les expose souvent à rejeter sur la nature des choses, un défaut qui n’est qu’en eux-mêmes. Les obstacles leur paraissent invincibles dès qu’ils ignorent les moyens de les vaincre. Qu’ils fassent des expériences ; que dans ces expériences chacun y mette du sien ; que l’Artiste y soit pour la main-d’œuvre ; l’Académicien pour les lumières & les conseils, & l’homme opulent pour le prix des matières, des peines & du tems ; & bientôt nos Arts & nos manufactures auront sur celles des étrangers toute la supériorité que nous désirons ».

    43 Dans l’article Art, Diderot explique « L’ordre qu’il faudrait suivre dans un pareil traité. Quant à l’ordre qu’il faudrait suivre dans un pareil traité, je crois que le plus avantageux serait de rappeler les Arts aux productions de la nature. Une énumération exacte de ces productions donnerait naissance à bien des Arts inconnus. Un grand nombre d’autres naîtraient d’un examen circonstancié des différentes faces sous lesquelles la même production peut être considérée. La première de ces conditions demande une connaissance très étendue de l’histoire de la nature ; & la seconde, une très grande dialectique. Un traité des Arts, tel que je le conçois, n’est donc pas l’ouvrage d’un homme ordinaire. Qu’on n’aille pas s’imaginer que ce sont ici des idées vaines que je propose, & que je promets aux hommes des découvertes chimériques. Après avoir remarqué avec un philosophe que je ne me lasse point de louer, parce que je ne me suis jamais lassé de le lire, que l’histoire de la nature est incomplète sans celle des Arts : & après avoir invité les naturalistes à couronner leur travail sur les règnes des végétaux, des minéraux, des animaux, & /c. par les expériences des Arts mécaniques, dont la connaissance importe beaucoup plus à la vraie philosophie ; j’oserai ajouter à son exemple : “Ergo rem quam ago, non opinionem, sed opus esse ; eamque non sectœ alicujus, aut placiti, sed utilitatis esse & amplitudinis immensa fundamenta.” Ce n’est point ici un système : ce ne sont point les fantaisies d’un homme ; ce sont les décisions de l’expérience & de la raison, & les fondements d’un édifice immense ; & quiconque pensera différemment, cherchera à rétrécir la sphère de nos connaissances, & à décourager les esprits. »

    44 Encyclopédie, art. Art, I, p. 717 : « Rendons enfin aux Artistes la justice qui leur est due. Les Arts libéraux se sont assez chantés eux-mêmes ; ils pourraient employer maintenant ce qu’ils ont de voix à célébrer les Arts mécaniques. C’est aux Arts libéraux à tirer les Arts mécaniques de l’avilissement où le préjugé les a tenus si long tems ; c’est à la protection des rois à les garantir d’une indigence où ils languissent encore. Les Artisans se sont crus méprisables, parce qu’on les a méprisés ; apprenons-leur à mieux penser d’eux-mêmes : c’est le seul moyen d’en obtenir des productions plus parfaites. Qu’il sorte du sein des Académies quelque homme qui descende dans les ateliers, qui y recueille les phénomènes des Arts, & qui nous les expose dans un ouvrage qui détermine les Artistes à lire, les Philosophes à penser utilement, & les Grands à faire enfin un usage utile de leur autorité & de leurs récompenses. »

