Chapitre 7. Dimensions spatiales d’une crise : les stratégies des zabbalîn (chiffonniers) du Caire face à la réforme du système de gestion des déchets
p. 129-144
Texte intégral
1Comment aborder et analyser la question de la participation de la « société civile » et des mobilisations collectives dans le cadre de systèmes politiques autoritaires où l’État est omniprésent, omnipotent, en même temps qu’impuissant à résoudre les difficultés quotidiennes auxquelles font face les citadins « ordinaires » ? Dans quelle mesure la participation citoyenne ou citadine est-elle possible alors que l’intériorisation de la violence étatique – souvent la seule réponse à toute réclamation, revendication ou contestation émanant « du bas » – limite par avance toute velléité de mobilisation, et ceci d’autant plus que cette mobilisation est collective et visible parce qu’elle se situe dans l’espace public ?
2Pour autant, un exemple précis de mobilisation en Égypte, celui des chiffonniers du Caire – les zabbalîn1 – face à la délégation du système de gestion des déchets à des entreprises européennes, me paraît réinterroger la relation apparemment univoque entre gouvernants et gouvernés, ainsi qu’établir des « passerelles », certes instables et inégales, entre les uns et les autres. Cette mobilisation, explicitée ci-dessous en mettant l’accent sur sa dimension spatiale, a été un échec, ce qui se traduit aujourd’hui par la mise en œuvre de tactiques d’ajustement à la contrainte qui se matérialisent par de nouvelles pratiques professionnelles de la part des zabbalîn : la dimension spatiale de ces pratiques professionnelles est particulièrement importante puisqu’elle concerne leurs quartiers de ramassage. Il s’agit bien d’une « bataille » pour se réapproprier les territoires de collecte et accéder à une matière première, les ordures, qui constitue la richesse des zabbalîn. Les protagonistes occupent des positions différenciées dans cette bataille et le caractère dynamique mais aussi conflictuel des rapports à l’espace témoigne des hiérarchies sociales, des inégalités et, au bout du compte, des rapports sociaux dissymétriques qui se jouent dans un espace, lequel n’est pas seulement un espace-enjeu mais aussi une ressource stratégique pour l’action (Ripoll & Veschambre, 2005).
3Dans cet exemple, la « crise » découlant de la réforme du système de gestion des déchets n’est que l’un des symptômes de la libéralisation de l’économie égyptienne – à l’œuvre depuis les années 1970 – et elle a pour effet de révéler et renforcer des inégalités et des divisions déjà en germe au sein de la communauté des zabbalîn. Sous un autre angle de vue, cette même crise a cependant favorisé l’accès à la « citadinité » – une certaine forme de reconnaissance, même temporaire, de l’existence et du rôle des chiffonniers en ville –, même si l’accès à la « citoyenneté » – une certaine forme de reconnaissance politique – qu’elle aurait pu permettre semble fort compromis. La recherche présentée dans ce chapitre s’appuie sur l’analyse de la presse, sur 16 entretiens menés auprès des zabbalîn et des responsables du quartier de Manchiat Nasser et sur trois mémoires universitaires2.
LES RAISONS DE LA COLÈRE : UNE RÉFORME DU SYSTÈME DE GESTION DES DÉCHETS QUI EXCLUT BRUTALEMENT LE SECTEUR INFORMEL
4S’inscrivant dans l’idéologie modernisatrice et répondant au libéralisme économique (infitah) initié par A. el-Sadate depuis les années 1970, la décision de déléguer la gestion des déchets au secteur privé est prise en 1999 par le gouvernement égyptien. Cette décision, qui se matérialise pour la première fois en septembre 2002 lorsque le gouvernorat d’Alexandrie signe un contrat avec Onyx (filiale de Véolia environnement), ne tiendra pas compte du système qui prévalait antérieurement, à savoir l’organisation de la collecte, du tri et du recyclage des déchets3, notamment dans les grandes villes, par le secteur informel des zabba- lîn. C’est à la suite de la crise et donc de la mise en œuvre de la réforme, alors même que les contrats avec les sociétés privées sont signés et que celles-ci ont commencé leur travail, que les acteurs « non ordinaires » (ministres concernés, députés, responsables d’ONG, etc.) se trouveront obligés de réagir, et ce dans une situation d’urgence et de tensions.
5En ce qui concerne la capitale, les gouvernorats du Caire (à l’est du Nil) et de Guizah (à l’ouest du Nil) sont respectivement divisés en quatre et deux zones ; des appels d’offre spécifiques sont publiés pour chacun de ces six espaces dans la presse en 2002. Certains d’entre eux imposent un critère d’attribution des marchés qui, de facto, exclura toute candidature possible de la part d’une entreprise, publique ou privée, égyptienne : en effet, il est demandé aux entreprises d’avoir une expérience de gestion des déchets d’au moins vingt ans dans une grande ville (Dollet, 2003). Ainsi que l’explique L. Debout (2007), dans d’autres appels d’offre, les sociétés égyptiennes peuvent être candidates, mais aucune ne sera retenue en raison de leurs capacités techniques inférieures à celles offertes par les sociétés étrangères ou en raison de leur coût supérieur. En définitive, les sociétés ayant signé des contrats pour 15 ans, à hauteur de 7 millions d’euros par an, sont les deux sociétés italiennes Ama Roma (responsable de la gestion des déchets de Rome, appelée au Caire Ama Arab) pour le Centre et le Nord du Caire, IES et EES du groupe Lacorossi-Genesu pour le Nord-Est du Caire et une partie de Guizah, ainsi que trois sociétés espagnoles (ENSER-Urbaser, FCC et FCC-Vivendi) respectivement chargées du Caire Ouest, du Caire Est et du Sud de Guizah (Debout, 2007). Ces contrats stipulent que les entreprises doivent effectuer la collecte des déchets ménagers (des conteneurs sont placés en bas des immeubles), assurer le nettoyage des rues, mais aussi sensibiliser la population au sein des quartiers dans lesquels elles travaillent. Aucune clause ne stipule qu’elles doivent – ou peuvent éventuellement – employer des zabbalîn. Ainsi, les zabbalîn n’apparaissent-ils à aucun moment à ce stade de la réforme, ce qui peut paraître d’autant plus paradoxal que, dans les années 1980, les gouvernorats leur avaient imposé l’achat d’une licence pour collecter les déchets des habitants : environ soixante entreprises de collecte, dirigées par les grandes familles de zabbalîn, s’étaient alors constituées et étaient toujours effectives au moment des appels d’offre. On peut interpréter la mise en place des licences comme une légitimation a minima ou encore comme une tentative de régulation et de contrôle, voire comme une régularisation – même partielle – de l’activité jusque-là informelle du ramassage. Cette régularisation aurait pu conduire progressivement à la reconnaissance, voire à la formalisation de l’ensemble du système, recyclage compris, mais aussi de la communauté. Or, en 2003, lorsque les zabbalîn se présentent au guichet des administrations des gouvernorats délivrant les licences, ils apprennent que celles-ci ne seront pas renouvelées (Dollet, 2003). Le non-renouvellement des licences signifie clairement que toute collecte devient illégale.
