Préface
p. 7-12
Texte intégral
1Le balnéaire est un champ de recherche relativement récent, une vingtaine d’années. Mais il a été surtout étudié comme un phénomène exogène avec un accent mis tout particulièrement sur les grandes stations, le terme d’industrie balnéaire étant même utilisé. Dans ces travaux, les populations locales n’apparaissent trop souvent qu’en fond de tableau, et ce sont elles qui apparaissent parfois comme des intruses.
2Le pari de Johan Vincent était de renverser la perspective et d’étudier ce processus depuis le territoire littoral en se plaçant du point de vue des populations locales et en privilégiant comme lieux d’observation les petits ports et les bourgs ruraux du littoral. Le terme d’intrusion utilisée pour qualifier l’arrivée de l’étranger sur un territoire où le tissu social est organisé et entretient un rapport professionnel avec la mer est une manière de poser la question complexe des relations entre ceux qui occupent « le territoire du vide1 » et ces nouveaux consommateurs de la mer.
3Le choix du temps long s’imposait pour étudier le rapport au balnéaire dans son lent cheminement. Si aujourd’hui la trajectoire de l’activité balnéaire est parfaitement connue, au point qu’elle apparaît comme un phénomène autonome, et que la balnéarisation triomphante du littoral est une réalité, il était nécessaire d’observer le comportement évolutif des populations locales en n’oubliant pas que chaque commune a sa propre trajectoire.
4Encore fallait-il se donner les moyens d’aller chercher l’information. Il fallait un corpus suffisant de lieux d’observation. Quarante-deux stations, de Morgat à La Faute-sur-Mer, donnent toute garantie à la solidité de l’investigation. Johan Vincent est allé sur le terrain, notamment à la rencontre des membres des associations savantes locales. En effet, si la problématique était pertinente, encore fallait-il disposer de travaux et de sources. Il a épluché les travaux des érudits locaux, souvent anonymes et non paginés, les articles de revues parfois très confidentielles, il s’est immergé dans les récits de voyages et les guides. Il a dû exploiter les liasses de nombreuses séries des archives départementales, se nourrir des délibérations des conseils municipaux, se réjouir de la richesse des archives diocésaines et remercier les curés de s’exprimer sur la question dans les bulletins paroissiaux. Il s’agissait finalement de donner la parole aux acteurs locaux pour appréhender à la fois leurs représentations et leurs attitudes, ce qui est fait concrètement, en citant des extraits de documents. Aussi cette thèse se lit-elle très facilement. Elle est présentée en trois temps.
5Tout d’abord le diagnostic du territoire. L’ampleur qu’il fallait donner au premier chapitre a été l’objet de discussion. Il était impossible d’aller trop loin. Il était important de montrer quelles étaient les activités de ce « territoire du vide », de dégager leur dynamique et finalement de présenter la diversité des profils sociaux et professionnels du substrat social littoral. Mais cela excluait une étude d’envergure. La finalité était de dresser le portrait pluriel des interlocuteurs des futurs baigneurs.
6Ce territoire d’interface comprend finalement trois zones opérationnelles : un liseré côtier agricole ou agro-maritime, un estran qui n’est pas encore la plage, les eaux côtières que parcourent caboteurs et flottilles de pêche. Or le rapport à la mer révèle à la fois la permanence du mode pluriactif du paysan un peu pêcheur et du pêcheur-marin un peu paysan et aussi, entre des discours sur la stérilité ou la beauté du paysage, l’innovation avec une agriculture maraîchère de qualité, une ostréiculture qui se substitue à la collecte, une industrialisation conquérante du littoral avec les conserveries, avec au final un élargissement de l’éventail des profils socioprofessionnels de ce territoire où va s’immiscer progressivement le balnéaire. Or, si ce littoral est attractif, plus lisible du fait d’une certaine spécialisation des sites, il reste fragile, à la fois par le déclin que connaît le cabotage et par les ratés conjoncturels de l’activité sardinière ou par les incertitudes de l’ostréiculture. C’est sur ce terreau socio-économique que va prendre la greffe balnéaire.
