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    Plan détaillé Texte intégral Niveau d’« intra-exemplarité » : fiction de l’exemplarité littéraire Niveau de « méta-exemplarité » : l’exemplarité cervantine comme « exemplarité de l’exemplarité ». Niveau d’« archi-exemplarité » : principe d’exemplarité des « exemplarisations » cervantines Niveau d’« hyper-exemplarité » : production littéraire (et artistique) de l’exemplarité cervantine. Conclusion et dernier niveau d’exemplarité : Notes de bas de page Auteur

    Littérature et exemplarité

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    Table des matières

    Don Quichotte ou les exemplaires exemplarités de la littérature

    Emmanuel Bouju

    p. 131-141

    Texte intégral Niveau d’« intra-exemplarité » : fiction de l’exemplarité littéraire Niveau de « méta-exemplarité » : l’exemplarité cervantine comme « exemplarité de l’exemplarité ». Niveau d’« archi-exemplarité » : principe d’exemplarité des « exemplarisations » cervantines Niveau d’« hyper-exemplarité » : production littéraire (et artistique) de l’exemplarité cervantine. Conclusion et dernier niveau d’exemplarité : Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Dans l’article qu’elle présente dans ce même volume, Marielle Macé évoque la possibilité de faire de l’exemple cervantin l’exemple « par excellence » de la littérature romanesque, un « exemple exemplaire » au sens où il pousserait l’exemplification à sa « pointe », au sens où il comblerait la loi du roman – tout comme (c’est moi qui l’ajoute ici) Don Quichotte lui-même comblerait la loi de l’exemplarité en l’incarnant ; mais si Cervantès comble la loi du roman, il ne l’« immobilise » pas tout à fait pour autant (pour reprendre une autre formule de Marielle Macé) : car l’exemple qu’il donne peut être lui-même « mobilisé », précisément, de façon dynamique, selon un régime d’exemplarité esthétique ; et il est en effet possible de faire toute une histoire de la littérature moderne à travers l’histoire de cette exemplarité cervantine, dont – les articles de cette section suffisent à le montrer – il n’est rien moins que délicat d’en fixer les règles.

    2Pour aller dans ce sens, et en guise d’introduction générale, je proposerai quelques remarques qui, contrairement aux articles de Nicolas Correard, Françoise Lavocat et Anne Teulade, ne porteront que sur le Quichotte, mais qui visent à organiser l’approche théorique, en distinguant différentes acceptions de cette « exemplarité cervantine », ou plus exactement différents niveaux d’exemplarité – quatre en l’occurrence – dont l’œuvre cervantine offre le modèle le plus achevé.

    Niveau d’« intra-exemplarité » : fiction de l’exemplarité littéraire

    3Je m’arrêterai d’abord sur les différents modes ou fonctions de cette exemplarité de 1er niveau – mise en fiction de l’exemplarité, que j’appelle « intra-exemplarité », et dont Don Quichotte est le représentant le plus célèbre dans la mesure où il la porte d’un coup aux extrêmes (ironiques) de ses possibilités.

    4La première de ces fonctions est une fonction d’exemplification de l’exemplarité littéraire comme puissance conditionnante : le Quichotte en acte donne l’exemple d’un lecteur qui mobilise son modèle pour en faire un principe d’action, malgré (et contre) l’écart des époques. Faire renaître la chevalerie errante dans le monde de la désillusion, c’est à la fois un désir et une nécessité, une évidence spontanée et un acte de volonté, dont la source est purement livresque.

    5Il s’agit même plus largement d’un exemple de régulation éthique systématique : le modèle livresque définit un principe d’action qui régit tout le comportement du personnage et son axiologie1, quitte même à l’obliger à quelques contorsions plus ou moins avouées pour réintégrer dans l’ordre de son modèle ce qui ne dépend pas de lui – comme le nom de « Chevalier à la Triste Figure » (I.19), la faconde ou le salaire de l’écuyer (I. 20,), ou encore la bacía de azófar – ce plat à barbe élevé sciemment au rang de Heaume de Mambrin (I, 21), etc.

    6Dernier trait d’exemplification (et pas le moindre) : Don Quichotte exemplifie (par l’absurde, ou jusqu’à l’absurde) la puissance d’exemplarité de la littérature comme lieu de passage de la fiction à la réalité. Exemplification « au carré » même, puisque le Quichotte de la seconde partie se retrouve incarner (notamment aux yeux du Duc et de la Duchesse) le modèle exemplaire du Quichotte de la 1re partie2. C’est donc là à la fois le lieu de l’échec et de la victoire du Quichotte comme fiction de l’exemplarité (j’y reviendrai).

