L’Âge d’Or
p. 227-236
Texte intégral
1Dans sa signification gréco-romaine, L’Âge d’Or est à proprement parler l’Âge des Titans. Celui-ci est une des ultimes composantes du mythe arthurien, déjà reconnue comme telle par William Blake. Nous en trouvons l’illustration la plus puissante dans Porius de John Cowper Powys. Cette thématique de l’Âge d’Or est présente dans tous nos romans : dans les œuvres qui se veulent historiques, l’« été de l’enfance » comme le qualifie Beram Saklatvala est tout simplement la Pax Romana. Celui de Porius, par contre, renvoie à des racines mythologiques bien plus profondes. Le héros du roman éprouve la nostalgie de cet « Âge des Titans », puisque lui-même est issu en partie de leur sang. L’expression concrète de cette nostalgie est son accouplement avec la Creiddylad, la dernière des géantes, qui recrée momentanément l’Éden avant son interruption brutale. Cette tentative d’un homo historicus pour retrouver l’Âge d’Or débouche sur l’ultime extinction de ce qui en reste : la mort violente de la géante et de son père.
2Survivant de l’Âge d’Or, le personnage de Myrddyn Wyllt, l’enchanteur Merlin, joue ici un de ses rôles les plus cosmiques. Il est encore plus difficile ici de placer le personnage de Powys dans le même registre que les autres protagonistes plus historiques. Il est ici pleinement Merlin, car il ne connaît, semble-t-il, ni début ni fin et il peut éprouver en lui-même tous les âges de la terre et en particulier l’Âge d’Or. Dans un passage remarquable il exprime cette prise de conscience à travers la multiplicité de son expérience :
Je suis trop vieux pour continuer à m’interroger sur les raisons de ma nature. Bercé par le mouvement de la rivière sacrée sous le vaisseau sans quille, il laissa aller sa conscience jusqu’au moment où, en tant qu’enfant de la terre « au conseil tordu », il s’était emparé de cette faucille si vaste et dentelée en silex adamantin, « pelorion karchardonta », pour non seulement démembrer le despote céleste, mais chasser ses propres frères monstrueux, Cottus, Briareos et Gyes, au-delà des neuf cercles de l’Océan, et même plus loin encore, au-delà de ce dixième courant perdu, où l’eau noire dégouline dans la caverne de la Déesse Styx […] Une fois de plus il contempla le golfe de Tartare et le seuil de bronze de chez Hadès. Une fois de plus il vit la demeure de la Mort et du Sommeil, une fois de plus celle de Styx, « fille aînée d’Océan au courant inversé ». C’était seulement parce qu’il avait osé cet exploit impie, parce qu’il avait démembré le tyran du ciel et chassé sa progéniture monstrueuse au-delà du chaos qu’il avait eu le pouvoir […] de donner à la race des hommes et aux pauvres créatures de la terre leur premier Âge d’Or.
Mais, poursuivit le fil de sa pensée, Jupiter tonnant mit fin à tout cela. Il ramena ces monstres […] pour l’aider à le détruire. Ô mère, mère, tous mes voyages dans le futur doivent-ils aboutir de la sorte ? Se peut-il qu’il y ait un Âge d’Or qui dure pour les enfants d’une terre si déloyale, si prompte à enfanter et à couronner des tyrans toujours nouveaux 1 ?
3À un certain moment Merlin est assailli de doutes en réponse à cette légitime question que se pose le lecteur : quel rapport y a-t-il entre la Bretagne arthurienne et la mythologie saturnienne, entre Merlin et Chronos ?
Qu’avait-il à voir, lui le fils hideux d’une nonne, le serviteur de Gortheyrn Gortheneu, le porteur des pierres saintes jusqu’à la grande plaine du sud, le conseiller d’Uthyr Pendragon, oui, qu’avait-il à voir avec la Déesse Styx ?
4Mais confronté à ces doutes, Powys réaffirme l’étrange filiation entre Merlin et Saturne :
Non ! Il s’en souvint. Lui-même avait vu de ses propres yeux pendant un instant – il n’y avait aucun doute possible – […] le visage de Styx en personne, fille aînée d’Océan au courant inversé, qui se penchait de sa caverne et le scrutait du regard 2 […] !
