Chapitre 5. Frictions locales et conflit national : de la gestion de la proximité arabe-israélienne par les implantations juives de Galilée
p. 93-105
Texte intégral
1Les « mitzpim » sont des implantations créées dans le Nord d’Israël à la fin des années 1970 dans le cadre d’une politique qualifiée par ses concepteurs de « judaïsation de la Galilée ». Ces communautés résidentielles ont été peuplées par des Israéliens plus attirés par la verdure et les subventions économiques consenties par l’État et l’Agence Juive que par ce discours ethno-nationaliste. Le travail de recherche que nous avons mené dans le cadre d’une thèse de doctorat en science politique consiste pour partie à interroger cette articulation entre des projets de vie et un projet national de judaïsation, et notamment à voir comment les habitants des villages communautaires galiléens se sont approprié, voire « ont détourné » parfois le programme des mitzpim mais aussi comment, à l’inverse, leurs pratiques ou leurs perceptions ont pu être modelées par ce programme d’implantation. Pour ce faire, nous avons notamment cherché à observer la coexistence entre les habitants juifs des mitzpim et la population arabe des agglomérations voisines1.
2Dans le cadre de ce chapitre, nous tenterons de mettre en évidence les aspects spatiaux de cette coexistence en insistant sur les différentes pratiques qu’ont développées les habitants des implantations juives de Galilée pour s’opposer aux phénomènes de déségrégation ethnique de leur espace de vie. Ce faisant, nous tenterons de déplacer la focale des mobilisations collectives vers leurs enjeux spatiaux. Ce déplacement nous permettra de nous émanciper d’un certain nombre de carcans disciplinaires. Réfléchir sur la dimension spatiale des rapports sociaux et politiques permet en effet de ne pas s’arrêter aux seules pratiques susceptibles d’être appréhendées comme des « mobilisations collectives » par la sociologie des mouvements sociaux2. Ce décloisonnement disciplinaire permettra de rendre compte de pratiques hybrides à mi-chemin entre « mobilisation collective » et « politique publique » ou encore de phénomènes qu’une intention de coopération limitée fait osciller entre « l’action collective » et « l’effet émergent ».
3Avant d’envisager le passage de l’espace de vie à l’espace-enjeu, c’est-à-dire la manière dont un cadre spatial vécu comme intime peut devenir l’enjeu d’une mobilisation collective, il convient de revenir sur quelques spécificités du terrain considéré. Notre étude porte en effet sur de petites sociétés qui, du fait de leur inscription dans une politique territoriale de judaïsation mais aussi de leur fonctionnement social, constituent un terreau très favorable aux mobilisations collectives de nature spatiale.
4En premier lieu, ce chapitre renvoie à une aire géographique (Israël/Palestine) qui connaît, depuis plus d’un siècle, un conflit qui s’apparente à une compétition nationale pour le contrôle d’un territoire. Le conflit national que connaît l’espace israélo-palestinien est un conflit éminemment spatial (Yiftachel, 1992). Historiquement, le projet sioniste a, en Palestine, pris la forme d’une politique d’implantation portée par des pionniers désireux de créer, de facto, la base sociale, mais, plus encore, territoriale, d’un foyer national juif. Même avec la mise en place progressive d’une administration centralisée susceptible de prendre à son compte la politique de judaïsation territoriale, le mythe pionnier – et avec lui la mobilisation des citoyens juifs-israéliens sur les questions territoriales – est resté extrêmement vivace (Kellerman, 1996 ; Ben Eliezer, 1998). Il a notamment trouvé à s’exprimer dans le mouvement de colonisation national-religieux qui a été actif dans les territoires occupés depuis 1967. Même si elles s’en défendent, les populations qui sont venues s’installer en Galilée à la fin des années 1970 s’inscrivent également, à certains égards, dans la perpétuation de cet ethos pionnier.