    45 Diderot, Pensées sur l’Interprétation de la nature, XXII, cit., p. 31.

    46 Diderot, Pensées sur l’Interprétation de la nature, XXII, cit., p. 31.

    47 Encyclopédie, art. Passementerie, XII, p. 126.

    48 Encyclopédie, art. Bas, II,.

    49 Encyclopédie, art. Bas, II, p. 98 : « Que le lecteur, loin de s’étonner de la longueur de cet article, soit bien persuadé que nous n’avons rien épargné pour le rendre plus court, comme nous espérons qu’il s’en apercevra, lorsqu’il considérera que nous avons renfermé dans l’espace de quelques pages l’énumération & la description des parties, leur mécanisme, & la main-d’œuvre de l’ouvrier. La main-d’œuvre est fort peu de chose ; la machine fait presque tout d’elle-même : son mécanisme en est d’autant plus parfait & plus délicat. Mais il faut renoncer à l’intelligence de ce mécanisme, sans une grande connaissance des parties : or j’ose assurer que dans un métier, tel que ceux que les ouvriers appellent un quarante-deux, on n’en compterait pas moins de deux-mille cinq cent, & par-delà, entre lesquelles on n’en trouverait à la vérité beaucoup de semblables : mais si ces parties semblables sont moins embarrassantes pour l’esprit que les autres, en ce qu’elles ont le même jeu, elles sont très-incommodes pour les yeux dans les figures, où elles ne manquent jamais d’en cacher d’autres. Pour surmonter ces obstacles, nous avons cru devoir suivre ici une espèce d’analyse, qui consiste à distribuer la machine entière en plusieurs assemblages particuliers ; représenter au-dessous de chaque assemblage les parties qu’on n’y apercevrait pas distinctement, assembler successivement ces assemblages les uns avec les autres, & former ainsi peu-à-peu la machine entière. On passe de cette manière d’un assemblage simple à un composé, de celui-ci à un plus composé, & l’on arrive sans obscurité ni fatigue à la connaissance d’un tout fort compliqué. »

    50 Encyclopédie, art. Machine, IX, p. 798 : « Machine, (Littérat.) Ces machines, parmi les Anciens, étaient les dieux, les génies bons ou malfaisants, les ombres, & c. Shakespeare, & nos modernes français avant Corneille, employaient encore la dernière de ces ressources. Elles ont tiré ce nom des machines ou inventions qu’on a mis en usage pour les faire apparaître sur la scène, & les en retirer d’une manière qui imite le merveilleux. »

    51 Encyclopédie, art. Machine, X, p. 795 : « Machines Militaires ce sont en général toutes les machines qui servent à la guerre de campagne & à celle des sièges. Ainsi les machines militaires des Anciens étaient le bélier, la catapulte, la baliste, & c. celles des Modernes sont le canon, le mortier, & c. […] Le chevalier de Ville prétend & avec raison, qu’il ne faut pas se livrer aisément à ces faiseurs de miracles qui proposent des choses extraordinaires, à moins qu’ils n’en fassent premièrement l’expérience à leurs dépens. Ce n’est pas, dit-il, que je blâme toutes sortes de machines : on en a fait, & on en invente tous les jours de très-utiles ; mais je parle de ces extraordinaires qu’on juge par raison de pouvoir être mises en œuvre & faire les effets qu’on propose. Il ne faut jamais sur une chose si douteuse fonder totalement un grand dessein ; on doit en faire l’épreuve à loisir lorsqu’on n’en a pas besoin, afin d’être assuré de leur effet au besoin. »

    52 Encyclopédie, art. Machine, IX, p. 794.

    53 Encyclopédie, art. Dentelle, IV, p. 844 : « Une ouvrière a toujours l’une de ces trois choses à faire, ou composer & travailler une dentelle d’idée, ce qui suppose de l’imagination, du dessein, du goût, la connaissance d’un grand nombre de points, & la facilité de les employer, & même d’en inventer d’autres, ou remplir un dessein donné sur le papier seulement ; ou copier une dentelle donnée, ce qui demande peut-être moins de talent que pour faire d’imagination, mais ce qui suppose la connaissance de l’art la plus étendue. L’ouvrière qui copie fidèlement une dentelle donnée, fait quelques opérations dont celle qui exécute un dessein tracé sur le papier, & celle qui travaille d’imagination, sont dispensées ; & ces dernières n’ont aucune manœuvre à laquelle la première ne soit astreinte. »