5Merlin se souvient du message de Styx, qui rejoint directement la philosophie de Medrawd, faisant de ce personnage nihiliste le porte-parole du « réalisme » face à l’idéalisme de Merlin (et d’Arthur) à la recherche de l’Âge d’Or :
La Mort était au commencement, la Mort sera à la fin. Ce sera la fin des dieux et des hommes. « Abandonne » lui dirent ces yeux. « Cesse de te mettre en peine afin de donner aux hommes, aux femmes, aux bêtes, aux poissons, aux oiseaux et à tout ce qui ressent la douleur et respire un Âge d’Or préservé des manigances des dieux et des gouvernants 3. »
6Mais Merlin, qui est sur le point de succomber à ce message de réalisme désespérant, se reprend lorsqu’un petit rat des eaux, minuscule créature anonyme qui symbolise le principe vital à l’état pur, vient lui lécher la main comme pour le consoler. Il en ressent une telle chaleur et une telle émotion qu’il reprend le combat pour l’Âge d’Or. Cette émotion suscitée par l’infiniment humble et petit rejoint, dans une œuvre toute différente, celle de Bedwyr chez R. Sutcliff, qui comprend la tragédie inhérente à la chute d’un brin d’herbe.
7À travers ces passages de Porius, nous entrevoyons le mode opératoire de cette nostalgie de l’Âge d’Or. Or, cette nostalgie que véhicule le roman arthurien actuel est à trois niveaux ; Le premier, celui qui est le plus apparent et qui saisit d’emblée le lecteur, est celui du règne d’exception d’Arthur, qui se confond avec une époque historique précise. Le deuxième renvoie à une précédente époque historique, transmuée en Âge d’Or, qui vient de s’achever et qui prend déjà les couleurs élégiaques aux yeux des contemporains d’Arthur, la Pax Romana. C’est essentiellement à travers Porius que nous sommes renvoyés à l’Âge d’Or du mythe par excellence, présenté ici explicitement comme immanent derrière la façade historique arthurienne. Le héros en est Saturne dont un des avatars est le géant Albion qui fait corps avec la Grande Bretagne. Ses vestiges sont les mégalithes, son message se traduit essentiellement – et c’est là sa principale force à toute époque – par la victoire sur la mort et la présence, quelque part au-delà, d’un royaume auquel préside le Titan banni, dont on espère le retour. Nous pouvons saisir d’emblée ce en quoi la mythologie arthurienne véhicule les éléments de ce mythe : un royaume d’exception, une mort qui est en réalité un éloignement spatio-temporel, une promesse de retour. Rappelons la phrase de William Blake, pour qui la Matière de Bretagne est faite des actes d’Albion appliqués à un prince du ve siècle. J. C. Powys, qui conserve à son Arthur un rôle énigmatique, mais néanmoins historique et bien dans son siècle, fait de Merlin l’incarnation de Saturne. Il est constructeur de mégalithes – la tradition lui a toujours attribué la construction de Stonehenge – il est le « pasteur qui vient du sud », il est l’ami et le protecteur de toutes les créa vivantes et l’ennemi de tous les tyrans ; enfin, sa mort est un sommeil, un bannissement dans une caverne qui n’est que provisoire.
8L’Âge des Titans est ressenti également comme l’Âge de la Déesse, le rattachant à toutes ces femmes fées et femmes magiques qui hantent l’univers arthurien. Mais lorsqu’on examine de plus près l’ambiguïté qui confère souvent à ces femmes un rôle négatif, on découvre sa logique interne : la matrice est à la fois prison et renouvellement, tentation et repoussoir. Nimuë emprisonne Merlin dans une caverne, mais il en renaît ; Merlin recherche en Nimuë sa propre mère, traçant le schéma de l’éternel retour et recommencement. Si Ygerna chez Sutcliff (rappelons-nous que dans la tradition médiévale la mère d’Arthur s’appelle Ygraine) donne naissance à Medraut le destructeur, elle est responsable par là de sa destinée hors du commun et de son immortalité. Plus précisément, la fée Morgane qui accompagne le roi blessé en Avalon, lieu de sa renaissance à venir, a été son ennemie pendant sa vie historique. Les tombes à passages souterrains de l’ère des mégalithes sont des matrices où ceux qui se sont endormis sans crainte attendent de renaître. Le Roi du Sacrifice sait qu’en mourant il se confond avec le cycle des saisons et il y trouve la promesse du renouveau. Nous voilà au cœur de toutes les interrogations de Jessie Weston, dont les travaux ont inspiré deux générations de créateurs.