6À la brutalité de cette annonce, qui n’a fait l’objet d’aucun « préavis », s’ajoute la diffusion d’un nouvel appel d’offre concernant la collecte des poubelles de la zone sud du gouvernorat du Caire qui comporte, notamment, le quartier aisé de Maadi, particulièrement intéressant pour la zerîba (quartier de zabbalîn) de Tourah (Dollet, 2003) : d’une part, le niveau de consommation y est plus élevé et les déchets plus riches ; d’autre part, une des associations importante des zabbalîn, l’Association pour la protection de l’environnement (APE), était investie depuis longtemps dans cette zerîba. Dans les années 1990, l’APE avait permis la reconnaissance du quartier par les autorités, réduisant ainsi considérablement les risques de déguerpissement par rapport aux autres petites zarâyeb, mais avait également mené une campagne de sensibilisation au tri sélectif auprès des habitants ; par la suite, l’APE avait suivi de près la transformation partielle du bidonville en habitations en dur ainsi que la délocalisation des activités de recyclage à proximité de la ville satellite de Qattamiya (Faccini, 1999). Ici encore, le paradoxe réside dans le fait que la reconnaissance partielle par le gouvernorat de l’existence de la communauté zabbalîn et de ses activités est, du jour au lendemain, annihilée sans avertissement préalable et encore moins concertation, y compris auprès de l’APE qui est pourtant l’un des interlocuteurs des autorités.
7La fin de la délivrance de licences et le nouvel appel d’offre constituent les deux principaux événements qui marquent la prise de conscience chez les zabbalîn et les responsables d’associations des effets du processus en cours : la lenteur de la mise en place de la réforme, en germe depuis 1999, et le peu d’informations disponibles ne leur ont pas permis d’anticiper – et donc éventuellement de se mobiliser – afin de s’ajuster à la nouvelle donne. Dans ce contexte, le basculement dans la mobilisation n’a pu s’effectuer qu’en réaction à la brutalité des événements, ce qui permet sans doute aussi d’expliquer, en retour, la relative violence de cette réaction. Cependant, les modalités de celle-ci, à savoir la manifestation et le choix d’un certain type d’espace public, ont également d’autres raisons qui tiennent à la nature de la communauté zabbalînet de ses activités.
DE LA MARGINALISATION SPATIALE À L’OCCUPATION DES LIEUX DU DÉBAT
8La dimension spatiale est ici importante et doit être explicitée à plusieurs titres. D’une part, les zabbalîn se trouvent exclus de la ville, ce qui renforce les autres formes de marginalisation. D’autre part, le partage de la ville en territoires professionnels, configurant l’organisation du travail de collecte participera à la mise au jour, par les habitants du Caire relayés par les médias, de la crise et par là même des zabbalîn, en dépit de leur marginalisation. Enfin, l’expression de cette crise, sous la forme de mobilisations, se fera au Parlement et sur l’espace public.
L’exclusion urbaine ou la citadinité limitée des zabbalîn
9La marginalisation spatiale des zabbalîn revêt plusieurs formes. Elle est liée au fait que, depuis leur installation au Caire dans les années 1930, les zarâyeb se localisent à la périphérie et dans les interstices de la ville. Sans cesse menacés de déguerpissement et déguerpis effectivement à plusieurs reprises, les zabbalîn se sont établis dans des lieux d’habitat très discrets. La zerîba de Batn al-Ba’ra (au sud de la ville) est ainsi située dans une dépression seulement accessible par un chemin de terre et le passant ne peut la soupçonner depuis la route qui la surplombe. La zerîba de ‘Izbat al-Nakhl (au Nord du Caire), aujourd’hui enserrée dans le tissu urbain, se constitue dans les années 1960 sur des parcelles agricoles au-delà de la limite urbaine (Sejourné, 2006) ; comme d’autres quartiers (‘Ard el-Lioua ou Tourah) elle est entourée de palissades qui la masquent plus ou moins. Quant à la grande zerîba de Manchiat Nasser (figure 1), si les conditions de vie et d’habitat y sont un peu meilleures que dans les autres zarâyeb4, elle se situe contre la falaise du Muqattam qui borde l’Est du Caire (figure h, planche VI) et elle est complètement enserrée par un grand quartier musulman : lazerîba est invisible et introuvable, sauf à suivre les camionnettes des zabbalîn. Dans le même ordre d’idée, les zarâyeb n’apparaissent pas sur les cartes et il n’existe pas de données officielles sur le nombre de personnes qui y travaillent, ce qui participe de cette invisibilisation peu ou prou volontaire de la part des autorités publiques (Dollet, 2003). En recoupant les données des associations et de la presse, on peut pourtant estimer les zabbalîn à environ 100 000, en comptant les femmes et les enfants.