    7La deuxième fonction de ce premier niveau est celle d’une intensification de l’exemplarité – laquelle rejoint l’incarnation des règles. C’est le sens du compliment de Don Diego de Miranda : « Je suis sûr que si les lois et les règlements [las ordenanzas y leyes] de la chevalerie errante venaient à se perdre, on les retrouverait dans votre cœur, qui leur sert d’archives naturelles [en el pecho de vuestra merced como en su mismo depósito y archivo] » (II, 17 : 127). Dans le cours de cette phrase magnifique, on le remarquera, l’ironie glisse comme malgré elle vers l’admiration.

    8Il s’agit même pour Don Quichotte de devenir le comble de la loi chevaleresque qu’il exemplifie : pensons au débat permanent sur la question de savoir quel est l’exemple par excellence de la chevalerie errante – celui que le Chevalier à la Triste Figure (puis aux Lions) est propre à remplacer, tel un nouvel Amadis de Gaule. Pour que ce « comblement » ait lieu, il suffirait d’un exploit qui « ferait de [lui] l’exemple le plus parfait et le plus illustre du chevalier errant » (I, 25 : 235). Là encore, on peut considérer que cet exploit correspond, dans la seconde partie, au fait d’incarner le personnage de la 1re partie (lequel se substitue ainsi à la loi de la chevalerie) : le Duc « le nomme meilleur chevalier de tous les siècles passés et à venir » (II, 41 : 298) ; et Don Antonio Moreno « atteste qu’il est le miroir, le phare, l’étoile, le guide de la chevalerie errante » (II, 61 : 450).

    9Et ainsi « l’exemple exemplaire » peut transcender, ou plutôt réinventer son modèle : car l’exemplarité éthique rejoint l’exemplarité esthétique en faisant du Quichotte lui-même celui qui imite, adapte, et finalement réinvente l’esthétique du roman de chevalerie dans la mise en récit de ses exploits. C’est là l’un des enjeux de l’épisode de la grotte de Montesinos : épisode qui donne l’exemple frappant d’une réécriture du modèle littéraire par Don Quichotte3, et dont le récit est d’ailleurs affiché ironiquement comme apocryphe dans l’avertissement de Cide Ahmete retranscrit par le pseudo-traducteur. Même Sancho a des raisons de ne pas y croire, et Don Quichotte est réputé l’avoir comme abjuré à sa mort...

    10Aussi la troisième et dernière fonction de premier niveau, conséquence directe de la précédente, est une fonction de comble de la loi d’exemplarité elle-même (et non plus seulement de la loi chevaleresque que le Quichotte exemplarise).

    11C’est elle qui justifie l’antonomase (infante ou pas) du « quichottisme », présente d’ailleurs dès le quatrième chapitre de la seconde partie à propos des « quijotadas » (« Certains lecteurs en redemandent : encore des quichottades ! ») : significativement, le terme renvoie aux histoires (extravagances) propres au Quichotte, soit autant à l’esthétique du récit qu’au comportement du personnage, les deux apparaissant d’emblée inséparables.

    12Pour reprendre une remarque qu’Alexandre Gefen propose dans son article, l’on pourrait dire que le Quichotte incarne la loi même de l’exemplarité, tant « projective ou immersive » que « méditative ou analytique » : innombrables sont les exemples des deux formes d’exemplarité littéraire – l’emportement « immersif » dans l’univers chevaleresque, mais aussi le transfert mimétique volontaire du modèle dans l’univers moderne. On retrouve d’ailleurs dans ce partage quelque chose du rôle de complémentarité entre la première et la seconde parties, avec l’affichage accentué, en 1615, d’un transfert volontaire, par actualisation, du modèle : pensons au merveilleux échange avec la Duchesse à propos de l’inexistence de Dulcinée (II, 32) ; ou même cette remarque si surprenante qui intervient juste auparavant : «. .. le premier jour de sa vie où il se crut et se prit pour un chevalier errant véritable, et non imaginaire » (II, 31 : 225). Dans ce dernier exemple, la fin de la phrase (« puisqu’il se voyait traité comme il avait lu qu’on traitait ces chevaliers dans le temps ») éclaire et nuance l’impression première : il faut donc comprendre quelque chose comme « où il se prit donc pour un chevalier... des temps anciens » – la ruse du Duc et de la Duchesse consistant précisément à imiter le modèle de la 1re partie, et donc aussi l’anachronisme dont il était exemplaire.