5Les travaux des théoriciens de la mobilisation des ressources3 peuvent également nous permettre d’expliquer la fréquence des mobilisations dans le cadre plus circonscrit des nouvelles implantations galiléennes. La population de ces implantations a en effet été recrutée au sein d’un groupe social surreprésenté dans les mouvements sociaux occidentaux, à savoir une classe moyenne supérieure particulièrement bien dotée en termes de capital culturel (Siméant, 1998). Par ailleurs, le fonctionnement sociopolitique de ces implantations contribue égale- ment à en faire des terreaux de mobilisation. En premier lieu, une multitude d’activités communautaires, centrées autour de la célébration des fêtes nationales et religieuses, mais aussi d’activités scolaires ou associatives, contribuent à souder les habitants de ces villages. Dans ce type de communauté qui incarne l’antithèse de l’anonymat urbain, un degré très élevé d’interconnaissance personnelle tend à faciliter le développement de mobilisations collectives. De plus, les implantations qui ont vu le jour dans le cadre du programme des mitzpim sont pour la plupart devenues des « villages communautaires » (« yichouvim kehilatim » en hébreu). Moins communautaires que les « kibboutz » ou les « mochav » (les deux types d’implantations qui leur ont préexisté), ces villages rurbains n’en ont pas moins conservé un certain nombre de caractéristiques de leurs prédécesseurs, au premier rang desquels un mode de légitimité fondé sur le principe de la démocratie directe. La majeure partie des décisions est votée en assemblée générale et ce sont des résidants volontaires qui font fonctionner les multiples commissions supervisant les événements culturels, la politique éducative, ou encore l’agrandissement du village. Dans ce système où l’ensemble des membres de la communauté est systématiquement invité à prendre part aux décisions, les frontières entre action publique et mobilisation collective sont parfois difficiles à déterminer. Lorsque l’assemblée générale vote la création d’un jardin botanique, cette décision s’inscrit, selon toute vraisemblance, dans le cadre d’une action publique. Mais lorsque cette même assemblée appelle ensuite les volontaires motivés par le projet à se réunir le samedi suivant pour planter les jeunes pousses, cette action publique tend à se transformer en mobilisation collective. Nous aurons l’occasion de retrouver ce type de mobilisation hybride pour laquelle il est délicat de distinguer ce qui relève d’une collectivité politique de ce qui peut être assimilé à l’action d’un petit groupe mobilisé.
6Étant donné la rapidité et la facilité avec laquelle les questions de cohabitation spatiale entre Juifs et Arabes donnent lieu à mobilisation en Israël, nous avons choisi de centrer notre réflexion moins sur ce moment charnière où l’espace devient un enjeu, que sur la nature prêtée à cet enjeu par les acteurs. Pour ce faire, nous distinguerons les mobilisations contre la déségrégation résidentielle des implantations juives de Galilée de celles portant sur la présence arabe dans l’espace public de ces dernières. Si la perspective de voir les implantations juives accueillir des résidants arabes donne parfois lieu à des mobilisations se réclamant des grands principes sionistes, la fréquentation d’un parc ou d’une piscine par des Arabes tend, elle, plutôt à être construite comme un problème local de coexistence avec une population ne partageant pas l’ethos de la classe moyenne juive-israélienne.
L’ESPACE COMME ENJEU NATIONAL : LA MOBILISATION CONTRE LA DÉSÉGRÉGATION RÉSIDENTIELLE DANS LES IMPLANTATIONS RURALES
7L’opposition des populations des mitzpim à la déségrégation de leurs implantations permet de mettre en évidence des mobilisations susceptibles de construire le problème qu’elles se proposent de traiter en des termes nationaux. Le combat contre la déségrégation est alors présenté comme une manière de défendre l’identité juive de l’État d’Israël.
8Pour comprendre ces mobilisations, quelques précisions sur l’histoire et l’état de la séparation résidentielle entre Juifs et Arabes dans la région sont nécessaires. Jusqu’au début du XXe siècle, les populations juives et arabes coexistaient dans les villes et villages de Palestine. Au début du XXe siècle, ce paysage fut bouleversé par l’arrivée d’une idéologie nationaliste moderne, dont Z. Sternhell fait remonter les racines idéologiques aux nationalismes ethniques d’Europe de l’Est (Sternhell, 1996). À partir des années 1910, arrivent en effet en Palestine des immigrants juifs porteurs d’une idéologie qui a pour objectif de créer un état-nation « hébreu » (« ivri »). La société hébraïque envisagée est ethniquement homogène, économiquement autonome et politiquement indépendante. L’expression spatiale la plus aboutie de ce nationalisme est l’implantation rurale, ce qu’on appelle « l’hityashvut » : la création d’un village ethniquement homogène, clôturé et autonome – un espace hébreu (Shafir, 1989). Si nombre de villes sont restées ou devenues mixtes (Yiftachel & Yacobi, 2003), le secteur rural israélien a donc été construit sur un strict principe de ségrégation. Longtemps, cette logique ségrégative disposait même d’une assise juridique. Fondées par l’Agence Juive, une institution non étatique se réclamant du « peuple juif », les implantations israéliennes étaient créées en tant qu’implantations juives et à ce titre réservées aux Juifs. Ce n’est qu’en 1999, dans l’arrêt Qaadan, que la Cour Suprême, estimant que l’État ne pouvait déléguer une partie de son pouvoir à une institution se livrant à une discrimination anticonstitutionnelle, a nié la portée juridique de ce concept d’implantation juive réservée aux Juifs (Kedar, 2000).
