• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16452 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16452 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses universitaires de Rennes
  • ›
  • Géographie sociale
  • ›
  • Espaces de vie, espaces enjeux
  • ›
  • Troisième partie. Mobilisations par les ...
  • ›
  • Chapitre 14. Pour une approche des acteu...
  • Presses universitaires de Rennes
  • Presses universitaires de Rennes
    Presses universitaires de Rennes
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral LE PROJET DE TERRITOIRE COMME CONSTRUCTION INSTITUTIONNELLE DE NOUVEAUX REPÈRES COGNITIFS, IDENTITAIRE(S) ET MÉMORIEL(S) DES ACTEURS ORDINAIRES CONCERNÉS : FORMES ET RESSORTS D’UNE INTER-SUBJECTIVITÉ RÉFLEXIVE DES ACTEURS ORDINAIRES INDIFFÉRENTS CONCLUSION Auteurs

    Espaces de vie, espaces enjeux

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Chapitre 14. Pour une approche des acteurs ordinaires dans l’éther des projets de développement local territorialisés

    Olivier Chavanon, Denis Laforgue et Roland Raymond

    p. 231-244

    Texte intégral LE PROJET DE TERRITOIRE COMME CONSTRUCTION INSTITUTIONNELLE DE NOUVEAUX REPÈRES COGNITIFS, IDENTITAIRE(S) ET MÉMORIEL(S) Des finalités techniques et institutionnelles Le projet de territoire : un processus de typification d’éléments censés faire consensus Des institutions ad hoc chargées de la mise en œuvre du projet DES ACTEURS ORDINAIRES CONCERNÉS : FORMES ET RESSORTS D’UNE INTER-SUBJECTIVITÉ RÉFLEXIVE Des processus de concernement instables Vers un concernement des acteurs ordinaires : activités d’intellectualisation et processus d’acculturation Des dynamiques de démobilisation des acteurs ordinaires DES ACTEURS ORDINAIRES INDIFFÉRENTS La primauté du proximal sur le général La primauté de l’expérience sur les concepts CONCLUSION Auteurs

    Texte intégral

    1Le questionnement qui structure ce chapitre part de deux constats quant aux caractéristiques des projets de développement local sur des territoires montagnards. Le premier fait écho à ce que nous qualifions comme une sorte d’éther du changement, qui prend forme et sens dans une logique de projet devenue ici ou là outil principal de réenchantement d’un à-venir pour bon nombre d’acteurs éminents en quête de perspectives d’action tout aussi rassurantes que rassérénantes. On assiste en effet à une multiplication de projets de développement local sur les territoires montagnards. Ces projets sont mis en place dans l’espoir de « contrer » des évolutions économiques et climatiques perçues comme déstabilisantes ; celles-là même qui nécessiteraient d’instituer une nouvelle approche du tourisme en tant que voie de (re-)développement privilégiée. Cette logique de rupture s’opère à travers la mobilisation escomptée des « ressources » du territoire, qu’il s’agisse des habitants et de leurs « qualités » indigénisées (Babadzan, 2009) ou plus largement de ce qui est dénommé comme un « patrimoine naturel et culturel » jugé intrinsèquement attractif pour peu qu’il soit précisément travaillé en tant que tel par les politiques publiques locales.

    2Le second constat est que ces projets ont pour ambition explicite d’aller bien au-delà d’un simple redimensionnement politique du territoire considéré, telle la création d’une intercommunalité. Ils se fixent dans bien des cas comme objectif et comme condition de réussite l’appropriation par les populations locales de cette logique de projet ; une appropriation jugée nécessaire à la mise en mouvement du projet. Or, cette appropriation des populations reste, selon plusieurs observateurs, bien fragile, i. e. toujours contingente, incertaine, fluctuante et rarement à la hauteur de ce que vise le projet de développement local. La raison en est très simple. Les formes escomptées d’une appropriation de ces projets par les habitants conçoivent ces derniers comme autant d’individus socialement adaptés (ou adaptables) aux projets censés les mobiliser. Or, force est de constater que ces habitants sont éloignés des arènes où des projets de territoire se dessinent, au point que la logique de ces projets prend vis-à-vis d’eux un caractère non incorporable. Ils sont, en ce sens, des « acteurs ordinaires », c’est-à-dire qu’ils ne sont ni en position de prise de responsabilité, ni en situation de produire les réactions attendues de leur part. Il s’ensuit qu’ils semblent de fait pris (de façon plus ou moins momentanée) dans des formes d’indifférence, d’accord très distancié, accord « de principe » qui n’implique pas d’engagement concret de leur part ni même, quelquefois, de ralliement stratégique au projet.

    3D’où la question centrale de ce chapitre : partant de ces configurations de projet qui se déploient dans des arènes où seuls siègent des acteurs éminents, par quels processus apparaissent en tension – voire en décalage – les intentions et actions des porteurs de projets de territoire et les modes de concernement des « acteurs ordinaires » censés être partie prenante de projets dont la logique et les modalités ne peuvent que leur échapper ?

    4Notre propos s’appuie principalement sur une enquête dans deux territoires de montagne (Alpes), qui sont tous deux l’objet de projets de développement, l’un dans le cadre du Parc naturel régional (PNR) des Bauges, l’autre dans un cadre cantonal, en l’occurrence le projet de développement du canton de Modane : Terra Modana. Nous y avons réalisé une trentaine d’entretiens avec des élus locaux, des responsables administratifs (techniciens, chargés de mission), des membres d’associations locales (valorisation du patrimoine, culture), des représentants d’offices de tourisme. Nous avons parallèlement administré un questionnaire sur ces deux territoires auprès d’acteurs ordinaires (n = 310) et effectué des entretiens biographiques approfondis avec une quinzaine d’habitants. Nous avons enfin étudié les productions narratives et iconographiques (dépliants, plaquettes, logos) associées aux projets de territoire et interviewé les concepteurs de ces productions.

