Raison et Amour contre Passion et Sang
p. 159-167
Texte intégral
1Si Peter Vansittart a voulu souligner dans son roman la solitude de Lancelot face à la « bande » d’Arthur, il a confirmé l’établissement, dans le domaine de la légende, d’une fraternité arthurienne correspondant à la « Table Ronde » des romans médiévaux. La grossière machination pour perdre Lancelot devient une tragédie à l’antique ; les liens dérisoires ou sordides entre les compagnons deviennent, dans l’imagination collective, le ciment d’une fraternité idéale. Les autres romanciers modernes, et tout principalement Rosemary Sutcliff, ont préféré maintenir, voire renforcer cette « tragédie d’Arthur » en conservant sa pleine ampleur dans les rapports entre personnages. Les jeux respectifs des personnages principaux, Arthur, Guenièvre, Medraut et Lancelot-Bedwyr comportent le germe qui finira par détruire la réalisation arthurienne. En même temps, le corollaire positif de la situation tragique, qui s’opposera jusqu’au bout à la fatalité, cette confrérie idéale, aux liens librement assumés, est pleinement développé. Une faute sous-jacente est introduite dans l’histoire par un acte accompli aveuglément, comme dans le mythe d’Œdipe, et appellera un inévitable châtiment. Cette faute gouverne les liens de sang et de passion, ne résulte nullement d’actes libres, et les conflits qui en résultent ne sont pas volontaires : dans Sword at Sunset, Medraut n’a pas choisi d’être l’adversaire de son père, il n’a pas le choix ; Arthur n’est pas « librement » dégoûté de son fils ; de même, c’est bien malgré eux que Guenièvre et Arthur constatent que leur union comporte une faille, et que l’épouse et l’amant succombent à leur passion. Dans un sens plus large, l’univers arthurien chez nos romanciers est celui où l’on peut concevoir des solutions positives : l’affrontement entre Romains et Barbares, entre Bretons de différentes tribus, familles et factions ne sont conformes ni à la raison, ni à la volonté des protagonistes eux-mêmes. Les maux sont un châtiment inéluctable, accepté comme tel par les victimes, mais celles-ci sauront leur opposer et la fraternité des compagnons d’Arthur et l’amour positif pour faire reculer l’échéance, même si l’issue ne fait pas de doute. Arthur sait toujours quelles sont les limites de son entreprise : il lui suffirait d’adopter le jeune prince Cerdic, fils de Vortigern et de la fille de Hengest. Il écarterait de ce fait Medraut et sa malédiction en se donnant un fils selon son cœur et il pourrait désamorcer la guerre. Mais cela lui semble impossible car l’inceste commis avec sa demi-sœur, dont Medraut est le fruit, ne saurait se passer de châtiment.
2L’arrière-plan historique constitue déjà une illustration concrète et omnipré du thème de la faute inconsciente et de son châtiment. Les visées impériales de Macsen, qui a emporté avec lui les meilleures troupes bretonnes lors de ses guerres continentales, sont initialement responsables de la faiblesse de l’île face à ses agresseurs. De même, cette usurpation a érigé deux légitimités en Bretagne qui se font la guerre avec toute la ruine qui en résulte, celle d’Ambrosius, petit-fils de Macsen, et celle de Vortigern, qui représente les tendances plus « nationalistes » :
As-tu oublié qu’il y a encore des gens en Bretagne qui tiennent la lignée de Vortigern pour légitime, et la tienne pour rien de plus que celle d’un usurpateur, engendrée par un général romain, né en Espagne, qui emporta la fleur de la jeunesse avec lui pour se faire tuer à Aquilée !
3s’exclame Bedwyr dans Sword at Sunset1.