    13Mais – c’est le sens de la fin de la seconde partie justement – Don Quichotte incarne aussi, à travers ces trois fonctions, les risques et les apories de l’exemplarité : le « quichottisme », c’est le nom même de l’exemplarité littéraire prise « au pied de la lettre » (« al pie de la letra », comme dans l’épisode du titerero de Maître Pierre, in II 26 : 198), c’est-à-dire dans l’univocité du littéral (univocité que dénonce dans ce volume Vincent Jouve pour indiquer, par contre-quichottisme, que la fiction ne peut être qu’inexemplaire). Don Quichotte met en exergue le problème du passage de l’exemplarité esthétique (lorsqu’il vise spontanément à la perfection du langage) à l’exemplarité éthique (lorsqu’il est assujetti par idéal à l’intempestivité des actes).

    14Marque-t-il ainsi, en en comblant la loi, les faiblesses mêmes de l’exemplarité littéraire ? Rien n’est moins sûr, car Don Quichotte définit malgré tout une éthique du littéraire capable d’exercer, contre toute attente, une emprise dans le monde : c’est là la victoire paradoxale du personnage qui gagne, au travers d’une empathie ironique, tout un monde à sa cause. Et dans le même temps, il définit une réorientation littéraire de l’exemplarité. Peut-être est-ce là la leçon de Quijano, comme le remarquait Borges ? La désillusion et la mort du Quichotte permettent l’accession au niveau de l’écriture et de l’ironie : la faillite du personnage ne supprime pas le principe d’exemplarité, mais le déplace au plan de l’œuvre tout entière qui l’incarne ; l’abjuration des cuentos responsables de ses malheurs lui permet finalement de les faire « tourner à son profit » (comme « quichottades » exemplaires) et achève de faire de lui « Quijano el bueno4 ».

    15On atteint là l’exemplarité proprement cervantine et non plus seulement quichottesque : c’est bien Cervantès qui prend le relais de son personnage et s’inscrit lui-même à ce niveau dans l’appareil textuel – au travers des masques fictionnels de Cide Ahmete Benengeli et de son traducteur, dans l’opposition ironique à Avellaneda, et depuis la place occupée dans le prologue de la seconde partie. La fiction de l’exemplarité est aussi une façon de redéfinir l’exemplarité éthique de l’esthétique, contre mais aussi grâce à l’illusion pratique du Quichotte. D’où un second niveau, dit de « méta-exemplarité ».

    Niveau de « méta-exemplarité » : l’exemplarité cervantine comme « exemplarité de l’exemplarité ».

    16Ce second niveau – d’exemplarité ou, si je puis dire, d’« exemplarisation » de l’exemplarité – repose d’abord sur la construction et le déploiement du modèle antonomastique : sur la pensée du quichottisme5. Fondamentalement, il s’agit d’une critique de l’exemplarité (ou plutôt de l’« exemplarisme » cette fois ?) du personnage comme illusion active – laquelle recouvre toute l’histoire de la critique cervantine... en naissant avec Cervantès lui-même. Sur ce point, je renvoie à l’article de Guiomar Hautcœur et à son interprétation de la querelle Cervantès-Avellaneda. Cette postérité critique recouvre aussi, plus largement, toute une histoire de la représentation de la littérature et de son lien avec la considération morale de l’action : c’est là l’objet de plusieurs articles inscrits dans cette section.

    17Or cette critique repose sur un paradoxe : celui d’une critique de l’exemplarité qui est « exemplarisante » elle-même : qui consiste à prendre précisément le personnage du Quichotte en exemple modélisant (alors même que ce qui est critiqué c’est cette modélisation conditionnante du personnage de fiction). J’insisterais volontiers en ce sens sur l’intérêt particulier en ce domaine des lectures qui valorisent le quichottisme comme modèle éthique (lectures romantiques, décadentes, modernistes, voire post-modernistes) : elles affichent ainsi clairement leur fonction de méta-exemplarité, sans risquer de se contredire elles-mêmes. Mais dans tous les cas, que ces critiques prétendent écarter ou prétendent rapprocher l’une de l’autre exemplarité éthique et esthétique de la littérature, elles portent l’accent sur cette double dimension de l’exemplarité littéraire.

