Chapitre XI. Le jeu de cartes et le soldat ou les pouvoirs du non-livre
p. 205-220
Texte intégral
1Ainsi commence La baraja del soldado (apud Etienvre, 1977, p. 107-114), qui raconte l’histoire d’un soldat et de son jeu de cartes -tout le contraire du livre instructif et relié- qui servira à illustrer la proposition suivante : le non-livre peut avoir les pouvoirs du livre1. C’est une histoire qui se passe à Brest mais aussi à Reus, Logroño, Zaragoza et au moins dans 13 autres pays (Etienvre, 1987, 104), un thème folklorique, à valeur quasi universelle, sans doute issu de la culture des cantonnements et casernes2, dont le protagoniste s’appelle Ricart mais aussi Andrés, etc., et qui en Espagne est parvenue du xviie siècle jusqu’à nous par le biais des non-livres que peuvent être un romance imprimé au xixe siècle sous forme de feuille volante (pliego suelto) dit de cordel (de colportage) ou bien chanté ou récité, dans les années 1970, par Emilia Sanz, de Pegraja del Portillo (province de Valladolid), par exemple, ou d’un extrait supposé du Boletín de Justicia Militar de 1879.
2Essayons donc de voir comment ces non-livres parlent du livre et de ses pouvoirs, pour asseoir les pouvoirs du non-livre3.
Folklore et métaphore
3Dans son étude sur « La baraja-misal : un motivo folklórico », J.-P. Etienvre (1990, p. 104-131) a étudié, entre autres choses, les multiples avatars de la légende du Grenadier Richard4 : celui-ci, surpris avec un jeu de cartes dans les mains lors de la messe dominicale et, à ce motif, dénoncé par son sergent au major, fait devant l’officier la démonstration manuelle et intellectuelle de ce que le jeu réputé profane avait en fait un sens divin. Le caractère apparemment sacrilège de l’action se transforme donc, moyennant une lecture a lo divino des cartes du jeu, en une manifestation de piété, à la courte honte du sergent dénonciateur et avec les compliments de la hiérarchie militaire. Il s’agit, à travers la mise en scène conventionnelle du bon, du méchant et du juste, d’amener par le récit le renversement final de la situation initiale, selon le mécanisme traditionnel bien connu de « tel est pris qui croyait prendre ». Cela est évidemment susceptible de provoquer chez lecteur/ spectateur/auditeur une adhésion au personnage du soldat, depuis des attentes qu’il s’agit de caractériser mais dont on peut penser qu’elles trouvent un débouché dans la revanche symbolique du faible sur le puissant, à propos de l’enjeu du livre/ non-livre et de ses pouvoirs et de l’utilisation supérieure du savoir.
4A la base, comme référence évidemment disponible, il y a la métaphore du jeu de cartes-livre qui abonde dans la littérature espagnole, surtout au début du xviie siècle (cf. Etienvre, 1987, p. 350 et sq.) : la dénomination du jeu de cartes comme s’agissant d’un livre non relié ou débroché (el descuadernado) est en effet courante et, comme le rappelle J.-P. Etienvre (1987, p. 350 et sq.), les métaphores ont durablement marqué le vocabulaire le plus usuel5, y compris celui des moralistes6.
5Comme « machine à imaginer », ce livre de cartes donne lieu avec de véritables lectures7 : chaque figure ou honneur ou chaque carte numérale ou de points, du jeu de 52 ou de 40-48 cartes8, est, en effet, un pictogramme ou hiéroglyphe, aussi disponible que l’étaient les mots selon Valéry, et chacune – parfois combinée à une autre – a donné lieu à diverses lectures sur la base d’analogies multiples, et à ce que J.-P. Etienvre (1987, p. 327-338) qualifie de « symbolique éclatée » : il peut s’agir aussi bien de métaphores profanes amoureuses ou sexuelles (du genre, atravesar el basto) que de métaphores religieuses9, à des fins de divertissement ou d’édification10, mais aussi de dénigrement11.
6Il ne s’agit donc pas simplement d’une lecture au second degré, en marge et au-delà du jeu (Etienvre, 1987, p. 350), celle portant divination, par exemple, mais d’une lecture d’apprentissage et d’édification à partir d’un livre de substitution, car il s’agit effectivement de lire un livre.
7Comment et à quelles fins ? Voyons ce que nous disent à cet égard les sept versions de El soldado y la baraja étudiées.
Ce que le non-livre dit du livre
8Tout ce qui dans le jeu de cartes du soldat renvoie à l’ordre du livre, sous toutes ses formes, est, pour les besoins de la fable et afin d’entretenir l’ambiguïté, mobilisé et mis en scène sous forme d’analogies avec les éléments qui constituent le livre ou les opérations manuelles ou mentales auquel il donne lieu.
9Le jeu de carte est ainsi assimilé à un petit livre de poche, à un livre de piété, mais aussi à un catéchisme et même à la Bible et au Testament « de toda instrucción », ou encore à un almanach avec son supplément, et même au livre des livres, car s’il fait office de livre, il supplée aussi tous les livres, pour la méditation, l’instruction et le divertissement, toujours par défaut12.
10Comme le livre, il comporte des feuilles que le soldat-lecteur tourne ou manipule13, celui-ci étant présenté en action de « lecture » d’un texte, le livre de cartes sous les yeux pour, conformément à la représentation qu’on se fait de la lecture, quelque chose de sérieux14.