Les candidats arabes face aux procédures de sélection des implantations juives : les échanges très codifiés du « comité de rencontre »
9Les implantations rurales israéliennes ont hérité des implantations pionnières du début du XXe siècle d’une procédure de sélection des nouveaux entrants. Après l’arrêt Qaadan de 1999, elles ont pu mettre à profit cette procédure pour continuer à s’opposer à l’intégration de résidants arabes. Les candidats arabes ne se voyaient plus rejetés au nom de leur appartenance ethnique, mais, au même titre que certaines familles juives, sous prétexte « d’incompatibilité sociale » (« i-hatama hevratit »). Ce droit de sélection a cependant également été réduit par la Cour Suprême et les membres du comité d’acceptation (« vaadat kabala »), rebaptisé comité de rencontre (« vaadat hekirut ») dans la nouvelle procédure, ne peuvent plus guère qu’essayer de dissuader les familles qu’elles jugent indésirables de renoncer à leur projet d’installation. Devant les candidats arabes, il convient alors de montrer un visage particulièrement intolérant. Un jeune couple arabe nous a ainsi rapporté les discussions qui avaient eu lieu lors de son passage devant le comité du village de Rakefet :
« [Elle] Il y en avait une [parmi les membres du comité] qui disait : “Nous n’avons pas envie que nos enfants grandissent avec vos enfants.” J’ai demandé pourquoi ? Alors elle a dit qu’elle n’avait pas envie que sa fille tombe amoureuse de mon fils. Je lui ai dit que je ne voyais pas le problème, que c’était important d’épouser quelqu’un qu’on aime, peu importe qu’il soit Juif ou Arabe. Je leur ai dit que nous, ça ne nous dérangeait pas que tous nos voisins soient Juifs, que nous ne les verrions pas comme tels, que nous venions juste vivre tranquillement. Elle a dit : “Vous ne comprenez pas, j’ai peur pour mes enfants.” […] Je lui ai demandé pourquoi et elle a dit qu’il y avait un écart énorme entre les cultures juives et arabes et que le village devait essayer de faire survivre la culture juive4. »
10Cependant, il s’agit avant tout de mettre en scène l’hostilité actuelle du village à l’intégration d’une famille arabe. Lors d’une réunion ultérieure prévue par la procédure, ce jeune couple s’était ainsi vu expliquer, par la représentante du village :
« Nous ne voulons pas de vous, nous vous le disons, mais vous refusez de le voir et de l’entendre. Vous ne voulez pas comprendre que nous ne sommes pas prêts à vous accueillir. Pourquoi est-ce que vous vous obstinez alors que nous ne voulons pas de vous ? Il y a eu des membres de l’implantation qui ont demandé la convocation d’une assemblée générale sur la question de votre intégration. Beaucoup de gens sont venus, nous avons voté : personne ne veut de vous. »
11Comme nous l’avons précisé, le comité de rencontre est en fait une réunion assez codifiée dans laquelle les représentants du village ne peuvent, sous peine d’être condamnés dans les procédures d’appel, fonder leur opposition sur la seule appartenance ethnique des candidats arabes. Ils se doivent d’aller au-delà du refus de principe (« notre implantation est réservée aux seuls Juifs ») et de présenter une argumentation fondée sur les caractéristiques du couple candidat. De fait, cette argumentation dérive inévitablement vers l’appartenance ethnique de ceux-ci, qui se voient reprocher des comportements associés aux « Arabes » : les nuisances sonores, l’hygiène ou, dans les citations reproduites ci-dessus, les comportements de jeunes Arabes de Sakhnin à la piscine de Misgav. Dans le cadre de cette interaction, les candidats arabes se doivent, eux, de se dissocier des stéréotypes associés à leur groupe et de mettre en avant le fait qu’ils partagent l’ethos de la classe moyenne juive-israélienne (« toute société a ses hooligans, […] nos enfants seront bien éduqués »). Eux aussi s’obligent donc, stratégiquement, à mettre en sourdine les arguments nationalistes auxquels ils sont alors tentés de recourir. Dans le cadre de l’entretien avec ce couple de candidats arabes, alors qu’elle énonçait les arguments qui lui avaient été opposés lors de ce comité, la femme avait brusquement lancé : « Et puis, ça, nous ne leur avons pas dit, mais tous ces villages, ils ont été construits sur les terres de Sakhnin, sur nos terres. Ce serait un juste retour des choses que des Arabes aient le droit de s’y installer5. »
Défendre le village et défendre l’État : la mobilisation contre la déségrégation comme enjeu national
12En dehors de l’arène assez formalisée que constitue le comité de rencontre, les mobilisations contre l’ouverture des implantations rurales juives aux résidants arabes recourent plus volontiers à des arguments nationalistes sur la défense de la nature des implantations juives, et, à travers lui, de l’État d’Israël.