    18D’où le nécessaire déplacement vers l’exemplarité de l’écriture elle-même : l’ironie cervantine qui s’exerce à l’égard des errances de l’exemplarité (mais qui s’exerce tout autant à l’égard du monde qui disqualifie ces errances) devient le lieu central du débat sur l’exemplarité, dans l’histoire de la critique cervantine. Il s’agit donc plutôt ici d’une exemplarité du modèle de l’écriture, au-delà de celle du personnage. C’est l’exemple même d’une exemplarité de la plurivocité : la critique de l’exemplarisme quichottesque passe par l’exemplarité d’une écriture parodique et novatrice à la fois6.

    19Mais là encore, cela ne va pas sans ambiguïtés qui tiennent au modèle lui-même.

    20Car qui écrit le Quichotte ? Cervantès ou Cide Ahmete Benengeli ? Les deux à la fois sans doute (via la postulation ironique de la traduction) : le « prologue au lecteur » de la seconde partie offre ainsi au lecteur des histoires écrites ouvertement « de la même main » que la première partie ; ou plutôt « del mismo artifice », soit du même artiste ou artisan, car « de la même main » (dans la traduction d’Aline Schulman) introduit une synecdoque malheureuse quand il s’agit de Cervantès. À moins que « Cide Ahmete Benengeli » ne soit le nom de la main perdue de Cervantès... perdue et remplacée par une plume – pluma ou peñola, pendue au crochet de la dernière page : la fin du texte prévient d’ailleurs, avec l’attestation de décès du Quichotte que réclame le curé (et dont il était question dès la 1re partie), toute usurpation du récit par un autre que cette plume qu’incarne Cide Ahmete.

    21Il n’est donc pas si simple d’accéder au modèle cervantin, quand celui-ci s’affiche ironiquement derrière l’écran fictionnel de l’historien Maure et de son traducteur morisque, en faisant bouger la frontière entre « poète » et « historien » – comme le rappelle, au troisième chapitre de la seconde partie, le débat sur l’inscription au récit de la nouvelle exemplaire du Curioso impertinente. De quel modèle exactement faut-il donc tirer une exemplarité ? Je rappellerais ici Borges : faire l’hypothèse du « Pierre Ménard », c’est démontrer la possibilité d’une réactualisation permanente du modèle comme « mobilisation » d’exemplarité (pour reprendre l’expression de Marielle Macé). L’exemplarité cervantine est inséparable de la question du rapport entre auteur et lecteur.

    22On rejoint ainsi l’idée d’une « méta-exemplarité » cervantine comme interrogation permanente sur le lien modélisant entre auteur et lecteur, et sur le passage de la frontière entre configuration fictionnelle et appropriation. Or ce débat remonte là encore au texte cervantin lui-même : notamment au « prologue au lecteur » de la seconde partie, par lequel Cervantès offre expressément au lecteur ses « folies pleines de sens » (discretas locuras : sages folies) pour qu’il en fasse bon usage ; ou encore à la lecture-commentaire de la « mauvaise » seconde partie par Don Quichotte lui-même, transformé ainsi en double éclairé du lecteur aux prises avec sa fiction (II, 59). Et de façon plus générale, Cervantès, en parodiant et rénovant en même temps les récits de chevalerie, fait d’emblée de la critique de l’exemplarité un mode de construction, voire de fondation d’exemplarité – définitoire d’un troisième niveau dans cette typologie.

    Niveau d’« archi-exemplarité » : principe d’exemplarité des « exemplarisations » cervantines

    23La construction d’exemplarité sur l’exemple cervantin vaut donc elle-même comme pratique exemplaire d’une certaine idéologie de la littérature.

    24Il est bien possible en effet de lire l’histoire de la critique cervantine comme une histoire de la pensée idéologique, morale autant qu’esthétique, du littéraire : c’est le lieu d’une polémologie de la littérature – touchant aux rapports entre tradition et modernité, entre fiction et référence, entre langage et réalité, entre empathie et connaissance –, le lieu d’une articulation démonstrative du littéraire à l’historique, et d’une invention participant aux grandes interrogations philosophiques. Pour n’en rester qu’à l’époque contemporaine, on rencontrera en ce lieu aussi bien Foucault arpentant la question du langage, que Borges puis Genette (et leurs épigones), attachés à ancrer le modèle sur sa fonction méta-poétique et sur la question de la « transcendance » de l’œuvre. Chemin faisant, on observera Marthe Robert ou Edward Riley réinterpréter Kafka à partir de Cervantès et Cervantès à partir de Kafka (voir sur ce point l’article de Danielle Perrot dans ce volume) ; ou encore Milan Kundera, Juan Goytisolo ou Carlos Fuentes se servir du modèle cervantin pour éclairer les enjeux contemporains de l’écriture romanesque.