11Comme le livre, le livre de cartes donne lieu à une manipulation ordonnée qui, en l’occurence, est double : durant la messe, à la façon du joueur de cartes, le soldat tient, pour le lire, son jeu ouvert dans une main (ou dans deux)15, puis, après l’avoir replié et remis dans sa poche, devant son supérieur, il le lit à voix haute, carte après carte, comme il tournerait les pages d’un livre paginé bien que non relié, en suivant leurs numéros croissants de l’as jusqu’au roi16, en une présentation ordonnée respectant ou reconstituant l’ordre du jeu dans un ensemble dont on sait qu’il peut être en désordre parce que battu. Jusqu’à épuiser le sens des pages successives et de l’ensemble, chaque page ou carte ouverte ou montrée couvrant la précédente (comme dans un livre), jusqu’à refermer le jeu.
12Il faut donc aussi reconstituer une gestuelle porteuse d’une dextérité qui peut s’appliquer aux pages, dans le cadre d’une performance ici publique mais qui pourrait être d’ordre privé, et qui vise à montrer et à interpréter la face non cachée des cartes.
13La lecture du livre de cartes donne lieu à la mise en œuvre de compétences requises pour la lecture typographique, pictographique et iconique. Dans le cas présent, il s’agit de lire des icones ou pictogrammes « ouverts » et abondamment sollicités, une analogie étant établie entre un chiffre ou une « figure » et un ou plusieurs éléments d’un savoir sans doute acquis à travers la catéchèse (sans passer par le texte écrit/imprimé, donc) et qui permet la production d’un sens.
14Il s’agit bien – le soldat, à travers le narrateur, multiplie les informations à ce sujet – d’une activité cérébrale et d’intellection : il s’agit de pensée, de perception, de mémoire, d’imagination ou de méditation, comme le disent bien les verbes employés17. Cette activité donne donc lieu à des opérations mentales, intellectuelles ou spirituelles associées à la lecture de chiffres ou des figures, c’est-à-dire de messages non discursifs, qui toutes rendent compte de l’implication d’un lecteur qui investit le livre de cartes ; avec la description des effets que la lecture produit sur lui et sur lui seul, dans un travail qui va bien au-delà de la coopération interprétative puisque le texte ici n’est que prétexte.
15Toutes ces analogies établies de façon insistante avec la lecture active vs écoutée qui était encore la lecture dominante (cf. Botrel, 1998) et les effets qu’elle produit – on peut parler de pouvoirs du non-livre –, sont nécessaires pour comprendre le sens donné au recours au non-livre, à sa possession et à son usage.
Le sens du non-livre
16Examinons pour cela la portée évidemment allégorique de la fable qui peut être aussi comprise comme une consolatrice parabole du genre « les derniers des lecteurs seront les premiers ».
17Le point de départ est une situation anormale, provocatrice et réputée sacrilège : l’utilisation pendant la messe d’un très profane jeu de carte en lieu et place du missel ou du livre de piété (libro devoto), du livre « sacré » attendu18 : les mots et les qualificatifs employés sont à cet égard sans ambiguïté19. L’assistance et le sergent manifestent leur étonnement voire leur indignation20. Vient alors une explication rationnelle de la part du soldat qui assume sa position d’infériorité par rapport à un ordre dominant qui inclut celui du livre : le non-livre qu’il utilise est un livre par défaut, le livre dont il ne peut faire l’acquisition en raison de sa cherté pour la maigre solde d’un soldat qui se trouve exclu de l’accès au livre, non pour des raisons intellectuelles ou culturelles mais économiques et sociales21.
18Dans ces conditions, pourquoi et comment le jeu de cartes doit ou peut faire office de livre est au centre de la démonstration qui suit22, fondée sur le discours et la manipulation.
Les pouvoirs du non-livre
19Observons d’abord que le soldat a une relative culture du livre : il sait le nommer, on l’a vu, il sait aussi à quoi il peut servir, et il applique cette « science » au non-livre pour des effets qui ont à voir avec la lecture : méditation ou vérification de connaissances, etc.23. La représentation qu’il a du livre renvoie implicitement au livre par antonomase (peu diffusé dans les foyers du commun comme on sait), aussi bien celui qui est posé sur le lutrin du côté de l’Évangile lors de la Messe ou de la catéchèse que le libro de mano ou de poche, même si la gestuelle semble s’appliquer davantage au livre de poche. Mais, pour l’illitteratus ou l’autodidacte que doit être le soldat, c’est par-dessus tout le livre-autorité qui est visé, avec le recours à un nouveau médiateur-interprète laïc qui se substitue à la médiation verbale du clerc et qui est porteur de connaissance (comme l’almanach) et même source de plaisir, individuellement ressenti et approprié, ce dont rend bien compte l’emploi systématique de la première personne.
20Ce « livre » implicite et les informations dont il est porteur, sont présents au moment de la lecture du livre de cartes : on ne manquera pas de remarquer, en effet, que Ricart ou Andrés, dans le romance, interprète le non-texte à partir d’un savoir préexistant et autorisé, appris voire mémorisé à travers la catéchèse, sans doute, qu’il se contente d’appliquer à des chiffres ou à des figures. Sa « lecture » est d’ailleurs ici « récitée » devant un supérieur, juge ou maître d’école24.