9Ce sentiment, qui peut se définir plus exactement comme le sentiment d’une « perte » et l’espoir d’un « retour », s’il est un des piliers du corpus arthurien traditionnel, a peut-être gagné en ampleur dans les romans actuels, qui reflètent l’intense nostalgie chez les lecteurs d’une époque lointaine qui fait figure de monde englouti. Le Royaume de Logres 4, restitué au temps et à l’espace, le monde qui l’entoure, l’Empire d’Occident agonisant, sont un reflet de l’Atlantide, au même titre que Numenor dans l’univers de Tolkien, une littérature qui s’est détachée de toute référence historique précise. Et chacun de ces univers renvoie, comme par un jeu de miroirs, à leur Atlantide et Âge d’Or respectifs, l’Âge des Titans, Numenor, terres d’où était bannie la mort, ou plus exactement la crainte de la mort, et qui se sont écroulées lorsque le sentiment aigu de la mortalité s’est introduit dans les cœurs 5.
10C’est ainsi que nous découvrons le mythe du Titan porté à son aboutissement logique : le Titan dont le corps finit par se confondre avec la topographie d’un lieu jugé saint. Le géant Albion devient la terre d’Albion dans son expression géographique. Cette thématique a été illustrée par le poète Charles Williams dans Taliessin through Logres (1938) et The Region of the Summer Stars (1944). C’est l’Empire Romain tout entier qui est un colosse anthropomorphe dont chaque région est dotée d’un sens. La Bretagne idéalisée, Logres, en est la tête, destinée à devenir le Royaume de Dieu sur Terre, Temple du Graal, si les Compagnons d’Arthur parviennent à maintenir l’harmonie entre l’esprit et la chair. Avec la chute de la Table Ronde, bien sûr, la « vision d’Albion » s’éteint et Logres devient tout simplement l’Angleterre.
11Ailleurs, c’est la Terre Mère qui joue le rôle de Titanesse. Passant à la fiction, Geoffrey Ashe illustre cette idée dans son roman The Finger and The Moon, après l’avoir évoquée dans son ouvrage Camelot and the Vision of Albion. Sous l’effet d’une drogue qui doit faire apparaître la vision mythique de chaque paysage ou individu, le narrateur, du haut de Cadbury Castle (où les archéologues des années soixante crurent découvrir les traces de l’antique Camaalot) distingue clairement les deux courants essentiels du corpus arthurien tels qu’ils apparaissent à notre époque : le Dux Bellorum dont la mort sera suivie d’un Retour, la présence en filigrane d’un mythe bien plus ancien de Mort et de Résurrection dont Arthur serait l’avatar historique, et qui se confond avec la topographie des îles britanniques. La dernière chevauchée d’Arthur, mortellement blessé, vers le Tor de Glastonbury (près du site traditionnel de sa sépulture et aussi porte de l’Au-delà celtique) nous laisse entrevoir mythe derrière le mythe :
La crête était devenue une jambe humaine colossale ; la jambe d’un Titan couché qui se mit à la plier. Un énorme pied rompit la surface à son extrémité. Un gigantesque genou se soulevait en son milieu […] Une épaule fit bosse au-dessus des eaux tumultueuses et me fournit un indice tardif sur le torse que jusqu’ici je fixais sans le voir. Le Titan, pour être précis, était une Titanesse. Le Tor était son sein gauche […] Tandis qu’elle roula sur elle-même et se souleva, la surface convexe qui avait été Chalice Hill s’élargit en descendant entre ses cuisses énormes. L’aire destinée à l’Abbaye était son utérus ; l’emplacement futur de la Vieille Église et de la chapelle de Saint Joseph, consacré à la Vierge, point focal, dit-on, de forces spirituelles bien plus anciennes, était une tache d’ombre placée de manière alarmante 6.
