Medraut
p. 185-194
Texte intégral
1La nuit où meurt la fille d’Arthur, Medraut se présente à la demeure de son père et s’offre, en quelque sorte, en remplacement. Double maléfique du « chaste fol » que sa mère a gardé à l’abri, loin de toute connaissance de son père décédé, de son rang, et même de son nom, Medraut a appris de sa mère Ygerna son rang, sa lignée, ainsi que la haine. Rosemary Sutcliff a condensé en un moment du livre l’ampleur de la fatalité qui s’abat sur le héros, après qu’il eut espéré, durant un temps, la tenir à distance par la force de son amour pour Guenhumara :
Le sentiment de la fatalité pesait sur moi, la pièce me parut remplie de la haine d’Ygerna qui m’atteignait encore au-delà de la mort. Medraut vivait, et l’enfant que j’avais aimée était dans la tombe. Tout ce qui était en moi semblait brisé et saignant ; j’étais perdu dans un immense désert1.
2L’élaboration d’un Medraut (ou Mordred) crédible dans le roman arthurien moderne n’a pas été d’une grande facilité. Mélange de Ganélon, de Judas, voire de Lucifer, le personnage que la tradition arthurienne désigne comme le traître et le parent (fils illégitime, incestueux, ou neveu) d’Arthur pouvait donner lieu à la caricature. Il fallait surtout que le « méchant » fût à la mesure du héros, que le « Crépuscule des Dieux » de la bataille de Camlann fît rejaillir sur le destructeur de la Confrérie l’éclat sombre d’un artisan de la destinée.
3Dans son roman qui sort résolument des sentiers battus, Peter Vansittart a créé un Medraut à l’ambiguïté soigneusement dosée : une grande intelligence, mais marqué par quelque chose de sombre et de tordu dans sa personnalité, en particulier, une fascination pour la cruauté. Il est d’ailleurs suffisamment ambigu pour échapper à son rôle traditionnel d’anti-Arthur : la trahison est suggérée, mais nullement certaine.
4Christian et Canning nous ont laissé des Medraut inadéquats. Dans le premier cas, il est abject sans grandeur ; dans le deuxième, il est drainé de toute la charge symbolique qu’il incarnait dans le cycle – le fils incestueux qui détruit son père – que nous retrouvons en plein dans Sword at Sunset, dans Excalibur, ainsi que chez Mary Stewart. Comme l’Arturo éminemment prosaïque de Canning, les origines de Medraut chez ce dernier n’ont rien de mystérieux et rien de sinistre non plus : il est tout simplement neveu d’Arturo. Il est tout dévoué à son oncle pendant des années ; ce n’est que par une poussée d’ambition mal expliquée qu’il se dresse contre Arturo et que les deux s’entre-tuent.
5En revanche, Rosemary Sutcliff dépeint un personnage qui fait corps avec la fatalité, qui incarne une faute précise et qui finit par incarner la menace d’invasion pesant sur toute la Grande Bretagne après avoir incarné les forces de dissension qui déchirent la Confrérie.
6Fils incestueux d’Arthur et d’Ygerna – dans The Hollow Hills, il est fils d’Arthur et de Morgause – il ressemble physiquement à son père avec, en plus, venant de sa mère, « une beauté que je n’ai jamais eue » : la beauté du diable en somme. Il y a une grande concordance des auteurs modernes sur ce point : Medraut est beau, charmant, habile dans ses propos, un mélange de grâce féline et de barbarie. Le Lancelot de Vansittart imagine Medraut enfant comme une perle d’intelligence et de beauté pervertie par un milieu fruste et sauvage2. C’est d’ailleurs dans un cadre barbare qu’a été élevé le Medraut de Sutcliff. Mais cette beauté du diable est extérieure, et masque un intérieur soit vide, soit luciférien. Car sa mère, en en faisant l’instrument de sa vengeance, l’a dévoré. Comme Arthur le fait remarquer à Bedwyr :
Il veut retourner aux ténèbres réchauffantes du ventre de sa mère ; ne pouvant échapper, il se vengera sur le monde entier, s’il le faut3.