Figure 1 : Une rue de Manchiat Nasser : tri en rez-de-chaussée des immeubles

© Bénédicte Florin, novembre 2009
10À l’invisibilité des quartiers de résidence, tri et recyclage, s’ajoute la discrétion qui caractérise l’activité de collecte, même lorsque celle-ci était « légalisée » par les licences : le ramassage est effectué par les hommes, accompagnés de leurs fils, très tôt le matin, lorsque le trafic est encore fluide. Les habitants des quartiers collectés déposent leurs déchets dans des seaux ou des sacs sur le palier de l’escalier principal ou de service et rétribuent mensuellement leur zabbâl, le montant de cette rétribution dépendant de la « richesse » du quartier. Les poubelles sont ensuite regroupées dans de grands sacs et transportées jusqu’aux zarâyeb dans les pick-up qui ont (très) progressivement remplacé les charrettes tirées par des ânes, interdites au Caire depuis les années 1980. La discrétion de l’activité de ramassage s’explique certes par la circulation moindre en fin de nuit, mais aussi par la singularité de la position des zabbalîn dans la société égyptienne, majoritairement musulmane : le déchet, d’autant plus s’il est associé à la promiscuité avec les cochons, renvoie au sale, à l’impur et à la souillure, autant de « défauts » qui contribuent au possible rejet par l’autre et qui expliquent que parfois la discrétion des zabbalîn dans l’espace public s’apparente à de la défiance. À ce facteur d’identification et de stigmatisation des zabbalîn, s’ajoutent d’autres facteurs identitaires comme l’appartenance à la minorité copte5 dont l’intégration est régulièrement mise en cause par les conflits ou débats interreligieux ou la provenance de Haute-Égypte dont les ressortissants, sujets à plaisanterie, sont toujours considérés comme ruraux quelle que soit l’ancienneté de leur ancrage au Caire. Aussi l’on comprend le sentiment des zabbalîn de ne pas avoir de place ou de ne pas être à leur place dans l’espace public6. En dépit d’une connaissance très fine de la ville, au moins par les hommes, en raison des multiples circulations7, d’une compétence à s’insérer dans les réseaux professionnels (notamment ceux du secteur industriel formel) et relationnels (familles, voisinage, associations, communauté copte, etc.), et d’un ancrage résidentiel qui, pour la plupart des familles, est relativement ancien, leur place et rôle dans la ville et, plus largement, leur citadinité ne sont reconnus ni par les autorités, ni par les habitants. De façon a priori improbable, c’est pourtant la réforme de la gestion des déchets qui conférera cette citadinité aux zabbalîn, certes partiellement et temporairement.
Les zabbalîn, objet du débat public
11De l’organisation professionnelle découle l’existence de territoires professionnels, constitués de circulations précises dans la ville et de parcours de collecte définis par les immeubles dont les poubelles sont « propriété » des zabbalîn : la transmission de ce « bien » est héréditaire ce qui explique que c’est souvent la même famille de zabbâl qui ramasse depuis plusieurs générations les déchets produits par les occupants d’un même logement qui, de leur côté, ont pu aussi transmettre leur bien de père en fils. De ce fait, un certain nombre de familles cairotes connaissent leur zabbâl et ce parfois d’une génération à l’autre (Assaad, 1988, p. 188). Aussi, si les zabbalîn sont discrets dans l’espace public, ils n’en ont pas moins des interactions voire des relations plus personnelles avec les habitants des quartiers de ramassage qui, de manière directe ou indirecte, vont prendre leur défense.
12En effet, les gouvernorats ont choisi de facturer aux particuliers le nouveau service de collecte des déchets en fonction de leur consommation d’électricité, du type de bâtiment et de son activité : par ce biais, les autorités égyptiennes prévoient de payer les sociétés étrangères. Pour les habitants, et encore davantage pour les commerçants, la facture est élevée puisqu’ils peuvent payer deux à six fois plus cher que dans le système antérieur !Au début de l’année 2004, la cessation du paiement d’un grand nombre de factures d’électricité par les habitants concernés par le nouveau système8 pose problème aux gouverneurs du Caire et de Guizah qui ne peuvent – ou ne veulent – honorer les contrats les liant aux sociétés étrangères. En juin 2005, les tensions s’avivent entre le gouvernorat du Caire et la société espagnole Enser qui suspend la collecte des déchets et ne verse plus les salaires de ses employés égyptiens, ce qui provoque des manifestations de rue de la part de ces derniers. Les ordures s’accumulent dans la rue, l’odeur est insoutenable, d’autant qu’il fait de plus en plus chaud… Quoi qu’il en soit des suites juridico-administratives de ce conflit qui se traduiront par le départ de la société Enser, la crise a mis sur le devant de la scène les zabbalîn : en effet, de nombreux témoignages d’habitants sont publiés dans la presse évoquant les « liens indéfectibles » qui lient les Cairotes à « leur » zabbâl, l’efficacité du travail au porte-à-porte qui évite aux personnes âgées ou malades de se déplacer et, enfin, ce service « qui ne coûtait à l’État et au contribuable qu’une minime somme mensuelle octroyée aux déguenillés qui escaladaient les étages de nos immeubles » (quotidien al-Ahram, juillet 2005). À cette défense directe du rôle des zabbalîn s’ajoute un autre registre d’ordre culturel et « nationaliste » construit sur le fait que les Égyptiens ne peuvent s’adapter aussi brutalement à un « changement de leurs habitudes », d’autant plus que celui-ci leur est imposé par des sociétés étrangères qui connaissent mal les « traditions locales ». Pourquoi le gouvernement et les gouvernorats n’ont-ils pas choisi des sociétés égyptiennes ou conservé l’ancien système qui, en définitive, ne fonctionnait pas si mal… Ces réactions des Cairotes quant à la « privatisation » – terme employé par les médias pour qualifier la délégation de service public – ont comme effet d’intégrer, sans doute pour la première fois dans l’histoire de la communauté, la « question zabbalîn » au débat public.