12Elle se dresse, puis se dirige vers la mer pour gagner un lieu qui n’a pas été choisi au hasard, les « montagnes englouties de l’Atlantide » à l’ouest. La Titanesse aborde à une île et ce faisant retrouve une taille humaine pour se réintroduire dans l’univers arthurien sous forme d’une de ces dames mystérieuses qui escortent le Roi blessé en Avalon. La convergence des deux mythes est désormais totale, celle qui fut Titanesse, dont le corps se confondait avec la topographie de la région arthurienne de Glastonbury (l’« Île d’Avalon » selon la tradition), va jouer son rôle dans le Réveil d’Arthur qui coïncide avec le retour de l’Âge d’Or :
Elle pénétra au cœur de la colline. Je vis une salle centrale, éclairée faiblement par des crevasses dans le toit, par lesquelles les oiseaux entraient et sortaient en voletant. Le long des murs recouverts de fresques se tenaient des statues et d’autres ornements mystérieux dont je n’ai plus aucun souvenir. La déesse se dirigea vers une dalle en pierre dorée. Sur celle-ci dormait un homme dont le visage était le même que celui du chef blessé du groupe de cavaliers. Elle se pencha et posa la main sur son front. Il se réveilla et commença à se remuer d’une façon très semblable à la déesse elle-même lorsqu’elle avait quitté les flots 7.
13C’est alors que le narrateur éprouve une vision extatique du Renouveau.
14Pour la première fois nous voyons apparaître dans le corpus actuel la tombe d’Arthur et la promesse du Retour. La Matière de Bretagne a pris un bain de jou dans le roman historique. Nous avons vu naître cet Arthur cohérent, véritable personnage représentant une « glorieuse exception » qui peut, de nouveau, être paré d’une puissance mythique et d’un sens actif pour notre époque. Si nous pouvons admettre qu’un personnage cohérent se dégage des romans historiques en dépit de leurs contradictions apparentes, Arthur dispose maintenant d’une existence que l’on peut retrancher dans son intégralité au domaine stricto sensu de la fiction historique pour animer une mythologie rénovée. Dans le roman de H. Warner Munn – roman plutôt Fantasy que nous plaçons en lisière de notre étude – Merlin’s Ring– l’on part de l’acquis du roman historique arthurien et, comme si ce genre devait servir de tremplin, nous sommes projetés dans une épopée sans frontières temporelles ni géographiques, qui englobe nombre de mythes occidentaux, et dont la pièce maîtresse est le Retour d’Arthur, véritable Quête de l’Âge d’Or dont le démiurge, bien entendu, est Merlin.
15Tout en appartenant au genre fantastique, cette œuvre se fonde sur les acquis de l’Arthur historique et les traditions celtiques. L’auteur ne s’en cache pas et explique :
J’ai commencé The King at the World’s Edge (roman plus ancien qui postule déjà la théorie transatlantique) en partie parce que j’avais lu dans une des Triades celtiques que Merlin avait pris la mer dans une maison de verre, en compagnie de ses neuf bardes, et qu’on n’en entendit plus parler. Eh bien il n’y avait qu’une seule direction qu’il pouvait prendre en allant vers l’ouest, celle des côtes américaines. De même, pour la plupart des religions, la terre des morts état située à l’ouest, or, Merlin était un vieillard et la plupart de ses amis étaient morts, alors j’ai pensé qu’il pourrait souhaiter aller vers l’ouest pour tenter de les retrouver ; Et c’est ainsi qu’il découvrit l’Amérique 8.
16L’Âge d’Or immédiat, la valeur suprême de cet univers arthurien est encore l’Empire de Rome. Le père du héros – le voyageur à travers le temps et l’espace Gwalchmai (Gauvain) – est un ancien centurion, Ventidius, qui s’est réfugié avec Merlin dans une terre merveilleuse après la défaite de Camlann : le Mexique. La mission de son fils, Gwalchmai, est a priori historique :
Sa volonté [de Merlin] et celle de mon père, était que la terre d’Alata (Mexique) fût placée sous le gouvernement de l’Empereur de Rome. Pour cette raison, j’ai été chargé d’être le messager de mon père. J’ai perdu le message, mais j’ai l’intention de parvenir jusqu’à l’Empereur de Rome, comme j’en ai fait le serment sacré sur la garde de l’épée de mon père. Il se peut que Rome se trouve en grand danger, alors Alata deviendra le refuge de son peuple. Il est de mon devoir de fournir ce refuge à ceux qui ont besoin d’un tel havre. Je retournerai chez moi sur leurs vaisseaux 9.
17Mais le ton est donné pour une thématique dérivée essentiellement de l’Atlantide et associée de près au cycle arthurien : l’Atlantide est une composante intégrale du récit en la personne de Corenice, fille de l’Atlantide merveilleusement conservée dans une statue métallique depuis dix millénaires, et qui sera la compagne de Gwalchmai à travers le temps et l’espace. Elle renoue directement avec l’archétype de la femme immortelle, inspiratrice et protectrice d’un héros qui a plus à souffrir du temps qu’elle (l’on peut évoquer la série de femmes elfes immortelles qui inspirent les héros mortels chez Tolkien, et qui finissent par accepter la mortalité par amour, sans parler d’Antinéa, Princesse de l’Atlantide chez Pierre Benoît…). Chez Munn, l’Atlantide est également présente dans le cataclysme qui propulse le royaume d’Arthur dans le domaine du mythe : après la dernière bataille, la terre d’origine d’Arthur, Lyonesse, s’enfonce sous la mer. En effet, la fin d’un tel royaume d’exception se doit d’être accompagnée par de graves cataclysmes. Si le royaume d’Arthur est destiné à réapparaître un jour, l’origine de son mythe se situe en Atlantide, dont Corenice est le témoin vivant qui accompagne à travers le temps et l’espace le héros arthurien Gwalchmai, issu d’une transplantation de la souche arthurienne dans cette autre « terre fabuleuse » qu’est le continent américain. Voici l’évocation la plus typique du continent englouti, qui englobe d’autres mythes encore et les explique en fonction de l’Atlantide :
Quoi d’étonnant à ce qu’on ait jamais trouvé le Royaume de Prêtre Jean : il n’avait jamais existé ! Des milliers d’années auparavant, quand l’Atlantide régnait et que le Gobi était une mer intérieure […] l’Atlantide avait fondé une colonie ici. Voici l’origine des fourmis qui remontaient de l’or dans la terre qu’elles rejetaient de leurs tunnels et salles, selon les légendes relatées dans les livres de Merlin. Là-bas, sur les îles verdoyantes, brillaient les temples et les sanctuaires élevés par la piété d’une nation puissante. Quelque part, peut-être à proximité, s’élevait le palais d’été de l’Empereur d’Atlantide, en albâtre blanc et translucide. Au-dessus, les mêmes cieux étaient parcourus par leurs beaux vaisseaux d’air et d’eau. Des barbares émerveillés et tremblants les avaient contemplés avec crainte, sans comprendre ce qu’ils voyaient. Leurs récits avaient donné naissance aux contes dont le but était d’expliquer l’existence de ces monstres volants. D’où le gryphon légendaire, cette créature inquiétante aux pattes, aux ailes et au bec d’acier qui montait la garde sur les trésors d’or et qui était voué au soleil ! […] À travers les âges, le souvenir de ces gloires évanouies avait su se perpétuer, répété et déformé par la mémoire 10.