    25Cervantès deviendrait ainsi comme l’archi-modèle de l’exemplarité littéraire... Là encore, il n’est pas nécessaire d’attendre bien longtemps pour le reconnaître : cela est vrai dès 1615, au moment où Cervantès lui-même accuse réception de la fausse seconde partie d’Avellaneda, et lutte contre elle pour une autre littérature au présent : dans le temps et le lieu mêmes de l’écriture du Quichotte se jouent la légitimité de la littérature et sa capacité à l’exemplarité.

    26On le voit, il s’agit de beaucoup plus que d’une question de spécialistes : dès l’origine, la réception du (Quichotte dit la représentation de la littérature, et l’histoire de ses interprétations constitue elle-même une histoire de la littérature. Et en ce sens la critique cervantine peut se déchiffrer comme une histoire des multiples présents de la littérature autant que comme une histoire d’un passé singulier. Elle peut se lire aussi, de cette façon, comme le lieu d’un nouveau redéploiement de l’exemplarité esthétique vers une exemplarité d’ordre éthique : à travers la revendication d’un certain mode de lecture cervantine transparaît l’ambition de conduire le lecteur à une pratique concrète, non seulement du texte, mais de la littérature tout entière, et à partir de la littérature à une appréhension nouvelle de la réalité, susceptible de réformer la connaissance et l’action.

    27Commenter la critique cervantine devient donc inévitablement une nouvelle construction d’exemplarité sur le fondement d’une exemplarisation première.

    28Je prendrai deux exemples. Le premier renvoie au livre récent de Danielle Perrot-Corpet sur Don Quichotte figure du xxe siècle7. Dans cet ouvrage, l’auteur use elle-même, pour définir les textes sur Don Quichotte, de tout un vocabulaire d’exemplarisation (« figure exemplaire » ou « tutélaire », « archétype », « modèle », etc.), et tire in fine de l’histoire des interprétations vingtiémistes le modèle exemplaire d’une injonction à la responsabilité valant pour notre (post) modernité8 – et ce dans les limites d’une écriture critique « à contrainte », puisque la collection « 50 questions » représente un vrai défi digne d’un chevalier errant de la critique universitaire placé au cœur du monde de la rentabilité.

    29Le second exemple archi-exemplaire, en quelque sorte, des potentialités du modèle cervantin, est plus ancien : c’est celui des leçons sur Cervantès proposées par Nabokov et publiées (semble-t-il sans qu’elles eussent été conçues pour cela) dans Littératures III9. À suivre l’ensemble des jugements posés sur ce texte (à l’exception de sa déconcertante préface), l’on pourrait voir plutôt en lui un exemple par l’absurde de cette construction d’exemplarité. Dans son volume-bilan récemment publié10, Jean Canavaggio dénonce avec virulence un « sottisier » néo-romantique, marquant un échec exemplaire de la lecture critique, voire – ajouterais-je pour le paraphraser – une sorte de court-circuit historique de l’exemplarité. Il est vrai que le commentaire de Nabokov semble hésiter entre la vulgarisation pour novices américains et la polémique critique contre la vulgate américaine, et du coup adopte ostensiblement (contre Cervantès) des positions excentriques et très inattendues de la part d’un maître de la mise en abyme identitaire... Un tel texte deviendrait ainsi exemplaire des limites de l’exemplarisation du Quichotte, au sens où il démontrerait la tentation de faire du texte de Cervantès un lieu d’engagement devenu quasiment indépendant de son modèle.

    30Mais dans le même temps, on le sait bien, les romans nabokoviens sont lisibles eux-mêmes comme réécritures du Quichotte et jeux spéculaires virtuoses hérités en droite ligne de la tradition cervantine11. Il est pour le moins étrange d’établir un tel fossé entre les deux, quand bien même toutes sortes d’explications plus ou moins biographico-psychologiques viendraient expliquer l’happax critique des leçons sur Cervantès. Mon hypothèse, tout « idéaliste » qu’elle est, consiste à réduire ce fossé et à me demander : et si les cours sur Cervantès n’étaient eux-mêmes qu’un extraordinaire exercice d’écriture ironique ?