21Il s’agit d’une lecture apparemment contrainte mais qui, de fait, réserve des espaces de liberté, et autorise même parfois une grande liberté d’interprétation, suspecte aux yeux de l’Église catholique, on le verra25. En effet, si le savoir est préexistant, le mode de lecture, par énumération et association, lui reste relativement libre : s’il semble dépendre de l’ordre du livre, il procède par sélection, épuise plus ou moins le sens offert par chaque carte/page, peut donner lieu à une hypolecture ou à une hyperlecture et varie au fil des versions et des soldats, à la faveur de l’hispanisation du jeu de cartes-support, comme dans les lectures plus conventionnelles où le sens est donné à un texte sans forcément suivre le message ni son ordre de présentation.
22Dans la plupart des versions étudiées, le lecteur-soldat affirme ainsi, par le recours à la première personne, toute son autorité interprétative, il insiste sur l’attention portée à la perception des signes, par choix ou par logique propre au jeu ou au livre, pour une activité de contemplation et de méditation silencieuse que seule la nécessité de se justifier l’amène à accompagner, par la voix, d’une interprétation verbalisée.
23On observe par exemple, que si le soldat-lecteur suit l’ordre des cartes de l’as au roi (moins les 7, 8, et 9, éventuellement), il saute des cartes comme on saute des pages : toutes les cartes ne sont pas lues et toutes ne donnent pas lieu à interprétation26.
24Au fil des versions et au fur et à mesure de leur hispanisation27, chaque carte ou page ne donne pas lieu à la même lecture et partant à la même interprétation ni au même sens : le deux peut, par exemple, évoquer l’ancien et le nouveau testament (A1), mais aussi le bon et le mauvais larron (B1) et les quatre deux les 8 bourreaux (C1) ; le quatre fait penser aux évangélistes aussi bien qu’aux vertus cardinales ; le cinq être associé aux cinq « vírgenes bellas » (A1), aux cinq plaies (B1, C2), ou aux cinq doigts de saint Marc sur le visage du Seigneur (C1) ; le 7 renvoie au septième jour (A1) ou aux sept douleurs de Marie (quand il s’agit du 7 d’épées) (B1, C2) ; le huit à la famille de Noë (A1) ou aux béatitudes (B1) ; le neuf aux lépreux (A1), mais aussi aux neuf choeurs des anges par la triplication du trois (B1). S’agissant des figures, le « caballo de espadas » peut faire penser à Longines ; celle du roi renvoie au roi du ciel et de la terre (A1) et les quatre réunis à ceux qui « en el portal se juntaron » (B) ou aux quatre colonnes du temple de Salomon (C2).
25La lecture des chiffres donne aussi lieu à des combinaisons, par multiplication, décomposition ou addition, et est l’occasion de faire la preuve d’une autre aptitude celle au calcul mental28. Dans une version (A1), figure, en complément, une autre interprétation des chiffres (que ne permettent pas les 40 cartes du jeu espagnol), à la façon de l’almanach, en faisant remarquer que les 365 points des 52 cartes coïncident avec le nombre des jours de l’année et des semaines, etc.29.
26À partir de là, on pourra aisément constater que, selon les versions, le soldat se livre soit à des hypolectures (par analogie simple avec quelques cartes) soit au contraire à des hyperlectures qui combinent, par exemple, chaque chiffre aux diverses couleurs, comme dans B1, C1 et C2, incluent des gloses plus ou moins développées ou explicites30 et, en général, se montrent plus didactiques, doctrinales et moralisatrices comme B1, en pensant sans doute à l’autre lecteur-auditeur : le destinataire du récit.
27Ce qui est sûr c’est que le soldat-lecteur, tout en suivant l’ordre conventionnel, s’y entend à jongler avec les cartes et le sens : c’est bien le lecteur-manipulateur d’un jeu profane préparé comme un livre qui, page après page, impose au texte un sens a lo divino31, ce qui évidemment n’exclut pas d’autres lectures y compris profanes, voire suspectes, toujours présentes à l’esprit des censeurs32.
28Dans la lecture du soldat, il y a donc rencontre entre deux savoirs : celui – profane – du code du jeu de cartes qui chez le lecteur-auditeur modèle est sans doute plus maîtrisé que celui de la lecture typographique, et celui – sacré – des deux Testaments et du catéchisme, un savoir alors partagé qui est mis en oeuvre dans le texte des cartes : la preuve peut être apportée – cartes sur table – de l’acquisition dudit savoir, mais plus encore de son appropriation originale et individualisation par un « humble », par référence à l’outil par excellence de la culture des clercs : le livre.
29Cela scelle l’entrée dans le code dominant, mais comme par effraction et d’une façon dissidente qui relève sans doute de l’autodidaxie.
La revanche de l’autodidacte
30Il faudrait ici pouvoir donner toute sa place à la valeur du jeu de cartes dans la culture militaire et populaire au fil des siècles et évoquer les ressources et les stratégies mises en oeuvre par les autodidactes dont on se contentera ici d’imaginer, faute de toujours les connaître, qu’elles ont pu se rapprocher de ce qui nous est donné à entendre avec l’exemple du Soldat : l’importance fondamentale de la mémoire et de la mémorisation qui permet de se passer du support imprimé et de réciter « par coeur », sans hésitation ; une production ou une restitution de sens fragmentée mais de façon sui generis, étonnante eu égard à la condition du lecteur et au faible niveau culturel qu’on lui associe.