    5Après avoir analysé les intentions de ces projets de territoire du point de vue de leurs concepteurs institutionnels, nous apporterons des éléments de compréhension des processus de concernement observables chez certains acteurs ordinaires avant d’essayer d’interpréter l’indifférence des autres. Concernant les processus de concernement, et en deçà de toute conception visant à éclairer des types de concernement qui seraient autant de déclinaisons de prédicats inhérents à la tradition rationaliste (Dewey, 2006 [1938], p. 199-201), nous examinerons la processivité des situations de concernement (Raymond, 2009, p. 217-226) dans lesquelles se retrouvent in fine des acteurs ordinaires : celles qui participent progressivement de formes d’intérêt, de détachement, voire d’indifférence.

    LE PROJET DE TERRITOIRE COMME CONSTRUCTION INSTITUTIONNELLE DE NOUVEAUX REPÈRES COGNITIFS, IDENTITAIRE(S) ET MÉMORIEL(S)

    6Envisagé dans une perspective de changement escompté devant mobiliser, tout projet de développement local a pour dimension centrale de vouloir faire exister, faire connaître, faire apprendre aux populations visées une représentation, une version du monde territorialisé, parmi de multiples autres possibles (Goodman, 1992), nécessitant in fine une nouvelle figuration institutionnelle et cognitive. Ce travail d’institutionnalisation d’une vision du territoire est réalisé par ceux que nous appelons les « acteurs éminents », c’est-à-dire des acteurs qui sont en responsabilités d’initiatives concernant un développement touristique renouvelé ou accru : élus, responsables d’administration locale, directeurs d’office de tourisme, directeurs de station de ski, présidents d’associations locales. Mais par quels processus passe ce travail d’institutionnalisation ?

    Des finalités techniques et institutionnelles

    7On peut tout d’abord noter que la finalité de cette nouvelle figuration du territoire est double : technique et institutionnelle. Le projet vise en général à requalifier et à repositionner de manière technique l’offre d’activités touristiques de ce qui est défini et délimité comme un territoire : volonté de diversifier les prestations et de couvrir les quatre saisons, lancements de projets d’infrastructures, développement de stratégies de communication (activités offertes, prix). Sous couvert de cette approche technique d’un « réel » (Arendt, 1972) devenant prétexte d’un nouveau projet allant de soi, s’opère un travail d’institution du territoire, qui devient en ce sens « territoire de projet ». Les acteurs éminents engagés dans une telle opération énoncent ce qui doit être et devenir à plus ou moins long terme, qu’il s’agisse du développement associé à un espace, du fonctionnement des instances politiques et des organisations locales ou des façons de penser et des comportements des habitants conçus ici comme autant d’acteurs de fait du changement escompté. La construction de cette dimension institutionnelle du territoire passe de prime abord par des projections et stratégies économiques (tout particulièrement dans le secteur touristique), qui trouvent une part de leur légitimité dans la prétention de nombreux projets à mettre au jour une « identité de territoire » qui puisse offrir une plus-value commerciale. Cette identité serait spécifique à chaque territoire, faite d’entités naturelles, culturelles et humaines qui constitueraient autant de ressources pour l’avenir des populations. Utilisée comme un facteur de prise de conscience d’une supposée spécificité du territoire par les populations locales et par les touristes fidélisés et potentiels, l’instrumentalisation de cette identité territoriale permettrait non seulement un (re)développement touristique, mais aussi une transformation de la manière dont les populations locales perçoivent leur territoire et y agissent en l’évoquant avec fierté et en s’incarnant comme autant d’inlassables promoteurs de ce « territoire d’exception ».

    8On peut alors pointer l’existence de trois mécanismes à l’œuvre dans l’invention de ce projet de territoire et dans les tentatives des acteurs éminents d’y faire « adhérer » les acteurs ordinaires.

    Le projet de territoire : un processus de typification d’éléments censés faire consensus

    9L’identité de territoire, promue par le projet de développement local, n’est pas une réalité a priori, c’est-à-dire pré-existante au projet. Ce que disent les acteurs éminents de l’identité d’un territoire n’est pas le reflet (même très déformé, partiel) de la réalité sociale présente et passée de ce territoire. Le projet de territoire procède d’une construction, d’une invention, d’une refiguration du passé et du présent du territoire considéré. Ce qui est institué (et donc posé comme vrai, souhaitable, authentique), ce sont de véritables mémoires toponymiques qui procèdent soit de la sélection et de la ré-interprétation, par les acteurs éminents, d’éléments symboliques et identitaires jugés typiques afin de disposer d’une image du territoire consensuelle et attractive, soit de l’occultation d’autres éléments symboliques constitutifs de ce territoire mais peu attractifs. Par exemple, tel territoire sera valorisé comme terre de passage et donc d’accueil (hospitalité ancestrale des habitants, etc.) et comme lieu de traditions (culinaires, architecturales, artisanales) authentiques (i. e. qui plongent dans un lointain passé), tandis que les conflits qu’a connus ce territoire ou les migrations qui l’ont peuplé ou dépeuplé seront largement minorés ou occultés.

    10Ces logiques de sélection, d’invention et d’occultation procèdent donc d’une mise en ordre des multiples mémoires locales et d’une réification des attributs culturels associés au dit territoire (cf. la recherche d’un « socle identitaire » commun qui trouverait ses racines dans l’histoire millénaire d’une communauté villageoise). Ces logiques sont informées par des enjeux économiques mais aussi par une fragilité identitaire des territoires touristiques de montagne. Les enjeux économiques et touristiques qui président au projet de territoire conduisent parfois les acteurs éminents à adopter une vision « marketing » du territoire qu’ils cherchent à rendre attractif ; cette posture marchande – qui n’est pas inhérente à leur fonction – est confortée par un contexte de décentralisation dans lequel les acteurs éminents ont pris acte du fait qu’il leur revient la charge de gérer, de promouvoir, de distinguer le territoire dont ils ont la responsabilité. Ces mêmes acteurs éminents vivent une désorientation face à la « perte de lisibilité » des territoires de montagne, au niveau sociétal : leurs caractéristiques naturelles et naturalisées (hauts sommets, enneigement, bon air) ne suffisent bien souvent plus à assurer leur valorisation dans un contexte d’inquiétude climatique et de concurrence généralisée des lieux de tourisme ; cette incertitude vécue par les acteurs éminents permet de comprendre, en partie, leur travail incessant de (re-)définition d’une identité de territoire.