18La nostalgie de l’Atlantide, le continent perdu qui se confond avec l’Âge d’Or des Titans s’incarne dans le personnage de Corenice, que Gwalchmai doit reconnaître, à travers ses multiples avatars, par l’or : « Know me by gold ». Elle représente, à un niveau humain, bien que quasi-immortel, la « Déesse des Flots », principale divinité de l’Atlantide. Le lien est établi entre le principe marin, source de puissance et de châtiment, et l’Âge d’Or, dominé par une Atlantide tournée vers la mer et détruite par elle. Corenice et la Déesse des Flots nous renvoient à la Titanesse aquatique de la vision de Geoffrey Ashe. Le roman de Munn regroupe dans sa narration qui parcourt dix siècles toutes les légendes se rapportant aux explorations atlantiques, le voyage de Brendan et du prince Madoc, les Vikings, et la mission de Gwalchmai lui-même qui prend fin lorsqu’il rencontre un certain Christophe Colomb…
19L’épopée de Gwalchmai, à proprement parler, se rattache au thème du Wanderer, de l’Errant à travers le temps et l’espace, tour à tour prince gallois, daimyo japonais, compagnon de Jeanne d’Arc et ami de Gilles de Rais. À la fin du roman, lorsque sa silhouette vieillie parcourt les campagnes nordiques, les paysans croient reconnaître l’Errant par excellence, le dieu Wotan, et dans les ingrédients qui composent ce personnage il y a du Juif Errant. Son rôle ultime, qui peut sembler limité, à la lumière de son expérience et de son élévation spirituelle, mais qui est parfaitement en accord avec le matérialisme de Munn, est de faire re-découvrir l’Amérique. C’est ainsi que cette grande découverte est reliée à la thématique de la Perte et du Retour d’Arthur. Car Gwalchmai « retrouve » Corenice, dont l’âme partage le même corps en une ultime fusion, et il fournit à Colomb l’instrument grâce auquel aura lieu son grand voyage, tout comme il a restitué à l’Arthur sommeillant le moyen symbolique de son retour : l’épée. L’Atlantide, l’Empire de Rome, des Âges d’Or relatifs, sont destinés à être surpassés par le Retour d’Arthur, présenté comme ayant un lien non explicité avec le Nouveau Monde, que l’on représente comme l’ultime salut du monde. Une image significative de Merlin’s Ring concerne le voyage accompli par Corenice et Gwalchmai afin de rendre Excalibur à Arthur. La vision du sommeil du Roi est à rapprocher de celle de Geoffrey Ashe :
C’était une salle circulaire, riche en couleurs délicates. Tout le pourtour était recouvert d’une fresque divisée en trois parties par les lignes d’ombre provoquées par trois barreaux d’or qui enserraient une boule de lumière incandescente. Celle-ci était suspendue au plafond voûté par une longue chaîne d’or fixée au centre d’une fleur à douze pétales. Chaque pétale portait le nom d’un mois romain, la série commençait en avril et se terminait en février selon l’année romaine […] L’homme avait une ossature lourde et une barbe épaisse. L’on ne pouvait pas se tromper sur l’air de majesté qui rayonnait de son visage ; elle serait reconnue dans tout pays, en toute circonstance. Ici reposait un homme né pour régner, qui demeurait l’espoir de son pays et qui dormait en attendant l’heure où on aurait le plus grand besoin de lui. Arthur, l’Espéré, le Grand Pendragon ! Arthur l’Immortel 11 ! (The Undying)
20Des visions du passé glorieux, du présent maussade (nous sommes en l’an 1100) du futur terrifiant, sont là pour enseigner au dormeur lorsqu’il se réveille ce qu’aura été l’histoire du monde durant son sommeil (toujours ce souci d’un mythe qui survient, qui s’accomplit, dans l’Histoire). Mais cette salle est surtout le lieu où les deux héros, Gwalchmai et Corenice, reçoivent la vision du bonheur au-delà des pires horreurs historiques, la vision d’un retour d’Arthur qui survient dans les mêmes conditions que le Jugement Dernier, mais qui prend l’allure du bonheur innocent, édénique, protégé par Excalibur :
À la fin de la séquence se trouvait seulement une petite image, moins grande que la main d’un nourrisson. L’image brillait, et elle était belle. Gwalchmai et Corenice se penchèrent pour l’examiner de plus près. Comme s’ils regardaient à travers les fenêtres d’une maison de poupée, ils contemplèrent un jardin fleuri, minuscule comme une mosaïque que l’on eût façonnée avec des gemmes grandes comme des pointes d’épingles. Là, des abeilles bourdonnaient, des papillons, ivres d’extase, goûtaient au miel. C’était un jour d’été et il n’y avait aucune trace de guerre. Dans ce jardin se tenaient deux silhouettes, un jeune homme et une jeune fille qui contemplaient les fleurs ou peut-être se cherchaient-ils du regard au-dessus des fleurs ? Ils s’étreignaient, et allaient bientôt échanger un baiser 12
La fin n’était pas encore venue.