4Les générations futures, dont celle d’Arthur, devront payer le prix de cette faute. De même Constantin III, présenté comme le grand-père d’Arthur, a envenimé ce processus d’abandon en sacrifiant à ses ambitions impériales le peu qui restait de l’armée romaine de Bretagne. Mais la grande faute ou folie qui entraîna irrémédiablement le cataclysme dont les Bretons ne sauront jamais entièrement se remettre, c’est celle de Vortigern, ce roi qui « faisait des rêves magnifiques et crépusculaires, pour qui tout ce qui avait trait, de loin ou de près, à Rome était pire encore que la menace des hordes saxonnes ». Sûr de son pouvoir de Haut-Roi, Vortigern fit appel aux Anglo-Saxons de Hengest et de Horsa pour vaincre ces autres adversaires barbares qu’étaient les Pictes. Cette folie qui consiste à faire garder la bergerie par les loups ne s’arrêta pas là, car il s’offrit le luxe, dans sa vieillesse, de céder aux charmes de la fille de Hengest et d’engendrer Cerdic, aïeul de la dynastie de Wessex, lors de cette passion illégitime. De même, Uther engendra Arthur avec une femme de passage et celui-ci, cédant également aux aléas d’une rencontre, engendre Medraut dans l’inceste. Et ce Cerdic concrétisera un jour la mainmise saxonne sur la Grande Bretagne. La « folie des Romains » a ouvert la porte aux barbares, le « Dernier des Romains » essayera de refermer cette porte dans se faire d’illusions sur cette tentative de sauvegarde de dernière heure.
5Sur le plan des personnages, les mêmes inéluctables destinées se nouent à travers des actes irréfléchis, en eux-mêmes de peu d’importance au regard de la grande histoire. Le père d’Arthur lèse la mère d’Ygerna2 en l’abandonnant, elle et sa fille, alors qu’il recueille son fils, Arthur, issu d’autres amours ; la mère délaissée apprendra donc à sa fille, délaissée elle aussi au profit du fils, la haine de la lignée d’Uther. Arthur succombe innocemment à l’attrait d’une inconnue, en réalité Ygerna, lors d’une promenade dans les collines, et Medraut est engendré à son tour. Le souvenir de cet accouplement incestueux empoisonne les rapports entre Arthur et Guenièvre et rend inévitable l’éclosion de l’amour entre Guenièvre et Bedwyr ; la confrérie arthurienne, cette œuvre qui ignore les liens de sang, sera donc par trois fois rompue par les retombées de cet inceste : l’arrivée à la cour d’un Medraut qui revendique son héritage et attire dans son orbite de nombreux jeunes guerriers jusqu’à la trahison finale ; le départ de Bedwyr après la découverte (orchestrée par Medraut), des amours coupables avec la Reine ; le départ de Pharic, frère de Guenièvre, avec ses hommes, à la suite de la répudiation de sa sœur, alors que sa compagnie faisait partie intégrante de la confrérie. La tragédie d’Arthur est, en définitive, la lutte de l’amour, de la loyauté et de la raison contre la passion et les liens aveugles du sang. Il y a tragédie car l’échec du héros dans son rôle de père et d’époux entraîne la chute de son rêve, car les réalisations d’un amour positif, le couple Guenièvre-Arthur, Bedwyr-Arthur, et la Fraternité des Compagnons s’inclineront devant les pulsions négatives, inconscientes, primitives. L’aveu de la défaite est la passation des pouvoirs : Arthur, mortellement blessé, nomme comme successeur Constantin de Dumnonie, essentiellement pour des raisons de parenté. Le message est clair : avec la disparition d’Arthur et de sa Confrérie, les liens de sang reprennent le dessus et Rome laisse définitivement la place à la Bretagne des tribus.
6Cependant, si la passion, le sang et la haine, les forces sombres mènent à un « Crépuscule des Dieux », les valeurs incarnées par la Confrérie prennent leur pleine ampleur : les vrais compagnons suivent leur chef et meurent autour de lui à Camlann, arrachant la victoire in extremis ; surtout, la plaie creusée par l’adultère de Guenhumara (Guenièvre) est guérie par le retour de Bedwyr la veille du dernier combat. L’amitié – plutôt l’amour – héroïque, fraternelle, règne dans la scène finale, et c’est cet amour héroïque, principale force positive dans Sword at Sunset, qui établit les fondements de la Confrérie.
