Les préparatifs de la pièce
p. 109-119
Texte intégral
1La première des Mamelles de Tirésias constitue l’apogée d’une série de « manifestations d’art » (conférences, débats, matinées littéraires et musicales) organisée par SIC, dans divers locaux, à partir de juillet 1916. Lors d’une soirée dans son appartement de la rue de la Tombe-Issoire, en novembre 1916, Pierre Albert-Birot avait proposé à Apollinaire de composer une pièce de théâtre qui serait montée et financée par la revue, afin de compléter sa campagne en faveur de tous les moyens d’expression contemporains. Apollinaire accepta de suite, disant qu’il possédait déjà un drame « commencé bien avant la guerre ». En fait, selon Albert-Birot, il ne possédait que « quelques notes autour d’une idée amusante : une femme clownesque qui, ouvrant en scène son corsage, laisserait échapper ses énormes mamelles, gros ballons gonflés au gaz s’envolant dans la salle1 »
2Les répétitions commencèrent dès que l’auteur eût terminé le premier acte, en mars 1917, mais le texte fut ensuite maintes fois remanié car, toujours selon Albert-Birot, « à mesure que l’expérience se faisait, Apollinaire comprenait de plus en plus clairement que le théâtre est en quelque sorte de la poésie qui “se voit”2 » Dès le mois d’avril, SIC annonce pour le mois de juin « Une grande manifestation comprenant une conférence contradictoire et la première représentation d’une pièce de Guillaume Apollinaire. » En mai la date se précise : ce sera le 10 juin.
3Les répétitions ont lieu chez Serge Férat, 278 boulevard Raspail, au 229 du même boulevard, chez Roch Grey, et dans l’atelier du peintre Carré, 26 rue du Départ. Elles se déroulèrent dans une atmosphère de désordre et de tension considérables, car seule Louise Marion a l’habitude de la scène, ayant créé le rôle de Lechy Elbernon dans L’Échange de Claudel, mis en scène par Copeau au Vieux- Colombier en janvier 1914. Marcel Herrand est alors apprenti-comédien au conservatoire Renée Maubel, tout en travaillant la diction avec Germaine Albert- Birot. Avant son mariage, Germaine de Surville avait fondé, « Francilla, Ecole d’art », où elle donnait des cours de diction et de littérature. Les efforts de Herrand seront récompensés par une belle carrière d’acteur : il jouera en 1921 le rôle du premier phonographe dans Les Mariés de la Tour Eiffel de Jean Cocteau, le rôle de l’ange Heurtebise dans Orphée en 1926, avant de paraître dans Les Enfants du paradis de Marcel Carné en 1943. Herrand et Yéta Daesslé avaient déjà récité des œuvres d’Apollinaire et d’autres poètes contemporains lors d’une manifestation SIC en février 19173. Edmond Vallée, Juliette Norville, Howard et Georgette Dubuet, quant à eux, manquent totalement d’expérience théâtrale. Selon Apollinaire, toujours optimiste, « tout métier peut s’apprendre en huit jours4 ». Personne, cependant, n’écoutait les bons conseils de Louise Marion : « ce n’était pas de la mise en scène, mais bien plutôt de la mise en engueulade. » La date de la représentation est reculée plusieurs fois et puis, cinq jours avant la date prévue, le père de Marcel Herrand est tué dans un accident de la circulation. Il abandonne la troupe, Apollinaire propose de jouer le rôle du Mari lui-même. Finalement Herrand accepte de jouer, sous un nom d’emprunt, Jean Thillois5.
4Une lettre adressée par Juliette (dite Yéta) Daesslé capte bien à la fois le caractère pétillant de la jeune comédienne, qui va assurer quatre rôles différents dans le spectacle, et l’esprit d’improvisation enthousiaste qui régnait lors des préparatifs :
5Neuilly mercredi soir [13 juin 1917]
Mes chers Papes Sic !
Fourbue, éreintée, mais contente quand même, car après un peu de rouspétance de la chère Madame Maubel, la salle est à vous, dimanche toute l’aprèsmidi, à partir de 2 heures (prière de ne pas fumer et de ne pas casser les lampes de la rampe, ce qui arrive chaque fois).