Débat public et espace public : la prise de parole des zabbalîn
13Le contexte explicité ci-dessus autorise la prise de parole des zabbalîn. Leur résistance face à la perte de leurs territoires professionnels s’est déclinée sous deux formes. L’une, officieuse, spontanée et liée à la situation de crise, se déploie dans la rue ; l’autre, autorisée et renforcée par les positions des médias, se déploie dans les lieux institutionnels. Si le premier registre échoue clairement, les résultats du second restent ambigus jusqu’à aujourd’hui comme le montrent les stratégies contradictoires d’intégration ou d’éviction par le nouveau système d’un certain nombre d’entre eux.
L’échec de la mobilisation dans l’espace public
14Avec précision, S. Dollet (2003) explique les deux motifs déclencheurs des manifestations : le non-renouvellement des licences et la parution dans la presse, le 4 mai 2003, de l’appel d’offre pour la gestion des déchets de la zone sud du Caire qui, jusque-là, avait été laissée aux zabbalîn. Concomitamment, le gouverneur de Guizah annonce que la propreté des espaces urbains est de la responsabilité des sociétés espagnoles et italiennes, tandis que celle des campagnes est de « notre » responsabilité. Or les espaces semi-ruraux limitrophes de la capitale mais appartenant au gouvernorat sont particulièrement pauvres, excentrés et peu intéressants en déchets… Après des réunions publiques, le 3 février 2003, deux manifestations, peu organisées, se déroulent à proximité des zarâyeb de ‘Ard al-Lioua et de Manchiat Nasser où les manifestants bloquent le périphérique Salâh Sallem, situé en contrebas du quartier. La police intervient très violemment et arrête les meneurs (Dollet, 2003). L’intériorisation du caractère éminemment autoritaire de l’État, et ceci depuis fort longtemps, est l’un des facteurs expliquant les limites des manifestations collectives. Dans cet exemple, l’échec est moins lié à une résignation de la part des zabbalîn qu’à la conscience aiguë du fait que les moyens de pression ne peuvent se décliner dans l’espace public sans appeler, en retour, une répression brutale ; le souvenir des « émeutes du pain » qui firent 70 morts en 1977 est toujours très vivace. De fait, l’état d’urgence instauré à la suite de l’assassinat du président Sadate, en 1981, est toujours en vigueur et interdit les rassemblements publics :» En pratique, les seules manifestations tolérées – et très encadrées – portent sur des questions de politique internationale et régionale » (Ben Néfissa, 2007). À ceci s’ajoute la marginalisation sociale et spatiale ainsi que le caractère introverti de la communauté zabbalîn, qui a toujours fonctionné de façon autonome « sans rien demander à personne », accentuant encore l’impossibilité d’une réponse spontanée « par le bas » telle que la manifestation (Dollet, 2003). Le choix des lieux de manifestation est également loin d’être neutre : certes, elles s’organisent dans l’espace public et en dehors des zarâyeb, mais elles restent limitrophes de ces dernières, comme si les lieux rendant possible une plus grande visibilité des manifestants, comme le centre-ville ou les locaux des gouvernorats, restaient inaccessibles. Sans doute, la distance au centre-ville l’a-t-il rendu inabordable ; probablement la proximité des zarâyeb a-t-elle représenté un espace de repli et un refuge possible au cas où les manifestations, illégales, tourneraient mal ; peut-être encore était-il plus aisé pour les manifestants de se déployer dans des espaces de proximité, connus et fréquentés quotidiennement ; l’on peut enfin penser que le risque de répression des deux manifestations était moindre et interviendrait moins rapidement dans ces espaces discrets plutôt qu’en plein centre-ville. De toutes les façons, hormis pour les automobilistes de la Salâh Sallem, les manifestants sont restés quasi invisibles des Cairotes mais aussi de la presse qui a relaté ces événements avec parcimonie.
15Les effets immédiats de cette crise résident également dans les débats au sein de la communauté quant à la réponse choisie : parmi les zabbalîn, les ma’allemîn (« patrons ») s’opposent aux manifestants et optent pour des négociations avec le pouvoir politique. Ces divergences de vue font apparaître des clivages au sein d’une communauté souvent présentée à l’extérieur comme étant solidaire, unie et homogène, si bien que l’un des effets de la réforme est cette mise en exergue de profondes inégalités en son sein (Dollet, 2003). En définitive, comme dans presque tous les autres domaines de la vie quotidienne, c’est plutôt par le biais des interrelations et des réseaux de pouvoir politiques et associatifs qu’il est possible de négocier pour ceux qui ont une position et un statut dans la communauté.