7Seul le roman de J. C. Powys ignore le déferlement de la fatalité, ainsi que la constitution de la Confrérie : il est vrai que l’entourage traditionnel du Roi ainsi qu’Arthur lui-même ne sont pas directement en cause dans ce récit. Mais à l’opposé des autres romans, l’Amherawdr Arthur, s’il est le technicien de la guerre incomparable, l’égal d’« Ul-Kessar », s’il apparaît dépourvu de la sombre gravité des autres Arthur modernes, cet « empereur amoureux de la vie » se place provisoirement en dehors de la fatalité (ou plutôt, c’est ainsi qu’il apparaît aux deux personnages, Tonwen et Cadawg, qui le rencontrent). Le héros tragique qui se sait, chez Sutcliff, Canning, Stewart, dans les mains de la fatalité, devient ici le meneur du jeu, le démiurge :
Les deux personnes qui l’écoutaient se rendirent compte brusquement qu’il (Arthur) exerçait sur eux la pression irrésistible que le grand joueur d’échecs exerce de son doigt sur les rois et les reines. Ils eurent la sensation que le petit bout de charbon qui suivait les mouvements de cette lampe à huile miniature traçait les contours d’une volonté maîtresse qui astreignait à l’obéissance avec la force d’une destinée inévitable, une destinée à laquelle on pouvait obéir de gré ou de force, mais à laquelle on ne pouvait résister3.
8Dans les autres romans, la Confrérie arthurienne est la seule véritable réalisation, la pulsion positive qui lutte contre la fatalité. Elle relève consciemment, aux yeux des compagnons, d’un choix à la fois utopiste et visionnaire. Son but est de repousser la vague d’invasions germaniques qui a déjà submergé le restant de l’Empire ; son but, également, est de forger un ensemble d’hommes qui ignorent les liens de sang, qui subordonnent le mariage à l’efficacité dans les opérations, à une époque où les institutions tribales reprennent le dessus après l’intermède de Rome.
9« Nous sommes une Confrérie : pour nous, il ne peut y avoir de lien extérieur, ni de relâche après quelques années », annonce Arthur à des nouvelles recrues dans le roman de Sutcliff4.
10Le Compagnon doit peu à l’univers romain qu’il est chargé de défendre, sauf son armement, et des analogies non explicitées avec les protectores domestici des derniers empereurs ou les bucellaires des généraux de Byzance. Et il ne doit rien à la tribu celtique dont il est, le plus souvent, issu. Il doit sa loyauté à son chef, Arthur – dans ce sens il serait exact de parler d’un comitatus – et surtout à sa « vision » d’une parcelle de l’Empire libérée des envahisseurs :
Il n’y a aucune place dans mes escadrons pour un homme qui ignore la cause pour laquelle il se bat, et qui n’en a cure,
11fait remarquer Arthur à Medraut5.
12Dans ce sens, le compagnon fait partie non du comitatus usuel d’un prince de cette époque, mais d’une confrérie d’exception, tout comme Arthur est le héros d’exception, qui en aucune façon, ne survivra à la disparition de son chef. Dans Sword at Sunset, cette Confrérie se constitue par étapes, et prend racine dans le rêve d’Ambrosius et d’Arthur et dans les exigences stratégiques et tactiques. Ainsi elle répond aux nouvelles normes de la guerre : utilisation de la cavalerie lourde, nécessité de créer un corps mobile et permanent qui ne dépend pas du bon vouloir des roitelets bretons.
13Il en est de même dans l’œuvre de Victor Canning. Nous voyons comment, dans The Circle of the Gods, Arto et Durstan, proscrits par les pouvoirs établis, s’enfuient dans la nature et entreprennent de rassembler une troupe. C’est après l’arrivée des deux premières recrues que Durstan dit :
C’est en procédant ainsi que tu disposeras enfin d’un comitatus, un rassemblement de compagnons, qui croîtra et deviendra une armée […] Tu rêves, Arto, mais j’aime ce rêve6.
14Nous assistons à la croissance, en boule de neige, de cette confrérie. La doctrine des compagnons est très simple : Arto se conforme à la volonté des dieux en accomplissant sa mission et les compagnons sont là pour être les instruments de cette destinée. La Confrérie tient lieu de culte principal, puisque les liens de la confrérie constituent la seule religion applicable à tous (encore cette tolérance arthurienne aux accents si modernes !) :
Dans mon camp, tous les hommes seront libres de servir leurs dieux, qu’ils soient un ou plusieurs. Nous ne prêtons qu’un seul serment, celui de la camaraderie (comradeship). Celui qui briserait ce serment serait lui-même brisé7.
15La place d’Arthur dans cette confrérie est sensiblement différente de son rôle de Roi-Arbitre tel qu’il l’est devenu progressivement dans le cycle médiéval. S’il est roi, duc, voire César à travers tous nos romans, il est primus inter pares chez Canning et chez Sutcliff où la Confrérie, en tant que telle, prend place comme principale force positive. Sans Confrérie, point d’Arthur, mais Arthur façonne sa confrérie de diverses manières selon l’un ou l’autre de ces deux auteurs.
16Chez Canning, dans une œuvre où Arthur se dresse seul face au destin, où les personnages secondaires passent sur la scène, devant lui, et disparaissent pour être remplacés aussitôt par d’autres, il donne vie à sa confrérie par la magie et par la force de son rêve :
Bien qu’il gardât la voix basse, une magie enchanteresse se mit à s’élever autour de lui, une manifestation indéniable de la croyance absolue qu’il vouait à la destinée que les dieux réservent à tout homme susceptible, sans hésitation, de répondre à leur appel et de faire travailler sa foi afin que les rêves deviennent des réalités8.
17C’est pourquoi, alors que la Confrérie selon Canning imbibe le gros de l’œuvre de ses valeurs et de ses mutations, elle reste une abstraction, une projection de la vision arthurienne, et son chef demeure solitaire face à la topographie changeante des personnages secondaires :
Certes, ils pouvaient être des frères, mais il (Arthur) doit rester seul Capitaine et Chef, pour créer une armée là où autrement, il n’y aurait qu’une cohue9.
18D’où une confrérie à la signification limitée, d’où cet aparté quasi hermétique du personnage principal, d’où l’absence de la « tragédie » d’Arthur, à proprement parler, dans cette œuvre – s’entendant par là, l’adultère destructrice entre la reine et un personnage de type « Lancelot » – alors que précisément, la solitude nécessaire qui environne Arthur est une des marques du héros tragique selon les termes de Northrop Frye10.
19En revanche, chez Rosemary Sutcliff, la « Table Ronde » doit davantage aux liens qu’entretiennent les personnages principaux qu’à la seule force magique de la vision d’Arthur, injectée dans un comitatus de fidèles. Dans sa version optimale, elle est à l’image de l’amitié d’Arthur et de Bedwyr. L’Arthur solitaire de Canning, dont la destinée dépasse celle de son comitatus, laisse la place, dans Sword at Sunset, à un chef, certes, mais un chef qui est partie intégrante de la confrérie : « Car la Compagnie avait une existence qui lui était propre, et elle était plus forte que les individus qui la composaient11. » Elle se comporte comme un organisme dont l’existence suit un cheminement particulier polarisé sur l’amitié du Chef et de son Lieutenant : autrefois il y eut Aquila et Ambrosius ; lors de la mort d’Ambrosius se trouvent réunis ces derniers, plus Arthur ; la carrière d’Arthur se déroule essentiellement en compagnie de Bedwyr ; il y a ensuite rupture, mais à la fin, à Camlann, Arthur mourant se retrouve seul avec Bedwyr.
20Comme la tragédie d’Arthur, chez R. Sutcliff, est une lutte contre les liens du sang, la Confrérie constitue une exception à ces normes, alors que la Confrérie chez Canning fait bon ménage avec le mariage et les liens de parenté. Car ces derniers, en ce qu’ils représentent des allégeances irrationnelles et souvent négatives, signifient la déchéance de la Confrérie lorsqu’ils s’y glissent. La Confrérie chez Sutcliff prend le chemin des dissensions lorsque son chef décide de se faire accompagner par Guenhumara (Guenièvre) en campagne et lorsque le frère de Guenhumara et ses hommes deviennent Compagnons uniquement par raison de sang (et ils quitteront la Confrérie, des années après, pour la même raison, lors de la répudiation de Guenhumara). La déchéance sera plus certainement accomplie quand Arthur reçoit parmi les Compagnons, malgré lui, son fils Medraut, non pas comme recrue anonyme, qui doit faire ses preuves, mais comme prince.
