« Sombre personnage, sombre lutte sans romantisme, sombre époque… »
p. 147-155
Texte intégral
1Il n ’est pas nécessaire, dans un roman historique, de « démythifier » l’époque et les personnages mis en scène pour rester fidèle aux règles du genre. Nous avons vu que, s’accommodant aux espérances de notre époque, Arthur a été plutôt « remythifié » par la plupart des romanciers modernes qui se sont penchés sur la Matière de Bretagne. Cependant, comme il se devait, d’autres créateurs ont pris ce retour au ve siècle au pied de la lettre ; leur Arthur est aux antipodes du « héros solaire » de Canning, Sutcliff, Stewart et Christian. Néanmoins, la seule destruction radicale du mythe est venue de Henry Treece, dans son roman au titre ironique, The Great Captains, dans lequel un Arthur parfaitement sinistre joue le rôle du méchant. Plus subtile, et nullement intéressée par une destruction en règle mais par une vision personnelle réaliste qui met en valeur le dédoublement du personnage arthurien par une réflexion sur l’image mythique que suscite incompréhensiblement un chef fruste et cruel, est l’œuvre de Peter Vansittart, Lancelot.
2Dans ce roman très original, d’une indiscutable valeur littéraire, Vansittart se rallie au jugement du maréchal Wavell sur l’« Arthurian Fact » : « Sombre personnage, sombre lutte sans romantisme, sombre époque. » Les mœurs politiques de la Rome tardive, police secrète, dénonciations, torture, oppression des pauvres, la lutte féroce contre des barbares infiniment plus sauvages que les Goths, la pénurie de matériel archéologique témoignant d’une vie civilisée pour cette époque, les plans d’ombre entourant Arthur dans les premiers textes traditionnels, tout inviterait à une vision plus sobre. Aucun Arthur « pur et héroïque » alors, chez Vansittart. Nous sommes apparemment au degré zéro de la réalité historique, du réalisme dans le roman historique conté dans une langue dont le concret poétique rappelle Saint-John Perse et les réflexions philosophiques, quelque penseur désabusé de la fin de l’Antiquité. Dans cette nouvelle vision troublante, les grandes caractéristiques sont à opposer à celles que nous avons évoquées pour les autres romans ci-dessus. Ou plus exactement, par une inversion des codes, l’Arthur de Vansittart vient à représenter tout ce contre quoi se battent les autres « Arthur » des romans modernes.
3Dans le roman de Vansittart, Arthur est volontairement l’anti-romain ; il est davantage chef d’une bande que d’une armée digne de ce nom ; sa personnalité est dépourvue de bonté, d’un noble courage, de justice ou même du souci de gouverner un état civilisé. Et même ses exploits, sans être pour autant inexistants ou frauduleux comme dans la vision purement négative de Treece, ne sont pas, en fin de compte, particulièrement exceptionnels.
4Déjà dans son apparence, dont l’importance symbolique a été soulignée, Artorius ne porte aucune trace du « héros solaire ». Ce contraste est posé brutalement en faisant apparaître Artorius et ses compagnons à la cour brillante et byzantine d’Ambrosius, lequel est, nous l’avons vu, l’incarnation de la venustas :
Comme s’il puait encore la bataille, il portait une cuirasse et des braies de cuir, un manteau de laine écarlate, un casque en fer de forme écrasée qui ne paraissait pas plus dure que sa tête ronde, son menton glabre, ses petits yeux marrons et ses épaules carrées […] Le cheveu ras et sombre, il était, quoique jeune encore, déjà meurtri : les dents cassées, la respiration lourde, on aurait pu le prendre pour un colon aux mains rudes, ou même pour un gladiateur1.