J ’écris au gendarme Norville pour la prévenir, ainsi qu’à Herrand, qui ne sait pas où nous répétons. Je compte sur vous pour Marion et Vallée. J ’avais l’étoffe noire et crac ! j ’ai oublié de la remettre à Monsieur A-Birot. Je la déposerai demain chez votre concierge. Pour les costumes – je vais les bâtir pour dimanche, ensuite, essayés par les artistes, il ne manquera qu’à les coudre bien.
Surtout que le masque cubiste du Bébé disparaisse, définitivement, après les masques Lacoul et Presto - le masque du journaliste et celui de la sorcière, mettre au Bébé un masque de vieux, hideux et sans goût ce sera l’emboîtage sérieux et ce serait dommage pour tout le mal que nous nous sommes donné, que la pièce croule avant d’être entendue jusqu’au bout. Quelle revanche pour Art et Liberté, et quel succès pour la Rotonde !
vendredi 5 heures pour la répétition et travail sérieux des poèmes. Recevez Chers Amis Sic, mes sincères amitiés. N’oubliez pas que le nom d’Herrand est, pour le programme, Henri Marcel (pour faire plaisir à sa mère !)
Juliette Daesslé6

Apollinaire, ébauche de programme pour Les Mamelles de Tirésias
Roger Karl devait alors jouer le rôle de Directeur de la troupe (Fonds Albert-Birot).

Invitation pour la première représentation des Mamelles de Tirésias, juin 1917 (collection particulière).
6L’on retrouve ici les débats au sein de la troupe concernant les costumes dessinés par Serge Férat : à l’origine plusieurs des personnages devaient porter des masques, accentuant l’aspect anti-naturaliste du drame. Finalement Presto, Lacouf et la Cartomancienne seront les seuls à les porter. Ce fut apparemment Mlle Daesslé qui fabriqua les costumes, d’après les dessins de Serge Férat. L’on devine également les réticences qu’exprima Renée Maubel concernant la location de sa salle, avant de céder enfin aux sollicitations empressées de Daesslé et Herrand. Il semble aussi que ce dernier, même avant la mort de son père, avait demandé de jouer sous un nom d’emprunt. La lettre de Yéta Daesslé reflète également l’esprit de compétition qui animait les différents groupuscules avant-gardistes, qu’elle divise en divers clans, attachés à l’association Art et Liberté, à la revue SIC, ou au café de la Rotonde.
7La tension créatrice qui régnait au sein de l’équipe a continué d’augmenter jusqu’au jour même du spectacle, comme le témoigne la dédicace de Férat dans une première édition de la pièce, illustrée de sa main : « À Mme et M. Birot/en souvenir de nos/engu…lades le jour de/la représentation./Avec toute amitié/S. Ferat » (archives Pierre Albert-Birot). L’enjeu comprenait non seulement la réputation artistique de l’auteur et de sa troupe, mais aussi l’avenir économique de SIC. Selon Cendrars, Albert-Birot et sa femme « s’étaient fendu les veines » pour monter la pièce7. Le livre de comptes d’Albert-Birot montre que l’organisation du spectacle coûta 481,65 francs (dont 132 pour louer la salle et 139,60 pour imprimer les programmes et invitations), tandis que la vente des loges et des programmes rapporta environ 386 francs8.
8En avril 1917, SIC annonce pour le mois de juin « Une grande manifestation comprenant une conférence contradictoire et la première représentation d’une pièce de Guillaume Apollinaire. » La pièce devait être précédée par la conférence de Birot et suivie par des poèmes, de la musique et des danses9. Finalement le texte d’Apollinaire suffit à la totalité de la séance.
9Un Prière d’insérer de la main d’Apollinaire témoigne du retard imposé par les préparations de la pièce :
Prière d’insérer
10Ce n’est plus le 10 mais bien le dimanche 24 juin que la revue Sic qui a déjà organisé d’intéressantes manifestations d’Avant garde donnera à 16 h 45 à la salle du Conservatoire Maubel, rue de l’Orient (18e arr.) la première représentation privée des Mamelles de Tirésias drame sur-réaliste en deux actes et un prologue par M. Guillaume Apollinaire, musique et costumes selon l’esprit nouveau.