21En revanche, chez Sutcliff, la Confrérie trouve sa formulation idéale dans l’épisode du fort de Trimontium. Là, les Compagnons sont bloqués par un hiver particulièrement rigoureux, dans un avant-poste situé en pays hostile et en grande partie inconnu. Nous assistons à une lutte contre les éléments, la « Bête blanche », un adversaire ultime contre lequel on ne peut nullement lutter avec les armes usuelles, mais seulement par le dévouement envers son prochain. C’est une lutte que les Compagnons perçoivent comme sans espoir, un condensé symbolique de leur résistance à la Grande Invasion. L’on ne survit qu’en partageant tout, sans même que le chef ne soit à l’abri des circonstances qui rendent tous égaux. De façon significative, ils dépendent physiquement les uns des autres pour la chaleur. L’ultime salut inespéré viendra du sacrifice de Levin. Celui-ci, compagnon d’Arthur, que la mort au combat de son ami Gault a déjà retranché du monde des vivants, part chercher des secours, alors que cette mission équivaut au suicide. En fait, Gault et Levin ont poussé le sens de la Confrérie au degré absolu et sont amants. Ils incarnent le motif du sacrifice héroïque à l’état pur : beaux et impétueux, ils ne vivent que dans l’émulation l’un de l’autre ; illustrant les ambiguïtés de l’amour héroïque jusqu’au bout, ils se suffisent physiquement et affectivement. N’ayant pour but que la lutte contre l’ennemi et l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre, ils sont une « glorieuse exception » stérile, reproduisant en microcosme la quintessence de la Confrérie : « Ils ne vieilliront pas […], la flamme est trop vive12 ». Sans aller lui-même jusqu’à l’homosexualité, Arthur a déjà prononcé à leur propos une phrase cruciale :
Si cela fait le bonheur des garçons et les maintient en forme pour combattre. Car il est vrai que de ce fait ils (Gault et Levin) étaient toujours prêts au combat, chacun voulant que l’autre fût fier de lui, et je connais des cas où l’amour d’une fille aux tresses blondes a rendu la vie trop douce, et à fait perdre son habileté à une main habituée à l’épée : donnez-moi un escadron entier de pécheurs semblables, pourvu qu’ils soient jeunes, et je ne m’en plaindrais pas13 !
22En effet, il y a de la place dans la Confrérie pour un amour de ce type ; pour des Ceis aux conquêtes multiples qui n’y attachent aucune importance ; à la rigueur pour des pères de famille patients, comme Flavien, qui peuvent endurer des absences répétées. Mais en général, l’amour trop excessif et trop exclusif d’une femme retranche le Compagnon à sa Confrérie.
23De façon significative, l’espace d’exception qu’est le fort de Trimontium correspond au seul moment où Guenhumara fait partie intégrante de la Confrérie, où en même temps les époux seront unis comme ils l’avaient toujours espéré. Dans la solidarité face à la mort, la femme du chef est un Compagnon comme les autres, tout comme Arthur lui-même, qui ne se dispense pas de l’ultime tirage au sort pour désigner ceux qui devront affronter une mort certaine en cherchant du secours.
24Victor Canning a eu l’originalité d’introduire dans le cadre d’un récit où la Confrérie est absolue, le motif du doute, le traître qui œuvre contre le chef, insoupçonné et insoupçonnable, puisque Venutius lui-même éprouve de plus en plus d’estime et de dévotion envers celui qui doit être sa victime, jusqu’à ce que son véritable maître, Ambrosius, lui donne l’ordre d’abattre celui dont il est un des Compagnons les plus estimés. C’est une leçon d’humilité en quelque sorte, même le chef d’une Confrérie idéale, qui fait bloc autour de lui et réalise son rêve, doit vivre une grande solitude :
Tous les grands capitaines habitent un sommet de solitude. Jusqu’au jour de te mettre en marche, ne fais confiance à personne, car il n’y a pas d’homme qui vive qui n’ait son prix
25affirme Ambrosius à celui qu’il avait cherché lui-même à faire assassiner de la façon la plus perfide14.