    11Pour rendre compte de la dynamique de ces projets de territoire, il faut aussi saisir comment « sont donnés à voir et à apprendre » à l’ensemble des populations visées ces contenus cognitifs et mémoriels, cette version territorialisée du monde. Pour rendre compte des processus d’ancrage de ces projets de territoire (et de leur caractère chaotique et incertain), il faut analyser de près ce que nous appelons la « structure d’intellectuation épiphanique » (Bonnefoy, 1994) de chaque projet de territoire. Il s’agit d’un ensemble de signifiants tels que des énoncés oraux ou textuels, des objets (journaux, plaquettes, affiches), des symboles, des icônes, des logos, qui sont les seuls signes à partir desquelles les populations locales ou tout au moins une grande partie d’entre elles peuvent re-construire, pour elles-mêmes, une intelligibilité et une légitimité aux représentations et aux perspectives d’action que porte le projet de territoire. C’est bien sur la base de cette structure d’intellectuation, comme pure phénoménalité, que les populations sont censées s’approprier les messages, puis l’image territoriale auxquels les acteurs éminents voudraient les voir adhérer : identité, atouts et finalement avenir du territoire et de ses habitants. Un cas, presque d’école, permet d’illustrer une telle dynamique : celui du canton de Modane et son projet Terra Modana.

    Un cas exemplaire : Terra Modana Le projet Terra Modana du canton de Modane est exemplaire du développement d’une structure d’intellectution épiphanique, reposant fortement sur une construction iconographique (mise en scène dans un diaporama par les responsables locaux et servant à la publicisation du nouveau label) comprenant des icônes et des éléments narratifs : « Vous ne viendrez plus chez nous pour skier. Le tout ski c’est terminé… De gueule et d’or, terre des hommes et de lumière, fidèle à la Savoie et passage vers l’Europe, premier Parc National et sanctuaire du bouquetin des Alpes… » L’étayage du projet passe également par la construction d’un logo qui a une prétention performative. Sans entrer ici dans le détail de sa phase d’élaboration, présentons les contenus associés à ce logo ; il mobilise des images et des notions censées informer la scène montagnarde en question : le bouquetin des Alpes symbolise la Vanoise mais aussi le canton de Modane dont il est l’animal emblématique, la croix symbolise quant à elle la Savoie, « Terra » est retenu sous prétexte qu’il signifie, en latin, l’ensemble des lieux habités, l’étendue d’une commune, la matière où se croisent les végétaux, le sol considéré comme élément de base de la vie et des activités rurales. Outre le fait que « Modana » est décliné de Amodana, nom qu’aurait porté la ville de Modane au XIIe siècle (au point qu’on l’aurait ainsi appelée en patois – ce que nous n’avons pu vérifier), Modana signifierait aussi la réjouissance (apparemment en référence au sanskrit), de même que la jeunesse et la passion (cette fois en référence au breton). Les couleurs, soit le rouge et l’or, sont censées représenter un territoire d’exception (des montagnes ensoleillées) et le caractère de ses habitants. Sans discuter ici tant la force attribuée à certains symboles que la proximité/distance que peut avoir chaque personne du canton vis-à-vis des patois, du sanskrit ou du breton, force est d’indiquer que ce logo a les mêmes fonctions que le projet Terra Modana qui le porte. D’une part, il vise à requalifier ledit « territoire », à le faire connaître et à le rendre intelligible du point de vue des référentiels de projets et d’actions attendues qui performent aujourd’hui la notion même de « territoire » : celui d’un canton (de Modane) à forte capacité réflexive et qui se positionne en tant qu’espace dynamique de (ou en) montagne. D’autre part, dès lors qu’il est rappelé par certains acteurs éminents que cette zone « n’avait ni nom ni histoire », le logo a prétention à combler un vide, procurer une carte d’identité à ce territoire devenu une scène de montagne forte de son dynamisme. Il a pour fonction de lui conférer un nom et une expression, de façon relativement similaire à ce qui s’est joué et se joue sur d’autres scènes : « L’Espace Killy » de Tigne et Val d’Isère, « Les Sybelles » en Savoie, ou encore « Le Grand Massif » en Haute-Savoie. Il devient alors porteur d’une identité territoriale à géométrie variable (montagne, canton, vallée, populations, etc.) qui produit et mobilise des référentiels : « des racines historiques », un « patrimoine naturel », une vie humaine et sociale qualifiée « d’authentique », etc. ; du moins ce logo contribue-t-il à performer ces dimensions-là et la boucle semble ainsi bouclée même si aucun sceau, ni de Savoie, ni de Maurienne ni de Modane ne figure sur le logo.

    Des institutions ad hoc chargées de la mise en œuvre du projet

    12Par ailleurs, des institutions locales sont souvent spécialement créées pour mettre en œuvre le projet de territoire (par exemple un PNR). Il s’agit selon nous d’institutions ad hoc relativement fragiles pour trois raisons. Tout d’abord, il n’y a en général pas de consensus local stabilisé quant au bien commun qu’elles sont censées porter, en particulier entre les responsables politiques locaux dont elles dépendent. Cette pluralité des finalités des institutions ad hoc rend problématique la définition de l’action qui convient (Thévenot, 1990) par les acteurs institutionnels eux-mêmes et ce d’autant plus que l’assise organisationnelle de ces institutions reste souvent faible : elles sont dotées de peu de moyens d’action matériels et humains au regard des objectifs parfois contradictoires qui leur sont assignés. Ensuite, la fragilité de ces institutions tient au caractère problématique du rapport qu’elles entretiennent avec les populations (locales) qu’elles sont censées faire adhérer au projet de territoire. En effet, ne pouvant, compte tenu des spécificités du projet de territoire qu’elles sont censées porter, s’appuyer sur les catégories de pensée traditionnelles et légitimes de l’action publique concernant le repérage et l’étiquetage de leur public-cible, il leur est difficile de typifier les populations, de rendre intelligible leurs comportements, et donc de s’assurer une emprise sur ces dernières, au moins par comparaison avec des institutions traditionnelles de l’action publique comme l’École, l’Hôpital, le travail social, etc.