5Ces détails sont choisis avec soin : l’habillement est un uniforme de fonction, sans aucun élément qui désigne le chef hormis la couleur du manteau ; pas de métal, à part le casque « écrasé » et sans décoration. L’impression doit être celle de la force brute et non sophistiquée, d’un dépouillement digne d’un baroudeur moderne : les cheveux bruns et ras, les petits yeux, l’absence de barbe, les marques distinctives font défaut ou sont purement négatives ; même la jeunesse du personnage est gâchée par l’usure de la guerre. C’est une force trapue, bien différente de celle du géant blond des autres auteurs ; l’absence de beauté est implacable, la lourdeur est physique et verbale. Même la bataille, cette épreuve qui anoblit l’autre sorte d’Arthur, donne à celui-ci une « puanteur » (reek). Ambrosius, qui incarne l’image de l’empereur de Rome, s’oppose ici à un personnage qui évoque les plus basses classes de la société romaine (le colon, ou serf, ou le gladiateur).
6Les origines d’Arthur ont toujours été présentées comme mystérieuses : fils de roi, qu’on a enlevé dès sa naissance pour le mettre en lieu sûr, bâtard du frère d’Ambrosius, chez Sutcliff ; même dans l’œuvre de Canning Arthur est fils d’un chef de tribu. Chez Vansittart, ses origines ne sont un mystère pour personne : des parents de classe moyenne, des petits magnats en Cornouaille. Il a passé sa jeunesse non à rêver de chasser les Saxons, mais en vivant « sans principes », à savoir en se livrant au noble sport celtique qu’était le banditisme entre clans. Dessiné délibérément comme le contraire d’Ambrosius, sa personnalité accuse quatre points principaux. A la différence des autres Arthur, et précisément celui de Sutcliff, il pratique volontiers la cruauté. Il n’est compétent que dans les effusions de sang : « Artorius ne s’enflammait pour pratiquement rien d’autre » ; le seul acte dont il sait gré à Lancelot est d’avoir massacré des civils pour terroriser une région ; face aux ennemis, le chef magnanime des autres romans devient ici l’homme qui, pour bafouer la coutume saxonne d’incinérer les morts, fait enterrer ses captifs vivants.
7La personnalité riche des autres romans laisse la place à de la fadeur : Artorius n’a pas de passion sauf, étrangement, celle des huîtres ; il n’y a pas d’amour à proprement parler entre lui et Guenièvre, une ancienne prostituée ; la cour d’Arthur est ennuyeuse : « Cette nuit-là, comme toujours, Arthur était d’humeur réservée, et ses minces yeux bruns calculateurs ou découragés gâchaient l’atmosphère » ; Arthur sait pleurer – d’exaspération – mais il ne rit jamais. En fait, il a le parti pris de la barbarie : Il méprise la civilisation, ainsi que tout ce qui est romain, tout ce qui donne de l’éclat à l’homme ; l’acte de bravoure de Régulus est, à ses yeux, un gâchis ; il abandonne les activités d’Ambrosius : « Rome avait été une société, la Bretagne était un camp de nomades » ; ce rejet de Rome est d’autant plus fort qu’il est délibéré, car Arthur demeure, malgré tout, un civilisé :
Bien qu’il tolérât la musique, dont il avait parfois besoin, Artorius se vantait, à tort je pense, d’être totalement ignorant en matière de littérature, et ne reprochait pas aux barbares la destruction des bibliothèques, ce royaume rival des morts2.
8En fait, l’observateur qu’est Lancelot, qui fait le pont entre un homme de notre temps et le Romain cultivé de la fin de l’Antiquité qu’il est, ne peut que constater la quasi-incompétence de son règne : Artorius n’est nullement un grand souverain ; bon chef de guerre, il est incapable de gouverner et n’est animé par aucune foi dans l’avenir, aucun Rêve : « Sa conversation était morose, sa vision amère, son courage, une absence de préoccupation ». Sa grande victoire de Badon n’est pas un succès complet, du début jusqu’à la fin, car elle commence par une défaite, due à une mauvaise stratégie. Même dans l’apothéose de la victoire, Arthur n’est pas « héroïque ». Survenant à l’improviste, accompagné de Guenièvre, il est certes à l’image du héros : armure étincelante, diadème, mais on constate que son entourage de cavaliers a été choisi en fonction de leur habillement terne et de leur petite taille pour mettre Arthur en valeur. Lorsqu’il apparaît dans cette imagerie si proche de l’icône héroïque, qu’il faut opposer à son apparence à la cour d’Ambrosius, nous nous rendons compte qu’il s’agit d’une mise en scène savante3.