La prise de parole dans les lieux institutionnels du débat public
16Le second type d’espace où les leaders de la communauté prennent la parole est composé des lieux institutionnels à l’exemple du débat qui se déroule le 11 mars 2003 à l’Assemblée nationale, relaté par al-Ahram le 12 mars. Le débat met en présence le député de Manchiat Nasser, Mohamad Bahdadi, le gouverneur du Caire, un représentant des zabbalîn et le ministre de l’Environnement. Arguant du fait que les zabbalîn sont 30 000 dans sa circonscription et que « leur métier, c’est les poubelles », le député les présente comme les premières victimes de la « privatisation » et demande la rupture des contrats avec les sociétés étrangères pour le Sud du Caire qui serait laissé aux zabbalîn ; il réclame également que ceux-ci aient le droit de ramasser gratuitement les déchets que les sociétés enterrent dans les décharges pour les recycler… Ce à quoi le gouverneur du Caire répond que le problème des zabbalîn est résolu puisqu’ils pourront être embauchés par les sociétés étrangères à hauteur de 250 £e par mois9 pour collecter les déchets dans les appartements au profit des sociétés étrangères. Le ministre de l’Environnement, Mamdouh Riyad, quant à lui, assure :» Mon cœur est avec les zabbalîn de Manchiat Nasser […] mais il est impossible de retourner à la situation antérieure. Regardez le gouvernorat d’Alexandrie qui est un bon exemple du succès des sociétés étrangères : l’arrivée de la société Onyx représente un transfert de civilisation […]. Il faut profiter des techniques de ces sociétés pour fonder des entreprises nationales et leur faire concurrence. » Le représentant de l’Association des zabbalîn, interlocuteur officiel des autorités, Rafik Assaad, rétorque que cette concurrence lui semble impossible en raison d’un « décalage de plusieurs années de civilisation » entre les zabbalîn et les sociétés étrangères, qui sont unies entre elles et dont les techniques sont plus performantes ; il achève son propos par :» Je suis contre ces sociétés étrangères et contre ces contrats qui ont été conclus ! »
17En sous-main de ces débats publics et médiatisés, les discussions officieuses se multiplient. Le président de l’« Association of garbagecollectors », qui a pignon sur rue à Manchiat Nasser et qui pourrait être considérée comme un syndicat reconnu par les autorités publiques, nous explique :» Au moment de la crise, j’ai passé de nombreux coups de téléphone et envoyé des fax pour dire qu’on n’avait pas besoin de ces sociétés étrangères, que notre travail ne coûtait pas une seule livre10 à l’État et que nous recyclons 80 % des déchets11 alors que les sociétés ne recyclent absolument rien ! » Hormis les religieux coptes qui demeurent silencieux, les responsables des associations, les patrons d’ateliers de recyclage et les chefs des grandes familles prennent plus ou moins part à ces débats qui, progressivement, concernent de moins en moins les « petits » zabbalîn. Excepté les offres d’embauche, à bas salaire, par les compagnies, ceux qui sont les moins bien « placés » dans la communauté sont exclus des négociations, et ce d’autant plus s’ils résident dans les petites zarâyeb. En effet, à Manchiat Nasser, les « petits » zabbalîn pouvaient au moins avoir accès aux informations par le biais des associations ou des personnalités présentes dans le quartier ou même discuter de la crise dans les cafés. Mais les chiffonniers des petits quartiers très marginaux, parce que périphériques et extrêmement pauvres, se sont sentis évincés des négociations et encore davantage exclus de la communauté, comme l’explique un zabbâl de Batn al-Ba’ra en parlant de ses collègues de Manchiat Nasser :
« Là-bas, ils travaillent, ils ont de l’argent, les gens les soutiennent, les médias sont pour eux… et ils payent les responsables politiques. Là-bas, c’est vraiment de l’industrie, ils voyagent, ce sont des hommes d’affaires qui ont du poids. Ici, on travaille avec nos mains… Tu vois bien l’état de ce quartier. Bien sûr, les relations de travail et amicales sont fortes avec eux. On leur vend le papier, le carton… On assiste à leurs mariages. Mais ils ne viennent pas ici, parce qu’ici on n’a pas d’associations, pas de porte-parole. On a essayé plusieurs fois, mais on n’a jamais réussi […]. Eux vont s’en sortir, mais ici, il n’y a personne pour nous aider, alors que ce quartier est le berceau des zabbalîn. »
18De façon plus générale, si c’est bien l’une des premières fois en Égypte que ce type de négociations intégrant des représentants de l’économie informelle a lieu (Debout, 2007), les arguments, officiels ou officieux, n’infléchissent pas la politique des gouvernorats : l’accès aux déchets, indispensable pour nourrir les cochons et pour le recyclage, devient illégal, sauf à conclure des contrats de sous-traitance avec les compagnies étrangères.
STRATÉGIES D’AJUSTEMENT ET DE CONTOURNEMENT : LES NOUVEAUX TERRITOIRES PROFESSIONNELS DES ZABBALÎN
19Avec la réforme, les zabbalîn ont a priori perdu la manne financière que constituait l’argent récolté mensuellement auprès des habitants qui payent, par ailleurs, pour le service de collecte. La sortie de crise se traduit cependant inégalement, selon qu’ils ont accepté d’entrer dans la logique des compagnies ou qu’ils ont pu construire une stratégie autonome.
La sous-traitance : la formalisation de l’informel ?
20D’après les propos des responsables d’associations, aucun zabbâl du quartier de Manchiat Nasser n’a été embauché ou n’a cherché à se faire embaucher par les sociétés responsables de la collecte dans le gouvernorat du Caire.
21Par contre, les accords de sous-traitance sont nombreux, même si difficiles à quantifier avec précision. Plusieurs familles ont ainsi regagné la collecte des poubelles pour certains quartiers du Caire, bien que, d’après elles, la valeur des contrats soient inférieure à ce qu’elles pouvaient gagner dans l’ancien système : c’est ainsi que la société Ama Arab sous-traite aujourd’hui plus de la moitié de son aire de collecte aux zabbalîn, sans que l’on sache le nombre de familles concernées. Les relations sont parfois tendues : début 2007, une nouvelle crise éclate entre les zabbalîn et une société égyptienne intermédiaire, Rose Service, les employant à la collecte des poubelles pour le compte de la société espagnole FCC. Rose Service, qui fait payer ses services 2 £e par appartement et 3 £e par commerce, redistribue 1 £e aux zabbalîn qui réclament pour leur part 1,5 £e, estimant qu’ils font l’essentiel du travail ; ce à quoi le patron de Rose Service rétorque que c’est sa société qui paie les pénalités lorsque le ramassage est mal effectué12. S’il est difficile d’évaluer avec précision le nombre de contrats et leur nature, il est certain que ce procédé renforce les inégalités au sein de la communauté zabbalîn : en germe dans les négociations du fait du choix des interlocuteurs, les écarts se sont confirmés et creusés par la suite.