    13Cette triple fragilité conduit souvent ces institutions ad hoc, pour ne pas ajouter une quatrième « zone d’incertitude » à leur action (i. e. entendre et prendre en compte les désaccords potentiels des acteurs ordinaires), à refuser de discuter de la pertinence de leur action, a fortiori de co-construire leurs options et leurs représentations avec leur environnement, selon un principe d’intelligence distribuée (Callon et al., 2001). Elles peuvent alors développer deux types de « stratégies de survie » (Woods, 1979).

    14D’une part, elles s’inscrivent dans des formes de travail sur autrui (Dubet, 2002), caractérisées par le fait que les agents institutionnels, délaissant le principe de discussion, cherchent à imposer aux acteurs ordinaires des normes de pensée et de comportement nécessaires à la réalisation du projet de territoire ; l’usage de ces techniques disciplinaires est rarement couronné de succès compte tenu de la faiblesse des ressources d’action de ces institutions mais permet à tout le moins aux agents de base de « donner le change » auprès de leur hiérarchie et de l’environnement politico-institutionnel à travers une prise de position du type : « nous menons une action volontariste en faveur du projet de territoire ».

    15D’autre part, elles déploient des formes de travail sans autrui (Laforgue, 2009), notamment quand les agents institutionnels, prenant acte de leur incapacité à intéresser à leurs perspectives une bonne partie des acteurs ordinaires, se replient sur le développement de projets, d’actions, de mesures, dans un contexte strictement institutionnel et politique, qui exclut quasiment toute concertation avec les citoyens. La légitimité de cette posture consiste pour les agents institutionnels à prendre le pari qu’en « avançant de leur côté » – en tant qu’innovateurs ou précurseurs – ils créeront les conditions pour attirer l’attention des citoyens ordinaires et in fine modifier leurs raisonnements et leurs comportements, dans le sens escompté par le projet de territoire. Ces modes d’intervention favorisent souvent le caractère chaotique de l’ancrage du projet, comme nous le verrons dans les deux sections suivantes.

    16Fort des éléments qui précèdent une question se pose : si l’appropriation de ces projets par les populations ne va pas de soi, autrement dit, si elles ne sont jamais de fait les simples récipiendaires passifs de projets locaux, comment rendre compte de la manière dont des acteurs ordinaires – ceux agissant quotidiennement sur les territoires en question mais n’étant pas au fait de ce qui se joue et se déploie dans le cadre des arènes de la décision politique – peuvent se sentir ou non concernés par les discours, les productions narratives et iconographiques, les fictions mémorielles publicisées qui sont constitutives des projets de développement local ? Notre propos s’attardera sur quelques figures d’acteurs ordinaires face à des projets de territoire.

    DES ACTEURS ORDINAIRES CONCERNÉS : FORMES ET RESSORTS D’UNE INTER-SUBJECTIVITÉ RÉFLEXIVE

    17Tel que nous le définissons, l’acteur ordinaire n’est pas un acteur dominé, un individu « empêtré » dans une violence symbolique qu’exerceraient sur lui les acteurs éminents. Il est ici celui qui, en regard d’une expérience frustrante de participation ou d’engagement, ou en fonction de sa représentation d’un écart infranchissable entre action publique et citoyenne, se construit, momentanément ou durablement, comme quelqu’un qui n’a pas ou peu de prise sur des mécanismes et projets socio-politiques (Raymond, 2009). Au point qu’il ne cherche pas ou plus à en avoir.

    Des processus de concernement instables

    18Concomitamment aux différentes phases du projet de territoire qui se succèdent, les positionnements de ces acteurs ordinaires peuvent manifester un intérêt ou un détachement. Ainsi, ils peuvent ou non s’avérer être des porteurs d’idées. Ils peuvent être pour ou contre la manière dont les choses sont posées ou sont mises en œuvre. D’une certaine manière, l’acteur ordinaire se perçoit comme – et parfois devient – un élément du débat et de l’action, mais un élément décalé ou exorbité. Il se construit ou se pense aux marges tant son besoin d’alternative ou son sentiment d’impuissance est grand ; au point de se sentir parfois non considéré, mais d’une certaine manière fier de ne pas l’être.

    19Le profil de ces acteurs ordinaires est multiple. Il peut s’agir d’un simple citoyen, jeune ou vieux, d’un natif ou d’un nouvel arrivant, d’un habitant ou d’un résidant, d’un acteur économique, d’un collectif, voire d’un élu qui n’a pas été impliqué dans ledit projet de territoire ou qui n’a pas accès à certaines arènes. Ce ne sont donc pas les variables classiques, notamment indépendantes et explicatives qui servent à le définir, pas plus que des questions de réaction à ce qui serait de l’ordre d’une violence symbolique faite à certains de se conformer à un projet. Comme nous le précisions précédemment, c’est surtout sa position initiale dans l’échelle des débats et des décisions, l’attention dont il a pu progressivement bénéficier, le sentiment qu’il peut ou non nourrir de pouvoir alimenter les débats, d’infléchir certaines décisions dans le cadre du processus social de spécification d’un territoire, soit l’ensemble des modalités et processus qui sont au cœur de la définition des situations, qui caractérisent in fine l’acteur ordinaire en sa position (y compris ses évolutions). Dans certains cas minoritaires, nous pourrions certes parler de « misère de position » en lien avec une activité d’auto-représentation. Mais, dans bien des cas, il est plus pertinent de parler de simples positionnements à la marge. Faut-il parler d’un acteur en souffrance de place et de voix ? Pour certains, la métaphore est juste. Cette souffrance les amène soit à baisser les bras, soit à redoubler d’attention. Pour d’autres, le sentiment de non-prise en compte devient moteur d’une dynamique sur d’autres scènes, moins visibles, où des actions se déploient sans être pour autant dans la focale du processus de spécification territoriale. C’est le cas de tous ceux qui agissent, agriculteurs, artisans, associatifs, citoyens, élus, etc., en ne se souciant plus du projet de territoire, en développant une sorte d’indifférence, voire d’amnésie, ce qui les fait alors basculer dans la catégorie d’acteurs ordinaires examinée à la section suivante.