9Finalement, pour parfaire cette anti-légende, Arthur ne bénéficie même pas de cette fin glorieuse de « roi sacrifié » : vieilli prématurément, ou plutôt, ayant cessé d’évoluer, il tombe dans une embuscade dérisoire et périt on ne sait trop comment dans les marais. L’épée magique que l’on enterre avec lui est une contre-façon, la vraie ayant été égarée ou volée depuis longtemps.
10L’épopée arthurienne chez les autres romanciers s’appuie tout autant que la légende sur les émotions comme l’amour et la haine qui existent entre les personnages. Chez Vansittart, il n’y a même pas de haine : le « traître » Medraut n’est pas opposé à Arthur, il entretient, tout au plus, des rapports ambigus avec l’ennemi, mais ne sera jamais un pôle négatif. Il fascine autant qu’il repousse, et c’est en lieutenant d’Arthur qu’il tombe à Camlann, non en adversaire4. Point d’amour entre Arthur et Guenièvre ; entre Lancelot et cette dernière il n’y a plus le moindre contact après qu’elle ait épousé Arthur ; auparavant, au même titre que Medraut, il avait été un de ses clients. Point d’amour entre Arthur et son fils Anir, qu’il fait supplicier rituellement.
11Une des constantes de la littérature épique de notre époque, depuis le roman historique à l’heroic fantasy, est la mise en avant de la fraternité des personnages, contrastant fortement avec une littérature « mainstream » plus préoccupée de la vie intérieure de l’individu. La joie des compagnons qui partent en quête, qui affrontent le danger à l’unisson, présentée comme le seul but qui soit digne d’un héros affranchi de l’instinct de possession, caractérise pendant un temps l’institution de la Table Ronde à l’instar de la « Fraternité de l’Anneau » chez Tolkien. En effet, les « chevaliers », devenus Compagnons du Dux Bellorum dans les romans modernes témoignent de ce modèle. Ces liens extrêmement étroits entre les personnages font la trame du récit, en particulier dans le cas de Sword at Sunset : péché d’inceste entraînant l’inévitable châtiment par l’entremise du fils ; confrérie rompue par l’amour entre la Reine et le Lieutenant ; finalement, comme nous l’avons vu ci-dessus, rôle sacrificiel du Roi vis-à-vis de son peuple. Tout cela, en revanche, fait défaut dans le roman pessimiste de Vansittart.
12Pour donner le coup de grâce à cette fraternité, Vansittart dessine une image tout à fait nouvelle du pouvoir arthurien auquel participent les Compagnons. Là où les légendes et les romans récents ont maintenu les valeurs de devoir et de sacrifice, Vansittart brosse le tableau d’un totalitarisme jaloux. Arthur ne recherche jamais ni titre impérial, ni royauté, comme Ambrosius, car ces dignités impliquent une forme de légitimité, une « loi » autre que ses mouvements d’humeur, un caractère civil, militaire et religieux. Arthur porte le manteau rouge d’un général, et il ne règne que par l’épée (« point de loi, l’ultime recours était l’épée d’Artorius »), par l’intuition, sans « gouvernement » véritable : « Il régnait, en quelque sorte, par ses narines et son pénis. ». Son programme, ainsi que l’essence de son pouvoir, sont contenus dans l’unique titre dont il s’est prévalu, Dux Belli, qui se traduit tout simplement ici par le sens moderne de « Seigneur de la Guerre ». Comme tout pouvoir de l’épée, son règne est systématiquement absolu, despotique, terroriste, s’acharnant contre toute velléité d’indépendance. Ce pouvoir sans partage lui fait sacrifier son héritier, car il écarte par définition toute idée de succession qui laisserait entendre que son règne n’est pas éternel. C’est le contraire de l’Arthur dépeint par ailleurs qui, par sa qualité positive et exceptionnelle, ne peut pas se perpétuer même s’il en a l’envie.
13Jaloux de toute velléité d’indépendance chez ses sujets, de toute qualité exceptionnelle chez ses lieutenants – Lancelot, l’administrateur romain, est particulièrement visé – il est même jaloux des livres, de l’échange que présuppose la conversation (« N’exigeant que de l’information, Artorius tenait la conversation pour un poison lent ») de l’aparté et de l’autonomie du silence. L’Arthur étymologiquement pieux des autres romans ne peut être ici qu’adversaire de la religion, dans la mesure où celle-ci limite l’étendue des pouvoirs des gouvernants et leur impose des devoirs moraux :
Artorius était lui-même sans religion, agacé par l’habitude qu’avait le Christ de ressusciter les morts, plein de mépris pour la propre mort du dieu ; peut-être y voyait-il une menace pour tous les dirigeants, dont on serait en droit d’attendre, dès lors, qu’ils meurent non seulement pour que les autres vivent, mais pour qu’ils vivent mieux.
14Le mythe du Roi du Sacrifice est définitivement escamoté : lorsque Lancelot déclame innocemment la légende du « Roi du Printemps », comme Bedwyr dans Sword at Sunset, ces paroles lui vaudront des griefs.
15De même, ce pouvoir s’exerce sur un ensemble de lieutenants qui sont aux antipodes de la confrérie légendaire. D’emblée, le rassemblement qui se forme autour d’un Artorius simple adjoint d’Ambrosius est constitué de criminels et de fugitifs – des gens qui n’ont d’allégeance qu’envers le Dux Belli – et cette unité opérationnelle, lorsqu’elle intervient dans une bataille, est qualifiée par Lancelot de « Artorius’killer squad » ! Lorsque la confrérie sera complétée par l’adjonction de Lancelot, après la disparition d’Ambrosius, les rapports seront toujours tendus en présence d’Arthur, qui joue apparemment les uns contre les autres.
16Ils se caractérisent tous, à l’exception du narrateur, bien entendu, par leur absence de romanité et du moindre souci de défendre une civilisation ; ils sont plutôt à l’image de leur chef qui, au lieu de relever les ruines, entasse des joyaux dans des cachettes. Leur apparence est celle d’une bande qui campe ici et là, tandis que sous Ambrosius il existait une armée disciplinée. Plus flagrant encore, leur efficacité militaire est toute relative : « Tout devait être résolu par la cavalerie, or la cavalerie ne résout rien ». Ils finissent par ressembler tout simplement à leurs adversaires : « Choisir entre Artorius et Aelle (chef saxon, ndla) m’était déplaisant ». Loin d’être l’adjoint fidèle, le meilleur ami, Lancelot est un élément administratif et militaire toléré parce qu’indispensable. Il lui arrive d’être la victime de stratagèmes destinés à mettre en cause sa loyauté ; l’intrigue avec Guenièvre en est simplement le dernier et le plus efficace.
17Bedyr, principal adjoint d’Artorius, est un chef de guerre fruste mais qui « à sa manière, aimait le Dux Belli. ». Cei (Kay) n’est plus le sénéchal légendaire, mais la clef de voûte de cette atmosphère de suspicion, le chef des Agentes in Rebus, la police secrète « au visage comme du mauvais fromage ». Medraut est un individu ambigu et cynique, doué, plein d’imagination, mais tortueux. Il est ce qu’il y a de plus près d’un ami pour Lancelot ; ses rapports avec Artorius sont étroits : il semblerait que ce soit son fils, mais rien n’est dit explicitement.
18En fin de compte, le seul être réellement positif est Gawayne (Gauvain) : visage grotesque mais « crinière solaire », impulsif, capable de se prendre d’amitié pour un ennemi, généreux, dont l’esprit est un curieux mélange de sagesse et d’infantilisme.
Quant à Gawayne, il était d’avis que les pieds fussent plus petits le matin, le corps plus grand à midi ; cette dernière opinion, jointe à sa chevelure étincelante comme le soleil, engendra des légendes qui firent de lui un géant invincible à cette heure de la journée.
19Ou bien exprime-t-il des avis curieux comme : « un crâne, c’est un visage sur un os ». C’est un « compagnon vif, plein d’humour » ; « Lorsqu’on remémore Gawayne, l’on subit les tentations les plus légitimes de la barbarie et l’on se rebelle contre l’insistance virgilienne sur la vocation supérieure de Rome. »
20Mais lui aussi se détache de Lancelot lorsque celui-ci encourt une semi-disgrâce. Car, plus que toute notion de « fraternité », la considération du Dux Belli fait la pluie et le beau temps. De façon significative, c’est lorsque le chef disparaît à la veille d’une bataille cruciale que les compagnons sont les plus détendus, et travaillent fraternellement de concert dans la préparation du combat.