    31Car de ce 3e niveau d’exemplarité dépend très étroitement un 4e niveau (ou un 3e bis si l’on préfère) lié à la pratique de la réécriture.

    Niveau d’« hyper-exemplarité » : production littéraire (et artistique) de l’exemplarité cervantine.

    32J’entends par ce dernier niveau évoquer toute la pratique du modèle cervantin de la réécriture, exercée sur le modèle lui-même : réécriture directe, comme avec Le retour de Don Quichotte de Chesterton ; mais plus largement toute une pratique implicite de réécriture, dont aujourd’hui encore l’on peut trouver des exemples chez Antonio Muñoz Molina (Beltenebros), Javier Marias (La espalda negra del tiempo) ou Paul Auster (City of Glass). Réécriture qui peut d’ailleurs être macro ou micro-textuelle : le héros du Contexte de Leonardo Sciascia par exemple dissimule la résolution de l’énigme du livre entre les pages d’un volume du Quichotte ; tandis que Pepe Carvalho, le héros récurrent de Manuel Vazquez Montalbán, se décide quant à lui, lors d’un de ses autodafés hebdomadaires, à brûler le Quichotte plutôt qu’un livre porno hollandais Tatuaje.

    33Même la critique cervantine devient très vite une forme de réécriture de son modèle, comme chez Unamuno ou Borges. De même que tous les jeux de dilution ironique des frontières entre fiction et référence laissent entrevoir l’ombre de Cervantès – comme si une grande partie de la littérature moderne était l’hypertexte du Quichotte12.

    34D’où l’idée (borgésienne certainement) qu’à toucher à la question de l’exemplarité littéraire, nous entrons dans l’univers de Cervantès.

    35Et je reviens à Nabokov, et à ma proposition selon laquelle la différence entre l’essai et les romans ne serait peut-être qu’un faux-semblant. À suivre cette hypothèse, Littératures III relève d’une sorte de « sanchopancisme » de combat. J’y verrais en effet volontiers la dérision même du geste critique, sensible en particulier dans le décompte absurde des défaites et victoires du Quichotte sous forme d’arbitrage de match de tennis13. Ne serait-ce pas une façon pour Nabokov d’endosser le rôle de l’un des diables d’Altissidore jouant à la raquette avec des livres en guise de balles14 ? Qui est le plus fou : celui qui compte les points (fait mine de le faire), ou celui qui le prend au sérieux ? Et si Nabokov, maître ès jeux spéculaires, était là comme un nouveau Caballero de los Espejos ou de la Blanca Luna – comme un ingénieux bachelier Carrasco, en somme, arborant le costume du chevalier errant de la critique cervantine, pour « vendre le chat comme lièvre » (vender el gato por liebre, II 26), ou faire prendre des vessies pour des lanternes à ses concurrents ? Et il faut voir avec quel empressement certains autres chevaliers cervantins rompent des lances avec ce géant de la littérature – tout en le prenant pour un vulgaire moulin à vent !

    36Écrire sur le (Quichotte (voire vivre ?), c’est forcément être soi-même dans son univers (ou dans celui de l’une ou l’autre des nouvelles qu’il intègre, comme n’importe quel « curieux inopportun » peut en faire l’expérience). Et cela se vérifie depuis Cervantès lui-même, dès l’origine inscrit dans sa fiction, tant comme soldat (« Saavedra » in I, 40) que comme écrivain.

    37Mais d’un même élan se pose la question de la possibilité (ou de l’impossibilité) de cette exemplarité de 4e niveau. Les échecs ne sont-ils pas prévisibles, voire inévitables, pour tous ces Quichottes de l’exemplarité esthétique en acte ?

    38Trois articles de cette section tendraient à confirmer cette loi du revers de l’exemplarité : échec du théâtre vécu par Cervantès lui-même, alors même qu’il semble au plus près de l’accomplissement propre au modèle romanesque (article d’Anne Teulade) ; échec de l’entreprise musicale, malgré une production pléthorique et quelques chefs-d’œuvre isolés (article de Timothée Picard) ; échec du cinéma enfin, dans le seul compartiment de ma typologie où Cervantès ne peut pas apparaître – mais où toutes sortes de Quichottes plus ou moins manqués prennent sa place (article de Jean Cléder).

    39Peut-être seule la pratique de l’illustration, en revanche, pourrait échapper aux « quichottades » de l’hyper-exemplarité – comme s’il fallait sortir radicalement de l’élément du langage pour échapper à l’illusion de la répétition dont Foucault avait signalé la prégnance.