    20Ce qui caractérise les acteurs ordinaires examinés ici, ce sont des processus de concernement à l’égard du projet de territoire qui relèvent de fait de la subjectivité réflexive de l’acteur. Cette subjectivité se déploie en contexte au sens des expressions « j’avais compris que », « on nous avait dit que », « on s’est fait avoir », « nous avons d’autres propositions », « ils doivent considérer notre façon de voir », etc. L’acteur ordinaire ainsi concerné estime, par expérience antérieure ou en cours, qu’il est possible et qu’il vaut la peine de s’inscrire dans un processus de spécification, éventuellement en proposant un contre-modèle, ou inversement, que cela sera inutile, que les conditions du débat public sont telles qu’il lui semble illusoire de s’y inscrire.

    21Dans les deux situations qui ont été observées, notons d’emblée que le concernement intervient au regard de processus, certes cadrés par des procédures et des missions (c’est le cas du PNR), mais qui restent intellectuellement instables. Les projets de territoire étudiés demeurent en effet des entités abstraites, en quelque sorte « insupérables » (Meddeb, 2009). Certes, leur dimension a priori tangible tient on l’a vu dans la traduction qui peut ou pourra en être faite par les acteurs éminents. Reste qu’elles demeurent, du point de vue des acteurs ordinaires, indéterminées (non actualisables et non incorporables). Cette situation faisant problème pour un certain nombre d’acteurs explique que la subjectivité réflexive des acteurs qualifiés d’ordinaires prenne autant de place sur la durée.

    Vers un concernement des acteurs ordinaires : activités d’intellectualisation et processus d’acculturation

    22Comme le suggère l’analyse ci-dessus, des évolutions dans les primo-positionnements à l’égard des projets de territoire sont perceptibles en lien avec des changements intervenus dans la vie des individus ou avec la dynamique intrinsèque du projet. Si, à titre d’exemple, nous reprenons les positionnements des acteurs ordinaires vis-à-vis du projet de PNR, ressortent de l’analyse des enjeux et des intérêts environnementaux, économiques, politiques, symboliques ou encore culturels. Les enjeux environnementaux s’expriment à travers l’idée souvent partagée qu’un PNR a pour vocation de conserver et de protéger un environnement. Les positions « favorables » ou « opposées » vont alors porter sur les pouvoirs et les marges de manœuvre dont le PNR doit ou peut disposer en matière d’aménagement, de patrimonialisation et d’urbanisation de son territoire. Il est plébiscité ou craint. Des enjeux économiques sont clairement exprimés par les élus ou par les acteurs engagés au regard d’une profession (artisan) ou d’une activité lucrative (responsable d’un gîte) ou associative. Des enjeux politiques ou de pouvoir sont également repérables. Il peut s’agir tout simplement d’une revendication d’expression ou de consultation mais ils peuvent également renvoyer à des questions d’échelles de représentation et de décision. Ils peuvent plus concrètement porter sur l’emploi, le développement d’une économie durable, voire sur la solidarité entre les territoires. Et bien évidemment le spectre d’une nouvelle échelle de décision qui peut être associée au PNR devient à son tour facteur d’intérêt ou de désintérêt. Nous avons également vu apparaître des enjeux plus symboliques, de nature culturelle. Outre des questions de reconnaissance du travail et des initiatives menées jusque-là par une diversité d’acteurs, des valeurs – pas toujours explicitées – peuvent être au cœur des débats, par exemple ce qui est posé et revendiqué au titre du « territoire local » ou « des gens d’ici ».

    23De tels enjeux, en tant que motifs d’actions, d’intérêts ou de désintérêts, permettent de rendre compte des positionnements éclairés à l’endroit de projets qui, à différents degrés, ont été intériorisés en tant qu’objet de réflexion et de pensée. Dans bien des cas, l’existence et l’expression de positionnements fondés sur des enjeux et motifs raisonnés et rationalisés sont d’autant plus envisageables qu’existent ces structures d’intellectuation épiphanique dont nous avons traité dans la partie précédente. Si elles visent à faire connaître et à faire apprendre des enjeux et des orientations, alors ces positionnements raisonnés et rationalisés traduisent une activité d’intellectualisation par les acteurs ordinaires de ces projets ; activité qui peut être perçue comme le pendant de la production de symboles – constructions mémorielles et identitaires – par les acteurs éminents.

    24De ce point de vue, force est de constater que de tels projets s’arriment au plus près des réflexions de certains acteurs ordinaires, que leurs positionnements soient momentanément « favorables » ou « opposés ». En effet, quelles que soient ces positions, elles témoignent d’une dynamique d’acculturation d’une partie des acteurs ordinaires aux problématiques territoriales, aux formes de représentations et catégories de sens qu’elles véhiculent, à la contemporanéité, parfois très événementielle, de la « montagne ». Cette dynamique peut dès lors être considérée d’une façon positive, du fait qu’elle révèle chez certains acteurs ordinaires des formes d’» incorporation socialisatrice » d’enjeux devenus en somme majeurs, à condition que tous, notamment les acteurs éminents, admettent qu’un temps long est toujours nécessaire à la concrétisation sociale d’un projet de territoire.