De l’informel à l’illégal : les tactiques de contournement
22Pour les zabbalîn qui n’ont pas été intégrés au processus formel, la mise en œuvre de tactiques de contournement du nouveau système est l’une des seules solutions de survie. À la différence des stratégies mises en œuvre par les patrons qui, du fait de leur position, peuvent dans une certaine mesure calculer les rapports de force et gérer leurs relations avec les autorités et les sociétés étrangères, les tactiques des petits zabbâlin ont pour terrain imposé celui de « l’autre ». Ils n’ont pas la possibilité d’adopter un projet global, ni de totaliser l’adversaire dans un espace distinct, visible et objectivable. Leurs tactiques sont déterminées par l’absence de pouvoir et appartiennent au registre des ruses (Certeau, 2002, p. 59-61).
23Ces pratiques professionnelles vont de pair avec des tactiques ponctuelles visant à déstabiliser l’organisation mise en place ou, peut-être plus prosaïquement, à se dédommager symboliquement et matériellement du préjudice ressenti à la suite de la réforme. La presse s’est ainsi fait l’écho de la dégradation ou du vol des bennes placées au pied des immeubles (qui ont pu alors être recyclées par les zabbalîn…) ainsi que l’explique Hassan :
« Nous en avons marre. C’est la troisième ou la quatrième fois qu’on paie de l’argent pour acheter une benne à ordures et la placer dans notre rue. Elle est là deux jours et deux jours après on découvre qu’elle a été volée et les déchets sont, à nouveaux, sur les trottoirs […]. Adieu les beaux jours où le chiffonnier venait frapper aux portes pour collecter les ordures en contrepartie de 3 £e. Aujourd’hui, je paie 10 £e […]. Je suis obligé de descendre tous les jours pour ramasser moi-même les poubelles dans de grands sacs et les jeter dans la benne, et le lendemain c’est la même histoire […]. Pour résoudre le problème du vol des bennes, Hassan les attache désormais à une chaîne13. »
24Une autre tactique consiste à déposer des plaintes pour travail non fait grâce aux « lignes téléphoniques rouges » mises en place par les gouvernorats qui évaluent ainsi l’efficacité du nouveau service des compagnies étrangères, éventuellement sujettes à amendes. Si, de leur côté, les Cairotes ont largement utilisé ce biais, il n’en reste pas moins que certains zabbalîn ont répandu les déchets des bennes dans les rues avant d’utiliser la « ligne rouge » pour déposer plainte, eux aussi… P. Desvaux (2009) décrit une de ces tactiques, sans doute extrême. La famille d’Ibrahim Hamdi, zabbâl à ‘Izbât al Nakhl, a déposé les déchets non recyclables de son ancien territoire de collecte sur un terrain vague tous les soirs pendant un mois jusqu’à ce que la société sous-traitante de la société Ama Arab ne puisse plus faire face et mette un terme à son contrat. Ibrahim Hamdi a alors contacté Ama Arab et le CCBA (administration publique chargée de la propreté du Caire) pour proposer de s’en occuper et a réussi à les convaincre de lui confier le terrain. L’on ne sait pas si l’accord est resté oral et informel ou s’il a donné lieu à un contrat de sous-traitance.
25De façon moins spectaculaire, le mode de contournement de la contrainte le plus courant consiste à effectuer la collecte des déchets avant le passage des camions-bennes des sociétés étrangères, ce qui implique un changement dans les temporalités de travail des zabbalîn concernés, mais aussi, souvent, une adaptation de leurs circuits en ville. Sachant qu’ils sont susceptibles de payer une amende et de voir leur véhicule confisqué s’ils sont surpris en train de ramasser illégalement des poubelles, ils effectuent leur tournée en pleine nuit et varient leurs parcours en fonction du risque comme le raconte un zabbâl :» Aujourd’hui, le gouvernement a confisqué la plupart de nos voitures, les entreprises étrangères ne veulent pas de nous et 50 % des Cairotes règlent leur facture de ramassage des ordures pour le compte des sociétés de nettoyage. Nous sommes obligés de faire le ramassage des poubelles en catimini, craignant d’être surpris par les sociétés privées ou le personnel de la municipalité du Caire14. » Alors qu’ils étaient tolérés dans le système précédent, leur activité les place dorénavant dans l’illégalité. D’après les entretiens, certaines familles se sont aussi spécialisées dans la collecte des déchets potentiellement recyclables de la grande décharge de Qattamiya qu’ils peuvent ramener dans leur quartier en échange de pots de vins distribués aux gardiens de la décharge (figure i, planche VII).
26« L’interminable travail interprétatif des acteurs n’a qu’une fonction : réaliser, dans des séquences aussi brèves que possible, une adéquation à une situation présente toujours mise à mal » (Lepetit, 1995). L’ajustement le plus significatif, même si le plus précaire et contraint, se traduit par l’apparition d’une nouvelle catégorie de zabbalîn qui était jusqu’alors inexistante au Caire, à savoir les biffins : ces biffins sont peut-être de nouveaux venus, mais surtout des zabbalîn qui n’ont pu trouver leur place dans le nouveau système, d’autant plus s’ils étaient déjà dans une situation précaire avant la réforme. La position de ces biffins est particulièrement fragile puisqu’ils sont davantage exposés au risque d’arrestation, en particulier par la police, mais qu’ils sont aussi en concurrence avec les zabbalîn mieux lotis qui disposent d’un pick-up ou qui ont signé des contrats de sous-traitance. Ahmad, habitant de Zaytûn explique ainsi :» Dans mon quartier, je les vois tous passer. Le plus pauvre qui a juste son sac, celui qui a une charrette et un âne [interdits en ville], ceux qui ont des camionnettes et puis enfin, les camions des sociétés, mais, à ce moment-là, il n’y a plus rien à prendre, les autres ont déjà tout ramassé ! » P. Desvaux (2009), analysant les pratiques professionnelles des biffins, qu’il désigne par le terme anglais scavenger, constate que cette catégorie de ramasseurs travaille davantage dans les quartiers populaires où leur activité est tolérée par les zabbalîn, plutôt que dans les quartiers plus aisés où les uns et les autres sont en concurrence.
