Introduction
Lewis Carroll et les mythologies de l’enfance
p. 9-14
Texte intégral
1Ce court passage, extrait d’une lettre destinée à Alexandre Macmillan, nous révèle que Charles Lutwidge Dodgson désirait avant tout que la couverture de son Alice attirât les enfants, fut-ce au prix de quelques concessions artistiques de peu d’importance à ses yeux. Il est frappant de constater que c’est précisément ce désir d’accommoder les enfants, de partager leurs émotions et leurs intuitions qui est à la source de la beauté de ses photographies ; aux yeux de Carroll, mieux vaut une photographie relativement sobre et qui met en valeur le naturel et l’innocence du modèle, plutôt qu’une réalisation sophistiquée mais dépourvue de cette qualité qui touche immédiatement le spectateur, ce punctum que l’on aime à évoquer de nos jours. Privilégier la sobriété en matière photographique signifie bien sûr exiger moins de ses modèles, se préoccuper de leur bien-être, et accepter de laisser de côté certaines règles prisées par l’académisme en vogue, donc un allégement conséquent des contraintes subies par le modèle. Il semble que ce désir de plaire et de faire plaisir aux plus jeunes fut le seul élan capable de faire fléchir Carroll sur ses positions par ailleurs bien affirmées et conservatrices. Le présent volume se propose d’explorer les mythologies de l’enfance, cette saison de la vie qui fascinait tant Carroll, et dont il n’avait de cesse de célébrer l’exceptionnelle sensibilité.
2Les études ici rassemblées se donnent pour objectif d’éclairer le statut finalement très ambigu (pas seulement pour Lewis Carroll bien évidemment) de cet état humain physiologique et psychologique que l’on nomme l’enfance. Nous nous interrogerons sur la définition de ce terme, et nous tenterons de replacer la question de l’enfance dans le contexte victorien, en tentant de mieux comprendre l’époque au sein de laquelle ont pu éclore les Alice, joyaux dont l’éclat ne saurait se ternir, quelle que soit l’époque depuis laquelle on les contemple.
3Différentes étapes correspondant à la construction du mythe seront tout d’abord étudiées ; Michel Morel souligne une figure récurrente des textes carrolliens, qui est celle de la double contrainte (double bind en anglais), à savoir un ordre qui se contredit au moment même de son énonciation, et induit ainsi un blocage aporétique chez celui qui le reçoit, par lequel le mythe est alors déclaré en « état de contrariété ». Il analyse le fonctionnement des faux-semblants de la narration carrollienne et met à jour les multiples réseaux de contradictions du texte, révélant comment la (fausse) posture d’innocence narrative est la clef de l’impact des Alice. Toujours dans cette optique d’analyse de la constitution du mythe, Véronique Hague se donne comme objectif de mieux définir les rapports entre le mythe et le réalisme, afin de voir si le rêve n’aurait pas une unité propre grâce à un système d’encodage très précis qu’il convient au lecteur de découvrir ; la construction du personnage mythique est ici analysée, par le biais notamment de la question de la transmission (au cœur de la problématique de l’enfance), qui peut se comprendre comme un mouvement essentiel vers une liberté paradoxalement autorisée par le langage et le respect (ou non-respect) de ses règles. Sakari Katajamäki s’interroge quant à lui sur la détermination linguistique et textuelle, et sur les raisons qui font que le texte de Nonsense génère paradoxalement du sens en usant de stratégies restrictives, qui épousent celles qui correspondent au développement linguistique de l’enfant.
4Dans un second temps, la question de la légitimité du mythe ainsi construit vient à se poser. La question de la singularité de la petite fille est abordée par Jean- Jacques Lecercle :
Mais Alice, elle, est bien vivante [...] elle n’a rien perdu de ses charmes. À la question qui se cache derrière cette affirmation, il est une réponse facile : elle vit encore parce qu’elle est devenue mythe, parce qu’elle incarne l’archétype de ce personnage éternel, la petite fille. Cette réponse n’explique rien : pourquoi donc cette petite fille-là […] est-elle devenue la petite fille, plutôt que Sophie en ses malheurs2 ?