    Des dynamiques de démobilisation des acteurs ordinaires

    25Il faut donc souligner l’existence d’un processus de concernement des acteurs ordinaires vis-à-vis du projet de territoire et de la spécification territoriale dont il est porteur. Pour autant, la dynamique inhérente à ce processus ne prend pas systématiquement la forme d’une acculturation croissante et univoque, au fil du temps, des acteurs ordinaires aux représentations et perspectives d’action promues par le projet. C’est par exemple ce que permet de souligner une enquête par entretiens auprès d’acteurs ordinaires sensibilisés, engagés ou impliqués dans un projet de PNR. Deux situations sont schématiquement repérables : une démobilisation pratique et une démobilisation plus intellectuelle et plus subjective. La démobilisation pratique peut être la conséquence du parcours de vie des individus. Un déménagement, un changement de profession, la naissance d’enfants, une maladie ou tout autre élément de vie a pu, par sa nature et la manière dont il est subjectivé par l’acteur, provoquer un net recul de l’intérêt vis-à-vis d’un sujet plus distant de leur quotidien. Le manque de temps, la mobilité, l’avancée dans l’âge sont des éléments du même ordre, d’autant plus que la durée d’installation d’un projet est longue. En effet, plus un projet se prolonge, plus il est difficile qu’il mobilise sur la durée ceux qui s’y sont investis dès le départ. La démobilisation pratique peut aussi être le fait d’un simple changement de procédure au sein du PNR, par exemple la création du syndicat de gestion, qui aura notamment pour incidence déclarée la fin de la participation de certains aux commissions. Si un tel processus de création du syndicat de gestion est normal dans la procédure de création d’un PNR, il va marquer certains acteurs initialement favorables et engagés et deviendra un moment fondateur de leur désintérêt pour le PNR, même s’ils restent symboliquement investis dans la problématique « projet de territoire ».

    26La démobilisation intellectuelle renvoie à des dimensions affectuelles qui peuvent tout à la fois relever d’aspects idéologiques, de principes éthiques, mais aussi de systèmes de croyances ou encore de sentiments moraux (Raymond, 2009). C’est le cas lorsque des individus jusque-là impliqués considèrent, soit que la manière dont le PNR prend en compte le territoire local n’est pas bonne – tout en sachant que chacun peut évidemment développer une vision très particulière dudit territoire local –, soit que l’outil PNR est essentiellement perçu comme une « usine à gaz administrative » du fait de la présence d’une multitude de sous-structures et de sous-responsables, soit que des suspicions « d’incompétences » portent sur l’équipe en place. Tout cela va contribuer à une modification de la confiance initialement accordée au projet de territoire en tant qu’outil permettant théoriquement de réaliser un certain nombre de choses, au point qu’elle se transforme en défiance vis-à-vis du PNR tel qu’il s’est politiquement et structurellement décliné. Dans le même ordre d’idées, le sentiment d’un manque de transparence est aussi facteur de défiance. Cette dimension-là de la défiance manifeste le retrait de toute possibilité de prise intellectuelle sur un projet peu à peu travaillé par sa propre « institutionnalisation » et qui, de fait, ne représenterait à terme que ceux qui en sont membres. Formulé d’une autre manière, il ne représenterait plus les acteurs ordinaires qui ici et là ont participé aux réflexions préalables ou qui sont précisément visés par lui en même temps qu’ils en constituent une des justifications. Le projet, en devenant en quelque sorte à lui-même sa propre finalité « désincarnée », équivaudrait bien à la mise en place d’un outil au service du développement d’un territoire mais relèverait d’une nouvelle échelle de pouvoir.

    DES ACTEURS ORDINAIRES INDIFFÉRENTS

    27À la marge de ces dynamiques et positionnements déclarés, une autre figure de l’acteur ordinaire est à considérer : celle d’acteurs relativement nombreux qui sont dans une apparente incapacité de positionnement et surtout d’expression à l’endroit d’un projet de territoire. Toute tentative d’échange avec ces acteurs ordinaires au sujet de ces projets ou labels territoriaux tourne court : soit qu’ils disposent d’un niveau de connaissance minimale – ils savent grosso modo que ces projets existent, mais pas plus –, soit qu’ils ne soient pas au courant de leur existence, soit qu’ils ne sachent pas qu’ils vivent sur un PNR, soit encore qu’ils n’aient pas intégré les catégories ou notions qui permettent non seulement d’en parler, mais encore d’envisager une intercompréhension minimale. Qu’est-ce à dire ? Qu’une partie des acteurs ordinaires serait dépourvue de toute capacité cognitive ? Qu’ils ont tout simplement occulté ces pans de réalité ? Qu’ils sont trop pris par d’autres réflexions ou d’autres perspectives ?

    La primauté du proximal sur le général

    28L’observation montre plutôt que ces acteurs ordinaires sont traversés par un fort besoin d’individualisation et qu’ils sont profondément centrés sur leur environnement familial, voire professionnel. Ils disent « faire les choses pour eux-mêmes », « pour les intimes » et non « pour les autres ». Ils sont ainsi fortement attachés aux valeurs familiales ou amicales et revendiquent une autonomie. Ils marquent une distance entre « eux » (leurs cercles privilégiés) et « les autres » (le monde extérieur), au point d’évoluer dans une sorte de dimension « insociale » (Raymond, 2009) par rapport à ce qui se trame ailleurs. Ils ne se sentent donc pas intéressés par le sujet, bien qu’ils expriment un intérêt certain pour l’environnement. Notons que cette relation très individualisée à ce qui se trame dans les « territoires de projet » tient dans la rencontre de deux horizons de référence : si cet « intérêt pour l’environnement » ne s’inscrit qu’à une échelle personnelle et paysagère (ils sont heureux d’être dans un espace de qualité, un espace « sans pylônes »), cela a également valeur à un niveau plus global, voire mondial, dans le sens où cela leur semble contribuer au maintien d’une nature protégée des agressions humaines, mais aussi forte d’une certaine esthétique.