7En fait, la force du personnage de Medraut vient d’une dimension extra-humaine qui ne dépend pas de lui et qui en fait une force programmée pour détruire l’œuvre d’Arthur, tel un mutant :
Je pense qu’il était détruit, et non seulement prisonnier, et Dieu seul peut refaire ce qui a été défait4.
8Il est surtout insaisissable, indéfinissable, donc hors d’atteinte :
Medraut ne commettait pas des crimes qui pouvaient lui être imputés : ce n’était pas ce qu’il faisait, mais ce qu’il était5. (mes italiques)
9Il est intéressant de retrouver ces deux caractéristiques de Medraut, cette beauté du diable et son essence inhumaine dans le roman de John Cowper Powys, Porius. Une fois de plus, l’on ne peut pas définir « ce qu’il fait », mais « ce qu’il est ». Et ce n’est pas non plus, chez Medrawd, la volonté lucide de faire du mal qui domine, mais la révolte contre un sort qu’il considère comme un emprisonnement. Or, cette prison c’est la vie elle-même :
La lune avait éclairé pleinement le visage de l’homme (Medrawd), et, pour la première fois de sa vie il (Porius) connut l’authentique frisson de la terreur surnaturelle. L’expression sur le visage de Medrawd – et il n’avait jamais vu de visage plus beau – avait été absolument terrifiante ! L’homme avait un air que l’on ne devrait jamais voir, en raison de la nature inhérente des choses, sur le visage d’aucun homme né d’une femme ! Non pas que ce fût un air particulièrement cruel, encore moins qu’il ait paru spécialement sauvage. Ce n’était pas non plus un air de machination diabolique […] Mais il crut appréhender sur le visage de Medrawd un air beaucoup plus inquiétant. Ce n’était ni son intellect, ni son corps qui avait été frappé parce qu’il avait vu : c’était son âme. Il avait ressenti le frisson de ce que l’on pourrait nommer une chair de poule psychique. Et il en éprouva comme une horrible sorte de pitié.
10Comme l’Arthur de Rosemary Sutcliff, Porius est d’abord épouvanté par ce « mutant » qu’est Medrawd, puis éprouve de la pitié – impuissante, il est vrai. Et l’un comme l’autre comprennent aussitôt la motivation qui préside aux forces destructrices qu’incarne Medraut-Medrawd. Chez l’un, c’est l’envie de retourner dans le ventre de sa mère et de se venger de sa naissance sur le monde qui est « froid » en dehors d’elle. Dans le deuxième cas, Porius pense aussitôt à une image pieuse qui représente l’enfant Jésus jouant avec un serpent. Ce Jésus bienveillant c’est Arthur, la société, le « Bien » ; le serpent, c’est Medrawd (lequel, dans Porius, est simplement le neveu d’Arthur).
Le petit Jésus, bébé dodu et comique, s’amusait avec bienveillance et obstination à frustrer son dangereux joujou du désir suprême de ce dernier – s’échapper. Ce désir avait atteint un tel degré de désespoir tragique que Porius avait pu lire, même lorsqu’il était enfant, dans l’unique petit œil saurien qui fût visible, cette résolution à faire frémir : s’il ne pouvait s’échapper, il emporterait dans sa chute l’espoir de rédemption du monde !
Il veut s’échapper, […] Il veut s’échapper dans le néant ; si Dieu ne le laisse pas faire, il est prêt à entraîner dans sa chute la création toute entière6 !
11Il se trouve que dans l’ordre idéal et héroïque d’Arthur et de sa Confrérie, dans cet « Âge d’Or » que Powys définit, lui aussi, comme une « glorieuse exception », un individu est appelé par le hasard de la naissance – Medrawd n’est nullement de naissance douteuse, chez Powys il est l’héritier reconnu de tous – à occuper un rôle clef, alors même que par nature, et par raisonnement, il répugne à l’existence. Si Medrawd est maléfique, ses victimes ne peuvent jamais se dissimuler le fait qu’elles sont également ses bourreaux. De cette manière, Medrawd rejoint ces dames inquiétantes qui se vengent d’une situation qui leur est imposée en dépit de leur talent. Tenu en réserve et dans l’inaction du fait d’un oncle qui ne délègue jamais, Medrawd se sert lui aussi de son charme physique pour parvenir à ses fins : chez Powys, il se vante d’avoir séduit la mère de Porius afin de provoquer l’ire du fils ; chez Vansittart, du reste, il exerce une attirance homosexuelle sur Lancelot. Mais Powys ajoute une dimension supplémentaire au personnage en fondant son négativisme sur une perception raisonnée : si la vie est détestable, c’est qu’elle est en grande partie déjà inféodée au mal :
Ce que je veux dire, c’est qu’il aurait mieux valu que la vie n’ait jamais commencé ; mais puisqu’elle est […] mieux vaut d’y mettre fin le plus vite que possible, et le moyen le plus rapide pour parvenir à cette fin c’est la guerre !
Dans la vie il y a plus de douleur que de plaisir, plus de laideur que de beauté, plus de chagrin que de bonheur, plus de mensonge que de vérité, plus de cruauté que de pitié, plus d’illusion que de réalité. C’est pourquoi j’ai condamné la vie à mort, et j’ai chargé la guerre d’être son bourreau […] Je suis venu pour que le monde connaisse la mort ; je suis fort parce que la mort est plus forte que la vie, supérieure à la vie, plus puissante et plus grande et plus profonde que la vie, et plus vieille aussi. La mort existait avant que n’apparaisse la vie et elle sera toujours là quand la vie aura disparu7.
12En cela, Medrawd s’oppose tout particulièrement à Arthur, que nous avons rencontré chez Powys sous les traits d’un conquérant courtois, capable d’assister un ennemi blessé et de ne pas nourrir de rancune : « votre empereur amoureux de la vie » selon les propres mots de son neveu.
13Seul Porius, un personnage qui compatit et qui ne cède pas à la provocation de Medrawd, en arrive à comprendre la nature de cet être étrange et effrayant. Il comprend en outre que Medrawd n’est même pas libre de choisir la forme de destinée funeste qu’il recherche : son stratagème pour introduire les Saxons dans le centre du royaume arthurien échoue, mais il n’en sera pas tenu pour responsable. Arthur ne semble pas se soucier de ce danger ; peut-être est-il incapable, de par sa nature positive, de le comprendre. Porius, qui se situe entièrement en dehors du cercle arthurien à proprement parler, voit en Medrawd le destructeur inévitable de l’œuvre arthurienne par son essence même, sans qu’intervienne une quelconque notion de faute et de châtiment. Son conflit avec Arthur n’est pas d’ordre viscéral, il est existentiel.
14Nous retournons au thème du fruit de l’inceste. Chez Mary Stewart, où Medraut est trop jeune pour intervenir directement dans l’action, Merlin et Arthur le considèrent d’emblée comme le destructeur en puissance de leur œuvre. Mais ils s’accommodent très bien de son existence et le reçoivent volontiers à la cour, car lui-même, en tant qu’individu, doit être considéré comme innocent et traité comme tel (anachronisme !). Et puisqu’il doit remplir son rôle dans l’univers essentiellement conditionné par le destin qu’est l’épopée arthurienne chez Stewart, il n’y a rien à faire. Pour Merlin, en effet, toute gloire est naturellement corrigée ; il est conscient du rôle que devra jouer Medraut dès la nuit de l’inceste :
Les dieux sont jaloux et ils corrigent un trop-plein de gloire. Chaque homme porte en lui sa propre mort, à chaque vie il doit y avoir une fin. Tout ce que tu as fait ce soir c’est d’en fixer le terme toi-même8.
15Nous examinons de plus près les modalités de ce personnage chez Rosemary Sutcliff, où il joue un rôle crucial durant la moitié du roman. À la différence d’Arthur qui est maladroit, sauf en présence de ses hommes, et exprime ses sentiments avec difficulté, à la différence de Bedwyr qui comprend, qui agit, qui exprime dans sa musique, finalement, à la différence de Guenhumara, qui a quelque chose du calme de l’automne et qui recherchera toujours une solution positive, Medraut passe pour entièrement vide, pouvant donc assumer tout rôle à la perfection, tel le caméléon :
À part la haine, il était si démuni de sentiments qu’il pouvait éprouver ce qu’il avait envie d’éprouver9.
16Il en arrive à pouvoir brouiller les notions du vrai et de l’imaginaire :
De même qu’il pouvait se fondre dans son environnement, de même il semblait avoir la faculté de prendre la couleur des pensées de ceux à qui il avait affaire, si bien que je ne pouvais jamais être sûr de voir Medraut lui-même, ou de le voir tel que je l’imaginais10.
17Arrive un moment où dans ces yeux « opaques », « illisibles » apparaît brièvement quelque chose qui laisse supposer l’ultime nature de Medraut. Lorsque celui-ci remplit en quelque sorte la première partie de sa mission destructrice et fait surprendre en adultère Guenhumara et Bedwyr, il avance comme motif son sens du devoir filial envers Arthur. Mais Arthur ne lui sait aucun gré, on s’en doute, car :
Pendant un instant, c’était comme si ses yeux s’ouvraient brusquement avec un éclat qui m’était destiné, et j’y vis deux étincelles bleues, nourries par les flammes de l’enfer11.
18À la place des émotions, qu’il n’a pas, sinon la haine, il aime l’acte de détruire. À la différence de Bedwyr qui chante la fleur écrasée sous le talon, on voit Medraut écraser systématiquement et méthodiquement les fleurs d’un champ sur son passage, ce qui fait dire à Bedwyr :
Il aime tuer. Il aime l’acte de prendre une vie adroitement. C’est une chose que je n’ai vue que fort rarement chez un homme12.
19Le sens est clair : l’homme vidé de sa substance à sa naissance, qui n’est envoyé dans le monde que pour détruire, est un monstre. Comme sa mère en a fait le simple prolongement des liens du sang, l’unique but positif, auquel il se raccroche, c’est la revendication de ce qu’il croit être sien par le sang, l’héritage du père, qui a fécondé la mère, et celui de son grand-père, qui a engendré sa mère. Lorsqu’il se présente chez son père, il porte le bracelet royal13 ; plus tard, il revendique le droit de siéger aux côtés de son père et voit avec jalousie celui-ci s’entendre avec Cerdic, le « fils de son choix » selon l’amour et la raison14. Comme il l’affirme à son père :
Je suis également Prince de Bretagne ; c’était mon droit de siéger au Conseil. Tous savent que je suis Prince de Bretagne par le sang15.
20Aux yeux d’Arthur, et c’est en cela qu’il contribue à la croissance du monstre après avoir provoqué sa naissance, Medraut ne parviendra jamais à être un individu, mais demeure le symbole incarné de sa faute : « Il est mon destin, ma fatalité, pour ainsi dire. » Arthur ne cherche même pas à définir l’homme qui pourrait se dissimuler derrière le nom de Medraut : « Quoi qu’il en soit, il est ma faute, la mienne et celle de mon père qui a déclenché le mal. »
21Medraut est parfaitement conscient de son rôle et juge le comportement de son père – qu’il appelle toujours ainsi comme pour mieux insister sur la tragédie de cette situation – avec lucidité :
Je suis ton remords fait chair, n’est-ce pas, père ? Tu sentiras toujours l’odeur de ma naissance, l’odeur de la haine de ma mère sur moi, et tu me haïras de retour16.