5On voit ici que tout questionnement sur l’enfance et sur les caractéristiques de l’héroïne de Carroll semble inextricablement lié au mythe. Il est de l’essence du discours sur l’enfance que de faire appel à cette notion en tant que réalité socialement construite : il s’agira ici d’analyser les modes de fonctionnement du mythe, de voir comment il est exploité, consciemment ou inconsciemment. Jean-Jacques Lecercle révèle comment le désir s’accompagne et se nourrit d’une fusion entre la vie réelle et la fiction, s’accomplissant à travers une chaîne complexe de métalepses ; les métamorphoses, le regard, la séduction, le jeu, la mort et le nonsense comme genre littéraire produisent et sont à leur tour produits par le désir, qui circule joyeusement et s’apparente ainsi à une libération. Il n’est rien de pédophile dans ce désir fait de mots, dont l’objet est multiple, et certainement pas singulier (il n’est au fond nullement question d’une petite fille en particulier).
6Le chef-d’œuvre de Carroll occupe bien sûr une place de choix au sein de cette étude ; cependant, une étude synchronique et sociologique ne saurait suffire, et l’enfance doit être également abordée en termes psychologiques. La question de l’identité sera abordée par Sophie Marret, qui constate que Lewis Carroll, comme Vladimir Nabokov, s’est trouvé pris dans les arcanes du discours contemporain sur la perversion ; il s’agit de montrer comment de nombreux critiques contemporains tentent « d’innocenter » Carroll en lui inventant des amours contrariées, les petites filles devenant alors un passe-droit. Sophie Marret révèle comment ces tentatives peu convaincantes visent à restaurer une image de pureté qui correspond à une norme morale contemporaine, c’est-à-dire celle d’une normalité sexuelle acceptable. Les travaux de Jacques Lacan permettent ici d’éclairer les rapports entre la perversion et la sublimation, et d’entrevoir en filigrane la dimension de la pulsion.
7Dans un registre voisin, Pascale Renaud-Grosbras s’interroge sur la construction et la propagation du mythe carrollien, et montre comment le personnage de Lewis Carroll n’est finalement que le produit des fantasmes d’une certaine critique ; l’existence de la psychobiographie et de ses dérives pose de façon plus large le problème de la réception des œuvres littéraires. Ainsi, la question de la pédophilie supposée de Carroll, qui est comme nous l’avons vu l’apanage d’une certaine critique, semble être hélas au centre du questionnement des médias et du public concernant la personnalité énigmatique de Charles Lutwidge Dodgson. Hugues Lebailly entend mettre fin à ce mythe abusif en montrant que cette image de Carroll cultivant un amour immodéré pour des petites filles ne repose finalement que sur une série d’exagérations ; de nombreux exemples tirés de sa prolixe correspondance révèlent que Carroll cultivait l’amitié de nombreuses jeunes filles de plus de 25 ans, qu’il les ait connues enfants ou pas. En effet, il s’avère que Lewis Carroll était loin de rencontrer exclusivement des petites filles, et qu’il mettait un soin particulier à entretenir ses relations avec certaines de ses amies-enfants devenues adultes.
8L’image donnée à l’enfance au sein de la littérature constitue un troisième moment, au cours duquel Jacques Dissard cherche à circonscrire la figure du garçon dans les romans victoriens, afin de montrer par opposition le caractère singulier des Alice, au sein desquelles l’héroïne est représentée comme tout à fait unique en son genre. Virginie Douglas se propose d’adopter une perspective éclatée depuis laquelle elle met en lumière le statut exceptionnel des Alice, en les comparant aux écrits d’écrivains comme Allan Ahlberg, Neil Gaiman, Salman Rushdie et Roald Dahl. Stéphane Jousni entame un questionnement (qui sera poursuivi ailleurs par Chiara Lagani) sur la liberté encouragée ou réprimée par le langage en montrant l’influence de l’œuvre de Carroll sur l’Ulysse de James Joyce. L’étude des deux premiers chapitres révèle l’importance de l’oralité dans sa double acception de rapport à la nourriture et de production du récit ; la notion d’étrangeté traverse les textes carrolliens et joyciens avec la même intensité, et façonne la représentation du monde par l’enfant, lequel ne cesse de questionner le réel d’une façon inédite. La réception des Alice et de la Chasse au Snark en France et ce qu’elle doit aux surréalistes André Breton et Louis Aragon est exposée en détail par Isabelle Nières-Chevrel, qui rappelle que les œuvres de Carroll ont toujours fait l’objet d’une double lecture, à la fois adulte et enfantine ; ce qui nous amène à nous poser la question de savoir si la frontière que l’on établit entre l’enfance et la maturité est bien légitime, et s’il n’est pas davantage question d’une fluidité essentielle qui traverserait toute l’œuvre carrollienne.