27Par ailleurs, de nombreux arrangements ont été conclus entre habitants et zabbalîn. Ainsi, certains commerçants disent payer double pour maintenir propre leur commerce, à savoir les sociétés étrangères « qui ne font pas leur travail » et l’ancien zabbâl. Dans l’immeuble d’Ahmad, les résidants rétribuent leur bawwab (concierge) qui rassemble les poubelles de chaque appartement dans le conteneur de la société de collecte, vidé ensuite par un zabbâl, avant le passage du camion-benne. Si ces nouvelles façons de procéder sont difficiles à mesurer à l’échelle de la capitale, elles semblent cependant assez fréquentes : dans un autre immeuble où la collecte fonctionne de façon similaire, le bawwab a « emprunté » le conteneur de la compagnie FCC qu’il a caché au fond du garage et dont les déchets sont de la sorte réservés à un unique zabbâl ; pour un autre groupe de bâtiments, deux zabbalîn ont pu convaincre la moitié des habitants de faire à nouveau appel à eux :» leur légitimité à ramasser les déchets sur ce territoire est donc uniquement basée sur les relations qu’ils entretiennent avec les habitants » (Desvaux, 2009).
28Enfin, un certain nombre de familles n’ont pu que difficilement, ou parfois pas du tout, s’adapter à la contrainte. C’est, par exemple, le cas de celles qui ont retiré leurs enfants de l’école pour épargner le salaire d’un employé ; ou d’autres qui, ne pouvant plus vivre au Caire, seraient retournées en Haute-Égypte. En tout cas, le sentiment d’avoir été exclu du processus et l’amertume qui en découle sont très prégnants comme l’exprime ‘Atef, zabbâl à Manchiat Nasser :» on fait tout le boulot à la place des sociétés étrangères puisqu’elles passent après nous et qu’il n’y a presque plus rien à ramasser et c’est elles qui sont payées à notre place ».
CONCLUSION
29C’est dans un contexte d’incertitude (Revel, en préface à Levi, 1985) face à une réforme de la gestion des déchets dont ils prennent connaissance brutalement et qui, dans un premier temps, les exclut et les prive de l’accès aux déchets que les zabbalîn se mobilisent. Cette situation d’incertitude est sans doute l’un des moteurs du choix de la mobilisation sous forme de manifestation spontanée dans l’espace public où ils peuvent, certes, montrer leur mécontentement mais aussi « se serrer les coudes », au sens quasi littéral, pour tenter d’en savoir plus et de s’organiser. Pour autant, c’est justement le choix de l’espace public qui voue ce type de mobilisation à l’échec face aux forces de l’ordre. La mobilisation prend alors la forme de discussions entre les représentants de la communauté zabbalîn, les autorités et les compagnies étrangères dorénavant chargées de la collecte. À partir du moment où des négociations s’engagent, y compris dans des lieux de débat public tels que l’Assemblée nationale, l’incertitude diminue quelque peu – sans disparaître pour autant – puisque la crise semble être prise en main par les « négociateurs » et que, quoi qu’il en soit des résultats escomptés, ce n’est plus dans la rue qu’il est possible d’agir.
30Si les positions des zabbalîn sont très inégales dès le départ, en dépit de l’apparente homogénéité de la communauté, la réforme renforce les écarts, d’autant plus que les compétences à l’ajustement ne sont pas égales non plus. Dans le même ordre d’idées, la superposition des territoires professionnels qui étaient distincts dans la configuration antérieure révèle la complexité des façons de faire mais aussi de nouvelles alliances ou concurrences, ainsi que la disparition et l’apparition d’acteurs. L’apparition des biffins n’est peut-être que l’un des signes les plus apparents en ville de la nouvelle hiérarchie entre zabbalîn : le tri, illicite, dans les décharges surveillées du désert qui n’existaient pas auparavant, constitue certainement l’activité la plus difficile et dangereuse du nouveau système de collecte, mais elle est totalement invisible pour les citadins cairotes.
31Enfin, les multiples prises de position des habitants, relayées par les médias, ont mis au jour les zabbalîn, et ce pour la première fois de leur histoire dans la capitale. La défense de leurs activités, même partielle, a donné lieu à des débats, faute de déboucher sur des droits. Une reconnaissance pourtant fort ténue qu’il faut replacer dans la problématique plus large de l’intégration de la communauté copte en Égypte, comme en a témoigné, à partir de mai 2009, la nouvelle crise liée à la grippe H1N1, qualifiée abusivement de « grippe porcine », qui a conduit à l’abattage de tous les cochons, abattage suivi de heurts violents entre zabbalîn et forces de l’ordre au sein des zarâyeb.