    29En conséquence de quoi leur proximité au territoire de projet apparaît peu marquée. Leur espace d’existence et d’implication leur est en quelque sorte propre ; c’est un espace qu’ils ne négligent pas et qu’ils protègent. Formulé d’une autre manière, ils délimitent autour d’eux une sorte de territoire de référence, une coquille qui serait propre à chacun. Cette coquille prend une dimension très particulière si elle est le lieu de la subjectivité de la personne qui y vit, de sa culture, de ses caractéristiques sociales et qu’elle exprime également une volonté ou une capacité à « se défendre » du monde extérieur en évitant le contact avec les acteurs institutionnels. Les idées, projets et enjeux de ces acteurs institutionnels risquent en effet, par contamination, d’altérer leur propre vision de l’existence.

    La primauté de l’expérience sur les concepts

    30Ces situations ne révèlent bien sûr pas une quelconque incapacité cognitive des acteurs à penser et à s’exprimer. Elles traduisent simplement une tout autre dimension de leur rapport aux projets de territoire. Cette dimension est corrélée au fait qu’ils sont d’abord exclus (ou à la marge) de certaines scènes de débats, d’où le rapport très singulier qu’entretient chacun de ces acteurs à son environnement, ce au regard de ses pratiques quotidiennes, ordinaires, de ses manières de vivre, de s’inscrire, de fonctionner à l’échelle d’un espace dont il a l’expérience : un espace tout à la fois plus petit et plus grand que ceux censés être figurés dans les projets de territoire, et dans lequel l’individu s’inscrit au regard des équipements qui rendent son appropriation possible et naturelle. Ce qui « attache » cognitivement, affectivement et pratiquement ces acteurs ordinaires à ce que les acteurs éminents désignent comme un territoire de projet, c’est principalement une certaine forme d’existence au quotidien, à laquelle les acteurs cherchent d’ailleurs à donner ou à conserver un sens qui ne va pas toujours de soi : des manières d’être, des routines quotidiennes, des « sentiers de vie » journaliers (Giddens, 1987), des rapports biographiques au territoire, des réseaux familiaux et de sociabilité, des inscriptions professionnelles. À cet ancrage sur le « mode discret de l’habitude », correspond alors un champ d’expérience et un horizon d’attente qui se trouve ici en décalage avec les « constructions abstraites » véhiculées par le projet et trop rarement discutées. Tout du moins n’y a-t-il que rarement des affinités a priori entre ces deux ordres de sens. Les acteurs ordinaires perçoivent les catégories de pensée et d’action publicisées par les institutions ad hoc sur le mode de l’étrangeté (Schutz, 1987) : face aux rhétoriques de l’action publique et aux innovations sémantiques, et en l’absence d’espaces sociaux de co-définition de l’action institutionnelle, certains acteurs ordinaires peinent à en faire un usage tant réflexif que pratique : ils ne parviennent que difficilement, et pas spontanément, à identifier et à formuler pour eux-mêmes et pour autrui leur expérience sociale, leurs pratiques de vie quotidienne, leurs aspirations personnelles ou professionnelles à partir des termes et du réseau conceptuel mobilisés par des projets travaillant à leur propre ordonnancement du monde.

    CONCLUSION

    31Au terme de cette investigation, on peut certes souligner les multiples décalages entre les formes plurielles d’expérience du territoire des acteurs ordinaires et les conceptions et usages construits (et parfois réifiants) du territoire par les acteurs éminents. Mais on peut aussi insister sur les tensions à l’œuvre tant chez les acteurs ordinaires que chez les acteurs éminents en ce qui concerne leur rapport pratique et réflexif au territoire.

    32Ainsi il est clair que les acteurs ordinaires oscillent (singulièrement) ou varient (dans leur diversité) quant à leurs modes d’inscription dans l’espace local, entre des formes de centration sur leur sphère privée (et donc d’indifférence relative à l’égard de la sphère publique) et des attentes fortes – mais souvent teintées de défiance et de critique – à l’encontre de la sphère politique locale. Ils attendent de cette dernière à la fois des décisions concernant le territoire et l’instauration de formes de participation mais sans ressentir la nécessité de s’engager vis-à-vis de la rhétorique politico-institutionnelle.

    33On comprend alors que, face à ces ambivalences des dynamiques propres des acteurs ordinaires autour de l’enjeu du territoire (les récits, les usages, les devenirs qu’on y associe), les acteurs éminents réduisent le « bruit » et l’incertitude en provenance de l’environnement social en se focalisant, à partir de logiques auto-référentielles, sur certains modes de faire, représentations et projets pour le territoire considéré : ce travail de sélection leur permet a minima d’avoir prise sur l’enjeu complexe de la production territoriale et, ce faisant, de conserver une certaine légitimité, y compris à leurs propres yeux.

    Auteurs

    • Olivier Chavanon
    • Denis Laforgue
    • Roland Raymond
    Précédent Suivant
    Table des matières

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Penser et faire la géographie sociale

    Penser et faire la géographie sociale

    Contribution à une épistémologie de la géographie sociale

    Raymonde Séchet et Vincent Veschambre (dir.)

    2006

    Les loisirs en espace agricole

    Les loisirs en espace agricole

    L'expérience d'un espace partagé

    Yvon Le Caro

    2007

    Espaces en transactions

    Espaces en transactions

    Raymonde Séchet, Isabelle Garat et Djemila Zeneidi (dir.)

    2008

    La frontière de la pauvreté

    La frontière de la pauvreté

    Catherine Sélimanovski (dir.)

    2008

    Territoires en action et dans l'action

    Territoires en action et dans l'action

    Rodolphe Dodier, Alice Rouyer et Raymonde Séchet (dir.)