Débat sur l’intranet de Manof
13Ainsi, dans une autre implantation juive de la région, Manof, un âpre débat s’est développé suite à la projection d’un film organisée par l’Association « Kol Aher baGalil » (littéralement : une autre voix en Galilée). Cette association a été créée au lendemain des émeutes6 d’octobre 2000 par quelques habitants des implantations juives de la région connus pour leur appartenance au milieu d’extrême-gauche. Initialement, leur but était de faire entendre aux populations arabes de la région un autre discours que le discours sécuritaire et nationaliste adopté par les autorités. Rapidement, l’organisation a intégré des militants arabes et son activité s’est étendue au-delà de la seule production de discours. Depuis 2002, Kol Aher baGalil a centré son action autour d’un programme de déségrégation des implantations juives de Galilée. Dans cette optique, elle a ouvert en juin 2005 à Sakhnin un centre se proposant de conseiller et de soutenir les familles arabes désirant s’installer dans les villages communautaires de la région de Misgav7. Pour sensibiliser la population juive des implantations galiléennes, très majoritairement hostile à cette perspective8, les membres de cette association organisent également régulièrement des conférences et autres soirées-débat. Le 28 août 2007, suite à la diffusion d’un film documentaire dénonçant les pratiques de sélection des nouveaux résidants des implantations israéliennes, l’intranet du village a été le lieu d’âpres échanges.
14Dans l’un des méls, un militant de Kol Aher baGalil expliquait qu’interdire un village à un résidant non juif était une mesure raciste et affirmait que si en Belgique (le pays dont il est originaire) certains villages décidaient de refuser l’intégration d’une famille juive du fait de son appartenance à la communauté juive, cette mesure ferait scandale. À cela, un des habitants du village répondait :
« En ce qui concerne cette comparaison, je mets au défi son auteur de trouver un acte terroriste mené par un Juif belge contre un Belge dans les 30 dernières années ou un appel des leaders de la communauté juive belge à changer par la force la nature de l’État dans lequel ils vivent (il aurait d’ailleurs été intéressant de voir comment un tel appel aurait été accueilli). Ne pas accepter un Juif dans un village belge, c’est du racisme ! Ne pas accepter les Arabes dans les villages de Misgav, c’est un acte de protection de la vie, de la communauté et du caractère juif de notre terre9. »
Soirée de campagne électorale à Manof
15Le 1er novembre 2007, quatre des plus farouches opposants à l’intégration de résidants arabes dans les implantations juives de Galilée sont arrivés, en groupe, pour interpeller sur la question les candidats à la présidence du conseil régional de Misgav, une collectivité qui regroupe la majorité des implantations rurales créées en Galilée centrale à la fin des années 1970, dont le village de Manof. Dès la première question, posée par le modérateur, et qui concernait le développement économique des villages, l’un d’eux a crié : « On ferait mieux de parler de la question de l’entrée des Arabes : si on les laisse rentrer, il n’y aura même plus besoin de parler de développement économique, il n’y aura plus de village. » Le modérateur lui a alors promis la première question lorsque la parole serait donnée à la salle et le débat a repris. Lorsque, dans la séance des questions, le micro lui fut passé, il dit : « Ma question est sur l’intégration d’Arabes dans nos villages. N’est-elle pas incompatible avec le projet de judaïsation de la Galilée ? Et que comptez-vous faire sur ce point ? »
16Les six candidats furent invités à répondre chacun leur tour. Lorsque Ron Shani, le candidat alors donné favori et qui sera effectivement élu quelques semaines plus tard, prit la parole, il commença par une question rhétorique : « Sommes-nous venus vivre ici pour judaïser la Galilée ? » Sa moue et son intonation laissaient comprendre qu’il s’apprêtait à répondre à cette question négativement pour pouvoir ensuite exposer sa position sur la question : à savoir qu’il ne s’opposait pas à l’entrée des Arabes pour une raison nationale (parce qu’il aurait été en faveur de la « judaïsation de la Galilée »), mais parce que les villages n’étaient pas prêts à intégrer des populations qui leur étaient aussi éloignées en termes de mode de vie. Cependant, brisant le discours normalisateur ultradominant, les militants pro-ségrégation évoqués ci-dessus lancèrent quelques « oui » vindicatifs. Un silence gêné s’ensuivit. Ron Shani ne pouvait pas lancer son argumentation sur la base d’une affirmation aussi hétérodoxe. Et personne, dans cette salle plutôt policée, ne voulait monter au créneau pour faire entendre un « non » qui lui aurait permis de reprendre son discours. Finalement, quelqu’un lança : « nous sommes venus pour vivre dans un État juif » et la salle approuva en applaudissant chaleureusement. Le candidat put alors poursuivre en expliquant que, quelles que soient les raisons pour lesquelles les gens étaient venus s’installer dans les implantations juives de Galilée, celles-ci n’étaient pas en guerre contre les Arabes, mais devaient veiller à protéger leur qualité de vie et leurs caractéristiques sociales. S’exprima ensuite Tsvika Gringold, candidat proche de la droite qui, quelques semaines plus tard, se placerait troisième au premier tour. Il annonça qu’il n’avait pas honte de se dire sioniste et partisan de la « judaïsation de la Galilée », puis termina en tonnant qu’il faudrait livrer bataille contre toutes les organisations politiques antisionistes qui tentaient de détruire l’implantation juive de Galilée en lui imposant des éléments arabes. Il cita au passage Kol Aher baGalil et fut chaudement applaudi par les militants pro-ségrégation et au-delà.
17À travers cette observation, on voit bien comment le débat autour de la déségrégation résidentielle des implantations juives de Galilée peut aisément glisser d’une question ayant des implications sur le cadre de vie et les caractéristiques sociales des villages à une question nationale mettant en jeu la persistance d’Israël comme « État juif ». En 2009, Ron Shani, nouveau président du conseil régional de Misgav, a d’ailleurs obtenu du parti Kadima une proposition de loi autorisant les villages ruraux à refuser les candidats à l’intégration qui n’adhéreraient pas aux « valeurs sionistes » et au « projet d’implantation de la Terre d’Israël10 ». À l’inverse, les mobilisations relatives à la ségrégation des espaces publics tendent, elles, à se présenter comme strictement locales.
L’ESPACE COMME ENJEU LOCAL : LES MOBILISATIONS CONTRE LA PRÉSENCE ARABE DANS L’ESPACE PUBLIC DES IMPLANTATIONS JUIVES
18Jusqu’en 1966, la liberté de mouvement des Arabes israéliens faisait l’objet d’importantes restrictions. Les villages arabes-israéliens étaient placés sous administration militaire (Kemp, 2002) et les personnes qui souhaitaient en sortir se devaient d’obtenir un laissez-passer. Ce système, qui n’est pas sans rappeler celui qui prévaut encore dans les territoires occupés, n’a aujourd’hui plus cours en Galilée : les citoyens arabes-israéliens peuvent se rendre librement dans les agglomérations juives. De même, contrairement aux situations qui prévalaient, jusque dans les années 1950, dans le Sud des États-Unis, il n’y a pas, en Israël, de toilettes publiques, de tables de restaurant ou de places de bus qui seraient interdites – ou au contraire « réservées » – aux Arabes. Si on exclut les territoires occupés, il n’y a donc pas, en Israël, d’instruments juridiques pour interdire aux Arabes la fréquentation de certains espaces publics.
19Dans les implantations juives de Galilée, des mobilisations de riverains ont cependant parfois appréhendé cette fréquentation comme un problème nécessitant d’être résolu par les autorités locales. Une partie des frictions territoriales qu’il nous a été donné d’observer étaient ainsi liées à la présence arabe dans des lieux publics situés dans les implantations juives de Galilée. Deux cas seront ici présentés : le parc de Youvalim et la piscine de Misgav. Dans le premier cas, la mobilisation a abouti à des arrêtés municipaux controversés. Dans le second, les autorités se sont refusées à agir et la mobilisation s’est muée en retrait.
Mobilisations autour de l’interdiction aux « non-résidants » du parc de loisirs de Youvalim
20Créé en 1982 dans le cadre de la politique de judaïsation de la Galilée, Youvalim est, avec 270 familles, le plus grand village du conseil régional de Misgav. En août 2005, ce village a été secoué par une « affaire » partiellement relayée dans les médias locaux. Communauté économiquement aisée, Youvalim dispose d’un joli parc dans lequel on trouve un jardin des plantes, un petit zoo, un terrain omnisports (basket-ball et hand-ball) et quelques étendues de pelouse. L’implantation est située à quelques kilomètres des faubourgs de Sakhnin, ville arabe de 25 000 habitants largement dépourvue en matière d’infrastructures de loisirs. Depuis la fin des années 1990, des familles originaires de Sakhnin avaient pris l’habitude de venir passer certains après-midis au parc, car si, comme la plupart des implantations de la région, Youvalim disposait alors d’un portail automatique, celui-ci restait ouvert durant la journée. Ils s’asseyaient sur l’herbe et leurs enfants pouvaient profiter du petit zoo et du terrain de sport. Les manières de ces visiteurs ont cependant rapidement posé problème. Alors qu’elle nous faisait visiter le parc, une résidante de l’implantation nous fit remarquer :
« Vous voyez ici [désignant un homme d’une trentaine d’années étendu sur une serviette], ce n’est pas notre manière de nous comporter dans ce lieu. Lorsque nous voyons des gens qui se tiennent comme ça, nous savons qu’ils sont là… [L’homme désigné interpelle alors sa fille en arabe] Vous entendez… Ce sont des Arabes. »
21Comme nous l’a expliqué le secrétaire général du village, les plaintes des résidants auprès des représentants du village se sont multipliées : « Vous savez, ils viennent, ils sont bruyants, les enfants courent partout, les parents hurlent sur eux. Et puis ils étaient de plus en plus nombreux. […] Nous avons un petit zoo, dont s’occupe admirablement bien une jeune immigrante hollandaise. Elle a pour habitude d’autoriser les enfants à caresser les animaux. Leurs enfants venaient, prenaient les animaux sans modération, d’une manière très brutale. Elle n’y arrivait plus. Les gens venaient se plaindre auprès de moi, il fallait faire quelque chose. » Un incident survenu au printemps 2005 le décide à agir :
« Un soir, des parents m’ont appelé pour me dire que des jeunes de Sakhnin avaient insulté des jeunes du village [de Youvalim] qui voulaient utiliser le terrain de sport. Les gens étaient très choqués. Certains ont raconté que les jeunes Arabes avaient dit qu’ils étaient chez eux, parce que Youvalim était construit sur les terres de Sakhnin. Suite à cet incident, nous avons décidé d’interdire l’entrée du parc aux non-résidants. »
22En réalité, le secrétaire général s’est contenté de placer à l’entrée du parc un panneau en arabe : « entrée interdite aux non-résidants ». Quelques semaines plus tard, une vingtaine de personnes de Sakhnin, mais aussi de Youvalim, ont manifesté devant le panneau pour dénoncer « une politique d’apartheid ». La presse régionale a relayé l’événement et, embarrassé, le secrétaire général a alors décidé de proposer à l’assemblée générale une politique intermédiaire. Celle-ci impliquait la présence d’un garde à l’entrée de l’implantation. Posté durant l’après-midi, il avait pour instruction de ne pas laisser entrer plus de trois voitures de « non-résidants » désirant se rendre au parc. Ces modalités permettaient aux représentants de l’implantation de présenter leur proposition non comme une mesure politique ségrégative, mais comme une mesure technique concernant la gestion des flux d’usagers au sein d’un espace public. La mesure fut finalement adoptée et permit de réduire substantiellement, durant un été, le nombre d’Arabes fréquentant le parc de Youvalim. Pour des raisons budgétaires (le garde était fourni par une compagnie privée), elle a été depuis abandonnée et les familles de Sakhnin continuent aujourd’hui de fréquenter le lieu à la belle saison.
Entre mobilisation et effet d’émergence : le cas des piscines publiques
23Des pressions similaires avaient été exercées sur le conseil régional de Misgav en ce qui concerne la piscine, ou plus exactement le « country club » dont il a la gestion. Arik Raz, qui a dirigé ce conseil de sa création en 1982 jusqu’en 1996, nous avait ainsi expliqué : « En ce qui concerne la piscine, en tant que directeur du Conseil régional, je me suis battu pour que les Arabes aient le droit d’être membres de notre country club. Je trouvais ça normal. Si ce n’est pas ici, où pourraient-ils le faire [Sakhnin ne dispose pas de piscine] ? » Et comme nous lui demandions s’il y avait beaucoup de membres arabes :
« Oui, 20 %. Des Juifs de la région sont venus me voir et m’ont dit qu’ils étaient contre. J’ai demandé pourquoi. Ils m’ont dit : ils reluquent nos femmes. J’ai dit moi aussi je les reluque, mais vous ne voulez pas m’interdire de venir ici. Pourquoi cela vous gêne-t-il plus de la part d’un Arabe ? Et là quelqu’un m’a répondu : parce que je peux regarder la tienne ; mais eux, les Arabes, ils viennent sans leurs femmes, il n’y a pas de réciprocité. Je trouve cependant que c’est extrémiste et dangereux de vouloir la séparation totale. Mais c’est un vrai problème. Ils sont bruyants. Ils crient, ils courent. Alors il faut leur parler calmement, leur dire qu’il faut mieux se comporter. »
24Dans ce discours, on peut observer une nouvelle fois l’existence d’une résistance à la mise en place d’une forme codifiée de séparation ethnique, déjà présente chez les habitants de Youvalim qui dénonçaient une « politique d’apartheid ». Cependant, comme dans le cas du parc de Youvalim, on rencontre également chez Arik Raz un discours, très classique dans les mitzpim, sur la gêne occasionnée par la présence arabe : « Mais c’est un vrai problème. Ils sont bruyants. Ils crient, ils courent. » Plus que sur des éléments renvoyant au conflit national, c’est généralement sur ce racisme – presque plus social qu’ethnique ou racial – que se construisent les mobilisations contre la présence arabe dans les espaces publics des implantations juives de Galilée.
25Lorsque l’enjeu spatial est ainsi largement dépourvu de toute portée nationale, il peut laisser place à une forme d’exit11 (Hirschman, 1970). La piscine de Misgav n’ayant pas été interdite aux habitants des collectivités locales environnantes, on peut y observer un intéressant phénomène de retrait. Le dimanche, jour férié à Sakhnin (qui compte une minorité chrétienne substantielle) mais jour travaillé à Misgav, les habitants des implantations juives de la région évitent de fréquenter le country club. Celui-ci donne l’impression d’être « laissé aux Arabes ». On pourrait voir dans ce phénomène le résultat d’actions individuelles non coordonnées. Cependant, les multiples discussions entre membres juifs du country club autour du fait que « le dimanche, la piscine est pleine d’Arabes », auxquelles nous avons pu assister, nous amènent à penser que ce phénomène se situe entre l’effet émergent et l’action collective. Même si nous n’avons trouvé trace d’aucun boycott organisé, il est délicat de considérer les « petites décisions » qui sont censées le constituer comme absolument individuelles et non coordonnées. S’il n’est pas le fait d’une intention explicite de coopération, le retrait observé n’en est pas moins socialement modelé.
26Ce troisième type de mobilisation autour de l’espace nous emmène ainsi aux confins de l’action collective, dans une zone où des pratiques individuelles qui ne sont ni véritablement coordonnées ni véritablement contingentes contribuent à redessiner la frontière ethnique entre Juifs et Arabes de Galilée. On peut y voir une forme ténue d’action collective destinée à créer de l’entre-soi ethnique en abandonnant à l’autre, pour un temps, un espace déterminé.
CONCLUSION
27Les villages communautaires galiléens nous permettent d’observer la coexistence de différents types d’investissement de l’espace qui renvoient à des logiques d’action et modes de régulation spécifiques. La présence arabe peut donner lieu à des normes tacites de co-occupation (cas de la piscine de Misgav) ou au développement de formes de mobilisation plus organisées. Ces dernières cherchent à mettre sur agenda des problèmes publics définis en termes classistes (cas du parc de Youvalim) ou ethno-nationaux (dans le cadre de la lutte contre l’intégration de résidants arabes).
28Loin d’être les agents d’une politique de judaïsation dont la logique « ethnocratique » s’imposerait à eux (Yiftachel, 2006), les entrepreneurs de mobilisation des villages communautaires mitzpim apparaissent ainsi plutôt comme des acteurs débattant des arènes et cadrages à privilégier pour aboutir à leurs fins. Lorsqu’ils promeuvent une solution locale, ces acteurs tendent à privilégier un discours présenté comme « dépolitisé » et centré sur la « spécificité sociale » (l’identité de classe) des implantations galiléennes. À l’inverse, lorsqu’ils en appellent à l’État, ils peuvent chercher à présenter leurs villages comme des implantations juives inscrites dans un programme de judaïsation de la Galilée. L’intégration de résidants arabes est alors décrite comme susceptible de remettre en question « l’entreprise nationale de judaïsation ». Dans ce cas, les habitants des villages communautaires mobilisés instrumentalisent un discours sioniste de judaïsation du territoire qui n’a souvent joué qu’un rôle marginal dans leur motivation résidentielle. Les nouvelles implantations galiléennes laissent ainsi apparaître une situation où la dimension politique de l’espace de vie n’est pas tant inscrite dans le territoire que construite par et pour la mobilisation.
Notes de bas de page
1 Les éléments empiriques présentés ici ont été recueillis dans le cadre de différents séjours de terrain menés entre juin 2005 et juin 2008. Ceux-ci ont notamment été rendus possibles par une bourse d’aide à la recherche de 16 mois octroyée par le Centre de recherche français de Jérusalem.
2 Le « premier tri » que met en avant E. Neveu lorsqu’il tente de construire une définition de l’action collective concerne ainsi la variable d’intention et de coopération (Neveu, 2005, p. 6). Ceci lui permet de rejeter les phénomènes auxquels R. Boudon associe les notions d’effets « pervers » ou « émergents » (Boudon, 1977).
3 La théorie de la mobilisation des ressources est une approche des mouvements sociaux qui s’est développée aux États-Unis dans les années 1970. Pour expliquer comment des groupes d’intérêts accèdent à une existence mobilisée, elle insiste sur les ressources à la disposition des acteurs et la manière dont ils les mobilisent en vue de faire aboutir leurs revendications.
4 Entretien réalisé en hébreu, le 12 juillet 2007, à Karmiel.
5 Sur l’articulation entre motivations politiques et considérations résidentielles chez les candidats arabes aux villages communautaires, voir Pierre RENNO, « L’introuvable déségrégation ethnique des villages communautaires juifs de Galilée », Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem, 17, 2006, URL : http://bcrfj.revues.org/index246.html], mis en ligne le 8 octobre 2007 (consulté le 2 mars 2011).
6 En octobre 2000, le début de la seconde Intifada fut marqué, en Galilée, par de violentes émeutes qui ont conduit à la mort de 13 Arabes israéliens. Durant quelques jours, des manifestants arabes ont paralysé les axes de communication régionaux, et ainsi isolé les villages communautaires juifs de Galilée. Les habitants de ces villages ont ainsi été brusquement rattrapés par le conflit israélo-palestinien.
7 Misgav est située quelques kilomètres à l’Ouest de Sakhnin.
8 Sur cette question, nous n’avons pas mené d’étude quantitative. La seule enquête sur laquelle nous pouvons nous appuyer a été réalisée par l’association « Kol Aher baGalil » en 2006. Elle estime que seuls 15 % des habitants des implantations juives de la région n’étaient pas hostiles à la déségrégation.
9 Mots soulignés par l’auteur du mél.
10 Jack KHOURY, « Another Jewish Town adds “Zionist Loyalty” to by-laws », Haaretz, 16 nov. 2009.
11 Dans Exit, Voice and Loyalty, A. Hirschman (1970) explique comment, confrontés au déclin de la qualité d’une organisation, les acteurs ont le choix entre trois options : faire défection (exit), s’investir pour faire pièce à cette évolution (voice), ou se taire et rester fidèle à l’organisation (loyalty). Si on applique cette typologie à la situation considérée, la désertion de la piscine observée les dimanches peut être assimilée à un exit.
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