Une image seulement en tête de la troisième séquence. Toute la suite était noire. L’on y voyait l’entrée de la tombe où ils se trouvaient. Dans l’encadrement de la porte, vue de dos, se dressait la silhouette d’un homme revêtu d’une armure étincelante. Sur son bras gauche il tenait un bouclier frappé de l’image d’un taureau : l’antique emblème de la Sixième Légion Victrix ! De la même main il tenait une lance dont le fanion représentait un dragon, de l’autre il tenait Excalibur, désormais sorti du fourreau. Il se dressait face à un ciel d’un rouge incendiaire, que l’on voyait par-delà la porte ouverte, et là, à proximité immédiate, il y avait une silhouette drapée dans un manteau blanc que Gwalchmai trouvait familière : Merlin, qui attendait pour accueillir son Roi, qu’il avait mis à l’abri jusqu’à ce jour afin qu’il conduise les armées en liesse pour mettre fin à la guerre pour toujours. […] Tout n’était pas perdu. Arthur n’était pas mort. Sa vie avait été soustraite au temps, durant un court espace, telle sera son impression lorsqu’il se sera réveillé pour accomplir l’œuvre culminante de sa destinée, dont la trame a été fixée depuis l’antiquité 13.
21Nous n’en sommes plus à la simple nostalgie d’un Âge d’Or inégalable, puisque le Retour doit l’emporter sur tout ce qui est venu avant, de même que la réunion de Gwalchmai et de Corenice, à la fin de l’épopée, doit entraîner la fusion de deux âmes, et non leur simple coexistence. Dans cette évocation du Retour, la seule que nous trouvons de façon aussi explicite dans les romans de cette période, quelques détails méritent d’être notés. Le Retour d’Arthur s’effectue sous l’égide de Rome : son bouclier porte le totem d’une légion, l’instrument de son retour est une arme, Excalibur. Mais Arthur vient pour préserver la note d’espoir contenue dans l’image précédente : l’amour innocent, dans un beau jardin. Nous retrouvons l’émotion de Bedwyr dans Sword at Sunset : l’infiniment petit et délicat, symbolisé par la fleur et par les sentiments d’amour, voici le microcosme que protège la puissance martiale d’Excalibur 14.
Notes de bas de page
1 POWYS, Porius, p. 281.
2 Ibid., p. 285.
3 Ibid., p. 285.
4 Le royaume arthurien mythique. Ce nom, qui vient du gallois Lloegyr, pour désigner la grande Bretagne, devient Loegria chez Geoffroi de Monmouth.
5 Tel est le sens, par exemple, de l’enseignement de Hésiode selon lequel les êtres de l’âge primordial ne moururent pas, mais prirent une forme invisible, forme sous laquelle ils ont guidé les mortels.
6 ASHE, Geoffrey. The Finger and the Moon. Panther, 1975, p. 173.
7 Ibid., p. 174.
8 Interviewé par Jessica Amanda Salmonson (http://www.violetbooks.com/Munn/html).
9 MUNN, Merlin’s Ring, p. 29
10 Ibid., p. 210-211. Cette amusante explication evhémériste est caractéristique de certaines œuvres de science-fiction qui éludent le début sur l’origine d’un mythe, personnage historique, phénomène de la nature auquel on donne un visage ? En postulant, à l’aube de l’humanité, des réalisations de hautes technologies dans lesquelles les hommes primitifs auraient vu un phénomène magique ou d’origine divine. En cela Munn se rapproche du matérialisme de H. P. Lovecraft.
11 Ibid., p. 131.
12 Ibid., p. 133. Est-ce le jardin alchimique ?
13 La description d’Arthur, qui se dresse debout, en armes, face à la lumière, est proche de celles que nous avons relevées chez Sutcliff, Powys, Christian, véritable imagerie impériale, comme le colosse de Barletta, qui stetit immobilis, comme l’écrivent les panégyristes tardifs.
14 Le Retour d’Arthur doit s’effectuer dans ce cas à une époque moderne, seule allusion explicite dans cette littérature à un Retour qui intervient après l’Âge des Machines – le nôtre.
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