21Tout cela pourrait être rien de plus qu’une vision noire et réaliste de l’époque arthurienne, savoureuse parce qu’elle prend systématiquement le contre-pied de la légende. Mais Vansittart est plus ambitieux que cela : le fil directeur de son œuvre est la fascination qu’exerce Arthur malgré ses travers ostensibles, sa paresse, ses vices, son apparence ingrate, alors même que nous pressentons que sans lui, les rapports entre les personnages deviendraient plus normaux.
22Car Artorius appartient par excellence à des dimensions multiples. Lancelot ne perçoit selon ses propres dires, que la première – celle du Dux Belli d’essence négative, fruste et brutal. Mais il s’aperçoit que Medraut, tout particulièrement, ainsi que les autres compagnons, vivent leurs rapports avec Artorius dans une dimension toute autre. Il devine, et cherche à décrire, cet univers qui se crée sous ses yeux dans l’espace légendaire où l’être fruste, secret, barbare devient Titan et absorbe les archétypes héroïques de son peuple, où les compagnons eux-mêmes deviennent des héros lumineux, aux hauts faits spectaculaires, des « Porteurs de Lance ». Où « Ker Maxim », le narrateur, devient à son grand étonnement « Lancelot ». Où chaque action volontaire, involontaire, positive, négative, chaque « dit », chaque « mensonge qui n’en est pas un » issu de la bouche d’un de ces personnages tombe inévitablement sur une terre fertile et fait naître aussitôt des plantes fabuleuses et démesurées. Comme lorsque Medraut décrit magistralement une « Ville Idéale » et impose aux auditeurs, le temps de sa récitation improvisée, la vision concrète de cette fable. « Nous sommes surtout nous-mêmes dans ce que nous imaginons », affirme Gawayne. De même, Artorius témoigne de plus en plus, au cours du récit, d’un sens très flexible de l’exactitude dans ses souvenirs : sénilité précoce, ou démiurge d’espaces légendaires qui vit dans ses propres créations ?
23Artorius se résume plus exactement comme un « lieu de culte » dans ce qu’il a de secret, d’absurde, d’incompréhensible, mais d’infiniment plus motivant que la raison : « Une figure humaine, un temple dont la cella, le sanctuaire, serait vide, ou bien semblable à celui de Jérusalem, où Pompée découvrit une tête d’âne. » L’acte d’écrire l’Artorius réel, le Dux Belli, c’est fouiller le sanctuaire, comme l’a fait Pompée. La « tête d’âne » c’est cet Arthur historique, dont T. H. White ne voulait pas, c’est la découverte de l’absurde à la racine d’un culte, lequel, même dévoilé, n’en continue pas moins d’exercer son emprise sur les hommes. C’est relever l’impossibilité d’expliquer raisonnablement la genèse d’une légende à partir de faits historiques précis. Le « règne » d’Arthur n’est pas, en réalité, de ce monde, pris dans un sens concret ou dans la réalité physique des personnes ou des actions. « Un César qui serait arrivé trop tard ? Un bandit qui n’aurait jamais dû arriver ? Peut-être communiquait-il en rêve, mais certainement pas avec moi ». Le narrateur termine par cet aveu étonnant : « Avec l’aiguillon de l’âge, je fais l’aveu de ce qui m’a troublé tout au long de cette histoire : qu’il devait y avoir chez lui plus qu’il n’en paraît dans mon récit5. »
24Sous l’apparente démythification au niveau des personnages et de leurs actes, il se crée un Arthur à multiples facettes, une nature légendaire dont la force ne doit rien à des qualités déterminées. C’est bien là cette vérité que Vansittart entend souligner en renversant les choses : les devanciers d’Arthur lui furent supérieurs ; l’équation des autres récits romanesques ou légendaires est inversée : là, Arthur est le cumul des qualités, la légende faite chair, l’accomplissement de ses devanciers. Ici, l’être grossièrement dénué d’imagination l’emporte sur Vortigern et sur Ambrosius, détruit l’œuvre de ce dernier et par là même la croyance qui veut que le héros légendaire doive ériger quelque chose de positif, même temporairement. Chez Vansittart, la légende récuse toute éthique des faits et des actes, car le héros peut mal agir, ou ne pas agir du tout (Arthur est « fondamentalement paresseux ») et bénéficier d’une glorieuse et lumineuse épiphanie. Les ondes de choc d’événe médiocres créeront, à une époque déterminée, une musique instantanée dans l’imagination collective.