Les critiques dramatiques seront reçus sur présentation de leur carte10.
11Le programme des Mamelles de Tirésias, quatre pages non numérotées de dimensions généreuses (25,5 x 29 cm), contient des poèmes de Max Jacob (« Périgal-Nohor ») ; de Jean Cocteau (« Zèbre ») ; de Pierre Reverdy (« Mao-Tcha ») ; de Pierre Albert-Birot (« Poème en rond »). Il est orné d’une gravure sur bois de Matisse, le célèbre Nu de 1906, dit Le Grand bois, d’une vigueur fauve et expressionniste. Sur la couverture, plus sagement lyrique, un élégant croquis de Picasso représente une belle écuyère devant un cheval qui se cabre. La couverture souligne le fait qu’il s’agit bien d’une « Manifestation SIC », tandis que la page de titre annonce « Les Mamelles de Tirésias !Drame sur-réaliste en deux actes et un prologue/Chœurs, Musique et Costumes selon l’esprit nouveau représenté pour la première fois le 24 juin 1917 », avant de préciser que « La conférence annoncée est supprimée, le prologue en tenant lieu ». La 4e de couverture annonce que SIC commencera la publication des Mamelles de Tirésias dans le numéro de juillet. Destinés aux bibliophiles, les dix exemplaires du tirage de tête du programme, sur Japon, signés par Apollinaire, comportent également une gravure sur bois de Pierre Roy d’après le « portrait cible » d’Apollinaire par Giorgio de Chirico, tirée sur Torchi et encartée (vendus 20 francs) ; vingt exemplaires sur Japon et les 500 exemplaires ordinaires se sont vendus à 5 francs et 2 francs. L’ensemble du programme reflète bien la volonté de rassembler les différents courants modernistes qui animent l’esprit nouveau tel que le conçoivent Apollinaire et ses collaborateurs11.

Programme, Les Mamelles de Tirésias, Manifestation SIC du 24 juin 1917
(Fonds Albert-Birot, photo Gérard Leyris - © Succession Picasso 2000).




Notes de bas de page
1 Albert-Birot P., « Les Mamelles de Tirésias », op. cit., p. 43-44. Dans son « Poème anecdotique pour servir à l’histoire littéraire de notre temps » (SIC 27, mars 1918) Albert-Birot situe leur première conversation sur Les Mamelles dans la chambre d’hôpital d’Apollinaire, en juillet 1916, information formellement démentie dans son autobiographie qui situe la naissance du projet chez lui, en décembre 1916 (Albert-Birot P., Autobiographie, suivie de Moi et Moi, Troyes, Librairie Bleue, 1988, p. 58).
2 Albert« -B« irot« P., Les Mamelles de Tirésias », op. cit., p. 44.
3 Dermée P., « SIC ambulant », SIC, 15, mars 1917.
4 Déclaration attribuée à Apollinaire par un écho anonyme dans le Carnet de la semaine du 20 juillet 1917 (Que vlo-ve ?, 23, janvier 1980, p. 18).
5 Albert-Birot P., « Les Mamelles de Tirésias », op. cit., p. 45-46.
6 Lettre inédite, citée dans Albert-Birot P., Théâtre, vol. VII, op. cit., p. 53.
7 Blaise Cendrars vous parle…, Propos recueillis par Michel Manoll, Cendrars B., Œuvres complètes, vol. 8, Paris, Denoël, 1965, p. 663.
8 Lentengre M.-L., op. cit., p. 119.
9 Programme annoncé par Le Notateur, « Arts et Lettres », L’Éveil, 1er juin 1917.
10 Au verso d’une dépêche de l’agence télégraphique « Radio » informations du monde entier, datée du 20 mai 1917 ; BNF NAFr 25616, P 29. Une version dactylographiée du « prière d’insérer » est conservée à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet (BJD 7459 Bl. II. 2).
11 Sur le Programme et la première édition de la pièce, voir Adéma P.-M., « Les Mamelles de Tirésias, essai bibliographique », La Revue des lettres modernes, Guillaume Apollinaire 4, Minard., 1965, p. 55-63.
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