31Dans ce décalage/déphasage il y a, implicites, la revendication et l’affirmation essentielle d’aptitudes vérifiables chez qui on ne les attendrait pas et, partant, une sorte de revanche symbolique des faibles sur les puissants.
32La structure même de l’histoire permet de souligner le renversement : la performance sacrilège du soldat-joueur à la messe se transforme, par l’ouverture ordonnée du livre-jeu devant le major, en la démonstration de la capacité non seulement à rétablir l’ordre numéral, cardinal et plus mais aussi à donner un sens élevé et divin au support profane. Même dans les versions où l’exposition et le dénouement ont disparu, au centre de la performance verbale et manuelle reste bien ce projet de démonstration et d’affirmation.
33Cette « science » ou sagesse du soldat est d’ailleurs bien soulignée, sur le mode plaisant mais défiant par telle récitante-commentatrice33, et, par référence à des compétences prêtés aux seuls clercs et ecclésiastiques, par le narrateur lui-même qui parle (B1) des « saludables y doctrinales respuestas » du soldat, de la « science de Salomon » dont il fait preuve allant même jusqu’à le comparer à Saint Paul34 : le soldat peut ainsi symboliquement s’élever à la catégorie de prédicateur et se substituer à lui et, par la vertu du narrateur, à des fins d’édification, gloser tel ou tel symbole ou analogie, comme en chaire35. Comme le dit le soldat lui-même dans une des versions (B1) : « a los naypes hice Biblia/y templo a mi corazón » (91-2) et le narrateur de renchérir : « en la baraja/las virtudes encontró » (79-80) ; d’où la qualification du récit comme étant un « alegórico, discreto y místico asunto ».
34Mais ce qui étonne sans doute le plus c’est l’insistance mise à attester ce qu’on ne semble pas attendre chez un soldat : la richesse de sa vie intérieure et ses capacités de méditation et d’oraison mentale. Par deux fois, dans la version B1, il est fait référence à son « interior36 », ce qui permet de rappeler au passage que ce n’est que par obligation que la lecture silencieuse qui relève du for intérieur se trouve oralisée et publiée. Il est vrai qu’être distrait voire absent durant une messe dite à l’attention de tous peut sembler suspect.
35Dans l’affirmation symbolique de savoirs non strictement savants, à la fois conformes et dissidents et individuellement assumés, ont sans doute pu se reconnaître et continuent peut-être de le faire, nombre d’illitterati qui écoutent ou répètent l’histoire du soldat et de son livre de cartes, revanche malicieuse et traditionnelle du petit rusé sur le grand et puissant qui peut aussi être lue sur le mode ironique par ceux-là mêmes à qui elle est censée s’adresser, ou démonstration, pour mémoire et par la mémoire, de capacités intellectuelles ou spirituelles occultées ou déniées.
Les usages du non-livre
36Le recours au non-livre – souvent ignoré – et ce qu’il autorise comme contournements voir déviances par rapport au livre canonique a évidemment été considéré avec circonspection notamment par l’Église catholique qui n’a pas hésité à en condamner les usages libres et les formes déviantes, mais aussi à mettre sur le marché une infinité d’opuscules susceptibles de conforter et de développer la Parole délivrée (cf. Botrel, 1982, 1996, Cordel.), y compris en accentuant le sens moral ou divin de ce qui a priori présentait d’insuffisantes garanties.
37Dans le cas de l’histoire du soldat et du jeu de cartes, au-delà des différents imprimés qui en rendent compte, on sera évidemment intéressé par les effets de la mémorisation des textes et des variantes ou écarts auxquels elle donne lieu, au moment de la restitution chantée (éventuellement avec accompagnement de tambourin) ou récité37, mais aussi par une situation révélée par les collecteurs de textes oraux qui est celle de la copie manuscrite d’un texte réputé officiellement imprimé, légèrement modifié et sans doute incomplet : un document copié du Boletín de Justicia Militar, certifié exact. Ces non-livres manuscrits – il s’agit d’une feuille – dans leur structure et leurs formulations gardent toutes les apparences de l’imprimé et de l’écrit légitimes, tant par tout ce qui traditionnellement l’autorise, que par le pastiche ou la parodie des formules (cf. Boletín de Justicia Militar de 15-XI-1897) et du ton d’un texte judiciaire, en l’occurrence38.
38Remarquons que ce non-livre de quelques feuillets donne lieu à une activité de lecture à voix haute, similaire à celle bien connue qui s’applique à l’imprimé, de la part même de celle qui récite par ailleurs le romance des Sacramentos39.
39Dans la longue durée, l’argument aura donc connu quelques modifications avec la disparition de l’exposition et du dénouement de l’histoire ou son passage dans la sphère judiciaire et de nombreuses variantes dans l’interprétation des cartes, qui rendent compte à la fois de la prégnance de codes de jeu et de lecture et de la liberté relative d’interprétation qui les accompagnent.