22La tragédie est complétée par la présence dans les rangs ennemis de celui qu’Arthur eût pu aimer comme s’il était son fils. Medraut ressemble à son père – l’air de famille n’échappe à personne – mais avec cette « ombre », ce vide qui en fait un personnage maléfique, et cette omniprésence de la mère qui en fait un être lunaire. Cerdic est le « jeune lion » splendide et solaire, qui ressemble à Arthur par l’esprit. Dès leur première rencontre, Arthur ne peut pas s’empêcher de faire la comparaison avec Medraut :
Et tout à coup, voyant ce visage boudeur, je savais que j’aurais pu aimer ce garçon s’il avait été mon fils. Ce garçon, et non le fils qu’une autre sorcière élevait – j’en étais sûr, au tréfonds de moi – dans les montagnes de mon propre pays17.
23Les rapports entre Cerdic et Arthur sont francs et ouverts – chacun trouve les mots qu’il convient d’adresser à l’autre. Ils se ressemblent tellement que l’un est de trop en Bretagne ; ils savent pertinemment que l’un devra supprimer ou exiler l’autre, alors qu’entre Medraut et son père on ne perçoit que l’existence funeste d’une « ombre » et le pressentiment d’une catastrophe à venir. Cerdic est conscient de cette identité de nature entre lui-même et Arthur : lorsqu’ils festoient ensemble, après qu’Arthur l’ait pourtant exilé, il s’exclame :
Qu’il soit ainsi, ô mon frère et mon ennemi. Nous deux, issus l’un comme l’autre du sang des rois, éteindrons cette nuit les étoiles du ciel à grands coups de rasades au milieu de cette royauté de pirate18 !
24Au cours de la bataille précédente, Arthur avait grièvement blessé Cerdic, mais ils sont destinés à se manquer – tout comme ils ne pourront jamais s’allier l’un à l’autre – et ils en sont conscients. Car Cerdic est lui aussi promis à la légende, fondateur du royaume de Wessex, sa lignée se confond avec cinq siècles d’histoire britannique. Personnage mythique, il commence une époque et se confond avec sa descendance, alors qu’Arthur, qui clôt la sienne, reçoit la mort des mains de sa postérité. Par ce détail, Rosemary Sutcliff ajoute sa narration au mythe fondateur de l’Angleterre – l’héritier de la Grande Bretagne romaine et le fondateur de l’Angleterre saxonne se reconnaissent, s’apprécient, mais ce n’est pas Cerdic qui tuera Arthur, son père spirituel, mais Medraut.
25La tragédie tissée patiemment par Rosemary Sutcliff atteint son apogée dans l’incompréhension totale qui règne désormais entre Medraut et son père, par opposition à la trinité de personnages en symbiose dont nous avons parlée ci-dessus (Guenhumara, Arthur, Bedwyr). Car Medraut perçoit que ce quelque chose de sombre qui lui vient de sa mère l’isolera toujours de son père et pense tout naturellement, lui qui n’a été nourri que de haine, que son père doit le haïr. Il n’entrevoit donc qu’un conflit longuement mûri, lui permettant de supprimer Arthur et de s’emparer de la royauté. Or, Arthur a compris que Medraut est l’instrument du châtiment qu’appelle le « péché ancien » qu’est l’inceste, et qu’en dehors de cette fonction, Medraut n’a aucune existence qui lui soit propre. À l’instant où Arthur le terrasse à Camlann :
Il comprit que la fatalité qui était entre nous nous exigeait pour sa réalisation non pas qu’il me tuât, ou l’inverse, mais que chacun fût cause de la mort de l’autre19.
26Cependant, il est toujours permis de douter dans Sword at Sunset que cette fin tragique soit forcément inéluctable. C’est là un des points forts de l’auteur que de jouer sur la perspective nécessairement partiale et fragmentaire du narrateur. Arthur lui-même nous laisse supposer qu’il a pu faire erreur en ce qui concerne son fils, que lui-même en est parfois conscient, et qu’il est prisonnier, tout comme Medraut, d’un rôle pré-établi. Car Medraut, à deux reprises, quémande le « don » de l’amour paternel, comme il le nomme, et Arthur peut ressentir, au plus profond de lui, l’horrible injustice qu’ont subie Medraut et avant lui sa mère d’avoir été élevés dans la haine exclusive de la lignée d’Uther. La mère et le fils sont conscients de cette terrible destinée qui risque de les lier à jamais, et offrent à Arthur la possibilité de rompre le fil du destin : à lui de choisir de donner la mort ou la vie. Ygerna ne voit le salut que dans la mort :
Tout à coup il y eut dans sa voix une note tragique : « Ce serait peut-être le meilleur moyen pour nous deux. Maintenant – tue-moi ! »
27s’écrie-t-elle lorsqu’elle a révélé à Arthur son identité après qu’ils eurent fauté20.
28Medraut en revanche, le soir de son retour, recherche l’amour, et l’auteur nous fait croire à sa sincérité :
Père […] ne peux-tu pas prononcer à mon encontre un seul mot de tendresse ?
29Il y aura dans la foulée le jaillissement d’une soif de quelque chose de positif chez Medraut :
Quoi que je puisse être par ailleurs, je suis ton fils, ton fils infiniment malheureux. Si tu ne me hais point, essaie au moins de m’aimer un peu, père. On est tellement seul lorsqu’on n’a jamais été aimé, seulement dévoré21.
30C’est à cette occasion qu’Arthur découvre la seule ressemblance intérieure véritable entre son fils et lui :
Pour la première fois, dans cette révolte désespérée contre la solitude, je reconnus quelque chose qui fût de moi dans ce fils que j’avais engendré, et par ma propre peur de la solitude […] deux âmes semblables s’appelèrent.
31Arthur est sur le point de répondre à cet appel, mais l’instant est vite passé. Encore une fois, il ne trouve pas les mots qu’il faut et reste désespérément muet, en paroles et en gestes. C’est fini à partir de ce moment-là : devant l’incapacité de son père à faire preuve d’amour paternel à son égard, Medraut se renferme dans son rôle destructeur. Si son père ne veut pas lui accorder librement le rang auquel il prétend, alors il le revendiquera par le droit du sang, avant que d’essayer de l’arracher par la force. Arthur reconnaît qu’il a pu avoir tort :
Peut-être si j’avais été autre, si j’avais essayé de lutter contre la part maternelle en lui avec acharnement au lieu de le laisser en son pouvoir, j’aurais pu éviter bien du chagrin22.
32En fait, tout se passe comme si Arthur s’était accordé avec lui-même, d’emblée, pour ne jamais croire en une victoire possible sur la fatalité qu’il voit s’épaissir autour de lui.
33Nous comprenons donc que la tragédie d’Arthur revue par Rosemary Sutcliff est avant tout celle de la communication et de la solitude. Arthur est seul, sauf dans ses rapports privilégiés avec Bedwyr qui seront rompus néanmoins pendant les années de son exil, sauf pendant un bref espace avec Guenhumara. Or c’est la solitude qu’Arthur redoute avant tout23. Lorsqu’à deux reprises l’éventualité de son mariage risque d’éloigner de lui Flavien, le fils d’Aquila, et Bedwyr, il les supplie de ne pas l’abandonner, et cette supplique prend toute son ampleur dans la bouche du héros promis à la fatalité sacrificielle, celle qui, précisément, isole le chef de sa communauté24. Comme Ambrosius, qui passe les dernières heures de sa vie en compagnie d’Aquila et d’Arthur, celui-ci se retrouve seul avec Bedwyr avant d’accéder à cette promesse de Retour inhérente à la légende. Sa solitude lui vient de son incompatibilité avec les rapports fondés sur le sang, et en grande partie aussi, nous suggère-t-on, en raison de ses propres faiblesses. La fatalité qui s’abat sur Arthur et son œuvre – qu’il appréhende depuis sa rencontre avec Ygerna – le péché pour lequel il s’offre en sacrifice expiatoire, auraient pu être atténués, voire écartés par le don de prononcer les paroles appropriées : par la reconnaissance de l’instinct de la mère lorsqu’elle pressent un danger, par la reconnaissance de la solitude de son fils, malgré tout ce qui était déjà pourri en lui. « Écouter », « Parler » : la difficulté qu’il éprouve à exercer ces deux qualités quand la situation l’exige est un des traits de caractère les plus saillants chez Arthur :
Je n’ai jamais été homme à trouver des mots facilement.