    2008

    Les Aït Ayad

    Les Aït Ayad

    La circulation migratoire des Marocains entre la France, l'Espagne et l'Italie

    Chadia Arab

    2009

    Utopies féministes et expérimentations urbaines

    Utopies féministes et expérimentations urbaines

    Sylvette Denèfle (dir.)

    2008

    Ville fermée, ville surveillée

    Ville fermée, ville surveillée

    La sécurisation des espaces résidentiels en France et en Amérique du Nord

    Gérald Billard, Jacques Chevalier et François Madoré

    2005

    Ségrégation sociale et habitat

    Ségrégation sociale et habitat

    François Madoré

    2004

    Habiter le patrimoine

    Habiter le patrimoine

    Enjeux, approches, vécu

    Maria Gravari-Barbas (dir.)

    2005

    La classe créative selon Richard Florida

    La classe créative selon Richard Florida

    Un paradigme urbain plausible ?

    Rémy Tremblay et Diane-Gabrielle Tremblay (dir.)

    2010

    Le logement social en Europe au début du xxie siècle

    Le logement social en Europe au début du xxie siècle

    La révision générale

    Claire Lévy-Vroelant et Christian Tutin (dir.)

    2010

    Voir plus de livres
    1 / 12
    Penser et faire la géographie sociale

    Penser et faire la géographie sociale

    Contribution à une épistémologie de la géographie sociale

    Raymonde Séchet et Vincent Veschambre (dir.)

    2006

    Les loisirs en espace agricole

    Les loisirs en espace agricole

    L'expérience d'un espace partagé

    Yvon Le Caro

    2007

    Espaces en transactions

    Espaces en transactions

    Raymonde Séchet, Isabelle Garat et Djemila Zeneidi (dir.)

    2008

    La frontière de la pauvreté

    La frontière de la pauvreté

    Catherine Sélimanovski (dir.)

    2008

    Territoires en action et dans l'action

    Territoires en action et dans l'action

    Rodolphe Dodier, Alice Rouyer et Raymonde Séchet (dir.)

    2008

    Les Aït Ayad

    Les Aït Ayad

    La circulation migratoire des Marocains entre la France, l'Espagne et l'Italie

    Chadia Arab

    2009

    Utopies féministes et expérimentations urbaines

    Utopies féministes et expérimentations urbaines

    Sylvette Denèfle (dir.)

    2008

    Ville fermée, ville surveillée

    Ville fermée, ville surveillée

    La sécurisation des espaces résidentiels en France et en Amérique du Nord

    Gérald Billard, Jacques Chevalier et François Madoré

    2005

    Ségrégation sociale et habitat

    Ségrégation sociale et habitat

    François Madoré

    2004

    Habiter le patrimoine

    Habiter le patrimoine

    Enjeux, approches, vécu

    Maria Gravari-Barbas (dir.)

    2005

    La classe créative selon Richard Florida

    La classe créative selon Richard Florida

    Un paradigme urbain plausible ?

    Rémy Tremblay et Diane-Gabrielle Tremblay (dir.)

    2010

    Le logement social en Europe au début du xxie siècle

    Le logement social en Europe au début du xxie siècle

    La révision générale

    Claire Lévy-Vroelant et Christian Tutin (dir.)

    2010

    Voir plus de chapitres

    Des institutions compréhensives ?

    Par delà l’intérêt général et domination

    Denis Laforgue

    Introduction. Qu’est-ce qu’un acteur faible ?

    Contributions à une sociologie morale et pragmatique de la reconnaissance

    Jean-Paul Payet et Denis Laforgue

    Voir plus de chapitres
    1 / 2

    Des institutions compréhensives ?

    Par delà l’intérêt général et domination

    Denis Laforgue

    Introduction. Qu’est-ce qu’un acteur faible ?

    Contributions à une sociologie morale et pragmatique de la reconnaissance

    Jean-Paul Payet et Denis Laforgue

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    Presses universitaires de Rennes
    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr
    ePub / PDF

    Espaces de vie, espaces enjeux

    X Facebook Email

    Espaces de vie, espaces enjeux

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque Acheter ce livre aux formats PDF et ePub

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Espaces de vie, espaces enjeux

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Chavanon, O., Laforgue, D., & Raymond, R. (2012). Chapitre 14. Pour une approche des acteurs ordinaires dans l’éther des projets de développement local territorialisés. In Y. Bonny, S. Ollitrault, R. Keerle, & Y. Le Caro (éds.), Espaces de vie, espaces enjeux. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.34453
    Chavanon, Olivier, Denis Laforgue, et Roland Raymond. « Chapitre 14. Pour une approche des acteurs ordinaires dans l’éther des projets de développement local territorialisés ». In Espaces de vie, espaces enjeux, édité par Yves Bonny, Sylvie Ollitrault, Régis Keerle, et Yvon Le Caro. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2012. doi:10.4000/books.pur.34453.
    Chavanon, Olivier, et al. « Chapitre 14. Pour une approche des acteurs ordinaires dans l’éther des projets de développement local territorialisés ». Espaces de vie, espaces enjeux, édité par Yves Bonny et al., Presses universitaires de Rennes, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pur.34453.

    Référence numérique du livre

    Format

    Bonny, Y., Ollitrault, S., Keerle, R., & Le Caro, Y. (éds.). (2012). Espaces de vie, espaces enjeux. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.34431
    Bonny, Yves, Sylvie Ollitrault, Régis Keerle, et Yvon Le Caro, éd. Espaces de vie, espaces enjeux. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2012. doi:10.4000/books.pur.34431.
    Bonny, Yves, et al., éditeurs. Espaces de vie, espaces enjeux. Presses universitaires de Rennes, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pur.34431.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses universitaires de Rennes

    Presses universitaires de Rennes

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Flux RSS

    URL : http://www.pur-editions.fr

    Email : pur@univ-rennes2.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement