Le Bosphore et les Dardanelles comme limite européenne
Fonctions et représentations des détroits turcs dans les Géographies Universelles des xixe et xxe siècles
p. 343-352
Résumés
Bien que le Bosphore et les Dardanelles soient souvent présentés comme une limite continentale claire entre l’Europe et l’Asie, ce statut a évolué dans la géographie française au cours des XIXe et XXe siècles. L’examen détaillé des représentations et des qualificatifs attribués aux détroits Turcs dans quatre Géographies Universelles, considérées comme révélatrices des évolutions du savoir géographique en France, montre que le rôle de séparation continentale a été assez tôt abandonné au profit d’un rôle de continuité urbaine. Le concept de limite continentale dépend par conséquent de l’échelle spatiale considérée.
Although Bosphorus and Dardanelles are often presented as a continental border between Europe and Asia, this role has evolved along the XIXth and the XXth century in the French Geography. The examination of the representations attributed to the Turkish Straits in four Géographies Universelles published in France shows that the role of continental separation was early abandonned for a role of urban continuity. The concept of continental limit is therefore highly dependent on the scale of analysis.
Texte intégral
1Les détroits du Bosphore et des Dardanelles n’ont jamais été une frontière étatique. Pourtant, ils sont fréquemment présentés comme une frontière naturelle entre l’Europe et l’Asie. Cette limite entre deux continents, difficile à établir de manière géographique, est le fruit de représentations et de constructions d’images auxquelles les géographes du XIXe et du XXe siècles ont contribué de manière significative. Aujourd’hui encore, la doxa politique impose comme limite de l’Europe ces étroits bras de mer entre la Thrace et l’Asie Mineure, reprenant et instrumentalisant des définitions de frontières ou de limites continentales obsolètes dans la géographie contemporaine. Comme le souligne Michel Foucher1, la frontière est une discontinuité géopolitique, à fonction de marquage réel, symbolique et imaginaire. Jacques Lévy insiste, lui, sur le fait qu’il ne peut y avoir de frontières sans État2. Bosphore et Dardanelles n’étant pas une ligne défendue par un territoire pour assurer sa sécurité mais simplement un marqueur de différenciation entre deux parties du monde, nous utiliserons ici le terme de limite continentale. Les détroits sont à première vue un lieu de rupture puisqu’ils rompent la continuité physique du continent, mais assurent aussi le lien entre les deux rives d’un même pays, voire d’une même ville dans le cas du Bosphore. Les événements historiques lors des rédactions des textes étudiés ici marquent aussi fortement le rôle géopolitique de ces détroits, non pas comme limite continentale mais comme véritables leviers de puissance régionale, à la fois maritime et terrestre.
2Afin de mieux comprendre la place qui leur est attribuée par les géographes français, il nous a paru intéressant d’analyser l’évolution de leurs représentations au cours des deux siècles qui ont vu se structurer la science géographique en France3.
3Cette étude des qualificatifs et des fonctions attribués aux détroits turcs se fonde sur quatre ouvrages majeurs de la géographie, communément appelés les Géographies Universelles, qui forment un corpus de textes homogènes à portée généraliste mais répondant aux exigences scientifiques de leurs époques4. Nous retenons ainsi : le Précis de Géographie Universelle de Conrad Malte-Brun5, publié entre 1810 et 1829 puis mis à jour et réédité par le fils de ce dernier entre 1851 et 1854 ; la Nouvelle Géographie Universelle : la Terre et les Hommes écrite par Élisée Reclus6, publiée entre 1876 et 1894 ; la Géographie Universelle dirigée par Paul Vidal de la Blache et Lucien Gallois7, publiée entre 1927 et 1948, et la Géographie Universelle dirigée par Roger Brunet8, publiée entre 1990 et 1996. Ces quatre œuvres incontournables ont été publiées à des moments clés d’évolution de la pensée géographique9. Elles sont un miroir pratique, non suffisant bien sûr, mais révélateur des postures épistémologiques et des représentations géographiques de leur époque10. Elles nous permettent ainsi de suivre l’évolution de la notion de limite continentale, qui n’est jamais énoncée comme telle mais qui sous-tend l’écriture de nombreux chapitres, au gré des innovations, des tournants, des ruptures ou des continuités disciplinaires.
LE DÉCOUPAGE DU MONDE
4Le Bosphore et les Dardanelles marquent tout d’abord une limite continentale pratique qui se retrouve dans le découpage même des volumes des différentes Géographies Universelles, répondant à la nécessité scientifique et éditoriale de découper le monde en différentes parties distinctes pour mieux le décrire. Les projets et les moyens éditoriaux n’étant pas identiques à chaque époque, il convient de garder en mémoire les contraintes matérielles qui peuvent influencer le discours disciplinaire, mais sans l’exagérer car le découpage du monde, et donc la structure des œuvres qui sont censées le décrire et l’analyser, restent un des éléments centraux dans l’exercice de rédaction d’une Géographie Universelle11. Cette structuration des œuvres répond directement au projet scientifique initial qui a motivé la rédaction, et reflète ainsi assez fidèlement le courant dominant de la pensée géographique dans lequel elles ont été écrites. Elle est aussi un marqueur temporel fort, dans la mesure où l’objet dont il est question – les détroits – est inscrit dans un cadre politique – l’Empire ottoman puis la Turquie – qui a connu au cours de la période étudiée des bouleversements importants.
5Conrad Malte-Brun divise le monde en deux continents, l’ancien et le nouveau, au sein desquels il reconnaît des « parties du monde ». « Deux de ces îles portent le nom de continens : celui qu’habitent les nations les plus anciennement civilisées s’appelle l’Ancien continent, et renferme trois parties du monde, savoir l’Asie avec l’Europe et l’Afrique12. » Ce volume traite des conditions générales, de l’organisation politique et administrative de l’Empire ottoman, et décrit les provinces ottomanes situées en Thrace et dans les Balkans. Selon l’auteur, toute la péninsule au sud du Danube est une unité géographique à part entière fondée sur une unité physique, un massif montagneux plus ou moins érodé, qui prend fin dans les détroits turcs et la mer de Marmara. Les détroits servent ainsi de marqueur suffisant fort pour justifier la division en deux volumes distincts de la description de l’Empire ottoman encore très important en ce début de XIXe siècle. De plus, comme le montre Gilles Pécout13, la description de la Turquie d’Europe dans la production géographique du XIXe siècle ne renvoie pas tant à une opposition entre l’Europe et l’Asie comme continents, mais plus à une distinction entre Europe occidentale et Europe orientale comme deux supports de société aux valeurs fortement différenciées. La culture européenne étant supposée supérieure aux autres, les Géographies Universelles du XIXe siècle visent plus à exclure les peuples qui ne seraient pas dignes d’être européens qu’à délimiter précisément où commence et où s’arrête le continent en question.
6Élisée Reclus reprend cette division conventionnelle entre Europe et Asie dans son propre découpage du monde. Cette division est utilisée pour faciliter la compréhension du lecteur, mais n’est pas réellement opérante pour séparer les deux continents. Selon Reclus, cette séparation est avant tout culturelle, elle est « un fait de civilisation » et ne peut pas être marquée par une limite physique. Comme il l’écrit si bien, « ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de conventionnel, puisque l’Europe, limitée de tous les côtés par les eaux marines, se rattache au territoire de l’Asie14 ». Cette division n’est que convention, mais une convention utile pour ordonner sa description, lui qui vise à démontrer que les supports terrestres ne sont que de simples cadres sur lesquels vivent les sociétés humaines15. Cela reflète aussi la « passion des frontières » citée par G. Pécout16, qui s’applique plus à l’État-Nation qu’au continent dans les analyses géographiques et géopolitiques de la fin du XIXe siècle. Ce n’est pas vraiment de frontière, concept qui renvoie à des projets politiques menés par les États, mais plus de limite continentale, concept qui relève, lui, de la construction géographique du territoire, dont il s’agit ici.
7La Géographie Universelle de Paul Vidal de la Blache marque une rupture dans l’ancrage continental de la Turquie. Écrit par Raoul Blanchard, le volume17 consacré à la Turquie et plus précisément aux détroits Turcs est intitulé « Asie Occidentale » et traite de l’aire géographique comprise entre la mer Égée et l’Indus d’ouest en est, et entre les plaines du Touran et la mer Rouge du nord au sud. Le tome 7, écrit par Yves Chataigneau et Jules Sion, consacré aux « péninsules méditerranéennes », ne fait de place à la Thrace turque que sur trois pages. Même s’ils servent toujours pour différencier Europe et Asie dans le découpage éditorial, Bosphore et Dardanelles se retrouvent asiatiques comme l’est devenue la jeune République de Turquie. Le Première Guerre mondiale, la disparition de l’Empire ottoman et le Traité de Lausanne ont réussi ce tour de force de renverser l’appartenance du pays, décrit dans les tomes européens chez Reclus et Malte-Brun ; la Turquie est ainsi devenue anatolienne18.
8Ce tournant est achevé par la dernière Géographie Universelle dirigée par Roger Brunet. Rédigé par Marcel Bazin, le chapitre19 sur la Turquie, considérée comme une entité territoriale homogène et indivisible, se trouve entièrement dans le tome 8 consacré à « l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et le monde Indien ». Elle appartient même au « monde turco-iranien », monde complètement ignoré par les autres Géographies Universelles. La Thrace orientale n’est plus en Europe ; le Bosphore et les Dardanelles cessent d’être les marqueurs de séparation des deux continents. Entre-temps, la géographie a fait un bond en avant en renversant les facteurs explicatifs de l’implantation des sociétés humaines. Ce sont les États qui font les continents, non les traits physiques ; l’unité vient des constructions politiques, non des divisions trouvées dans les ruptures naturelles.
DE LA DIFFÉRENCIATION CONTINENTALE À LA CONTINUITÉ TERRITORIALE
9Approcher les Géographies Universelles par leurs plans fait ainsi apparaître une limite continentale claire entre l’Europe et l’Asie, marquée spatialement par les détroits turcs. Même si cette rupture ne peut être niée, elle est cependant à nuancer par les détails et les hésitations des descriptions et des analyses proposées, et ce quel que soit l’ouvrage considéré. Tout se passe comme si la limite conventionnelle était admise car pratique, mais contestée car peu opérante sur le plan de la géographie, physique comme humaine. Ici aussi, on note une évolution flagrante liée aux ambitions disciplinaires affichées par les auteurs et aux considérations et débats de leur temps20.
10Dans la première Géographie Universelle de Malte-Brun, la Turquie, mot utilisé par l’auteur alors qu’il publie au début du XIXe siècle, est un pays installé sur deux continents. Jamais il n’annonce clairement qu’elle les relie ou les unit, mais il voit dans la continuité Bosphore-Marmara-Dardanelles un système fluvio-lacustre unifié qui n’est finalement qu’un simple « canal qui ressemble à mille autres débouchés de lacs21 ». Cependant, si à grande échelle les détroits ne sont qu’un cours d’eau intérieur, ils marquent clairement à petite échelle la limite occidentale de l’Asie : « Vers l’Occident, la mer Méditerranée, l’Archipel, les détroits des Dardanelles et de Constantinople, la mer Noire et le détroit de Caffa, forment la séparation de l’Asie et de l’Europe22. » Son objectif scientifique étant de décrire le monde en s’appuyant sur des divisions naturelles, il trouve dans ces deux détroits un marqueur pratique de différenciation continentale.
11La position d’Élisée Reclus est plus nuancée, parfois même contradictoire. Il affirme clairement dans son introduction générale que « L’Europe est séparée de l’Asie Mineure par une série continue de mers et de détroits aux courants dangereux23 », mais il n’accorde qu’une importance relative aux articulations et aux divisions continentales. Il écrit ainsi, à contre-courant d’une époque qui voit dans le découpage des continents une justification à la colonisation24, qu’« il ne faut point oublier que la forme générale des continents et des mers et tous les traits particuliers de la Terre ont dans l’histoire de l’humanité une valeur essentiellement changeante, suivant l’état de culture auquel sont arrivées les nations25 ». Il s’affranchit de tout déterminisme physique dont il trouve dans le Bosphore un contre-exemple flagrant. Ce cours d’eau ne sépare pas physiquement l’Asie de l’Europe car « si l’Europe était autrefois séparée de l’Asie occidentale par un large bras de mer, en revanche il fut un temps où elle tenait à l’Anatolie par la langue de terre où s’est ouvert depuis le détroit de Constantinople26 ». Allant à l’encontre des observations de Malte-Brun, il démontre ainsi que les détroits sont un découpage infondé pour délimiter les deux continents… ce qu’il affirme néanmoins par ailleurs !
12La rupture déjà observée dans le plan de la Géographie Universelle dirigée par Paul Vidal de la Blache, qui place la Turquie en Asie, est aussi manifeste en ce qui concerne les descriptions se référant aux détroits turcs. Alors que l’histoire de la pensée géographique retient essentiellement le fort déterminisme physique de l’école dite vidalienne27, il n’est nulle part fait état du rôle du Bosphore et des Dardanelles dans la séparation des deux continents. C’est là surtout le résultat de la structuration disciplinaire de la géographie française sous l’influence de Paul Vidal de la Blache en personne, qui impose aux rédacteurs un plan systématisé et une description poussée des données naturelles qui n’entre pas dans le découpage des continents. Plus encore, Raoul Blanchard souligne combien les détroits sont un point de continuité et non de rupture dans l’organisation des sociétés humaines. Il écrit ainsi : « Là vient aboutir latéralement la percée du Bosphore qui dans sa partie la plus rétrécie n’a pas plus de 700 mètres, trait d’union bien plus qu’obstacle entre l’Europe et l’Asie28. » Cependant, l’originalité de l’analyse de Raoul Blanchard vient du fait qu’il différencie fortement, et il est le seul à la faire, le Bosphore des Dardanelles : « Les Dardanelles séparent l’Europe de l’Asie plus qu’elles ne les rapprochent ; […] elles sont une magnifique voie de communication entre les mers de l’Est et celles de l’Ouest, voie facile à interdire, comme le rappellent les cimetières et les monuments funéraires semés sur l’emplacement des furieux combats de 1915. Combien plus varié, plus animé, plus romantique, se présente le Bosphore29. »
13L’analyse proposée par Marcel Bazin dans la Géographie Universelle dirigée par Roger Brunet vient confirmer définitivement l’aspect caduc de la question de la délimitation continentale dans la géographie française. Elle ne vient cependant pas entériner le passage hors d’Europe noté par Raoul Blanchard30, soulignant les liens très forts de la République de Turquie avec l’Europe de manière générale : « La Turquie républicaine s’est mise dès l’entre-deux-guerres à l’école de l’Occident et regarde autant vers l’Europe, où les Turcs constituent le plus important groupe de migrants, que vers le Moyen-Orient31. » Elle affirme cependant que si limite continentale il faut trouver, ce n’est pas sur les rives du Bosphore qu’il faut chercher, mais dans un gradient ouest-est à l’intérieur du pays, faisant état d’une transition et non d’une rupture entre les deux continents. Cela tient essentiellement du projet scientifique de cette Géographie Universelle. Comme l’affirme Robert Ferras32, « il s’agit bien de prendre en compte les organisations spatiales et leurs différents niveaux d’articulation, à la fois les relations entre les lieux et les stratégies – plus ou moins avouées ou même avouables – qui s’exercent sur eux ». La géographie n’est plus descriptive, elle est analytique ; la Géographie Universelle ne montre plus le monde, elle l’explique. Dans ce contexte, il apparaît naturel qu’un concept n’apportant aucune explication satisfaisante à la structuration des espaces disparaisse des écrits géographiques.
LE BOSPHORE, UN ÉLÉMENT D’UNITÉ URBAINE
14Autre trait commun aux quatre Géographies Universelles, le Bosphore est analysé de manière détaillée du fait de la présence sur ses deux rives de Constantinople, puis Istanbul après la chute de l’Empire ottoman. La ville semble avoir subjugué tour à tour les quatre auteurs, même si tous ne s’y sont pas rendus. Dans les cas de Malte-Brun et de Reclus, les nombreuses lectures qui alimentent leur connaissance du monde leur permettent de livrer un tableau détaillé de la ville et plus particulièrement du Bosphore qui la traverse. Le courant orientaliste qui traverse le XIXe siècle, au point que la tradition du voyage en Orient est élevé au rang de genre littéraire33, imprègne fortement ces deux auteurs et exerce une influence notable sur leurs descriptions des paysages de la Corne d’Or, de la péninsule historique et des rivages fleuris du Bosphore. Inversement, Raoul Blanchard et Marcel Bazin ont tous deux séjourné dans la ville lors de différentes missions scientifiques et nous livrent des analyses de première main.
15Malte-Brun est lui-même amateur, comme nombre d’intellectuels de son époque, des récits de voyages orientaux. En 1811, il présente au public l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, et montre que le charme du style ne doit pas dissimuler la profondeur de l’érudition géographique et historique de Chateaubriand34. Il décrit un paysage urbain idyllique, mélange d’avantages naturels – des collines au bord de la mer –, de constructions monumentales et aisément remarquables – les minarets –, et d’activités humaines – un port couvert de caïques. Il écrit par exemple que « le Bosphore s’ouvre devant nous comme une magnifique rivière bordée de villages, de châteaux et de maisons de plaisance35 ». À cette admiration paysagère succède une réprobation urbanistique : « Mais aussitôt qu’on est dans son enceinte, on passe rapidement de la première impression d’étonnement et d’admiration à une seconde, de surprise et de mécontentement. Cette grande ville est mal bâtie […]. Les incendies sont fréquens et la peste y éclate tous les ans36. » Construite presque entièrement en bois, la ville ottomane de Constantinople est en effet souvent la proie des flammes. Malte-Brun souligne pour conclure que le Bosphore n’est pas une séparation mais un élément d’unification de la ville, un cours d’eau qui la traverse comme le ferait un fleuve, et le résume dans cette belle expression : « Le Bosphore, ou le canal de Constantinople37 ».
16Élisée Reclus n’est pas en reste pour décrire les charmes offerts par le paysage urbain de la capitale ottomane. Il écrit ainsi : « Quand on vogue à l’entrée de la Corne d’Or sur un léger caïque, plus gracieux que les gondoles de Venise, on voit à chaque coup de rame changer l’aspect de l’immense panorama38. » Cette phrase est à elle seule symptomatique du rapport de Reclus à Constantinople : c’est une ville rêvée, idéalisée, qu’il connaît à travers les récits de voyage et les rapports des militaires en mission. Il lui consacre plus d’une dizaine de pages, passant en revue son évolution historique, la composition botanique de ses berges, sa structure géologique, ses monuments, la navigation intense et la situation d’abri parfait pour la flotte militaire impériale ; ce charme oriental se retrouve sur les deux rives du Bosphore. Cependant, tout comme Malte-Brun, il reprend à son compte les visions catastrophistes de l’organisation interne de la ville : « Cette grande citée de Constantinople, d’un aspect si féerique à l’extérieur, est, on le sait, fort salle encore dans la plupart de ses quartiers […]. Au point de vue de la salubrité générale, il est presque heureux que de fréquents incendies viennent nettoyer la ville39. » De manière générale, le Bosphore présente selon lui cette double caractéristique d’être totalement asiatique par sa structure géologique qui est la même sur les deux rives, et totalement européen par l’implantation urbaine et les activités humaines. Il souligne ainsi que « les villes et les villages asiatiques des rives du Bosphore ne sont que des faubourgs de la ville européenne, qui recouvre de ses mosquées et de ses palais les hautes berges de la Corne d’Or40 ».
17Lui aussi fasciné par la ville d’Istanbul, Raoul Blanchard consacre un paragraphe spécifique aux détroits et à Constantinople41. Il s’attarde longuement sur les différentes théories géologiques pouvant expliquer la formation des détroits, et se soucie bien de différencier les Dardanelles du Bosphore. Sensible aux charmes de ce dernier, il ne se contente pas de dépeindre un tableau oriental, mais analyse les étapes de l’urbanisation et essaie de comprendre le fonctionnement interne de la ville. Il distingue les différents quartiers en donnant leurs spécificités, et fait de la Corne d’Or le véritable cœur de Constantinople, le golfe qui a fixé la croissance de la ville et qui oriente son développement. Le détroit en lui-même apparaît comme un élément à part, qui a sa logique propre : « Toute cette vie tourne le dos à l’intérieur ; les façades regardent le détroit ; les maisons se pressent jusqu’au bord de l’eau bleue, la surplombent parfois ; le Bosphore est la grande rue de cette ville de plaisance étirée sur huit kilomètres42. »
18Il est difficile de déceler une pointe d’orientalisme dans le chapitre consacré à la Turquie dans la Géographie Universelle dirigée par Roger Brunet, même si au détour d’un paragraphe Marcel Bazin se laisse aller à écrire : « Istanbul fait partie de l’étroite confrérie des villes mondiales […], alliant une masse démographique de plus de six millions d’habitants aux splendeurs héritées de vingt-sept siècles d’histoire dans un site maritime exceptionnel, le seul à chevaucher deux continents43. » L’auteur analyse ensuite Istanbul comme la plus grande métropole du pays selon les principes de géographie économique et urbaine que ne pratiquaient pas ses prédécesseurs. Ce vaste ensemble multimillionnaire est organisé en trois grandes parties, séparées par la Corne d’Or et le Bosphore, et s’étend sur plus de 50 kilomètres le long du littoral de la mer de Marmara. Les transports en commun et les déplacements quotidiens sont identifiés comme un des problèmes majeurs de l’agglomération, amplifié par le difficile franchissement du Bosphore qui entraînait alors une rupture de charge inévitable. Devant la rapidité de la croissance urbaine et la faiblesse des infrastructures pour y faire face, l’auteur conclut, en soulignant le rôle central du détroit dans la vie de la ville, que « la métropole du Bosphore, victime de son succès, est menacée d’étouffement et risque ainsi de perdre les avantages de site qui l’ont rendue si attractive44 ».
LA LIMITE CONTINENTALE, UNE QUESTION D’ÉCHELLE
19Une lecture attentive des quatre Géographies Universelles montre ainsi que la notion de limite continentale n’est jamais clairement définie, tout comme sa position géographique n’est jamais clairement affirmée. Si Dardanelles et Bosphore marquent pendant plus d’un siècle la séparation conventionnelle entre l’Europe et l’Asie, c’est plus par commodité éditoriale que par conviction profonde. Cette évolution reflète plus particulièrement la position des auteurs des Géographies Universelles dans l’évolution disciplinaire, même si dans le détail ces derniers peuvent parfois anticiper des ruptures épistémologiques. Selon le mot de Robert Ferras45, Malte-Brun est ainsi l’explorateur et cherche à justifier sa présentation du monde par des découpages physiques ; Reclus est l’amateur, sensible aux charmes exotiques et proposant ses propres considérations ; Vidal est le formalisateur, imposant à l’objet géographique une méthode d’analyse et un cadre pour l’exposer. Enfin, Brunet le spatialiste ne s’attache pas ou peu au découpage du monde, il se focalise sur les structurations de l’espace. Les quatre auteurs soulignent néanmoins un trait commun aux détroits turcs et à l’analyse géographique de manière générale : la notion de limite continentale est avant tout une question d’échelle. Si dans la volonté de découper le monde en grands ensembles homogènes ces derniers peuvent être un marqueur efficace, leur rôle de rupture ne résiste pas à une analyse à grande échelle qui souligne fortement la continuité urbaine assurée par le Bosphore. On ne peut par conséquent trouver de limite continentale définitive dans l’espace maritime ouvert par les détroits turcs. Comme le souligne Christian Grataloup46, « les Européens ne bénéficient pas d’une rente de situation de leurs limites : ils sont condamnés à préciser simultanément ce qui les définit et ce qui les distingue, et avec qui ils partagent cette identité ».
Notes de bas de page
1 Foucher M., Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1991, 691 p.
2 Lévy J. et Lussault M. (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2003.
3 Robic M. C., Gosme C., Mendibil D., Orain O., Tissier J.-L., Couvrir le monde : un grand XXe siècle de géographie française, Association pour la Diffusion de la Pensée Française (ADPF), Paris, 2006.
4 Deprest F., « L’invention géographique de la Méditerranée : éléments de réflexion », L’Espace Géographique, no 31, 2002-1, p. 73-92.
5 Malte-Brun C. (4e éd.), Précis de la Géographie Universelle ou description de toutes les parties du Monde (etc.). À Paris, chez F. Buisson, 1836, 12 vol.
6 Reclus E., Nouvelle Géographie Universelle : la Terre et les Hommes, Librairie Hachette et Cie, Paris, 1876-1893, 18 vol.
7 Vidal de La Blache P. et Gallois L. (dir.), Géographie Universelle, Librairie Armand Colin, Paris, 1927-1948, 21 vol.
8 Brunet R. (dir.), Géographie Universelle, coll. spéciale GIP Reclus-Belin, Paris, Montpellier, 1990-1996, 10 vol.
9 Ferras R., Les géographies universelles et le monde de leur temps, Montpellier, GIP Reclus, 1989, 111 p.
10 Deprest F., « Nord et Sud en France dans les Géographies Universelles : 1829-1990, une différenciation à l’épreuve des mutations de la Géographie », Revue du Nord, vol. 87, 2005, p. 423-440.
11 Ferras R., op. cit.
12 Malte-Brun C., op. cit., t. II, Théorie Générale, p. 178.
13 Pécout G., « Jusqu’où va l’Europe au XIXe siècle ? », in Pécout G. (dir.), Penser les frontières de l’Europe du XIXe au XXe siècle, PUF, Paris, 2004, p. 97-117.
14 Reclus E., op. cit., Livre 1, L’Europe méridionale, p. 10.
15 Retaille D. et Deprest F., « Délimiter l’Europe », in Dumont M. et Gerardot M. (dir.), L’Europe, Éditions Atlande, coll. « Clefs-Concours », 2010, p. 35-58.
16 Pécout G., op. cit.
17 Vidal de La Blache P. et Gallois L. (dir.), op. cit., t. VIII, Asie occidentale.
18 Ibid.
19 Brunet R. (dir.), op. cit., t. VIII, Afrique du Nord, Moyen-Orient, Monde Indien, partie IV, Le monde turco-iranien, p. 200-236.
20 Ferras R., op. cit.
21 Malte-Brun C., op. cit., t. VII, Description de l’Europe, p. 673.
22 Malte-Brun C., op. cit., t. VIII, Description de l’Asie Occidentale, p. 2.
23 Reclus E., op. cit., Livre 1, L’Europe méridionale, p. 9.
24 Grataloup C., L’invention des continents, Larousse, Paris, 2009, 224 p.
25 Reclus E., op. cit., Livre 1, L’Europe méridionale, p. 7.
26 Ibid., p. 7.
27 Deneux J.-F., Histoire de la pensée Géographique, Belin, 2000, 255 p.
28 Vidal de La Blache P. et Gallois L. (dir.), op. cit., t. VIII, Asie occidentale, Haute Asie, p. 51.
29 29. Ibid., p. 84.
30 30. Retaille D., Deprest F., op. cit.
31 31. Brunet R. (dir.), op. cit., t. VIII, Afrique du Nord, Moyen-Orient, Monde Indien, p. 200.
32 Ferras R., op. cit., p. 106.
33 Ibid.
34 Broc N., « Un bicentenaire : Malte-Brun (1775-1975) », Les Annales de Géographie, vol. 84, 1975, no 466, p. 774-720.
35 Malte-Brun C., op. cit., p. 112.
36 Malte-Brun C., op. cit., t. VII, Description de l’Europe, p. 723.
37 Ibid., p. 674.
38 Reclus E., op. cit., p. 171.
39 Ibid., p. 172.
40 Reclus E., op. cit., Livre 9, L’Asie Antérieure, p. 577.
41 Vidal de La Blache P. et Gallois L. (dir.), op. cit., t. VIII, p. 82.
42 Ibid., p. 85.
43 Brunet R. (dir.), op. cit., p. 214.
44 Ibid., p. 214.
45 Ferras R., op. cit.
46 Grataloup C., op. cit., p. 199.
Auteur
-
Benoît Montabone
Université Européenne de Bretagne – Rennes 2 UMR 6590 Espaces et Sociétés – ESO-Rennes
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