26En revanche, si les Compagnons chez Sutcliff sont bien davantage individualisés, il n’existe pas de climat de soupçon à l’égard des vrais Compagnons. Lorsque nombre de jeunes guerriers, entraînés par Medraut, se rangent contre Arthur à Camlann, celui-ci n’éprouve aucun sentiment de trahison : ceux qui suivent son fils n’ont jamais été de véritables Compagnons. La Confrérie, la vraie, est là, au complet, pour sa dernière et plus importante mission : escorter le Roi qui sait qu’il est temps de laisser sa vie dans l’espoir que la Providence préservera son peuple grâce à ce sacrifice. La mauvaise graine a été écartée, avec un profond sentiment de soulagement, et plus que compensée par le retour de Bedwyr. C’est l’heure de vérité ; ne sont Compagnons que ceux qui ont élu librement de l’être, dans une dichotomie d’amour entre la Confrérie et son chef :
Avec Bedwyr à mes côtés […] je compris soudain que la Confrérie était de nouveau complète. Pharic et ses Calédoniens, pour qui la tribu était la suprême allégeance, les traîtres qui avaient suivi Medraut dans le camp des Saxons, tous ceux-là étaient extirpés du nombre. Les visages familiers qui manquaient, qui n’étaient plus que des crânes décharnés depuis longtemps, étaient une tout autre affaire : ce n’était pas la mort qui pouvait briser la Confrérie, car ceux qui restaient en étaient le dur noyau. Ceux qui s’étaient engagés l’an dernier et ceux qui avaient derrière eux quarante ans de service avaient choisi d’afficher un souci15 à leur casque et de m’accompagner pour cette dernière bataille. C’était eux les Compagnons de l’Ours, et jamais je ne les ai aimés plus qu’à ce moment-là16.
Notes de bas de page
1 SUTCLIFF, Sword at Sunset, p. 147.
2 Sutcliff se sert du personnage de légende, Ygraine, Duchesse de Cornouaille et mère d’Arthur et de Morgane : le contexte politique est effacé et « Ygerna » joue plutôt le rôle de la Morgane de légende.
3 POWYS, op. cit., p. 353.
4 SUTCLIFF, op. cit., p. 110.
5 Ibid., p. 329.
6 CANNING, The Circle of the Gods, p. 93.
7 Ibid., p. 94.
8 Ibid., p. 95.
9 Ibid., p. 125.
10 « Le ressort de la tragédie est l’isolement du héros, et non la trahison du méchant. » FRYE, op. cit., p. 208.
11 SUTCLIFF, op. cit., p. 308.
12 Ibid., p. 86.
13 Ibid., p. 85.
14 CANNING, The Immortal Wound, p. 96.
15 Il s’agit de la fleur utilisée comme signe de reconnaissance.
16 Sutcliff, op. cit., p. 466.
Le schéma de la Confrérie, de son chef, de la femme de celui-ci et de l’amant, meilleur lieutenant, ainsi que toutes les complications que cela engendre n’est pas sans rappeler le thème du Régiment dans la littérature d’aventure de l’entre-deux-guerres, Bethsabée (1938) et Les compagnons d’Ulysse (1937) de Pierre Benoît par exemple. Celui-ci est encore plus présent au cinéma, dans certains Westerns comme The Died With Their Boots On (1941), la trilogie de John Ford (Fort Apache(1948), She Wore a Yellow Ribbon (1949), Rio Grande (1950), ainsi que toute la série des « Victorian Empire films » – Lives of a Bengal Lancer (1935), Charge of the Light Brigade (1936), Four Feathers (1939) etc.) Dans ces œuvres, la civilisation est incarnée par un régiment ou un avant-poste, dont les valeurs sont libérales mais la discipline militaire. L’ordre est bouleversé par les rivalités amoureuses internes au régiment liées à la présence d’une femme belle et volontaire, mais, surtout, par un ennemi cruel (fanatique messianique, politiciens corrompus, puissance étrangère…) Cet univers en microcosme se trouvant menacé d’anéantissement, le héros, qui peut être le commandant en chef ou le brillant second, devra se sacrifier pour arracher la victoire ou périr dans une défaite glorieuse – charge héroïque ou « Last Stand ». Cette thématique, qui renvoie à l’imagerie héroïque que nous avons évoquée au sujet de Gordon et de Custer, n’est pas à proprement parler arthurienne, mais les ressemblances abondent. Et les auteurs que nous étudions ici ont baigné durant leur jeunesse dans cette cinématographie.
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