7Les malades qui veulent se soigner à la lame ou les voyageurs, qui viennent explorer ce monde primitif, que cherchent-ils, et que voient-ils ? Munis de leurs guides, ils sont à la recherche du bon air vivifiant, d’un microclimat, bientôt du soleil, de territoires pittoresques où leurs occupants ne font qu’agrémenter le tableau, la plage. Ils ne voient que du vide, un désert répulsif. Ils ne voient pas le brûlage du goémon, le pacage des animaux, qu’ils empruntent des équipements qui n’ont pas été construits pour eux, que la plage est une voie de circulation encombrée. Il faut arrêter de croire qu’il a fallu attendre les touristes pour que les populations locales souhaitent bénéficier des réseaux de transports. La fonction militaire comme l’accès au marché pour les productions locales avaient déjà amorcé le désenclavement des espaces littoraux. Mais ce territoire, les estivants veulent en jouir à l’excès, sans obstacle, et s’installer au bord des lais de haute mer. Ils exigent que les communes et les Domaines prononcent des servitudes de vue et des interdictions de construction pour ne pas être gênés dans leur contemplation.
8En fait, quand ils arrivent, les communes littorales et leurs habitants ont entrepris déjà une reconfiguration physique et foncière du littoral en fixant les dunes, qui menacent les bourgs, ou en asséchant les marais littoraux réputés paludéens. La cadastration du territoire est en cours, les terres non rentables sont abandonnées, la loi de 1850 permet le démantèlement des communaux. Johan Vincent montre, en prenant l’exemple de Tréboul, comment les locaux les acquièrent presque pour rien, étant les principaux bénéficiaires du produit de leurs ventes. Le potentiel foncier n’a jamais été aussi important sur le littoral. Jusqu’en 1890-1914, ce sont avant tout des propriétaires du voisinage qui le détiennent. Héritiers, notables, communes vont entrer dans le marché foncier et immobilier qui offre des opportunités pour sortir de la précarité, faire du profit, spéculer et s’inscrire dans la nouvelle dynamique balnéaire. Ce n’est que le début de la rencontre entre ces gens d’ailleurs et ceux du littoral.
9Dans un deuxième temps, Johan Vincent montre comment les deux communautés participent conjointement à la transformation du littoral.
10Elles se trouvent confrontées à un défi commun, se protéger contre l’érosion littorale. Ce ne sont pas des dangers nouveaux. L’érosion condamne les ports, handicape l’activité agricole. Or la course à la mer des touristes fait que ces problèmes d’ensablement et de fluctuation du trait de côte deviennent aussi les problèmes des villégiateurs. L’urbanisation balnéaire fixe les dunes, contribue à édifier une barrière qui protège la commune des vents. La mer grignote le patrimoine foncier des propriétaires locaux. Ne faut-il voir dans les remblais et les boulevards de plage financés par les communes et les associations de propriétaires que des aménagements pour le quartier balnéaire ou des travaux d’intérêt plus collectif ?
11L’artificialisation du littoral est en marche. Les forêts de pins, les marais asséchés, les parcs transforment le paysage naturel qui se trouve en même temps mité par l’urbanisation et la multiplication des villas. Cette urbanisation fait naître une première contestation. À Fouesnant, le verbe défigurer est prononcé. Entre la privatisation de ce territoire si pittoresque et sa transformation, les critiques pleuvent d’autant que l’accès à la mer est menacé et que l’architecture des maisons est médiocre. L’hostilité se renforce parfois à la vue de ces cabines qui se multiplient sur les plages. Mais en réalité rien n’est simple. Ces cabines, ce sont les autorités locales qui les exigent pour des raisons de décence. Ce sont les communes ou des propriétaires locaux qui en tirent revenus. Ce sont des notables locaux qui construisent des maisons.
12Le débat se déplace sur un terrain plus global. Une partie des habitants prend conscience que leur territoire commence à leur échapper et que l’estran devient plage. Les locaux intègrent dans leurs pratiques le nouvel usage de la plage, mais alors se sentent parfois menacés d’exclusion par des baigneurs qui leur semblent socialement très différents. Le glissement se poursuit sur le terrain social. C’est la prise de conscience d’avoir en face d’eux un autre modèle social à la fois de référence mais qui inspire aussi beaucoup de méfiance. Le curé de Saint-Pierre-Quiberon est séduit par ces notables de bonne société qui sont sans doute des pratiquants généreux, mais la méfiance s’installe fréquemment à l’égard de ces estivants qui incarnent la licence. Mais là encore, prudence. Il ne faut pas se laisser entraîner par quelques conservateurs catholiques pudibonds choqués par les mœurs de Paris et surtout par les tenues déshabillées de l’après-guerre 1914-1918, quand les bienfaits du soleil sont recherchés. Progressivement, on observe une mutation dans la perception de ces baigneurs. Vus comme un tout indifférencié, ces baigneurs apparaissent dans toute leur diversité. Cela entraîne, notamment avec les congés payés, des réactions particulièrement intéressantes. Ainsi à Quiberon qui ne souhaite pas n’être qu’une station familiale, ne suggère t-elle pas que les congés payés puissent se prendre hors saison pour que leurs bénéficiaires ne viennent pas encombrer une station qui a déjà sa clientèle !
13Le débat se poursuit sur le terrain de la modernité. Il est évident que les villégiateurs urbains sont particulièrement sensibles aux problèmes d’hygiène : l’accès à l’eau, l’absence d’égout, les dépôts d’ordures. Ce sont des travaux coûteux. Les équipements sont lents à se faire et on mesure les inégalités sur l’excellente carte réalisée par Johan Vincent. Mais cette obsession n’est-elle pas un caprice d’urbain ! Certains syndicats de propriétaires prennent alors en mains les travaux pour leur quartier à leurs charges. Et les communications ? Johan Vincent nous offre un excellent paragraphe sur le réseau postal et l’implantation du téléphone. Dans la plupart des petits ports, le bureau de poste est une nécessité pour l’économie locale. Le télégraphe et le téléphone répondent à des besoins stratégiques et économiques. Finalement, la présence de la population balnéaire contribue à accélérer l’implantation du réseau postal. Et les régates ! On peut les traiter en observant que les pêcheurs contribuent à l’animation de la station et que ces régates professionnelles ont précédé celles de sociétés de plaisance. Mais elles ont un point commun, ce sont des vitrines d’une certaine modernité, du savoir-faire des chantiers de chaloupe de pêche, de l’innovation des architectes de la belle plaisance.
14À ce stade de l’analyse, on mesure que les deux communautés sont parties prenantes de cette transformation des ports-bourgs littoraux. Or dans ce dialogue ou cette confrontation, l’État va intervenir. D’abord dans le jeu foncier, sur les dunes, les parcs à goémon, sur les concessions de plages. Ensuite l’État va édicter une règlementation, sévère et fiscalisée de l’usage de l’estran qui aboutit à réduire les usages traditionnels (pêcherie, coupe du goémon, brûlage des varechs, prélèvement de sable). Après la Première Guerre mondiale, il légifère avec des lois sur l’aménagement et l’embellissement et la cure-taxe et prend une orientation très favorable au développement du balnéaire.
15Les représentations traduisent cette transformation. Elles résultent des regards croisés des autres et de la volonté des ports-bourgs balnéaires de se montrer dans leur nouvelle identité. Le port, le bateau, les pêcheurs, les marins constituent des éléments constitutifs des stations bretonnes. Les communes peuvent communiquer sur leur double dimension. Le baigneur se satisfait de leur intégration dans le paysage. Progressivement les communes se sont approprié cette nouvelle image pour aller la promouvoir sur l’ensemble du territoire.
16Dans un troisième temps, Johan Vincent s’est livré à une analyse fine du fonctionnement de cette société qui résulte de la cohabitation des deux communautés.
17Même si la société balnéaire constitue une société à part, celle du lotissement avec ses lieux particuliers de sociabilité, Johan Vincent s’est penché sur les interrelations. Les conflits d’usage vont éclater sur l’estran qui devient plage et aboutirent à l’exclusion des activités traditionnelles : l’échouage des chaloupes, l’étendage des filets, la baignade des animaux, les activités goémonières qui « polluent » par les mauvaises odeurs ou la fumée qui résulte du brûlage, l’extraction de sable. Ces interdictions ont des répercussions sur l’emploi local, notamment des journaliers. Mais la réalité est plus complexe. Les conchyliculteurs se plaignent de la présence trop proche des plaisanciers des parcs. Il faut bien que les algues qui s’échouent sur les plages soient ramassées. Et si les prélèvements de sables et de pierres sont importants, c’est en partie en raison de la demande en matériaux consécutive aux nombreuses constructions de villas.