34La compréhension avec Bedwyr, qui possède à fond ces qualités, se passe de mots.
35En définitive, le don de communication que possède Arthur à la perfection, et qui définit son rôle historique, est celui du chef archétypal face à sa Confrérie dont il incarne les aspirations. Nous pouvons résumer la place d’Arthur parmi ses hommes, sa place mythique par excellence, par la description qu’il donne lui-même de son allocution devant les troupes avant la bataille de Badon :
Le soleil se couchait à peine. Mon ombre s’élançait au-devant de moi, par-delà le sommet de la colline, projetée entre mes jambes écartées par une vaste pointe de flèche enflammée par le couchant. Je me souvenais de l’éclat cuivré du soleil couchant sur les faces des hommes, toutes levées vers la mienne, et me répondant, comme autant de cordes d’un instrument dont je faisais jaillir le son, comme lorsque Bedwyr caressait les cordes de sa harpe25.
36Ainsi, privé du « fer de lance de sa virilité » par la malédiction d’Ygerna, sorcière des collines creuses, cthonienne et lunaire, Arthur recouvre, au moment où il représente l’archétype royal, insufflant l’espoir à ses hommes avant la bataille ultime, une « vaste pointe de flèche enflammée » grâce au soleil couchant.
Notes de bas de page
1 Ibid., p. 330.
2 Merlin tient des paroles analogues au sujet de Morgause chez Mary Stewart.
3 Ibid., p. 334-335.
4 Ibid., p. 339.
5 Ibid., p. 376.
6 Ibid., p. 138
7 Ibid., p. 570.
8 STEWART, The Hollow Hills, p. 83.
9 SUTCLIFF, op. cit., p. 424.
10 Ibid., p. 441.
11 Ibid., p. 427.
12 Ibid., p. 375.
13 Celui-là même qu’Ambrosius n’a pas voulu donner à Arthur de son vivant.
14 Il est important de noter que Medrawd et Cerdic sont tous deux fils de mères possessives et destructrices, seulement la mère de Cerdic s’est toujours vue reconnaître sa qualité de princesse. Il est significatif qu’Arthur ait envie de nommer comme successeur non pas son propre fils, mais l’héritier de la dynastie rivale.
15 Ibid., p. 406.
16 Ibid., p. 405. Notons le retour de cette définition olfactive de la haine d’Ygerna, décrite précédemment comme des « miasmes ».
17 Ibid., p. 145.
18 Ibid., p. 404.
19 Ibid., p. 476.
20 Ibid., p. 41.
21 Ibid., p. 330.
22 Ibid., p. 339.
23 En somme, craignant et rejetant la solitude qui accompagne le rang suprême, ayant besoin de la proximité de Guenhumara et de Bedwyr, ainsi que de tout le reste de la Confrérie, Arthur est enfermé dans ce rôle tragique par la difficulté qu’il a à communiquer. Sutcliff en accentue la portée en faisant d’Arthur un homme qui non seulement recherche la compagnie de ses semblables, mais en a besoin.
24 Pour FRYE (op. cit. p. 37), dans la « High Mimetic Tragedy », « the leader has to fall because that is the only way in which a leader can be isolated from his society – a social and moral fact. »
25 Ibid., p. 374.
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