    40Ou bien alors faut-il simplement se résoudre à revenir à la réalité ?

    Conclusion et dernier niveau d’exemplarité :

    41Cette hyper-archiméta-intra-exemplarité que je viens de décrire, ne finit-elle pas par menacer d’être in-exemplaire ? Tout comme l’hyper-écriture de la littérature moderne finit pas oublier elle-même son lien avec Cervantès, nous oublions nous-mêmes facilement l’exemplarité de la littérature en la reléguant au rang des mirages de l’idéalisme. Et il est vrai qu’à force d’empiler les niveaux d’exemplarité, je peux donner l’impression d’en revenir finalement au « héros du Même » (que reconnaissait Foucault dans le Quichotte, et dont Quijano a la révélation ultime, rejoignant par là-même Cervantès) : et si Cervantès, qui d’ailleurs occupe toutes les places de ma typologie, n’était vraiment exemplaire que de lui-même ? Et si la littérature, plus largement, n’était exemplaire que d’elle-même, et n’offrait de modèle à aucune pratique, ni même à aucune connaissance ?

    42Mais moi je crois à la leçon paradoxale du Quichotte ! Et ainsi je retourne l’hypothèse : et si l’exemplarité de Cervantès consistait simplement, au terme de tous les détours qu’elle engendre, à revenir à l’exemplarité du réel lui-même ? À réengager chacun dans la réalité ?

    43Penser l’exemplarité cervantine, c’est peut-être tout simplement ne pas se résoudre à l’inexemplarité de la littérature : refuser, comme le Quichotte, de penser que la littérature n’a rien à offrir à l’action et à la connaissance du réel ; mais aussi, comme Cervantès, s’approprier cette exemplarité avec toute l’ironie et la lucidité nécessaire.

    Notes de bas de page

    1 « Tout ce qu’il disait, pensait ou faisait n’avait d’autre but que de s’y conformer » (L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, trad. Aline Schulman, Le Seuil, 1997 ; I, 18, p. 162), ou encore : « Tous mes actes passés, présents et à venir se justifient par leur exacte conformité aux règles de la chevalerie » (I, 25, ibidem, p. 235). Désormais, la numérotation des pages entre parenthèses renvoie à cette même édition.

    2 Foucault fonde, on le sait, l’essentiel de sa démonstration sur cette identité.

    3 Réécriture confirmée à demi-mot par la confidence de Don Quichotte à Sancho in II, 41 : « Sancho, si tu veux que je croie ce que tu as vu dans le ciel, il faut que tu croies ce que j’ai vu dans la grotte de Montesinos (Ibid. p. 300).

    4 « Los cuentos de hasta aqui [...] los ha de volver mi muerte, con ayuda del cielo, en mi provecho ».

    5 Voire du sanchopancisme selon le mot d’Unamuno ; je ne compte pas la postérité antonomastique de Dulcinée, voire de Rossinante, évoquée dès la seconde partie du Quichotte.

    6 « Une parodie devenue parangon » selon l’expression de Nabokov – dont on verra qu’à mon sens il n’a pas dit que des bêtises sur Don Quichotte.

    7 Danielle Perrot-Corpet, Don Quichotte figure du xxe siècle, Paris, Klincksieck, 2005.

    8 Par exemple : « La leçon de Cervantès pour le vingtième siècle, on pourra l’appeler postmodernité » (Ibidem, p. 68)

    9 Vladimir Nabokov, Littératures III, Préface de Guy Davenport, trad. Hélène Pasquier, Paris, Fayard, 1986.

    10 Jean Canavaggio, Don Quichotte du livre au mythe, Paris, Fayard, 2005.

    11 On pense communément à Lolita, mais aussi à La vraie vie de Sebastian Knight – Knight signifiant chevalier.

    12 Même le « relaps » des Fragments d’un discours amoureux de Barthes a, pour moi du moins, quelque chose du Quichotte, dans l’inactualité « typique » du sentiment dont il fait montre... « Comment appelle-t-on ce sujet-là, qui s’entête dans une « erreur », envers et contre tout le monde, comme s’il avait devant lui l’éternité pour « se tromper » ? – On l’appelle un relaps. » (« Pas un prêtre ne l’accompagnait », in Œuvres complètes V, Paris, Éditions du Seuil, 2002, p. 259)

    13 Défaite en 4 sets, décomptée p. 169 à 198.

    14 « Ces mains tenaient des raquettes de feu ; et j’ai été très surprise de voir qu’en guise de balles ils se servaient de livres, dont les pages n’étaient que du vent et de la bourre » (II, 70 : 511).