25L’équation qui dérive l’effet héroïque d’une explosion de qualités et de vitalité et d’une croyance dans la destinée est non seulement inversée, mais paraît être un non-sens. Ceux qui subissent l’autorité du Dux Belli ne peuvent s’imaginer se substituant à lui. Artorius, le dictateur qui gouverne par le fer, et seulement par le fer, conserve une légitimité absolue dans sa primauté despotique que nul ne songe à lui contester. Même Lancelot, le Romain à la tête froide, subit cette sombre magie lors de la bataille de Badon, en voyant Artorius conduire la charge : « Oui, moi aussi, avec les autres, je hurlais « Artos, Artos ! », mon cœur arraché, jeté à ses pieds ». Tous sont ses exécutants dociles, même lorsqu’Arthur se retire la veille du conflit majeur, et laisse aux autres le soin de faire son travail de général sans aucunement abdiquer :
Illtyd, Gildas, Medraut, moi-même étions tous, à l’évidence, plus doués qu’Artorius, mais la postérité nous jugera négligeables. Nous nous effacions devant lui, pensions à lui, rêvions même de ce court rustaud à la tête ronde qui ne déléguait jamais une réelle autorité tout en faisant semblant de le faire6.
26En fait, ces autres personnages dont Vansittart souligne l’importance historique réelle ainsi que les qualités concrètes, ne parviennent à la notoriété et ne survivent dans la mémoire des peuples que grâce à Arthur.
27Cette aura légendaire du Dux Belli se manifeste en fin de compte de façon concrète, comme pour illustrer l’emprise sur les mentalités qu’exercera la légende du vivant même d’Arthur. Lancelot, discrédité par une cabale et envoyé en otage chez les Saxons, doit la considération dont il jouit parmi eux aux échos légendaires de son propre nom, qui s’est formé dans le sillage d’Arthur7. Pour assurer sa sécurité, il est obligé d’en rajouter, devenant un des créateurs de ce « Lancelot du Lac », racontant à son geôlier des séries de hauts faits fictifs qui iront rejoindre ce « roman de Lancelot » en gestation, et qui effaceront l’administrateur romain qui vient de nous révéler la terne réalité derrière la façade légendaire au profit du compagnon invincible du Roi mythique. Après avoir soulevé le rideau sur l’ère d’Arthur, après avoir dévoilé le vrai Dux Belli, il nous raconte comment lui-même à sciemment aidé à le tisser.
Notes de bas de page
1 VANSITTART, op. cit., p. 89-90.
2 Ibid. p. 105.
3 On pourra opposer cette mise en scène sans humour aux propos plaisants que Sutcliff fait tenir à Bedwyr et Arthur cités plus haut sur l’avantage qu’aurait tout chef, même de petite taille, à choisir le haut d’une colline et le coucher du soleil pour haranguer ses hommes.
4 Vansittart n’a fait qu’interpréter à sa manière l’expression de la chronique : « Camlann, où tombèrent Arthur et Medraut » sans faire aucunement allusion à une quelconque hostilité entre eux.
5 Ibid., p. 176.
6 Ibid., p. 139.
7 Chez Vansittart on relèvera, en utilisant les schémas de Frye, l’Arthur « tyran inscrutable, sans pitié, mélancolique » (op. cit. p. 148) qui règne par la terreur sur une foule d’égoïsmes, et le Lancelot qui en vient à incarner le pharmakos, ou bouc émissaire. Le monde d’Arthur est un monde « démoniaque ».
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