9Dans une dernière mouvance, les liens tissés par l’œuvre carrollienne entre différentes formes artistiques seront examinés ; la dimension visuelle de l’œuvre de Carroll est en effet primordiale. Elle revient constamment au cœur des préoccupations de Lewis Carroll, que ce soit lorsqu’il s’agit d’illustrer ses écrits (publics ou privés), ou de donner libre cours à sa passion photographique. Lindsay Smith choisit de documenter un aspect méconnu de la vie de Dodgson, en montrant que le bégaiement dont il souffrait peut expliquer sa passion pour la photographie. En effet, le bégaiement peut être défini comme l’impossibilité d’anticiper par la parole ce qui doit pourtant advenir ; Lindsay Smith montre comment la photographie a pu permettre à Dodgson de passer outre l’obstacle de la parole, en l’autorisant à maîtriser le temps d’une autre manière. En figeant l’instant, mais aussi en retenant le passé et en détenant l’essence de ce qui allait devenir futur, Lewis Carroll avait trouvé un moyen de surmonter ce handicap qui le faisait beaucoup souffrir, mais qui paradoxalement le rendait apte à questionner le fonctionnement du langage, et à en détecter les innombrables couacs et insuffisances. Lindsay Smith prend appui sur une des photographies de Carroll représentant la famille Tennyson pour montrer comment cette fantastique cristallisation entre la langue et le médium photographique pouvait avoir lieu. Lawrence Gasquet a étudié le corpus photographique de Charles Lutwidge Dodgson, et montre qu’il était avant tout un fabuleux portraitiste ; elle tente d’élucider les raisons qui permettent d’affirmer que les portraits de Dodgson sont originaux, et en quoi ils se démarquent des autres productions en vogue à l’époque victorienne sur un plan compositionnel. Il s’avère que des différences structurelles apparaissent selon que Dodgson photographie ses connaissances ou bien ses amis. Il s’agit de montrer que Carroll avait bien compris la portée cognitive de la fonction pragmatique de la forme, bien avant que la relation entre objet visuel et efficacité cognitive ne soit rapprochée par les scientifiques. Toshiro Nakajima choisit quant à lui de documenter la célèbre photographie d’Alice as a Beggar Maid en nous montrant comment elle ne peut être conçue sans une autre image « jumelle » qui la complète, formant ainsi un diptyque, figure récurrente au sein de la photographie carrollienne.
10Le théâtre passionnait également Carroll ; Chiara Lagani, à la tête de la troupe de théâtre italienne Fanny & Alexander, nous explique les raisons qui l’ont incitée à mettre en scène le spectacle Alice interdit aux moins de dix-huit ans, qui célèbre le langage et nous fait réfléchir sur les structures de la narration ; sorte de wunderkammer transfigurée et vivante, cette représentation des Alice dévoile un dispositif recréant spatialement la vision subjective de l’enfant. Dans un mouvement voisin, aux sources de l’abstraction, Simon Gallot choisit de montrer comment le compositeur contemporain György Ligeti a choisi pour sa part de rendre hommage à l’ironie du texte carrollien en créant la cinquième pièce des Nonsense Madrigals intitulée The Lobster Quadrille (1988-1993). Cette pièce rend manifeste une recherche rythmique qui fait appel à un principe de répétition assez singulier chez Ligeti ; il est intéressant de voir comment la polymétrie traduit ici l’humour du texte qui l’inspira.
11Tous les articles publiés ici soulignent le génie de Lewis Carroll, ainsi que la pertinence toujours contemporaine de ses intuitions, qu’elles soient linguistiques ou esthétiques. Son œuvre protéiforme demeure bien vivante, et peut-être est-ce le meilleur adjectif qui soit pour englober son incommensurable richesse et signifier sa constante actualité. De même que la Licorne et Haigha s’émerveillent de ce que l’enfant Alice soit vivante, qu’elle existe tout simplement, j’espère que l’on fermera le présent ouvrage en se disant que tout l’œuvre carrollienne est vivante, et que c’est là sa plus remarquable qualité.
12“What—is—this ?” he said at last.
13“This is a child !” Haigha replied eagerly, coming in front of Alice to introduce her, and spreading out both his hands towards her in an Anglo-Saxon attitude. “We only found it today. It’s as large as life, and twice as natural !”
14“I always thought they were fabulous monsters !” said the Unicorn. “Is it alive3 ?”
Notes de bas de page
Auteur
-
Lawrence Gasquet
Université Michel de Montaigne-Bordeaux III
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