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    • Emmanuel Bouju
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    1 « Tout ce qu’il disait, pensait ou faisait n’avait d’autre but que de s’y conformer » (L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, trad. Aline Schulman, Le Seuil, 1997 ; I, 18, p. 162), ou encore : « Tous mes actes passés, présents et à venir se justifient par leur exacte conformité aux règles de la chevalerie » (I, 25, ibidem, p. 235). Désormais, la numérotation des pages entre parenthèses renvoie à cette même édition.

    2 Foucault fonde, on le sait, l’essentiel de sa démonstration sur cette identité.

    3 Réécriture confirmée à demi-mot par la confidence de Don Quichotte à Sancho in II, 41 : « Sancho, si tu veux que je croie ce que tu as vu dans le ciel, il faut que tu croies ce que j’ai vu dans la grotte de Montesinos (Ibid. p. 300).

    4 « Los cuentos de hasta aqui [...] los ha de volver mi muerte, con ayuda del cielo, en mi provecho ».

    5 Voire du sanchopancisme selon le mot d’Unamuno ; je ne compte pas la postérité antonomastique de Dulcinée, voire de Rossinante, évoquée dès la seconde partie du Quichotte.

    6 « Une parodie devenue parangon » selon l’expression de Nabokov – dont on verra qu’à mon sens il n’a pas dit que des bêtises sur Don Quichotte.

    7 Danielle Perrot-Corpet, Don Quichotte figure du xxe siècle, Paris, Klincksieck, 2005.

    8 Par exemple : « La leçon de Cervantès pour le vingtième siècle, on pourra l’appeler postmodernité » (Ibidem, p. 68)

    9 Vladimir Nabokov, Littératures III, Préface de Guy Davenport, trad. Hélène Pasquier, Paris, Fayard, 1986.

    10 Jean Canavaggio, Don Quichotte du livre au mythe, Paris, Fayard, 2005.

    11 On pense communément à Lolita, mais aussi à La vraie vie de Sebastian Knight – Knight signifiant chevalier.

    12 Même le « relaps » des Fragments d’un discours amoureux de Barthes a, pour moi du moins, quelque chose du Quichotte, dans l’inactualité « typique » du sentiment dont il fait montre... « Comment appelle-t-on ce sujet-là, qui s’entête dans une « erreur », envers et contre tout le monde, comme s’il avait devant lui l’éternité pour « se tromper » ? – On l’appelle un relaps. » (« Pas un prêtre ne l’accompagnait », in Œuvres complètes V, Paris, Éditions du Seuil, 2002, p. 259)

    13 Défaite en 4 sets, décomptée p. 169 à 198.

    14 « Ces mains tenaient des raquettes de feu ; et j’ai été très surprise de voir qu’en guise de balles ils se servaient de livres, dont les pages n’étaient que du vent et de la bourre » (II, 70 : 511).

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    Bouju, E. (2007). Don Quichotte ou les exemplaires exemplarités de la littérature. In A. Gefen, E. Bouju, M. Macé, & G. Hautcœur (éds.), Littérature et exemplarité. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.39452
    Bouju, Emmanuel. « Don Quichotte ou les exemplaires exemplarités de la littérature ». In Littérature et exemplarité, édité par Alexandre Gefen, Emmanuel Bouju, Marielle Macé, et Guiomar Hautcœur. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2007. doi:10.4000/books.pur.39452.
    Bouju, Emmanuel. « Don Quichotte ou les exemplaires exemplarités de la littérature ». Littérature et exemplarité, édité par Alexandre Gefen et al., Presses universitaires de Rennes, 2007, https://doi.org/10.4000/books.pur.39452.

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    Gefen, A., Bouju, E., Macé, M., & Hautcœur, G. (éds.). (2007). Littérature et exemplarité. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.39432
    Gefen, Alexandre, Emmanuel Bouju, Marielle Macé, et Guiomar Hautcœur, éd. Littérature et exemplarité. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2007. doi:10.4000/books.pur.39432.
    Gefen, Alexandre, et al., éditeurs. Littérature et exemplarité. Presses universitaires de Rennes, 2007, https://doi.org/10.4000/books.pur.39432.
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