    54 Diderot rédige l’article Dentelle sous la forme d’un théorème : par des définitions, des axiomes et des règles d’inférence. « Après ces préparations [les préparations des étoffes et du dessein] il s’agit de piquer ; c’est de l’art de faire la dentelle, l’opération la plus difficile : nous allons tâcher d’en donner une définition très claire », écrit-il dans cette pièce presque euclidienne. « Pour cet effet il faut savoir qu’on entend par un point en broderie & en dentelle, une figure quelconque régulière, dont les contours sont formés soit avec le fil, soit avec la soie. Soit cette figure un triangle. Il est évident, 1°. qu’on ne formera jamais avec des fils flexibles les contours d’un triangle sans trois points d’appui, il en faut un à chaque angle ; les contours d’un quarré, sans quatre points d’appui ; ceux d’un pentagone, sans cinq points d’appui, & ainsi de suite. Il est encore évident que si les fils n’étaient pas arrêtés par des nœuds ou autrement autour de ces points d’appui, ces points d’appui ne seraient pas plutôt écartés, que les contours de la figure se déformeraient, & que les fils se déplaçant & se relâchant, ou ne renfermeraient entre eux aucun espace, ou ne produiraient aucun dessein. Une dentelle est un composé de différents points, tantôt entremêlés, tantôt se succédant ; & piquer une dentelle, c’est discerner, en la regardant attentivement, tous les points d’appui de ces différents points, & y ficher des épingles qui passent à travers la dentelle, le papier vert, ou le vélin qui est dessous, & qui entrent dans le coussin. Il est évident, 2°. que tous les trous de ces épingles formeront sur la lisière du vélin la figure de tous les points, & par conséquent le dessein de la dentelle donnée : & voilà très précisément ce que c’est que piquer. C’est tracer sur un morceau de vélin placé sous une dentelle, le dessein de cette dentelle, par des trous faits avec une épingle qu’on fait passer dans tous les endroits qui ont servi de points d’appui, dans la formation des points dont elle est composée ; en sorte que quand on travaillera à remplir ce dessein au fuseau, on emploiera les mêmes points d’appui, & l’on formera par conséquent les mêmes figures. »

    55 Encyclopédie, art. Dentelle, IV, p. 847 : Aucune théorie de l’ordre n’informe au contraire l’article Broderie, qui offre plutôt une recension complète des matières à broder et des modalités de l’art, aussi bien qu’une leçon de modestie aux artisans de la nation et une sommaire histoire de la technique. Du point de vue épistémologique, est bien plus intéressant l’article Tapis, dans lequel l’auteur encyclopédiste, sans même rendre explicite la théorie formelle de la tapisserie, explique les procédures du tissage comme des opérations d’une logique des enchaînements : « Les jets de fils que l’ouvrier passe pour arrêter la laine ou soie qui forment la figure de l’ouvrage, doivent être passés & encroisés dans tous les travers où il se trouve de la laine ou soie arrêtée, il n’en faut pas moins de deux passées ou jetées bien croisées, & bien serrées, parce qu’elles forment ce qu’on appelle trame dans les velours ciselés, & composent, avec la croisée de la chaîne, ce que nous appelons ordinairement le corps de l’étoffe. »

    56 Encyclopédie, art. Dentelle, IV, p. 846.

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    Spallanzani, M. (2010). Métamorphoses de l’ordre. Les dentelles du philosophe et le métier à bas de l’Encyclopédiste. In J. Pigeaud (éd.), Métamorphose(s). Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.40021
    Spallanzani, Mariafranca. « Métamorphoses de l’ordre. Les dentelles du philosophe et le métier à bas de l’Encyclopédiste ». In Métamorphose(s), édité par Jackie Pigeaud. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2010. doi:10.4000/books.pur.40021.
    Spallanzani, Mariafranca. « Métamorphoses de l’ordre. Les dentelles du philosophe et le métier à bas de l’Encyclopédiste ». Métamorphose(s), édité par Jackie Pigeaud, Presses universitaires de Rennes, 2010, https://doi.org/10.4000/books.pur.40021.

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    Pigeaud, J. (éd.). (2010). Métamorphose(s). Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.40005
    Pigeaud, Jackie, éd. Métamorphose(s). Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2010. doi:10.4000/books.pur.40005.
    Pigeaud, Jackie, éditeur. Métamorphose(s). Presses universitaires de Rennes, 2010, https://doi.org/10.4000/books.pur.40005.
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