40Il faut, bien sûr, se garder d’attribuer aux avatars du motif folklorique étudié la seule fonction qui intéresse le chercheur. On sait, par exemple, que la version de l’histoire réduite à la lecture des cartes recueillie dans la province de Madrid a pu être chantée, indifféremment, comme canción de ronda ou canción de mayo, et même pendant le Carême et la Semaine Sainte40, tandis que dans La Manche on y a ajouté des refrains à propos de Noël (Díaz, 1978, 256) et la capacité du peuple à ne pas trop croire à ce qu’on lui prête ou à ce que lui-même feint de s’attribuer est sans limites.
41Mais on doit aussi remarquer, qu’au fil des ans, l’actualité de l’histoire et de la situation évoquées est restée intacte : en 1960/70 en Espagne il y avait encore des personnes qui avaient été trop pauvres pour acheter un livre mais assez instruites pour accorder un sens à l’argument et à ses « pages », tout en considérant le pouvoir du livre et en se l’appropriant fût-ce – on l’a vu – sous la forme élémentaire du pliego ou de la transcription cryptique ou ironique sur un papier magique (qui parle) précieusement conservé ou transmis41…
Conclusion
42Évidemment, tout ce qui précède peut être aussi compris comme une sorte de parabole scientifique, porteuse d’édification sinon de conversion : les non-livres qui sont en nombre infini (cf. Botrel, 2002 ; Ramos, Pérez, 2003), ignorés ou méconnus parce qu’ils n’appartiennent pas à la sphère publique légitime (savante) sont un monde à explorer, avec ferveur, opiniâtreté mais aussi humilité.
43Pour revenir aux pouvoirs des livres : le non-livre appartient évidemment à la sphère du livre, avec lequel il entretient, comme le dit N. Petit (1997), des relations de coalescence, il renvoie à lui et en dit long, à mon sens, sur la représentation de son autorité et de son pouvoir qu’avaient sans doute des illiterati, partagés entre la révérence et la frustration, mais aussi habiles à trouver la compensation, y compris ironique, l’affirmation de ce qu’on peut bien se passer du livre pouvant n’être qu’une sorte de consolation symbolique.
44Au niveau des usages, le non-livre rend compte de relations autodidactiques avec des bribes de savoir légitime ordonnées à partir d’un ordre élémentaire légitime lui aussi, parce qu’utilisé dans les apprentissages, mais aussi éclatées et potentiellement subversibles, car jamais strictement conformes.
45Reste que la situation ici attestée, peut l’être depuis longtemps dans une infinité d’autres, à propos d’une infinité de « textes » uniquement conservés dans les mnémothèques (Botrel, De la mnemoteca ) et d’imprimés infimes, ce qu’on appelait autrefois les « menudencias42 », qui en marge des livres légitimes ou canoniques, ont servi et servent encore, certains dans la très longue durée, comme dans le cas du Partinoples (Botrel, 1988) ou du Quichotte (Lafuente, Aguerri, 2005), de point d’appui de référence à un lecteur populaire pour des usages non conformes certes mais non forcément illégitimes. Ils ont existé et ils existent : quel sens peut avoir la volonté de les ignorer ?

Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Le non-livre, selon N. Petit (1997, p. 16), « se définit bien sûr par son étroite connexion au livre : ce ne sont pas (ou pas seulement) des caractéristiques matérielles qui l’opposent et l’unissent à l’objet livre, c’est un paradoxe constitutif. Objet de même nature que le livre, le non-livre n’est justement pas pensé comme livre. Medium et message sont en lui, en parfaite coalescence : il nous est difficile de séparer support et “contenu”. »
2 Cela semble confirmé par la version de l’histoire la plus récente (cf. infra la version C2), représentative, dans son contenu et dans sa forme, du grand nombre de non-livres dédiés aux conscrits ou émanant d’eux, encore mal connus (cf. par exemple, Botrel, 2000, p. 59-60).
3 Je m’appuierai, pour cela, sur un corpus de versions espagnoles de l’histoire, imprimées ou oralement recueillies, désignées par des lettres ou des lettres et un chiffre : A1. La baraja del soldado. Nueva relación de la baraja que ordenó un soldado llamado Miguel Ricarte, en la ciudad de Brest, en la cual se hallará lo que él_contemplaba estando en misa, por medio de las figuras que había en cada naipe (Etienvre, 1987, p. 107-114) ; A2. Astuta y verdadera disculpa de un soldado que fue acusado a su Mayor de habérsele hallado en la misa, teniendo en sus manos un juego de naipes franceses, contemplándolos, en lugar de rezar un libro devoto. Dicha baraja consta de diez cartas bajas, una sota, dama y rey cada palo, que suman cincuenta y dos naipes ; con los cuales hizo ver que las cosas son buenas y malas, según el uso que se haga de ellas (Etienvre, 1987, p. 123-128) ; B1. Curiosasy exemplares coplas que dan desengaño a la mormoración de algunos que critican, y sensuran mal de un sugeto, que por que le ven acciones, que al parecer se les antoja malas, y en sí son virtuosas, pues a veces se hace de la necesidad virtud, y para que tome escarmiento el mormorador, escuche el más alegórico, discreto y místico asunto de un Soldado, que en el Puerto de Brez, a la vista del Pueblo en la Iglesia parece escandalizaba, y a la verdad contemplava mientras se decía Misa en unos naypes, o baraja, los misterios de el Nuevo y Viejo testamento ; dase cuenta de cómo lo delató su Sargento a el mayor, y las saludables y doctrinales respuestas que dió, quedando con ellas él acrisolado en virtud, y el acusador reprehendido, y todos los que lo vieron, para no juzgar por malas las acciones de el próximo aunque nos parezcan malas, sino dexar a Dios que las recopile como supremo Juez, y otras curiosas y doctrinales materias que acaecieron, como verá el curioso [...] (Etienvre, 1987, p. 115-122) ; C1. Nuevo Romance titulado La religión y la Baraja. Sumaria curiosísima contra el soldado Andrés Espinosa Montero ; natural de Logroño (Castilla la Vieja) Primera parte. (Palma. Es propiedad de A. Borrás) (Col. JFB ; NB : Falta la segunda parte) ; C2. Boletín de Justicia Militar (Díaz, 1978, p. 260-261) ; D. La baraja. Cantada y recitada por Eusebia Rico de Nava del Rey (Díaz, 1978, p. 254 + casete 3/44/bc). Il s’agit de romances avec l’histoire complète (exposition, démonstration, dénouement) (A1, A2, B1, C1), de romances amputés de l’exposition et du dénouement (C2) et d’extraits manuscrits présumés du Boletín de Justicia Militar (D).
4 Histoire du jeu de cartes du Grenadier richard, ou explication du jeu de cinquante-deux cartes en forme de livre de prières […] par Hadin Paris, Chez l’auteur, 1811 (cf. Etienvre, 1987, p. 106).
5 Des métaphores courantes sont, par exemple, « el libro real », « libro de su aldea », « tasado volumen », « libro de Juan Bolay », « libro de cuarenta y ocho », « libro de cuarenta », « libro de Vilhán » (l’inventeur supposé des cartes), « libro desenquadernado en que se lee comúnmente en todos estados », selon Covarrubias, mais ausi dans le Dictionnaire de María Moliner cet usage de « baraja » : « Se aplica a un libro desencuadernado con las hojas sueltas » (Etienvre, 1987, p. 103).
6 Comme l’observe J.-P. Etienvre (1987, p. 131), le livre de cartes, « livre luciférin », « à bannir », etc., dont le culte est, à ce titre, réprouvé par les moralistes, fait aussi l’objet d’une divinisation de la part des dramaturges et poètes.
7 Cf. Etienvre, 1987, p. 291 et sq. et 1990, p. 297-326.
8 Selon qu’il s’agit du système français ou du système italo-espagnol.
9 Cf., par exemple, L. Mejía de la Cerda, El juego del hombre ou T. de Molina, Vida y muerte de Herodes (apud Etienvre, 1987, p. 335-336).
10 « Pour nous limiter à la dimension édifiante (en réponse au discours de dénigrement qui le plus fréquemment s’applique au jeu de cartes), celle-ci est présente dans le Consuelo de jugadore s (1756) chez un auteur très justement oublié » écrit Etienvre (1987, p. 342-343) qui cite également Fr. Pedro Miravete y Moya pour qui « cada naipe es es un desengaño y cada Punto puede ser un Punto de Oración mental », Zabaleta, Santos et Francisco Luque Fajardo qui dans son Fiel desengaño y voit à la fois un mystère et une source d’enseignement.
11 Se référant aux oisifs qui en ont fait un livre d’étude, le père Pedro de Guzmán écrit : « Esta es su Biblia donde se sacan sus figuras y puntos, y no de oración. », (apud Etienvre, 1987, p. 352-353).
12 Dans A1, s’appliquent au jeu de cartes les expressions suivantes : « libro devoto », « libro santo y devoto », « suple todos los libros », « sirve de libro de meditar », « libro en que puede meditar », « almanac », « catecismo » ; dans A2 : « volumen o librito », « libro », « libro de santa ley », « libro de oración y de toda instrucción », « la Biblia », « el Testamento », « Almanaque, Suplemento, Catecismo y diversión », etc. ; dans B1 : « buen libro », « libro más extraño », « a los naypes hice biblia », « libro de oración ».
13 Cf. B1, 27 : « ojas de aquel buen libro » qui renvoie à l’expression populaire et ironique « libro de 40 hojas » (C2) ; « repasar » est le verbe utilisé : « se entretenía en repasar », « acto de repasar un libro de 40 hojas » (B1, p. 278).
14 Cf. A1 : « con la cara muy seria, se los ha puesto delante, como si en manos tuviera un libro santo y devoto » ; B1 : « la ojas de aquel buen libro/miraba con atención » (27-28) ; C1 : « contemplar la baraja » Le même sérieux s’applique aussi au joueur de cartes (cf. B1, p. 42-44 : « y él serio en la ejecución sus naypes iba mirando como hace el buen jugador »).
15 Cf. l’estampe du Grenadier Richard (apud Etienvre, 1987, p. 105) où le soldat est représenté debout, le jeu ouvert dans les deux mains, apparemment, et aussi la vignette de la version A2.