Notes de bas de page
1 Traduit en français de façon réductrice par chiffonnier, le mot zabbalîn vient de zabbâl qui signifie le déchet, l’ordure, la poubelle Zabbalîn est un terme à connotation très péjorative qui désigne les ramasseurs et, par extension, les habitants des quartiers de zabbalîn, y compris ceux qui ont des ateliers de recyclage même s’ils ne collectent pas les déchets Les zabbalîn peuvent éventuellement aussi être porchers : d’où le mot zerîba, littéralement porcherie (plur zarâyeb) Les zarâyeb qualifient les six quartiers de zabbalîn qui existent au Caire
2 S Dollet (2003) a réalisé un travail de terrain très précis sur la communauté zabbalîn C’est la lecture de son mémoire qui a suscité mon envie de poursuivre les recherches sur les conséquences de la crise, entre 2003 et aujourd’hui L Debout (2007), aujourd’hui en doctorat d’urbanisme, s’est intéressée aux (mauvaises) relations entre les gouvernorats et les sociétés privées ainsi qu’aux stratégies d’adaptation de ces dernières au « terrain » égyptien Enfin P Desvaux (2009) a étudié sous ma direction les ajustements à la contrainte des zabbalîn du quartier de Izbat al-Nakhl
3 Jusqu’en mai 2009, les matières organiques servaient à alimenter des cochons dont la viande était vendue aux charcutiers du Caire ; le lisier servait à la fabrication du compost Les autres matériaux sont triés par les femmes et regroupés en fonction de leur composition Certaines grandes familles recyclent tous les déchets récoltés mais, le plus souvent, elles sont spécialisées dans le recyclage d’un produit particulier et la classification s’opère de façon très fine, notamment en ce qui concerne la récupération des plastiques La rentabilité du recyclage, liée à la « richesse » initiale du matériau et à la valeur du produit qui en sera issu, établit une sorte de hiérarchie des déchets et, partant, une hiérarchie entre les zabbalîn (les métaux étant les matières les plus rentables)
4 La communauté zabbalîn se caractérise par une forte hiérarchie professionnelle : la « richesse » des familles dépend de l’ancienneté de l’ancrage résidentiel et professionnel, du nombre de camionnettes de ramassage, de la nature des matériaux recyclés, du nombre et de la valeur des machines servant au recyclage, du nombre de personnes employées à la collecte, au tri, au recyclage ou aux relations commerciales avec l’extérieur – activités qui ne dégagent pas les mêmes bénéfices et qui ne renvoient pas aux mêmes positions sociales Au sommet de la hiérarchie se trouvent les ma’allemîn, patrons propriétaires d’ateliers de recyclage, disposant de plusieurs camions de ramassage, employant plusieurs familles et souvent en lien avec les entreprises du secteur formel À Manchiat Nasser, les écarts de statut social et de revenu sont notamment révélés par la qualité des habitations, ainsi que par le nombre de camions ou pick-up de chaque famille De plus, il y a une hiérarchie entre les six quartiers, celui de Manchiat Nasser, rassemblant 700 ateliers de recyclage, est le plus dynamique et le plus « riche »
5 En Égypte, les coptes, minorité religieuse, constituent environ 10 % de la population À Manchiat Nasser, la distinction religieuse se révèle par les reproductions d’icônes dans les ateliers et maisons ou par des fresques peintes sur les façades
6 L’un de mes interlocuteurs, ‘Atef, zabbâl à Manchiat Nasser, ayant insisté pour me rencontrer en dehors de son quartier, je lui ai proposé un rendez-vous près de la place al-Hussein, dans la vieille ville ; il était réticent quant au choix du lieu, mais a finalement accepté Alors que je l’aperçois à quelques mètres de moi, un policier l’interpelle brusquement, en lui demandant ce qu’il fait là et en lui demandant ses papiers Après une longue discussion et après avoir expliqué que nous étions amis, le policier nous laisse partir, visiblement à contrecœur Le caractère touristique de cet endroit (auquel je n’avais pas pris garde en fixant le rendez-vous) explique sans doute en partie l’interpellation mais, quoi qu’il en soit, ‘Atef, assez humilié – et on le serait à moins ! –, m’a expliqué que ce genre d’interpellation était fréquente
7 Il s’agit des circulations en ville, mais aussi entre zarâyeb puisque les déchets récoltés peuvent être revendus pour le recyclage dans une autre zerîba ; s’y ajoutent les trajets pour la vente des produits recyclés vers les commerces du centre-ville et de la vieille ville et encore les nombreux échanges avec le secteur formel, en particulier les industries des villes nouvelles
8 Aujourd’hui, les Cairotes paient le service de collecte des déchets en fonction de trois catégories de quartiers (aisés, moyens, populaires) Pour comble, les zabbalîn paient également pour le retrait des ordures dans leurzerîba !
9 Le revenu moyen des zabbalîn s’élève à environ 500 £e (70 €) mensuel alors que le salaire moyen en Égypte est de 300 £e (43 €) ce qui explique leur colère face à ces propositions d’embauche par les compagnies étrangères Par ailleurs, ce sont l’élevage de porcs et le recyclage (et non la collecte) qui constituent les revenus des familles, d’où la nécessité absolue d’avoir accès aux déchets, y compris s’il faut aller les chercher dans les décharges
10 Livre égyptienne (£e)
11 On peut en effet estimer à 80 % le recyclage des déchets collectés, ce qui est l’un des taux les plus élevés du monde Le Caire produit quotidiennement au minimum 10 000 tonnes d’ordures dont 3 000 à 5 000 tonnes étaient ramassées par les zabbalîn avant la réforme
12 Al-Ahram Hebdo, juillet 2007
13 Ibidem
14 Le terme français « biffin » me paraît le plus à même de qualifier ces ramasseurs et de définir leur façon de travailler Davantage que la « biffe » (nom argotique qui désigne le crochet servant à fouiller le fond de la poubelle et que les biffins égyptiens ne possèdent pas puisqu’ils trient à la main), c’est le caractère aléatoire de la collecte, effectuée à pied avec un sac porté au dos et ramené une fois rempli dans la zerîba, qui justifie ce choix Contrairement à l’ancienne forme de ramassage qui reposait sur le tri des déchets dans la zeribâ, les biffins sélectionnent les déchets sur place et remettent (plus ou moins) ceux qui ne les intéressent pas dans les bennes
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