18L’accueil des touristes va transformer l’économie locale. Dans de nombreuses localités, les revenus procurés par l’activité balnéaire vont l’emporter sur ceux de la pêche et du cabotage. En effet, de nouvelles activités se développent notamment dans le commerce : les magasins d’alimentation et du paraître, les débits de tabac, les pharmacies se multiplient. Les agriculteurs et les pêcheurs vendent leur production aux touristes. Les entreprises du bâtiment (maçonnerie, menuiserie, couverture) sont tellement sollicitées que des entrepreneurs extérieurs viennent s’installer dans les bourgs du littoral. Le logement chez l’habitant a pris de l’importance et tous ont essayé de profiter des revenus de la location saisonnière, et pas seulement ceux qui ont les moyens de construire pour louer. Beaucoup de familles, notamment de pêcheur, se contentent d’un maigre local pour laisser à la disposition du touriste leur maison durant l’été. Ce marché de l’immobilier est à l’origine de la création et de la multiplication des agences immobilières. Johan Vincent va plus loin dans le panorama des retombées sociales de la balnéarisation. Il nous livre parmi les bénéficiaires du marché foncier et immobilier, un bon portrait de ces notaires qui flairent les bons coups des lotissements. Le lotissement Peugeot offre au notaire local une rente de situation particulièrement juteuse. Même si les statistiques font défaut, l’auteur nous présente un éventail de ces métiers saisonniers : les domestiques et les petits métiers de garçon de course, de vendeurs de journaux de Paris. Il pointe le doigt sur les demandes simultanées de personnel féminin dans les conserveries et les services. Aucune étude n’a encore porté sur ce sujet. Les communes voient arriver des étrangers qui sont appelés en renfort pour la poste et la gendarmerie, même si souvent les problèmes de sécurité les ont amenées à créer un poste de garde champêtre. La plage est désormais livré aux guides-baigneurs, parfois issus du cru, professeurs de sport et marchands ambulants.
19L’activité balnéaire modifie également les rythmes de vie. Ce ne sont plus les seules activités maritimes (saison sardinière) qui marquent le calendrier des ports-bourgs-stations. Le sommet de l’année, c’est la saison des bains de mer de juillet à septembre, et en toute logique le reste de l’année, le hors saison, devient la saison de l’attente. La culture de l’attente si constitutive de l’identité des gens de mer change de nature. Le contraste entre les deux saisons est d’autant plus fort que l’activité balnéaire est dominante voire exclusive.
20Cette métamorphose, qu’accompagnent les populations locales quand elles ne la prennent pas en mains, a-t-elle des conséquences sur la gestion municipale et la vie politique locale ? Jusqu’aux années 1880, la gestion communale reste aux mains soit des agriculteurs soit des professionnels de la mer. Avant 1940, les activités de service, même si elles sont en plein développement, ne sont pas suffisantes socialement pour influer sur la vie politique municipale. Bénodet, Carnac et Notre-Dame-de-Monts vont rester sous tutelle du monde agricole jusqu’à la guerre. Il est toujours difficile pour un non originaire, notamment dans les îles et les presqu’îles, d’arriver au poste de maire. Les conseils sont plus soudés dans la défense des activités maritimes quand elles sont menacées que pour proposer une politique balnéaire à long terme. Les populations locales n’ont pas décidé de porter à la mairie ceux qui incarnent le plus l’activité balnéaire, même si celle-ci occupe de plus en plus de place dans les campagnes électorales entre les deux guerres. Il y a donc un décalage entre le nouveau profil de ces communes littorales et la composition des conseils qui reflètent encore largement l’ancienne identité. Le balnéaire est au cœur des tensions qui se développent dans ces communes. Les citoyens ne manquent pas de stigmatiser les élus qui profiteraient de leur position. Surtout les conflits débouchent sur des scissions. L’argumentation est parfois globale comme à Larmor-Plage où il est démontré que la dynamique balnéaire concerne l’ensemble de la population. Mais c’est au nom d’une identité balnéaire que Pornichet s’arrache à Saint-Nazaire et à Escoublac.
21Au terme de cette thèse dense et originale, Johan Vincent a montré que l’activité balnéaire ne se substitue pas à des activités maritimes, fussent-elles en crise ; qu’il s’agit d’une mutation longue, complexe qu’il a examinée avec finesse ; que les populations littorales ont été des acteurs de cette mutation. Dans la gestion de leur territoire, ils ont su s’approprier cette activité nouvelle. Au final, il nous livre vision plus équilibrée que celle qui aboutit trop souvent à présenter le balnéaire comme une déferlante submergeant les petits ports et les bourgs littoraux.
Notes de bas de page
1 Alain Corbin, Le territoire du vide, l’occident et le désir de rivage (1750-1840), Paris, Aubier, 1988.
Auteur
-
Gérard Le Bouëdec
professeur des universités
Université européenne de Bretagne
CERHIO CNRS FRE 3004
Université de Bretagne-Sud
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