16 Sans le 7, le 8 et le 9 qui n’existent pas dans le jeu de 40 cartes.
17 A1 : « se me representa », « se me acuerda », « me hace pensar », « hago memoria », « considero », « me acuerdo », « me hace pensar », « a la memoria me lleva », « recapacito » ; B1 : « miraba con atención », « me avisa que », « contemplo », « miro », « miro atento », « miro en », miro », « miro y contemplo », « miro », « miro », « mira mi contemplación », « contempla mi devoción », contemplé con devoción », « hago la contemplación », « en mi idea hago la contemplación » ; C1 : « considero », « indica », « representa », « representa », « indican », « indica », « señala », « representa », « examino […] y creo », « indica », « considero en », « indico […] y contemplo », « medito », « considero en […] y estoy en el parecer », « contemplo », « considero en », « contemplo » ; C2. « contempla », considero », « representa », « me hace meditar », « es », « me representa », « considero hasta qué punto », « representan », en. meditó (sic), consideró (sic), me representa, « me representa », « me representan », « contemplo » ; D : « considero », « contemplo ».
18 Jeu de carte et livre s’opposent en effet dans un système de représentation, entre profane et sacré, perdition et salut, divertissement et utilité, etc., « libro sagrado » et « libro de 40 hojas ».
19 A1 : « en vez de un libro devoto/sacó de la faltriquera/un juego de naipes finos » ; « preocupada idea », « escándalo », « escandalizar », sont les termes employés. Comme il est dit dans B1, 47-48 : « los naypes en Misa/tiene gran oposición ». Dans C2, on parle même du délit que représente le fait que : se « entretenía en repasar un libro de cuarenta hojas durante el santo sacrificio de la misa ».
20 B1 (30-31) rend compte au style direct de l’étonnement de l’assistance : « no vi libro más extraño/ con naypes orar a Dios ». Dans C1, où on ne trouve pas de référence au livre, il est néanmoins fait allusion au caractère anormal de la situation. Dans C2 on s’étonne : « como es que siendo católico apostólico y romano se entretenía en repasar un libro de 40 hojas ».
21 Cf. A1 : « por ser la paga nuestra/tan corta. vea/si tendrá el pobre soldado/para libros, en que pueda/Meditar mientras la misa », idée reprise plus bas : « los libros a cuya compra no llegan/mis escasas facultades » ; « no tengo con qué comprar un sagrado libro que me enseñe a mí la fe », et répétée : « soy pobre ». Même chose dans B1 : « Yo no puedo mercar libros,/el pre, tan corto es su don,/que no alcanza para agua/el día que como Salmón (sic) », : « aquesta baraja/pues no tengo en la ocasión/para facilitar libros,/me sirve de devoción ». Dans C1, en revanche, c’est le chapelet qui tient lieu de livre « Yo por no tener rosario. »
22 Cf. B1 (102-104) : « a mis naipes dije :/hago libro de oración/a esta baraja, alma mía/alabemos al Señor » ; D. « Como esta baraja entera/Suple en mi todos los libros » ; E : « Con la baraja en la mano/promulgo con mi oración. » Dans C2 cela reste implicite « empezando por los ases », mais on trouve aussi : « entiendo ciencia tan alta », « veré si con la baraja, ese libro no hace falta ».
23 A1 : « De modo la baraja/me sirve de oración buena,/de libro de meditar/para en estando en la iglesia,/ de almanac, de catecismo/y de oración muy perfecta. »
24 Ce savoir a d’ailleurs pu être acquis ou mis en œuvre dans d’autres situations de façon plus mécanique encore, à des fins mnémotechniques ; c’est le cas des commandements ou des sacrements dans les romances ou les textes à base chiffrée : les 10 commandements et les 10 doigts des mains, la Passion et les pièces de la charrue, les 7 sacrements, etc. (cf. Díaz, 1978, p. 246-253).
25 Comme le fait de limiter à 5 les 7 douleurs de la Vierge (cf. C2 : « 5 de bastos es igual número de dolores que sufrió la madre de Dios ») ou d’associer le 5 au cinq doigts de saint Marc sur la figure du Christ.
26 Par exemple, dans les versions A1 et A2, Ricart ne tient pas compte des couleurs, donnant un seul sens par chiffre et figure ; dans les versions B1, C1, C2, C3 et D, le soldat ne retient pas le 3 de deniers ni le cinq. Différent est le fait qu’il saute une page ou carte afin de la laisser pour la fin, étant donné la symbolique systématiquement négative qui s’attache à la sota (cf. Etienvre, 1987, p. 310-326) et que le soldat réserve pour une analogie avec le sergent (cf. A2 : ¿Cómo es dijo el mayor/que la sota hayas pasado ? […] ce à quoi le soldat répond : « es la sota más villana/ que suple esta mañana/al sargento más traidor » et A1 (158-9, p. 195-222). En revanche cette dimension est éludée dans la version B1).
27 À la fin de la version A1 qui s’appuie sur le jeu français de 52 cartes, on trouve par exemple, une sorte de note du traducteur-adaptateur de l’histoire du Grenadier Richard à une situation espagnole, pour expliquer que la dame dans le jeu français équivaut au caballo dans le jeu espagnol etc. : « […] porque lo sepan,/si hay algunos que lo ignoran,/que la baraja francesa/se compone de as y dos,/según consta de experiencia,/tres, cuatro y cinco también,/y en olvido no se queda, el seis, el siete y el ocho,/nueve y diez, por cosa cierta,/la sota, la dama y el rey,/que ésta es la carta postrera » ; dans la version A2, la précision est fournie dans le titre lui-même. Dans ce cas de figure, les enseignes ne sont pas prises en compte. En revanche, lorsqu’il s’agit du jeu espagnol de 40 ou 48 cartes, il est de fait abondamment recours aux différentes enseignes, ce qui multiplie et diversifie les possibilités d’interprétation. Même au sein d’une même tradition, on peut observer de nombreuses variantes : pas moins de 9 sur 17 « leçons » au total, pour les chiffres 1 à 5, entre C1 et C2, par exemple.
28 C’est ainsi qu’avec quatre deux on fait huit, que neuf est décomposé en trois fois trois (« en los nueve miro tres/triplicados »), « y estos son/los Kirieles de la Misa/de la Trinidad blasón » (B1), ; l’addition du 4 de deniers et du cinq de coupes permet de trouver le neuf qui n’existe pas dans le jeu espagnol ; le 6 de bâtons ajouté au 6 d’épées fait 12, qui n’existe pas en tant que carte numérale mais permet l’analogie avec la cène, etc.
29 Dans B1 (218-222), la combinaison est encore plus subtile : « las quarenta y ocho cartas/hago la contemplación :/de aquellos cuarenta días/que el Diluvio ocasionó ; en los ochos las personas/ salvas de aquesta imbación (sic) ». Un possible lien avec les almanachs populaires (cf. Botrel, 2006) est suggéré par la figure du savant qui est en frontispice dans C1.
30 C’est ainsi que le 8 associé à la famille de Noë donne lieu à… 8 vers dans A1 (« las ocho personas buenas/que del diluvio escaparon/por Divina providencia,/que fue Noé y su muger,/sus tres hijos, prendas tiernas/de su fino corazón,/con sus tres esposas bellas », ce qui permet de vérifier que le compte est bon). Les cinq vierges méritent 6 vers dans A1 et 16 dans A2, avec cette précision utile : « sólo cinco ya que las necias por llevar sus lámparas apagadas fueron despedidas » ; à propos du 10, A2 apporte la précision du mont Sinaï, comme dans un cours d’Histoire Sainte, etc.
31 Ce sens est explicité dans la version D, où, en conclusion, les joueurs sont invités à méditer ce qu’ils viennent d’entendre : « Jugadores que jugáis,/y siempre queréis ganar,/las cartas que os he dicho/bien os podéis acordar./Jugadores que jugáis/Y el ganar os gusta bien,/quien nos ha juntado aquí,/nos junte en la gloria, amén ».
32 B1 : « en ellos (los naypes) el pecador/puede contemplar la ley/no como hace el jugador » (2524) ; « la baraja es misteriosa/a el que bien la repasó,/pero al jugador tramposo/su eterna condenación » (277-280).
33 C2 : « falta saber si al soldado le hicieron Doctor en Teología ».
34 « aqueste Soldado tiene/la ciencia de Salomón » (31-32) ; « habló (sic) en boca de San Pablo/ pues la verdad pronunció » (63-64).
35 Par exemple, dans B1, à propos de l’haz (sic) le soldat ne se contente pas de dire que cela lui rappelle qu’il n’y a qu’un seul Dieu, mais ajoute : « con los ojos de la Fe/le mira mi corazón/ en la Hostia Consagrada/humanado por mi amor » ; et à propos du 7 d’épées associé aux sept douleurs de la Vierge : « ¡ ay madre, yo soy la causa/de tu pena y compasión,/que te acompaña en tus penas/es justísima razón », etc.
36 B1 : « esto la gente decía/ignorando su interior » (33-34) ; « yo a mi Sargento perdono porque ignoró mi interior » ; A2 : « Dígome al interior/que existe Dios criador ».
37 Il est symptomatique que dans la version D, ce soit le cœur de l’histoire, soit l’interprétation des cartes, qui ait été mémorisé et qui soit récité.
38 En particulier au début et à la fin, avec la reconstitution d’un interrogatoire enregistré par un greffier (cf. « que estando el sargento 1°, fue preguntado por su nombre, apellidos, estado y ejercicio, dijo llamarse »), un pastiche à la limite de la parodie carnavalesque relevant peut-être, comme le romance de La baraja y el soldado, de la culture propre aux casernes et aux conscrits. Il n’est évidemment pas anodin que le soldat suspecté et dénoncé soit finalement, non seulement absout, mais récompensé (« 3 meses de licencia temporal, 2 pagas en concepto de gratificación »), le commentaire final (« Para completar esta curiosísima información falta un solo dato ; saber si al soldao le hicieron luego doctor en Teología ») pouvant être interprété comme un autre défi à ceux qui savent, sous forme de compensation symbolico-ironique ou de lucidité quant à la nature fallacieuse du prétendu certificat.
39 En écoutant attentivement on entend au cours d’une lecture comme contaminée par la récitation, Eusebia Sanz tourner les feuilles/pages de son non-livre (cf. casete 3/44/c, apud Díaz, 1978).
40 Il existe une version où tout le symbolisme a à voir avec la Passion du Christ.
41 C’est le cas de Teodosia de los Ríos qui raconte (Díaz, 1978, p. 40), « como pertenecía a una familia muy pobre, que no tenía para el lujo de comprar los pliegos de los romances, ella iba detrás de los ciegos por todo el pueblo, con otros niños, hasta que se sabía de corrido todos los versos ».
42 Ce qui existait depuis longtemps (cf. Castillo, 2006 ; Torné, 2005), se trouve considérablement accru au xixe et xxe siècles avec la multiplication des sémiophores (cf. Botrel, 2003).
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